LE CULTE DES ANIMAUX
Le « temps où les bêtes parlaient » est sans contredit la période fétichique. Passé pour nous depuis longtemps^ il dure encore pour une foule de peuples plus ou moins sauvages, qui, animant les plantes et les rochers, considèrent à plus forte raison les animaux comme des êtres semblables et souvent supérieurs à Thomme. Sur ce point d'ailleurs, le fétichiste possède une intuition de la réalité des choses naturelles beaucoup plus exacte que n'en ont ceux qui creusent dans leurs spéculations religieuses et métaphysiques un abîme profond entre l'humanité et le reste de l'univers. Le panthéisme hindou, eu revanche, qui fait des animaux les frères pitoyables de l'homme, est bien plus près à la fois dePantique fétichisme qui n'établit point de différence entre les divers êtres et objets de la nature, les douant tous d'une vie propre et d'une volonté semblables à celles de l'homme et des conceptions positives de la science moderne qui ne voit dans les bêtes que des associés inférieurs d'une part et d'autre part les formes des nombreuses étapes que dans leur évolution ont parcourues les êtres organisés, depuis la monère jusqu'à l'homme européen du dix-neuvième siècle.
Cette communion en quelque sorte de l'homme et des animaux à la période fétichique a donné lieu naturellement à de multiples phénomènes de zoolàtrie. Le fétichiste, en effet, ne se considère pas comme placé au sommet
et même en dehors de la nature ; les hétes, encore plus que les plantes, Teau ou les rochers, lui semblent des êtres raisonnables, mais dont la vie et les actes ont quelque chose d'inexpliqué et de mystérieux ; il les Yoit tantôt inférieurs tantôt supérieurs à lui, et dans ce dernier cas il tente de leur plaire, de les conjurer, d'apaiser leur colère ou de faire tourner leur force à son profit, il a pour eux en un mot un véritable culte. Combien d'hommeç se distinguent peu, d'ailleurs, des animaux et ne montrent souvent pas une moralité plus grande que la leur : le Fuégien, le Boschiman s'élèvent de bien peu au-dessus de ce que nous nous permettons, peut-être à tort, d'appeler la brute ; sans les rudiments de langage articulé qu'ils possèdent, il serait parfois malaisé d'établir^ entre eux et certains animaux supérieurs, une différence morale et intellectuelle bien tranchée. L'activité, les besoins, les désirs de l'homme inférieur ne s'écartent guère de ceux de l'animal. Le but que tous deux poursuivent est à peu de chose près le même. Gomment alors Je sauvage se placera-t-il orgueilleusement au-dessus de tous ces êtres qui sont ses concurrents et que souvent la force, l'adresse, la finesse et i'impressionnabilité sensorielle sont de beaucoup supérieurs à lui? Il les voit agir absolument comme lui, il lui parait qu'ils sont déterminés dans leurs actions par les mêmes motifs que les siens, aussi leur prête-t-il, non sans trop grande erreur, les mêmes sentiments que ceux qu'il éprouve. L'animal se trouve donc l'égal de l'homme; bien plus, le mystère (|ui enveloppe pour celui-ci les faits et gestes de celui-là inspire un sentiment de terreur et de respect aussi mérité que celui que produisent les plantes, les eaux et les rochers dont le fétichiste fait des êtres fréquemment redoutables.
Aussi quand des fétichistes se trouvent en face d'animaux nouveaux, ils commencent parles considérer comme
des êtres supérieurs dont la bienveillance doit être citée par des actes d'adoration et des sacrifices. Prescott, dans son Histoire de la conquête du Mexique^ rapporte que des indigènes épouvantés par les armes à feu des Espagnols, armes qu'ils prenaient pour le tonnerre et l'éclair, n'en attribuèrent point l'origine aux hommes blancs, qui n'étaient après tout que des hommes, mais àces êtres inconnus et formidables qu'ils avaient amenés avec eux, aux chevaux ; Gortez, dans une retraite, dut laisser un de ceux-ci, blessé au pied, chez une tribu amie du Honduras ; les membres de cette tribu, fiers et effrayés de posséder parmi eux cet être terrible, le traitèrent comme un dieu, lui offrant des fleurs et lui apportant pour nourriture les plats les plus recherchés de leur cuisine, leurs volailles les plus appétissantes; à ce régime, le pauvre cheval ne résista pas longtemps et mourut. Les Indiens, consternés, s'empressèrent de faire une statue de pierre à son image, la placèrent dans un de leurs teocallis, et lui rendirent un culte comme au dieu du tonnerre. Les noirs de la côte orientale d'Afrique ne furent guère moins frappés à la vue de l'âne d'un voyageur portugais, Monteiro; ils lui parlaient, lui demandaient ce qu'il désirait, et le traitaient ni plus ni moins comme un homme. Parfois aussi, les peuples primitifs attribuent aux animaux inconnus une influence mauvaise : c'est ainsi que les Yakoutes, ayant vu arriver un chameau pour la première fois dans leur pays, et la petite vérole s'élant déclarée chez eux presque en même temps, n'hésitèrent point à accuser Tinoffensif animal de leur avoir méchamment apporté la pernicieuse épidémie, dont il demeura à leurs yeux la personnification.
La preuve la plus frappante de la ferme croyance des sauvages dans l'esprit des bêtes, c'est le sérieux avec lequel ils leur parlent et discutent avec elles, essayant de les convaincre de telle ou telle chose, la plupart du temps d'ail-
leurs pour les tromper. Les Peaux-Rouges ne tuent point d'ours sans lui demander pardon, sans lui expliquer la nécessité de l'avoir fait : « Ne nous en veux pas, lui disentils, de t'avoir tué. Tu comprends, nos enfants ont faim ; ils t'aiment et veulent te manger. Gela ne te fait-^il pas honneur de servir de nourriture aux enfants d'un grand chef! » D'autres fois, pour apaiser son âme irritée, ils lui mettent le calumet chargé de tabac dans la gueule, lui soufflant de là fumée dans la tête pour en chasser toute idée de vengeance, et lui demandent pardon. Pendant le repas, dont sa chair fait la pièce principale, la tête de l'ours est mise à la place d'honneur et on chante des chansons à sa louange. Toutefois, si un chasseur devient la victime d'un ours, on ne manque pas de dire que celui-ci a vengé les siens. Les Cafres se comportent de même avec l'éléphant ; en le chassant, ils le prient de ne pas les tuer, de ne pas les écraser ; quand il est mort, ils lui jurent qu'ils n'avaient pas l'intention de le tuer, mais, ils ont bien soin de lui couper la trompe, car l'éléphant est un puissant chef dont l'âme serait terrible si on ne lui enlevait son arme, qui est sa trompe. Quand les Malgaches prennent un baleineau, ils s'en excusent auprès de la mère et la supplient de s'éloigner. La plupart des indigènes de la Sibérie, Koriaks, Samoyèdes, Ostiakes, quand ils tuent un loup ou un ours, rendent à son cadavre de grands honneurs, pendent sa tète à un arbre et lui disent : « Qui t'a enlevé la vie ? Les Russes I Qui t'a coupé la tête? La hache d'un Russe! Qui t*a ôté la peau? Le couteau d'un Russe ! » convaincus que de cette façon l'esprit du -loup ou de l'ours se méprendra sur les auteurs de sa mort et n'exercera sa vengeance que sur des étrangers.
Car, il ne faut pas en douter, le fétichiste ne tient pas la mort pour la conclusion définitive de l'existence ; il ne conçoit pas que 'tout soit fini par là, et cette vitalité,
cette intelligence quHl découvre dans les objets inanimés et dans les animaux se prolongent sous une autre forme au-delà de la vie. Mais ne faisant pas de différence entre l'homme et le reste de Tunivers, la vie future n'est pas uniquement propre au premier, mais au contraire est le lot de tout ce qui existe.
Les Mongols et les Bouriates immolaient un cheval sur la tombe du défunt, afin qu'il trouvât son coursier dans l'autre monde ; même coutume chez les Peaux-Rouges; les Arabes sacrifiaient dans le même but un chameau à la mort d'un d'entre eux ; de là cette habitude de faire accompagner dans les obsèques d'un chef militaire le cercueil par son cheval de bataille ; il y a même moins de cent ans de cela qu'un général de cavalerie allemand fut «ni erré à Trêves, en 1781, suivant les usages de l'ordre tcutonique, c'est-à-dire que son cheval fut égorgé et jeté dans la fosse. L'Indien du Canada est convaincu que l'àme de son chien le suit dans le monde des esprits ; les Aztèques ne manquaient jamais d'en brûler ou d'en enterrer avec leurs morts, afin qu'ils aidassent ceux-ci à traverser les eaux du Ghuhnahuapan en suivant la route des morts. Les Esquimaux font de même pour les enfants décédés en bas âge. Les Polynésiens et leurs congénères Malais de Madagascar, les Ho vas, ne doutent point que les animaux de toute espèce n'aient part comme les hommes à la vie future ; au Kamtchatka, même opinion. Au Tong-King, on jetait à l'eau des animaux pour que leurs âmes entrassent au service des princes défunts; les Koukis de l'Assam ne mangent pas leur gibier seulement sur cette terre, mais l'âme de celui-ci sera leur propriété dans le pays des esprits, et les Gafres comptent bien retrouver les ombres de leurs bestiaux dans l'autre monde.
La confusion fétichique entre l'humanité et l'animalité a amené naturellement la croyance à la métempsycose.
Les animaux qui hantent les cimetières, qui se nourrissent de cadavres, deviennent des incarnations des mânes des défunts. Souvent même tel animal est révéré spécialement parce qu'une peuplade est convaincue qu'il est le réceptacle de Tesprit d'un grand chef. De là, Tétonnante vénération des Malais, aussi bien du continent que de Sumatra, de Timor et de Bali, pour le tigre qu'ils appellent grand-père dalou ou nint\ comme disent les Battas, et qui est pour eux sacré, kranat. Les Lampoungs de Sumatra croient à l'existence dans l'intérieur de l'ile d'une ville de tigres qui a un sultan et toute sa cour. Les mêmes Malais révèrent pour une raison analogue le crocodile, et certains pirates de ce pays, Orang-laut^ <( hommes de la mer », prétendent que les requins ne les attaquent jamais parce qu*ils sont leurs frères et comme eux pirates ou voleurs de mer, perompah-laut, tandis que les tigres, qui sont des voleurs de terre, perompah-darat^ les attaquent et les mangent sans scrupule. A cet ordre d'idées se rattache le cycle de légendes répandues sur presque toute la terre relatives aux loups-garous ou lycanthropes des anciens. On sait que l'Europe tout entière a cru et croit «ncore dans quelques contrées à des êtres tantôt hommes, tantôt loups, qui, mus par une force invincible, s'en vont errer la nuit sous la forme de carnassiers, hurlant et dévorant ceux qu'ils rencontrent. Ces êtres horribles sont la terreur des Africains, aussi bien des noirs que des Somalis et des Abyssins. Ce sont particulièrement les forgerons qui jouissent de ce privilège de pouvoir se changer la nuit en bêtes féroces et se rassasier ainsi de chair humaine. Au reste, les fétichistes ne font souvent aucune différence entre l'âme humaine et l'âme des bêtes. Au Groenland, les sorciers ou angakut jouissent du pouvoir d'échanger l'âme d'un homme contre celle d'un chien ou d'un lièvre^ et en Afrique, les singes qui hantent les
environs d'un cimetière sont regardés comme les représentants des âmes des décédés.
Mais, si Thomme se distingue mal, dans le monde des esprits, des animaux, c'est que chez la plus grande partie des peuples fétichistes, il ne se distingue pas davantage dans ses origines. La croyance en des animaux ancêtres de rhomme est excessivement répandue : elle Test même à ce point que des auteurs éminents, comme sir John Luhbock et M. M'Lennan, n'attribuent au culte des animaux d'autre origine que le totem ^ c'est-à-dire le nom emprunté au règne animal parole fondateur d'une famille ou d'une peuplade. Il est toutefois bien difficile de dire si réellement cette sorte d,e héros, éponyme a existé, ou si ce n'est pas plutôt l'animal lui-même qui dans la pensée du sauvage a véritablement été son ancêtre. « Le totem des Peaux- Rouges, dit Schoolcraft, est un symbole du nom du premier ancêtre, ordinairement un quadrupède, un oiseau ou quelque autre individu du règne animal, qui constitue, si nous pouvons nous exprimer ainsi, le surnom de la famille. C'est toujours un être animé, car il est bien rare qu'on en trouve un emprunté à un être inanimé. Son importance significative réside en ce fait que chaque individu n'hésite pas à y faire remonter sa généalogie. Quel que soit le nom qu'un individu porte pendant sa vie, c'est son toterHy et non son nom propre, qu'on inscrit sur la planche oxiadjedatig, qui indique le lieu de sa tombe. On retrouve ainsi les familles après qu'elles se sont développées en groupes ou tribus dont la multiplication dans l'Amérique du Nord a été considérable et a accru dans la même proportion les travaux de l'ethnologue. La tortue, l'ours et le loup semblent avoir été les premiers totems et les plus honorés ; ils occupent une place importante dans les traditions des Iroquois, des Lenapes et des Delawares ; les familles qui portent ces totems semblent avoir une certaine
prééminence dans les généalogies de toutes les tribus organisées d'après le principe du totem, »
Les exemples abondent : ainsi chez les Algonquins, chaque clan porte le nom d'un animal, tel que Fours, le loup, la tortue, le daim, le lapin, etc., et chaque homme de cette tribu est désigné comme un ours, un loup, une tortue, etc., et en porte la figure peinte sur lui comme des armoiries de famille ; or, Tanimal du totem est considéré comme le protecteur spécial de Thomme et du clan qui porte son nom. D'autre part, le même animal est considéré comme le lointain «et vénérable ancêtre ; pour les Dela^ares c'était Taigle, pour les Tonkaways le loup, pour d'autres le corbeau ; les Osages se prétendaient fils d'un homme changé eu «scargot, qui avait épousé la fille du castor ; les Kayuses, les Nez-Percés, les Wallawalla et quelques autres tribus se donnaient pour issus des divers membres du castor. L'Amérique du Sud nous fournit des laits de même nature : certaines tribus s'y disent enfants les unes d'un poisson, celles-ci d'un crapaud, celles-là d'un serpent à sonnettes; les Péruviens croyaient descendre les uns des montagnes^ des sources, des rivières et des lacs, les autres d'un puma, d'un jaguar, d*un aigle où d'un vautour.
Nous retrouvons le totem chez les peuples si sauvages de TAuslralie sous le nom et l'aspect du kobong : ce dernier est parfois une plante, et le plus souvent un animal ; un lien mystérieux unit l'homme et son kobong, qui est son protecteur, son génie tutélaire, et qu'il ne tue qu'à *i
toute extrémité, quand il ne peut faire autrement, et en lui laissant une chance de salut.
Chez les Gafres, dans la nation des Bechouanas, on
compte les clans des Bakouenas, fils du crocodile, des
Batlapis, fils du poisson, des Bataung, fils du lion, des
Bamorara, fils de la vigne vierge ; nul ne doit et n'ose
manger de la chair de Fanimal dont il est le descendant, ni se vêtir de sa peau, et si Ton ne peut éviter de le tuer, quand c'est une bête féroce, on ne le fait qu'en lui demandant pardon et en se soumettant à une -cérémonie expiatoire : d'autres tribus, comme celle des Ouanikas, respectent les hyènes pour la même raison. Il semble qu'au Congo la même superstition soit en faveur, car certains poissons, certains oiseaux, certains quadrupèdes sont sacrés pour tel ou tel indigène.
Les Khonds de l'Inde se divisent en tribus de Tours, du hibou, du daim. Les Kols du ' Ghota-Nagpour sont fractionnés en peuplades désignées chacune par le nom d'un animal, anguille, faucon, corbeau ou héron, que l'on se garde de tuer et de manger. En Malaisie, des familles souveraines se vantent de descendre du crocodile, et c'est un crime capital que d'attaquer un de ces sauriens dans les domaines de ces radjas. Les Yakoutes de Sibérie partagent la croyance des Kols et de tant d'autres peuples sur leur descendance animale, et leur respect pour l'ancêtre de la tribu.
Aussi bien, une foule de peuples sauvages n'ont point honte de faire remonter leur origine à un couple d'animaux ou à l'union d'une femme et d'une bête. Les Thibétains croient avoir pour grand-père un singe et pour grand'mère une guenon. Les Aléoutes et les Ghippeways se donnent un chien pour ancêtre ; certains Malais, les Orang - Renoua, font remonter leur généalogie jusqu'à des singes blancs ; les Gallas se disent fils des serpents. Quant à l'accouplement primordial d'une femme et d'un animal, c'est une légende répandue presque sur toute la surface du globe. Certaines tribus de Peaux- Rouges du Nord de l'Amérique donnent cette origine à l'humanité. Les Elskimaux racontent qu'une femme qui avait un chien pour mari eut dix enfants. Quand ils furent
devenus grands, elle leur commanda de manger leur père, puis elle les divisa en deux groupes et les renvoya en leur disant de pourvoir eux-mêmes à leur subsistance. Cinq d'entre eux demeurèrent au Groenland ; mais les cinq autres, ayant reçu de leur mère la quille d'un vieux bateau, la mirent à la mer, où elle devint miraculeusement un navire sur lequel ils s*en allèrent vers le Sud et devinrent la souche des Européens. Les Aïnos de lesso racontent à peu près de même Forigine des hommes : le premier être humain fut une femme qui vivait seule dans une île ; un jour, un chien y aborda à la nage et n'en sortit plus, ayant épousé la femme ; celle-ci donna naissance aux premiers hommes. LesKirghises et les Ouïgours passent pour avoir une origine de même nature. Une princesse tatare, raconte-t-on, accompagnée de quarante suivantes, retrouva, après une longue promenade, son aoul dévasté, sa famille massacrée, et un seul chien rouge, reste de la tribu : cet animal s'unit aux quarante suivantes, qui donnèrent naissance chacune à un fils, et ces fils furent les ancêtres des Kirghises actuels. Les Chinois rapportent sur l'origine des Kao-tcke (Ouïgours) une légende de même nature. Un prince hun avait deux filles si belles que dans son orgueil paternel il résolut de ne les marier â aucun mortel ; il les enferma donc dans une tour située au milieu d'un désert, en priant les dieux de les venir visiter ; la plus jeune des deux sœurs, dévorée par l'ennui, tomba amoureuse d'un vieux loup qui errait sans cesse autour de la tour, se donna à lui au bout d'un an, et devint mère d'enfants qui furent les premiers Kao-tche. Pour le fétichiste qui ne sépare point l'homme des animaux, ces unions qui nous semblent monstrueuses n'ont point un caractère si étrange, et le sauvage, comme nous l'avons vu, se fait plutôt gloire de son origine zoologique, surtout si son totem représente une bête puissante ou adroite.
Par contre, la croyance en la métamorphose d'hommes en bêtes n'est pas moins générale; les singes notamment passent pour des hommes dégénérés, ce qui n'est pas surprenant. Aussi trouvons-nous cette légende dispersée un peu partout : à Madagascar, chez les Serracolets, les singes sont des hommes qui ont commis des péchés ; à Akra, où on les appelle » serviteurs des fétiches », ils passent pour des hommes manques lors de la création ; les Tlascaltèques du Mexique disaient que les hommes qui avaient échappé au déluge, étaient devenus singes^ avaient perdu la raison et la parole que quelques-uns d'entre eux recouvrèrent plus tard. La Grèce est féconde en mythes où les dieux transforment les hommes en animaux, soit pour les punir, comme Lycaon changé en loup, soit pour les consoler de malheurs immérités, comme Philomèle et Progné qui devinrent le rossignol et l'hirondelle, comme Cycnos, l'ami de Phaéton, qui devint le cygne. Ce sont là autant de traces d'un fétichisme persistant à travers le temps et les races, en dépit de l'évolution théologique de l'humanité. Pas plus que d'autres religions, le polythéisme adorable de l'Hellade n'a pu se dégager dans le détail de ces vestiges tenaces d'un état intellectuel et moi*al antérieur.
Mais le fétichiste pur pousse la confusion jusqu'à considérer l'animal comme supérieur à lui. Les couches populaires au Pérou, non encore bien converties à la religion des Incas, adoraient les poissons et les lamas dont elles se nourrissaient, les singes pour leur adresse, les oiseaux de proie pour la portée de leur vue ; elles vénéraient les jaguars et les ours des Andes, seigneurs de ces contrées où l'homme n'était selon eux qu'un nouveau venu, presque un intrus. Dans toute l'Amérique du Nord, le castor si habile est l'objet d'un . culte de la part des Peaux-Rouges. Dans le lac Huron, une île était consacrée au Grand Castor,
une montagne \oisine passait pour sa demeure, tous les Indiens s*y rendaient en pèlerinage et lui soufflaient de la fumée de tabac pour lui rendre hommage. Chaque fois que ceux-ci partaient pour la chasse, ils ne manquaient pas non plus de faire cette offrande de fumée de tabac au Grand-Castor en marmottant quelque prière ou conjuration. Le bison, pour sa force prodigieuse, pour son utilité à tous les points de vue, était un être non moins sacré aux yeux des Peaux-Rouges. Un certain Grand Lièvre passait à son tour pour un être mythique, tout-puissant, créateur de la terre qu'il tira du fond de la mer sous forme d'un grain de sable ; les uns Tont confondu ensuite avec le Grand Esprit Michabou, les autres, au contraire, l'appellent Atahocan et lui donnent précisément pour adversaire Michabou, dieu des eaux, qui le troubla dans l'œuvre de la création à ce point que le Grand Lièvre ne put faire que six êtres humains, d'où sont issus tous les hommes. La tortue ne joue pas un rôle moins éminent dans les fables cosmogo niques des Peaux-Rouges ; sur une tortue repose la terre, qui tremble lorsque la première remue. Dans une légende iroquoise, les poissons et les autres animaux aquatiques construisirent dans la mer, sur le dos d'une tortue, une petite île avec de l'argile qu'ils allèrent chercher au fond de la mer; l'île s'étant agrandie peu à peu, elle devint la terre ferme actuelle, qui flotte sur l'océan sans bornes. Les Indiens de la Floride vénéraient le grand cerf mâle d'Amérique et le crocodile que les Cris se gardaient bien de tuer. Les Caraïbes tenaient pour fétiches des figures d'animaux, des parties de ceux-ci, telles que plumes, griffes, morceaux depeau^ dents, os, etc., et les animaux eux-mêmes, crapauds, grenouilles, tortues et couleuvres. Chez les Moxos de l'Amérique du Sud, le jaguar était un dieu terrible, non moins révéré que le tigre dans les îles malaises ; ceux qui lui avaient échappé, mais
qu'il avait marqués de sa patte redoutable, devenaient des personnages saints^ assurément chers au dieu jaguar qui les avait épargnés. Chez les Abipones, les sorciers pouvaient se transformer en jaguars et commettre sous cet aspect tous les forfaits les plus odieux. Dans toutes les tribus du Brésil et de la Plata, à côté du culte du jaguar, commun à toute la race tupi-guarani, on trouve la croyance en la vertu malfaisante de quelque animal qui était la cause des maladies et des malheurs qui leur arrivaient. On ne s'en défend qu'à l'aide d'amulettes faites de dents ou de griffes de singes, d'onces, etc. A Mexico, on trouvait partout des fétiches en forme d'animaux; du reste, dans le Ghiapa, le peuple, malgré la domination successive des Aztèques polythéistes et^es Espagnols chrétiens, en est resté encore au fétichisme primitif et adore ses nagual ou dieux fétiches, parmi lesquels se trouvent toute sorte d'animaux, oiseaux, mammifères ou amphibies. Dans l'île de Gozumel et du Yucatan, les indigènes avaient un culte spécial pour de grands simulacres d'ours, et Grijalva vit un lion (un puma) de hiarbre au sommet d'une tour (teocalli), à qui Ton sacrifiait des hommes et que l'on encensait de fumée de tabac. Au Nicaragua le cerf était particulièrement révéré ; Squier a trouvé dans le même pays des représentations de tigres, d'alligators, de grenouilles. A Huehuetan, sur l'océan Pacifique, le culte national s'adressait à une figure de tapir, animal qu'on ne retrouve plus dans cette région, et dont la figure devait être conservée en souvenir soit d'anciens temps, soit d'une antique patrie beaucoup plus méridionale. Enfin les Quiches du Guatemala, bien qu'ils soient chrétiens de nom, s'imaginent avoir chacun une bêle pour patronne et protectrice.
Les singes ont particulièrement le don de passer pour doués d'une intelligence exceptionnelle ; non-seulement le
nègre croit que ce sont de malins personnages qui ne veulent pas parler pour ne point travailler, mais au Sénégal et au Kordofan il en fait une espèce de génie. Le chien si fin, si remarquable, n'est pa& pour le sauvage ' un être ordinaire; il parlait autrefois et parlerait encore s'il le voulait. Les Kamtchadales, qui vénèi;ent,tout ce qui les entoure, qui font des offrandes à la baleine qui passe pour qu'elle ne culbute point leurs canots, les Kamtchadales racontent que si les chiens ne parlent plus, c'est par fierté, depuis le jour où les parents du dieu Koutka ne répondirent pas à leurs interrogations. De même les Arabes, malgré leur islamisme monothéiste, estiment que le chat aux airs réfléchis et graves médite la loi de Mahomet et accompagne les croyants au paradis ; de son côté, le cheval, disent-ils, lit le Coran.
Mais, à côté de l'animal fétiche révéré pour son intelligence, nous voyons l'animal fétiche craint et conjuré pour sa force. Nous avons mentionné tout à l'heure le culte si étendu du jaguar ; nous avons parlé déjà du tigre, du crocodile, du requin ancêtre ou parent de l'homme. L'éléphant, par exemple, est tenu eu haute vénération en Afrique; nous savons déjà que les Gafres lui demandent pardon de le tuer. Au Dahomey, c'est un grand fétiche, et les chasseurs, après l'avoir abattu, sont forcés de se purifier de ce crime. Les fables de l'Inde nous montrent quelle place prépondérante il occupe dans Fesprit des races aborigènes du pays. Le culte, pour les éléphants blancs à Siam, bien que rattaché à la foi dans la métemptycose, n'en a pas moins une figure assez nettement fétichique; l'éléphant blanc y est traité en roi, et certains de ces proboscidiens y ont été pourvus de charges officielles comme des hommes.
Les animaux féroces sont naturellement l'objet d'une vénération exceptionnelle. Partout le lion a été considéré
comme un dieu, aussi bien en Arabie qu'en Afrique, où le Mandingue qui en tue un, est d'abord maltraité comme s'il avait commis un crime de lèse-majesté, et n'est relâché et récompensé que lorsque les chefs de son village ont déclaré que le chef mort, c'est-à-dire le lion, était un chef ennemi. Le tigre n'est pas moins respecté au Nouveau- Galabar et dans l'archipel Indien ; là on le prévient quand les Européens lui tendent des embûches, et iml n'ose l'appeler par son nom. dette peur d'offeiïser l'animal redoutable ou de l'attirer en parlant de lui ouvertement, se retrouve bien loin de la Malaisie, en Sibérie, où il faut se garder de parler de l'ours, et même en Europe, où il n'y a pas très-longtemps les bergers évitaient de parler du loup pour ne pas mettre leurs troupeaux en péril : « Quand on parle du loup, on en voit la queue n est un proverbe trop connu pour que nous insistions davantage. Revenons en Afrique, cette terre du fétichisme : à Akra, où chaque village a une bête différente pour fétiche, les hyènes sont sacrées ; les Hottentots du Cap ne tuent point le léopard, cela porte malheur, tandis qu'au Dahomey on est convaincu que les victimes de ce fauve jouissent dans l'autre monde d'un bonheur parfait. Non loin de là, toujours sur la côte de Guinée, ce sont les loups qui sont les grands fétiches.
Un soldat danois, raconte-t-on, ayant tué à la chasse un de. ces animaux, il s'ensuivit un véritable soulèvement parmi les nègres, qui menacèrent le commandant du fort d'abandonner le pays si le sacrilège n'était point expié ; les indigènes prétendaient que sans cela ils seraient, eux et leurs enfants, sous le coup d'une vengeance de» plus terribles de la part du fétiche mort. Le gouverneur leur rendit le cadavre de leur dieu enveloppé de toile, les combla de poudre et d'eau-de-vie, et comme, dans la cérémonie funèbre du loup, un des assistants que ses compa-
gnons avaient enivré fut tué d'un coup de fusil, on déclara que Tâme du loup était satisfaite et vengée.
Le crocodile n'est pas un des fétiches les moins en faveur dans le monde : en Afrique, à Bonny, par exemple et, autrefois en Egypte, dans les îles de la Malaisie, aux Philippines, où, quand ils le rencontrent, les indigènes jettent à Teau tout ce qu'ils ont sur eux en le priant de ne point leur faire de mal, aux îles Fidji, d'où il a probablement disparu en réalité, le crocodile, soit en personne, soit en image, jouit d'une vénération extraordinaire : en Malaisie particulièrement on le fê1;ie en se promenant sur l'eau avec de la musique, et en lui ofifrant du tabac et des mets recherchés ; dans certaines localités on allait jusqu'à lui sacrifier des jeunes filles vierges ou des enfants ; aux îles Gélèbes on en entretient dans les maisons comme des dieux domestiques, lares ou pénates. A Madagascar, île peuplée en partie de Malais, le crocodile passe pour doué d'une puissance surnaturelle; on adresse des prières à ce grand saurien pour émouvoir sa pitié, et à l'aide de charmes on tâche d'obtenir sa protection; quiconque brandirait une lance au-dessus d'un étang hanté par les crocodiles, commettrait un sacrilège qui lui coûterait la vie la première fois qu'il irait sur l'eau ; le crocodile est d'ailleurs tenu pour un grand chef ou pour l'incarnation d'un ancien prince du pays. On raconte au Sénégal que lorsque le crocodile s'est emparé d'une proie , il convoque ses parents et ses amis, et convient avec eux du jour où l'on fêtera la bonne aubaine.
Le requin est également révéré. Nous en avons déjà donné un exemple à propos des pirates malais ; il est aussi tenu pour un grand fétiche par les nègres guinéens. Bien d'autres poissons sont adorés aussi par les peuples sauvages ou par ceux chez qui subsistent encore des conceptions fétichiques. Aux îles Mariannes, l'anguille est considérée
74 MYTHOLOGIE GOMPÂHÉË.
comme sainte; non loin de là, à File d'Yap (Garoliucs), ou croît que deux petits poissons ^rontés au fond d'un étang maintiennent la terre en équilinre et que si Ton a le malheur d'agiter Teau deFétaDg, les deux poissons peuvent s'effrayer, se croiser et causer ainsi des tremblements de terre. L'espadon et la bonite sont, pour certains noirs, des fétiches dont on n'ose manger la chair ; cependant, s'il arrive qu'ils prennent un espadon , ces nègres de Guinée ont grand soin de lui enlever sa longue protubérance osseuse, son épieu, qu'ils consacrent et adorent comme un fétiche ; après quoi, il est permis de manger de ce poisson.
Nous pourrions continuer longtemps cette revue des manifestations d'une zoolàtrie fétichique dans l'univers ; nous accumulerions aisément une foule d'exemples de ces phénomènes religieux ; mais nous devons nous borner. Toutefois nous examinerons encore deux sortes de cas d'adoration fétichique des animaux, à savoir : le culte des oiseaux et celui des serpents, qui ont une importance exceptionnelle «t par leur étendue à peu près universelle et par leur intensité.