LE CULTE DES OISEAUX ET DES SERPENTS
L'oiseau a dû frapper vivement l'imagination de Thomme primitif. L'être pour lequel il n'est rien d'inaccessible, qui passe au-dessus de tous les obstacles, qui est en quelque sorte maître de Tatmospbère, u*a pu manquer de revêtir un caractère religieux et extraordinaire aux yeux de Fhomme attaché à la terre, suant et peinant pour gravir les montagnes dont l'oiseau atteint les sommets les plus élevés en quelques coups d'aile, pour traverser les forêts épaisses dans les branches desquelles se jouent les oiseaux, pour passer les rivières, les lacs et les marais au-delà desquels ceux-ci vont se poser sans difficultés. La régularité des migrations des oiseaux voyageurs leur a fait attribuer une prescience surnaturelle. L'oiseau enfin, par la rapidité de son vol, par son vol lui-même qui en fait un habitant de l'espace, un messager céleste ou même un dieu de l'air, par la grâce de ses mouvements, par la mélodie de son chant et souvent par la beauté de son plumage, frappa vivement sans aucun doute l'imagination des premiers hommes et fut pour eux un être doué de facultés divines. C'est ainsi que prit naissance la science augurale, qui n'est qu'une forme secondaire d'une conception fétichique que nous retrouvons encore dans le respect persistant en Europe pour les hirondelles et pour les cigognes, dont la venue porte bonheur, tandis que ceux qui les molestent doivent s'attendre aux châtiments, aux malheurs les plus redoutables
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et les plus certains. Tout le monde connaît la foi des an- . . ■** / *
ciens dans les présages tirés du vol des oiseaux. Or, qu'elle
remonte aux aborigènes de TEurope ou aux Aryas qui sur les bords de llndus attribuaient au gazouillement du kapinjala la bonne fortune de leur maison et dans les plaines de la Perse croyaient, comme nos paysans, que le chant héroïque du coq chasse les démons des ténèbres, cette croyance appartient essentiellement à Tensemble des conceptions fétichiques. Mais l'humanité ne s'en est pas tenue là ; cherchant à s'expliquer des phénomènes naturels, la constitution de l'univers, elle a pris d'abord certains oiseaux pour auteurs des mouvements de l'atmosphère. C'est l'aigle gigantesque Hraesvelgr qui, dans la mythologie du Nord, produit la tempête en agitant ses ailes ; ce sont des oiseaux comme Taigle, le faucon, le pic, qui, dans les mythes aryens, apportent le feu céleste sur la terre. Les Algonquins disaient que c'étaient des oiseaux qui causaient les vents et les trombes d'eau, et que les nuages étaient formés par l'agitation de leurs ailes. Chez les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, un oiseau joue le rôle prépondérant dans leurs cosmogonies bizarres. On ne saurait même pas très-bien distinguer si cet oiseau géant n'est pas le Grand Esprit, le Grand Manitou en personne, ou s'il est seulement le corps qu'il revêt pour accomplir son œuvre. Chateaubriand a bien représenté Kitchi-Manitou chevauchant à travers les nuées sur son oiseau favori, le Wakon ; ce dernier est un petit oiseau, gros comme une hirondelle, à la poitrine d'un beau vert, et dont les quatre ou cinq plumes de la queue longues trois fois comme le corps sont nuancées de vert et de pourpre. Beaucoup d'Indiens lui rendent les honneurs divins et Mûller dit que pour un grand nombre d'entre eux il n'est rien moins que le Grand Esprit en personne. Chez les Leni-Lenape, chez les Cris par exemple, comme dans les tribus mingos, les Mandans, les Mœni-
tarris et les Assiniboines, Toiseau manitou réside au plus haut des cieux, le tonnerre gronde quand il bât des ailes, de ses yeux sort la foudre et la pluie coule de son bec. Les Assiniboines veulent à toute force T avoir vu et les Mœnitarris lui attribuent la création du monde. Les Gôtes-dechien et les Chippeways racontent qu'autrefois la terre était recouverte par les eaux et que le seul être vivant était un oiseau gigantesque qui, plongeant une fois dans TOcéan, en ramena la terre ; celle-ci se couvrit d'animaux sur son ordre, puis Toiseau s'envola et on ne Ta jamais revu. Pour les Dakotas, le tonnerre est un grand oiseau qui possède une nombreuse progéniture; c'est lui qui produit le coup de tonnerre, dont le retentissement est continué par ses enfants; le vieil oiseau est sage et bon, mais les jeunes oiseaux sont turbulents et malfaisants, et ce sont eux à qui Ton doit les mauvais effets de la foudre. Chez les Navajoes des montagnes Rocheuses^ les auteurs des différents vents sont quatre cygnes placés chacun aux quatre points cardinaux. Les Ahts de Tîle de Vancouver croient que le puissant oiseau Toutoutch réside au loin dans l'atmosphère et qu'il fait tonner en battant des ailes, sa langue est l'éclair fourchu ; il y avait autrefois quatre oiseaux semblables qui se nourrissaientde baleines; un jour le dieu baleine Quawteah les amena à s'abattre sur lui et à enfoncer leurs griffes dans son dos ; puis il plongea au fond de la mer, noyant ainsi Tun après l'autre trois de ces formidables oiseaux ; le quatrième put seul s^échapper en s'envolamt, et alla se réfugier sur une montagne lointaine où il est demeuré depuis lors. Dans l'Amérique centrale, l'oiseau Voc est le messager du dieu de la tempête et de l'orage, Hourakan (d'où notre ouragan). Le nuage orageux pour les Caraïbes était un oiseau qui lançait la foudre, comme ils lancent leurs flèches empoisonnées, par une sarbacane. Même concep-» tion chez les peuples de race tupi.
Il en est de même en Afrique parmi les Betchouanas et les Basoutoâ, en A^ie chez les Kareirs de Tlndo-Ghine, en Océanie dans plusieurs archipels polynésiens.
En dehors de ces oiseaux fantastiques, il y en a de réels qui sont l'objet d*un culte. Les Natchez et les Arkansas adoraient l'aigle, dont les plumes formaient Tétendard de guerre des Gris, et la décoration la plus glorieuse pour les Gherokis et les Dakotas. Une tribu de la haute Galifornie révérait particulièrement un vautour qu'on appelait Panes; un missionnaire catholique rapporte qu'on en élevait dans chaque village et qu'on en tuait un une fois par an en grande cérémonie; on avait bien soin de ïie pas verser son sang et son corps était entièrement brûlé; les indigènes assuraient que c'était le même oiseau qu'on immolait tous les ans, et le même aussi qui était sacrifié dans chaque village ; le dieu vautour renaissait donc de lui-même et jouissait de la faculté de la présence réelle dans toutes les cérémonies où il était l'hostie sacrée ; rien de surprenant dans tout cela pour le missionnaire. D'autres tribus californiennes ont un culte pour les corbeaux, avec lesquels les sorciers peuvent converser.
Le hibou passait aux yeux des Aztèques, des Quiches, des Mayas, des Péruviens et des Araucaniens, comme à ceux des Algonquins, pour le maître de la mort et pour Toiseau de la sagesse. Ghez les Ghippeways, le vent glacé du nord est causé par les battements d'ailes d'un hibou, tandis que la douce brise du sud est l'œuvre d'un papillon diapré, et le pont que les âmes des morts doivent passer pour arriver à la Terre des esprits s'appelle « le pont du hibou ». Les sorciers des Gris, des Arikaris et des Indiens des Antilles du temps de Golomb portaient des plumes et des images de hibou comme emblème de l'inspiration divine dont ils pouvaient être animés. Le fétiche national des Mesayas des rives de l'Amazone est l'oiseau
Buêqné, charmant syhain au plumage rouge, vert et or. Les Polynésiens ont, comme la plupart des peuples, conservé de nombreuses traditions fétichiques en plein polythéisme. Les Tahitiens, par exemple, éprouvaient encore un certain respect superstitieux pour le héron, le pivert, le martin-pêcheur. Aux îles Hawaii, c'était au corbeau qu'on rendait hommage, et les Maoris de la Nouvelle-Zélande tenaient le pivert pour un oiseau sacré. Les Singhalais adorent Toie ; chez les Iakoutes, cet oiseau, le cygne, le corbeau sont vénérés chacun par une tribu particulière. La poule est l'objet d'une sorte de culte dans les tribus du haut Nil. A Ardra, à Bénin, sur la côte de Guinée, certains oiseaux noirs sont considérés comme des dieux et une ile du fleuve Ogoouaî, au Gabon, appelée « île fétiche », ne doit ce nom qu'aux nombreux pélicans sacrés qui l'habitent. L'antique Egypte, que nous ne connaissons bien qu'à partir d'une époque où son développement intellectuel et religieux avait dépassé officiellement la phase du fétichisme, n'en avait pas moins conservé sous une forme, épurée pour les classes supérieures, mais toujours terre à terre pour les masses, les vieilles superstitions des premiers âges. Tandis que les prêtres et les gens relativement instruits d'alors ne voyaient dans les animaux que des simulacres des divinités,* le peuple adorait dans Apis un véritable taureau sacré, sans élever sa pensée beaucoup au delà. Par là, les collèges sacerdotaux gardèrent leur influence sur les masses : tandis que le prêtre offrait un vautour à l'adoration des fidèles qui respectaient le rapace pour lui-même, il se disait à luimême que c'était Neith qu'il trouvait ainsi; tandis qu'il rendait un culte à un dieu solaire sous la forme d'un épervier, le peuple adorait cet épervier autant et peut-être plus pour lui-même que pour la divinité qu'il représentait. L'ibis blanc, le vanneau à aigrette demeuraient de véritables fétiches pour la foule ignorante, alors qu'ils n'étaient plus que
des emblèmes, des attributs de personnalités divines parfaitement distinctes et souvent d'un caractère très-élevé. Combien aussi d'habitants de TAsie antérieure ne faisaient pas non plus de différence entre les colombes de Derketo et la déesse elle-même. La Grèce, terre sacrée du plus beau polythéisme auquel se soit soumis le plus noble rameau de Thumanité, la Grèce nous offrirait, si nous l'interrogions avec soin, plus d'une trace de vieilles superstitions fétichiques. La dévote Italie à son tour ne resterait pas muette : la huppe et le pic, d'oiseaux fétiches chez les aborigènes italiotes, sont devenus les dieux Pilumus etPicus sans dépouiller tout à fait leur plumage. C'est ce dernier qui conduisit les Sabins dans le Picenum, auquel il donna son nom, comme un corbeau mena Battus et une colombe les Chalcidiens à Cyrène, comme les Huns apprirent le chemin de l'Europe d'une biche, comme les Francs reçurent du même animal l'indication d'un gué dans le Mein, qui fut leur salut. Le pic, oiseau sacré en Italie, connaissait les vertus secrètes des plantes et savait où était la précieuse mandragore ; aussi fallait-il avoir grand soin de ne l'arracher que de nuit ; autrement le pic se serait jeté sur vous et vous aurait crevé les yeux. Chez les Serbes, il est encore considéré comme un utile indicateur de cours d'eau. Enfin, les Yotiakes l'honorent et le prient de ne point détruire les forêts avec son bec. La pie à son tour a conservé chez nous un peu de son ancien caractère sacré, aussi attache-t-on dans certaines provinces, dans le Poitou, par exemple, une touffe d'aubépine et de laurier en l'honneur de la pie pour la remercier d'annoncer l'arrivée du loup par son cri : c'est ce qui s'appelle « porter la crêpe à la pie ». Le rougegorge est demeuré pour beaucoup de paysans européens l'oiseau porte-foudre, Tami du tonnerre, comme le Wakon est celui de Kitchi-Manitou. Le coucou, chez les anciens et dans le monde germanique, a été le maître des saisons, le
guidé des laboureurs, le prophète annonçant à Thomme combien il a encore d'années à vivre ; autant de fois il poussait son cri, autant de fois il restait d'années d'existence. En Suède, les jeunes filles l'interrogent de même pour savoir quand elles se marieront.
Mais pour revenir aux oiseaux conducteurs de peuples, signalons encore la perruche qui, souvenir d'une période païenne dans une nation musulmane, mena les Peuhls à la conquête des régions du haut Sénégal ; citons Toiseau Garacara, qui ordonna aux Mbayas de l'Amérique du Sud de ne point fonder d'établissements stables, mais bien d'aller piller les tribus voisines ; parlons enfin de la première forme du dieu mexicain Huitzilopochtli : alors que les Aztèques habitaient encore le pays d'Aztlan, un colibri appelé Huitziton leur apparut en criant : Tihui I Tihiii! « Partons ! Partons I » et tous de suivre l'oiseau, d'obéir à son ordre et de descendre d'étape en étape jusque dans l'Anabuac. Aussi bien, un autre oiseau, le Quetzal, un perroquet probablement, fut un des éléments constitutifs de l'autre grande divinité mexicaine Quetzalcoatl, le perroquetserpent.
Autant et plus que l'oiseau, le reptile, le serpent est aux yeux du fétichiste un être mystérieux, étrange, doué d'une puissance surnaturelle. Glissant silencieusement, il apparaît soudain et frappe d'étonnement et de terreur l'homme primitif; ses actions semblent déterminées par des motifs particuliers mais inconnus ; bien que de taille souvent petite, il fascine de son regard des animaux beaucoup plus gros que lui, et sa morsure est parfois mortelle pour tout ce qui vit et se meut sur le globe. Pénétrant dans les entrailles de la terre, il est en quelque sorte le véritable génie chthonien; il sait où sont les ti*ésors cachés, les sources vives, et peut ainsi enrichir ceux qu'ils favorisent. A la fois terrible et bienfaisant, il est considéré tantôt
comme le maître et l'auteur du mal, tantôt au contraire comme un génie bienfaisant et protecteur. Tous les peuples, toutes les races Tont adoré ou redouté comme un dieu, et la vénération fétichique du serpent s'est prolongée longtemps à travers les. diverses phases de TévolutioD humaine et dure encore aujourd'hui. M. Fergusson, qui a fait un livre sur le culte de l'arbre et du serpent (Tree and Serpent Worship), a voulu circonscrire sur un point l'origine de ce culte du serpent. Il s'est trompé à notre avis, et l'humanité tout entière dans la première période de son développement intellectuel a partout fait du serpent un animal surnaturel, supérieur à tous les êtres animés. Par toute la terre, nous rencontrons des traces de l'antique ophiolâtrie, sans qu'il soit besoin de les rattacher entre elles autrement que par l'analogie naturelle aux manifestations régulières d'un phénomène psychologique partout identique. Partout où il y a eu des serpents, od les a craints, on les a doués d'une volonté, d'une intelligence, d'une force surnaturelles, et on les a adorés.
Les légendes relatives aux serpents se rencontrent aussi bien en Europe qu'en Amérique ou en Afrique. Les génies familiers à Rome se présentaient sous l'apparence d'un serpent : nullus entm locus sine genio est, guiper anguem plerumque ostenditur. Près de Lavinium, une caverne située dans un bois sacré sei*vait de temple à un grand serpent auquel des prêtresses vierges apportaient des gâteaux comme offrande. En Epire, un serpent descendant, disait-on, de Python, était honoré de la même manière et rendait des oracles. A Athènes, la religion d'Athéné s'était vraisemblablement superposée à un vieux culte pour le serpent-fétiche, puisqu'on en élevait deux avec un soin pieux dans les temples de l'Acropole. Aussi bien dans toute la Grèce, les génies locaux, anciens fétiches, anciens dieux chthoniens, étaient, comme en Italie, représentés
SOUS la forme de serpents. De nombreux monuments iconographiques nous les représentent ainsi venant consom* mer sur leurs autels les offrandes des fidèles. A Lébadée, à Sosipolis, en Messénie, les dieux, locaux étaient des âerpents. Nous ne parlerons pas en ce moment du grand serpent d'Ëpidaure, transporté plus tard à Rome, car loin d'être indigène en Grèce, il était venu de Syrie avec le eulte d'Eichmoun-Esculape. Mais, ce culte persistant du serpent-génie local, agathodsemon, s'est prolongé jusqu'à nos jours ; Fauriël ne nous dit-il pas que les génies domestiques sont encore désignés dans les chansons et dans les contes grecs modernes sous le nom de Drakos ?
Les paysans slaves n'ont pas un moins grand respect
pour les serpents ; c'est d'un bon présage en Russie quand
un de ces reptiles s'établit dans une isba ; les habitants ne
manquent jamais de lui tenir du lait prêt pour boire, et
estiment que le tuer serait un crime. Les peaux et les têtes
de serpents ont des vertus curatives très-efïicaces. Dans
certaines parties de la Pologne, la même superstition existe
encore ; les paysans y ont grand soin d'offrir des œufs et
du lait à une sorte de serpent noir qui pénètre souvent
dans leurs habitations et ils seraient désolés qu'on fit le
moindre mal à ces reptiles; les enfants n'en ont pas peur,
mais les caressent et boivent dans les mêmes vases. Les
Vendes de Lusace croient que les serpents peuvent rendre
service aux hommes, les aider à devenir rapidement riclies,
et ne demandent pour cela que de légères offrandes. Tout
cela indique l'existence d'un vieux culte fétichique pour
les serpents subsistant encore chez les Slaves. Les peuples
de la famille lithuanienne étaient manifestement adonnés
à une ophiolâtrie bien caractérisée ; les Prussiens adoraient
un grand serpent dans le temple de leur dieu Potrimpos ;
les Lettons ne refusaient jamais du lait aux serpents qui
se glissaient chez eux, et en Lithuanie chaque famille en
84 MYT^LOGIE COMPARÉE.
entretenait un dans sa maison comme dieu domestique on y sacrifiait autrefois des hommes aux serpents.
Grimm, dans sa Deutsche Mythologie^ rapporte qu^une foule de contes existent dans la littérature populaire allemande, où les serpents jouent le rôle de bons génies. Dans, les prés, dans les jardins, dans les maisons, on voit souvent pénétrer des serpents qui s'approchent des enfants avec une couronne d*or sur la tête qu'ils déposent à terre pour boire et qu'ils oublient souvent. Jamais ils ne font de mal à ces enfants, ils veillent sur eux au contraire, et si ceux-ci sont assez grands, ils leur découvrent des trésors. Tuer ces serpents porte malheur, Tenfant commence à dépérir et meurt. Tout un peuple de serpents, roi couronné en tête, avait Thabitude de hanter une étable où bêtes et gens étaient préservés de tout mal et prospéraient ; un nouveau garçon de ferme eut la mauvaise inspiration de tuer le roi de ces serpents et ceux-ci disparurent ; depuis lors tout alla de mal en pis, jusqu'à la ruine complète. Une vachère recevait aussi matin et soir dans retable la visite d'une grosse couleuvre qui portait une couronne d'or' sur la tête et à laquelle elle ofifrait chaque fois du lait chaud à boire; la vachère fut un jour forcée de partir subitement à la suite d'un grand malheur, la servante qui la remplaça ne vit plus la couleuvre, mais sur l'escabeau oii on s'asseoit pour traire, trouva la couronne d'or avec ces mots : « en reconnaissance. » Elle la porta à sa maîtresse qui la fit remettre à la fille à laquelle elle était destinée, mais on ne revit plus la couleuvre. On raconte aussi que Gharlemagne, à Zurich, avait fait suspendre une cloche à un mât et proclamer que tous ceux qui lui demanderaient justice de quelque offense vinssent sonner la cloche. Un jour qu'il était à table, la cloche se mit à retentir, sans qu'on pût voir qui l'agitait, mais comme la sonnerie continuait^ on regarda attentivement
et on s'aperçut que c'était un serpent enroulé autour de la corde qui faisait tout ce bruit ; Tempereur se leva et vint voir ce curieux spectacle; aussitôt le serpent de se laisser tomber à terre et de se diriger lentement vers les rives de la Limmath, tout en se retournant de temps en temps pour voir si Gharlemagne le suivait; arrivé au bord de Teau, il s'arrêta et on vit que le nid du serpent avait été pris par un monstrueux crapaud ; l'empereur voulant rendre justice à tous, même aux animaux, fit saisir et tuer le crapaud, restituant ainsi son nid au serpent. Quelques jours plus tard, l'empereur étant encore à table, le serpent pénétra dans la salle du festin, bondit sur la table et vint déposer dans la coupe impériale une pierre précieuse énorme, puis il disparut.
C'est le propre de ces animaux de posséder des richesses, comme des couronnes d'or et des joyaux. Nous avons en France, notamment dans la Franche-Comté, le Dauphiné, le Lyonnais et la Bresse, des légendes sur la vouivre {vipef'a) qui ont d'incontestables rapports avec les contes tudesques d'une part et avec certaines croyances celtiques de Cornouailles de l'autre. La vouivre est un serpent ailé qui la nuit semble tout en feu et qui porte sur sa tête une pierre précieuse ou un globe lumineux. Les uns disent que ce dernier est en même temps son œil unique avec lequel il voit tout et de tous les côtés ; la vouivre a 60 à 70 centimètres de long et sa peau est d'un jaune pâle. On raconte à Condes (Jura), dit M. Moniiier {Traditions populaires comparées) y qu'un homme courageux et habile résolut un jour de s'emparer de l'escarboucle, œil du serpent-fée ; il se cacha pour cela dans un cuvier hérissé de clous pointus à l'extérieur, placé par lui auprès de la source où la vouivre avait coutume d'aller se désaltérer ; or, chacun sait que la vouivre, comme font les serpents des contes allemands de leur couronne, dépose son œil avant de se
pencher sur Teau; notre homme profita donc du moment pour poser son cuvier sur la pierre précieuse ; en revenant, le serpent aveugle alors ne la trouva plus et se précipita avec fureur contre Tobjet qui recouvrait son œil, mais en se heurtant à plusieurs reprises aux pointes acérées qui le recouvrait, il se blessa fnortellement et périt ; rhomme ne profita guère de son trésor, car il mourut le lendemain et la pierre disparut. Maintes localités pittoresques ou sauvages passent pour la demeure de vouivres dans la région que nous avons indiquée. En Normandie, on raconte des histoires analogues sur des dragons qui n'ont qu'un œil qu'ils déposent au bord de la source où ils boivent. On prétend aussi en Sologne que tous les ans, le 13 mai, tous les reptiles du pays se réunissent au bord d'un étang et font un gros diamant avec une espèce de liqueur très-brillante qu'ils ont sous la langue. Chez les Celtes de Gornouailles, on croyait pouvoir se préserver de la piqûre des vipères au moyen de pierres talismaniques que ces reptiles produisaient eux-mêmes : c'était la milpreve, qui se formait à la façon du diamant des serpents de Sologne; c'était un anneau de couleur bleue avec une figure de serpent dessinée dessus en jaune et sorti de la respiration combinée des vipères réunies en grand nombre ; l'eau dans laquelle l'anneau avait trempé était un remède souverain contre le venin. Une des superstitions les plus répandues autrefois, consistait à croire qu'à la veille du solstice d'été tous les serpents se réunissaient et, en sifflant tous ensemble, arrivaient à former une bulle qui se durcissait et devenait un charme auquel celui qui en devenait possesseur devait une richesse considérable. Suivant une légende assez semblable à celles qui ont cours en Allemagne, un enfant, qui mangeait ordinairement son pain et son lait à la porte de la chaumière maternelle, fut surpris partageant son repas avec une
vipère ; celle-ci venait régulièrement tous les jours et ne faisait point de mal à Tenfant, qui la caressait. La mère, épouvantée et contrainte cependant de laisser chaque jour son enfant seul pendant qu'elle allait travailler aux champs, Tentoura d'un rameau de frêne, arbre qui fait fuir les serpents, et la vipère ne reparut plus, mais Tenfant commença dès lors à dépérir et mourut bientôt.
Nous rencontrons encore de véritables serpents-fétiches chez les Lapons, les Finnois et les Kalmouks. Ainsi l'Europe entière nous présente une ophiolâtrie générale et persistante. Ce culte du serpent, dans certaines nations, prit une extension sérieuse, et comme, ainsi que nous le verrons plus tard, les mythes aryens ne contiennent guère de détails semblables sur les serpents, au moins envisagés comme de bons génies, agathodémons, nous sommes bien tentés de voir, dans cette superstition étendue, la trace de Tancienne religion des indigènes anaryens de l'Europe . Les Lombards, bien que de langue germanique, avaient conservé ce culte jusqu'après leur conversion au christianisme. Les actes des saints nous en donnent la preuve dans la vie de saint Barbatus : le roi Romuald et ses courtisans, 'tout en suivant en public les cérémonies chrétiennes, n'en adoraient pas moins en secret une image de serpent en or. Pendant l'absence du roi, Barbatus le demanda à la reine Théodorada, et à force d'obsessions finit par l'obtenir ; il la fit fondre et en fît façonner un calice et une patène à Taide desquels il administra les sacrements à Romuald dès son retour ; après quoi, il lui dit d'où provenaient les vases sacrés ; le roi s'inclina et reconnut l'inanité de son dieu ; mais un des assistants eut l'audace de dire que si sa femme s'était conduite comme la reine, il lui eût sur l'heure tranché la tète. Il n'est pas invraisemblable que la guivre qui se trouve dans les armoiries de Milan, ville lombarde, ne tire son origine du serpent sacré des Lombards : guivre
est une forme romane de vipera^ nom sous lequel est désignée dans la vie des saints^ Tidole détruite par Barbatus.
Si nous tournons les yeux vers Tlnde, nous y trouvons encore le cuite du serpent répandu sur un vaste espace et excessivement intense. Dans toutes les légendes hindoues, les nagas jouent un rôle considérable, non point en tant qu'animaux mais en tant qu'êtres raisonnables^ parlant et agissant comme les hommes. Or, il n'est pas douteux que celte ophiolâtrie accentuée n'appartienne point à la mythologie aryenne, mais qu'elle est d'origine indigène, dravidienne ou autre. L'Arya primitif n'a guère connu le serpent que comme un être malfaisant, un démon atmosphérique, une personnification des phénomènes pernicieux, il ne l'a guère tenu pour un bon génie famiUer, et les peuples indo-européens qui l'envisagent sous cet aspect ont trèsprobablement emprunté cette conception superstitieuse aux ])opulations fétichistes qui peuplaient avant eux les contrées dont ils firent la conquête. En Europe, les mythes où les serpents exercent leur action favorable n'ont pas pour la plupart dépassé le cercle des croyances populaires, ou si le reptile a été associé, comme à Athènes, au culte d une divinité supérieure^ il est demeuré tout à fait au dernier plan ; concession évidente faite à la foi des autochthones. L'Inde, au contraire, a été le théâtre d'une réaction puissante de la vieille mythologie fétichique des aborigènes sur le polythéisme aryen. C'est le civaîsme qui est sorti de cette réaction théologique amenant avec lui toutes les anciennes superstitions et avec elles les serpents-fétiches des époques primitives.
Pas plus que les Aryas de l'Inde, les Eraniens de race pure, Baktriens et Perses, n'apportèrent avec eux le souvenir du culte fétichique du serpent protecteur. Pour eux, comme pour leurs ancêtres, le serpent était l'ennemi, l'incarnation et la créature du mauvais principe, luAht des
hymnes védiques, immense reptile symbolisant les nuées de Forage, se retrouve dans VAzhi Dahâka de TAvesta, le Zohak, prince aux deux têtes de serpent placées sur les épaules du Ghah-Nameh. Mais on n'est pas éloigné de croire que les Mazdéens se heurtèrent dans leur marche au sud-ouest à des populations adonnées à lophiolâtrie. Leurs voisins de Mésopotamie adoraient sans conteste un grand serpent ; bien qu'il soit plutôt un roman de mœurs et d'aventures, le livre de Daniel en fait foi : « il y avait un grand dragon en ce lieu et les Babyloniens l'adoraient. » D'autres Sémites, les Hébreux, ne vénéraient pas moins le serpent d'airain que Moïse lui-même avait élevé dans le désert ; ce culte, qui se prolongea jusqu'à la fin du royaume d'Israël, proscrit parfois par quelque roi piétiste, n'était autre que celui d'Echmoun, dont les Grecs firent plus tard Asklepios, adoré sous la forme d'un gros serpent à Epidaure. Toutes ces données appartiennent sans doute à la période polythéiste, mais la confusion entre l'individualité divine et un animal peu distinct d'un fétiche témoigne de la persistance invincible des idées fétichiques dans les classes populaires.
Quant à l'Egypte, Hérodote nous y signale expressément (II, 74) le culte de la vipère cornue, rendue inoffensive probablement par l'ablation des crochets à venin. L'urœusy ornait les diadèmes des dieux et des rois ; enfin un génie familier, Ghnouphis, que les Grecs confondaient avec leur Agathodœmon, y était représenté sous la forme d'un serpent barbu. Ce même culte a, d'ailleurs, continué, parait-il, jusqu'à nos jours, et dans la haute Egypte et en Abyssinie. Les anciens Egyptiens avaient aussi un serpent mythique, Apapi ou Apophis, qui habitait les régions infernales ; mais, pas plus que le serpent qui se mord la queue chez les Phé* niciens, emblème du monde, pas plus que les serpentsdémons de l'orage, Aki, Vrtra et Azhi'Dahâka, chez les
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Aryas, pas plus peut-être que I6rmundgandr, le serpent de Midgard qui dormait au fond de la mer pour les Scandinaves et qui causait les tempêtes en se remuant, Apapi n*a conservé an caractère fétichique suffisamment accentué pour que nous en parlions davantage dans ce chapitre.
L'Afrique semble la terre réservée au culte du serpent, et notamment l'Afrique occidentale. De la Gambie au fleuve Orange, il règne et domine d'une façon à peu près incontestée. Partout on le regarde comme un dieu bienfaisant, on le soigne, on Taime ; c'est à lui qu'on demande de la pluie, des remèdes contre les maladies, une protection contre toute espèce de calamités. Nul n'oserait faire mal aux serpents- fétiches, et si quelque imprudent le tentait, la mort seule serait digne d'un tel sacrilège. On raconte que des matelots anglais s'étant permis de tuer un serpent qui avait pénétré dans la maison qu'ils habitaient, furent massacrés impitoyablement et la maison fut brûlée avec leurs cadavres. Il faut dire que les serpents-fétiches sont tous d'espèces inoffensives. On les entretient dans des maisons construites exprès et on leur apporte des porcs, des moutons, des chèvres, de la volaille, des légumes, etc., dont naturellement leurs prêtres font leur profit. Les noirs n'aiment pas qu'on parle mal du serpent, et un voyageur hollandais, Bosman, n'avait pas de meilleure façon de se débarrasser des importuns, sur la côte de Guinée, que de plaisanter les indigènes à l'endroit de leur fétiche, ceux-ci s'enfuyaient aussitôt en se bouchant les oreilles.
C'est surtout à Whidah, port du Dahomey, autrefoU capitale d'un royaume indépendant, que le culte du serpent se montre avec la plus grande intensité. Les fétiches de ce pays sont de grosses couleuvres de 1 à 3 mèti^s de long; « ils ont, dit M. Répin [Tour du monde, t. VII, p.. 72), le corps cyhndrique, • fusiforme, c'est-à-dire un peu renflé au milieu et se terminant insensiblement par
une queue formant le tiers à peu près de la longueur totale ' de l'animal. La tête est large, aplatie, triangulaire, à angles arrondis, soutenue par un cou un peu moins gros que le corps. Leur couleur varie du jaune clair au jaune Yerdâtre, peut-être selon leur âge. Les uns (c'est le plus grand nombre) portent sur le dos dans toute leur longueur deux lignes brunes, tandis que d'autres sont irrégulièrement tachetés. Ces différents caractères me font penser qu'ils appartiennent tous aux diverses espèces de reptiles non venimeux que Linné avait rassemblées dans les familles
des pythons et des couleuvres Quoi qu'il en soit, le
nombre de ces animaux, lors de ma visite, pourraient bien s'élever à plus d'une centaine. Les uns descendaient ou montaient enlacés à des troncs d'arbres disposés à cet effet le long des nrurailles ; les autres, suspendus par la queue, se balançaient nonchalamment au-dessus de ma lête, dardant leur triple langue et me regardant avec leurs yeux clignotants ; d'autres, enfin, roulés et endormis dans les herbes du toit digéraient sans doute les dernières offrandes des fidèles... Il n'est pas rare de voir dans les rues de la ville quelques-uns de/ ces animaux sacrés promenant leurs loisirs. Quand les nègres les rencontrent, ils s'en approchent avec les plus grandes marques de respect et en se traînant sur les genoux, les prennent dans leurs bras avec mille précautions^ s'excusant de la liberté grande et les reportent dans leur temple, de crainte qu'il ne leur arrive quelque fâcheux accident. Malheur à l'étranger imprudent ou ignorant qui les maltraiterait, il payerait cet outrage de sa vie!» M. Répin rapporte à ce sujet l'affaire grave, suscitée quelques années auparavant par le meurtre d'un de ces fétiches, dont un employé de la factorerie française, nouvellement débarqué, s'était rendu coupable; heureusement le fait s'était passé dans la cour du fort, et on put le tenir à peu près caché, non sans avoir chèrement acheté
9i MYTHQLOG'IE COMPARÉE.
le pardon des prêtres irrités ; si le crime avait été commis en public, le malheureux employé eût subi à coup sûr le sort des matelots anglais dont nous avons parlé plus haut. Le président de Brosses, qui parle longtemps des serpents de Juidah (Whidah) dans son livre sur les dieux fétiches, signale également le massacre des Portugais à la suite d'un semblable sacrilège dont Tauteur avait été un de leurs compatriotes. Cet homme: avait saisi et enfermé dans une caisse un de ces serpents sacrés, mais en passant la barre qui s'étend le long de cette partie de la côte d'Afrique, sa barque avait chaviré et il s'était noyé ; les bateliers nègres avaient remarqué avec quels soins jaloux il surveillait une caiss.e qu'il emportait, et s'étaient bien gardé de ne pas la retirer de l'eau ; l'ayant ouverte, iks y avaient trouvé leur fétiche, et ameutant la poTpulation, ils s'étaient jetés sur les comptoirs portugais et avaient tout tué, tout saccagé pour venger ce crime. Vers la fin du dix-septième siècle, la plupart des porcs de Whidah avaient été immolés par les noirs fanatisés, parce qu'un de ces animaux, appartenant aux Hollandais, avait dévoré un serpent fétiche.
Le peuple de Whidah n'avait pas toujours été adonné à ce point à l'ophiolâtrie. L'origine de la prépondérance de ce culte est celle-ci ; au moment où les habitants de Whidah allaient livrer bataille à l'armée d'Ardra, le dieu de celle-ci, un énorme serpent, la quitta et passa publiquement dans l'autre camp, où il fut accueilli par de grandes manifestations de respect et de joie ; surexcités, fanatisés, les guerriers de Whidah eurent facilement raison de ceux d'Ardra, découragés d'ailleurs par la désertion de leur fétiche,, qui devint celui de Whidah à partir de ce moment. On rendit à ce gros serpent des honneurs extraordinaires, on lui bâtit un temple, on lui consacra des jeunes filles pour le servir. Il devint un fétiche si redouté^
que les grands prêtres seuls pouvaient le contempler ; la vue en était interdite au roi lui-même. Malgré la conquête de Whidah par le roi de Dahomey, le culte du serpent n'a guère changé depuis que de Brosses le décrivait au siècle dernier. Les serpents que vit M. Répin passent pour les descendants du transfuge d'Ardra qui, dit-on, est immortel ; ces fétiches secondaires se laissent voir de tous et ne sont pas confinés dans leur sanctuaire.
Quant à la consécration de jeunes filles au serpent, elle continue comme autrefois. De Brosses et M. Répin décrivent, presque dans les mêmes termes, la façon dont on recrute les collèges de prêtresses. A certaines époques de Tannée, les vieilles féticheuses parcourent le pays et enlèvent les petites filles de • huit à dix ans qu'elles rencontrent et les emmènent dans leurs cases; là elles leur font subir un assez long noviciat, puis^ quand elles sont nubiles, elles sont fiancées au serpent et deviennent des féticheuses à leur tour.
Le Congo ,tout entier fétichiste, n'oublie pas les serpents dans son adoration générale de tous les êtres, de tous les objets qui existent dans Tunivers. Aussi bien, tous les voyageurs s'accordent à dire que l'ophiolâtrie est répandue dans toute l'Afrique occidentale. C'est de là que les nègres
esclaves l'ont emportée avec eux aux Antilles et aux Etats- Unis, oîi la secte du Vaudou a compté et compte peut-être encore de nombreux et secrets adhérents. Le fond de la religion du Vaudou est le culte de la couleuvre ; les mystérieuses cérémonies en sont de véritables bacchanales, des orgies mystiques aussi abominables que cruelles ; l'ardeur sensuelle et la férocité du tempérament africain s'y donnent un libre cours, et en l'honneur du serpent sacré on verse le sang de victimes humaines, on s'abandonne aux élans affreux d'une promiscuité bestiale. C'est à bon droit que les autorités recherchent et punissent les membres de
cette coupable association, impossible à supporter dans tout état civilisé.
Toutefois, si les noirs d'Afrique ont apporté avec eux de leur brûlante et sauvage patrie le culte du serpent en Amérique, il ne Ty ont certes point introduit. La plupart des races américaines se livraient à Tophiolâtrie bien avant la découverte du nouveau monde, et dans les cérémonies religieuses comme dans les mythologies du continent transatlantique, les reptiles occupent une place importante.
Le redoutable serpent à sonnettes était celui qui était le plus en faveur. Venimeux au plus haut degré, mais lent à l'attaque, le bruit qu'il fait en marchant, le pouvoir fascinateur dont il jouit, le goût qu'il manifeste pour la musique, et la propriété qu'il partage du reste avec d'autres de ses congénères de changer de peau à chaque saison, paraissant ainsi ihiroortel, tout le désignait à l'adoration des Peaux-Rouges. II était à leurs yeux le père et le roi des serpents; il pouvait susciter ou calmer les tempêtes. Certaines tribus se gardaient bien de le tuer. On conte à ce propos que les Shawnis de la vallée du Wyoming, irrités contre les blancs, avaient résolu d'assassiner le comte de Zinzendorf, fondateur de la secte des frères moraves, qui était venu prêcher sa religion chez eux. Un soir, quelques guerriers se glissèrent jusqu'à la cabane où était le missionnaire et, avant de le frapper, examinèrent ce qu'il faisait : il était assis auprès de son feu à la lueur duquel il lisait sa Bible ; sur ces entrefaites, voilà qu'un^crotale rampa jusqu'à lui, passa entre ses jambes et s'enroula frileusement auprès du foyer sans lui faire du mal; à cette vue, les Sha'wnis furent frappés d'admiration et se retirèrent convaincus que l'homme qu'avait visité et épargné le terrible et divin reptile, était un être sacré qu'ils respectèrent et vénérèrent depuis lors.
D'autres tribus ne sont pas aussi respectueuses pour le
serpent à sonnettes ; elles le tuent sans remords ; toutefois elles ont bien soin de ne point le faire sans lui avoir auparavant adressé toute sorte de compliments et offert un peu de tabac, après quoi on lui brise la tète, et de sa peau on fait une précieuse et puissante amulette.
Une légende semblable à celle de la vouivre était trèsrépandue chez les Huroiis, les Algonquins, les Gris et les Gherokis. Il s'agissait d'un énorme serpent dont la tête était armée d'une corne qui perçait tout ce qu'elle rencontrait; un morceau de cette corne était un talisman, dont le possesseur réussissait dans toutes ses entreprises. Les Gris prétendaient que ce grand serpent habitait au fond d'un lac ,dont les vieillards le faisaient peu à peu sortir par des incantations, ce qui permettait de lui couper sa corne, si on en avait le courage. Les Gherokîs racontaient de. leur côté que dans les montagnes vivait le roi des crotales, entouré de sa cour, et couronné d'une pierre brillante et douée des vertus magiques les plus intenses. Tous ceux qui avaient osé chercher à la lui ravir, avaient péri sous la piqûre des venimeux sujets du roi. Un homme, plus habile cependant que les autres, se revêtit complètement de cuir et, malgré les sifflements et les morsures des reptiles qui ne pouvaient l'atteindre, il parvint jusqu'au roi des serpents et lui arracha son joyau, qui devint le talisman national des tribus dps Gherokîs.
Les Garaibes croyaient également que, dans une profonde vallée au centre de la Dominique, habitait un monstreux serpent qui portait sur la tête une escarboucle étincelante ; celle-ci illuminait d'une façon extraordinaire les rochers d'alentour, quand la bête buvait, car en temps ordinaire elle était recouverte d'une sorte de paupière. Nous ne voulons établir aucun rapport entre les Péaux-Rouges de l'Amérique du Nord et les Garaïbes d'origine méridionale. Nous n'avons garde non plus de vouloir rattacher ces deux races
américaines à quelque race préhistorique européenne, qui aurait inventé tous les mythes de serpents couronnés^ de Youivres à pierrerie qu*on a vus plus haut. Bien au contraire, si nous insistons sur ces analogies, c'est pour combattre tout essai de rapprochements hasardeux et pour déclarer que dans notre pensée les procédés intellectuels de rhumanité ne sont pas tellement différents selon les races que des ressemblances pareilles, mais tout à fait fortuites, ne puissent se manifester fréquemment.
Si nous portons maintenant les yeux vers les tribus des bords septentrionaux du Pacifique, nous trouvons une série de mythes à peu près pareils. Les Apaches tiennent les serpents à sonnettes pour des êtres surnaturels, mais malfaisants.
« Les Pintes de la Nevada, dit M. Bancroft {Native Races ofthe Pojcific States^ t. III, p. 135), ont une divinité ou un démon soiis forme de serpent qu'ils supposent exister encore dans les eaux du lac Pyramide. Quand le vent souffle sur les neuf îles du lac, il forme sur les eaux les tourbillons et les remous les plus fantastiques, même lorsque la surface générale du lac est passablement calme. C'est, disent les Pintes, le diable-serpent qui fait bouillir Feau du fond comme une marmite; c'est le vieux serpent cherchant quelqu'un à dévorer, et pas un indigène en possession de ses ciu'q sens ne se dirigerait alors vers ces ondes troublées. Dans les villes des Pueblos, parmi les Pecos particulièrement, il y avait autrefois un énorme serpent que l'on croyait sacré et qui, d'après certains récits, était nourri de la chair de ses adorateurs... Ce serpent passait pour être en rapport avec Montezuma et avec les phénomènes de la pluie : on l'appelle souvent serpent â!eau ; il fut décrit à Whipple comme étant aussi gros que le corps d'un homme, et d'une longueur excessive, glissant sur l'eau lentement avec de longues ondulations. On le
représenta à Mœllhausen sous la forme d*un grand crotale, exerçant son influence sur la mer, les lacs, les fleuves et la pluie ; plus gros que plusieurs hommes ensemble et plus long que tous les serpents du monde, il se mouvait suivant de grandes courbes et détruisait les méchants. Les Indiens des Pueblos lui demandaient de la pluie et vénéraient sa mystérieuse puissance. Un peuple appelé Tahus par Gastafieda, établi à ce qu'il semble dans le Sinaloa près de Guliacan, regardait certains grands serpents avec des sentiments de grande vénération, sinon d'adoration. Ces reptiles paraissent avoir été tenus en grand respect au Yucatan. En i517, Bernai Diaz remarqua des figures de serpent dans un temple qu'il vit à Campêche, et Juan de Grijalva trouva, vers la même époque^ des images semblables à Ghampoton, parmi d'autres idoles d'argile et de bois. »
Le culte des serpents vivants a été signalé aussi au Guatemala. Ghez les Zacatecas, on leur sacrifiait des victimes humaines.
On sait quel rôle jouaient les serpents dans les représentations du culte au Mexique et dans l'Amérique centrale. Le mot de coati, serpent, se retrouve dans les noms d'une foule de dieux et de déesses. Toutefois, nous devons négliger ici tout cet ensemble de faits mythologiques qui touche de trop près au polythéisme pour que nous l'en puissions détacher. Disons néanmoins que plus d'un mythe mexicain a une origine encore assez clairement fétichiste pour qu'on ne puisse s'y méprendre. G'est ainsi que la mère du genre humain Gihuatcoatl, la femme-serpent, nous reporte à la vieille croyance en une origine animale de l'homme. En revanche, les serpents que Huitzilopochtli chez les Aztèques et Tlaloc chez les Toltèques portaient à la main semblent bien, suivant l'opinion de M. Brinton [Mytks of the New- World, p. 118), n'être que le symbole
i)8 MYTHOLOGIE COMPARÉE.
de l'éclair et de la foudre. Les Algonquins croyaient bien du reste que le premier était un serpent.de feu. vomi par le Manitou et prétendaient trouver souvent de ces reptiles sous les arbres que le tonnerre avait frappés. Les Shavirnis disaient que le roulement de la foudre n'était autre que le sifflement du grand serpent. Ailleurs, il y a lieu de croire que le soleil était représenté sous la forme d'un serpent enroulé sur lui-même. Mais il n'en est pas moins positif que les aborigènes de l'Amérique centrale avaient été primitivement adonnés à une opbiolâtrie bien caractérisée^ comme le prouve le nom mexicain, teotcacozauhqui, du serpent à sonnettes. Ge reptile s'appelait aussi Yolctmtl, ce qui était en même temps un des surnoms .du. dieu Quetzalcoatl, le perroquet-serpent. Enfin U grande divinité des Otomis, MixcoatI, était un dieu ophidien.
Quand nous avons dit tout à l'heure que le culte des aborigènes de l'Amérique centrale avait été d'abord celui des serpents, lequel avait exercé son influence sur la religion des envahisseurs toltèques et aztèques, nous avions en vue les Mayas^ dont le dieu national, Yotan, dut être en principe un dieu serpent, un fétiche. « Non-seulement son image montre qu'il tient en partie de cette espèce, nonseulement il s'appelle le fils du serpent, non-seulement il se glisse dans un trou de serpent, mais même dans les documents qui lui sont attribués, Votan lui-même cherche à montrer qu'il est un serpent, une couleuvre (J-G. Mûller, Amerikanischen Un^eligionen^ p. 487). » Adoré à Ghiapa, à Soconusco, au Guatemala, par des peuples relativement avancés en civilisation, il devint un dieu anthropomorphe, pivot d'une religion polythéiste. Mais parmi les tribus Mayas demeurées sauvages, le culte fétichique des plantes, des animaux et du grand serpent Votan a persisté.
Sur les hauts plateaux de Bogota, le peuple civilisé des Muyscas avait conservé le culte des serpents, dont on
promenait les images dans certaines processions. Les tribus fétichistes du Pérou adoraient les serpents, avant la conquête du pays par les Incas ; même après cette grande révolution à la fois religieuse, politique et sociale, la conception du génie de la terre, maître des trésors cachés, sous la forme du reptile qui semble hanter les régions souterraines dont il sort et où il rentre avec une soudaineté terrifiante, était demeurée intacte. Le dieu des richesses était représenté comme un crotale cornu et poilu, à la queue d'or ; on le disait descendu du ciel à la vue de Tarmée de rinca. Aussi bien un de ces princes prit-il pour armoiries deux serpents entrelacés. On dit néanmoins que c'était là le totem ou le blason d'anciens rois du pays, ce qui nous parait assez vraisemblable. Enfin, un serpent de pierre était Tobjet d'une adoration persistante dans un édifice qu'on désignait comme la maison des serpents.
Quand Alvarez voulut passer du Pérou au Paraguay, raconte Charlevoix, il vit u le temple et la résidence d'un monstrueux serpent que les habitants avaient choisi pour dieu et qu'ils nourrissaient de chair humaine. Il était aussi gros qu'un bœuf et avait vingt-sept pieds de long, la tête très-grande et les yeux très-féroces, quoique petits. Les mâchoires étaient armées de deux rangées de crocs recourbés. Son corps entier, excepté la queue, qui était lisse, était recouvert d'écaillés rondes d'une grande épaisseur. »
Chez les Guaycurus, nous trouvons un serpent fétiche du nom d'Anaconda. Au Brésil, on révérait un grand serpent caché au fond des bois ; c'était une espèce de python de treize pieds de long qui suivant les indigènes rendait des oracles. On retrouve encore dans ces régions des dessins de serpent, comme en Guyane et sur les bords de TOrénoque. Pour les peuplades de ces contrées, comme pour les anciens Caraïbes, les amulettes et les idoles en forme de reptiles ont des vertus extraordinaires.
Les Polynésiens, qui ont peu ou point de serpents dans leurs îles, ne connaissent guère l*ophiolâtrie. Mariner parle pourtant de la vénération des habitants de Tarchipel des Amis pour le serpent aquatique. Il semble en outre qu'aux Fidji, il y eût autrefois un grand serpent fétiche, bien déchu il est vrai aujourd'hui ; c'est Ndengeî, le serpent dans son temple, que la tradition représente parfois comme n'ayant que la tête et le corps animés et le reste en pierre. Il passe une existence monotone dans une cayerne obscure, n'éprouvant d'autre émotion, d'autre sensation, d'autre besoin que celui de la faim ; il ne s'intéresse à rien qu'à Outo, son serviteur, et ne donne signe de vie que lorsqu'il mange, lorsqu'il répond à son prêtre ou lorsqu'il se retourne d'un côté sur un autre. Cette divinité dégénérée est un curieux exemple de décadence religieuse. Les Fidjiens, tout supei> .stitieux qu'ils sont^ ne s'occupent guère plus de lui ; ils ont même composé une chanson satirique sur son compte, où Ndengeî parle à Outo, qui a été à Rariraki, lieu spécialement consacré à ce vieux fétiche, et qui n'en a rien rapporté, ses adorateurs n'ayant laissé pour lui que les écailles des tortues qu'ils lui avaient offertes et dont ils 6nt mangé la chair. Nul doute qu'il n'y ait là l'indice d'un vieux culte presque tombé en désuétude, du culte peut-être d'une race antérieure disparue presque entièrement ou absorbée par de nouvelles populations.
A côté de tous ces mythes fétichiques de l'humanité primitive, se place une série de productions littéraires que nous goûtons fort aujourd'hui encore et dont certains critiques font grand cas: nous voulons parler des fables. Dans ces petits morceaux de littérature, les animaux parlent, raisonnent, agissent comme des êtres humains. Or, c'est là évidemment le caractère distinctif des conceptions fétichistes et nous ne pouvons nous empêcher de faire remonter le genre où La Fontaine s'est illustré jusqu'à
Tépoque qui fut Taurore de rhumanité. Nous le pouvons d'autant moins que, le charme de la forme mis à part, nous retrouvons des créations de même nature chez tous les peuples, chez ceux mêmes qui passent pour occuper le dernier degré de Téchelle des races humaines. Nous sommes tentés d'aller plus loin. Lorsque nous voyons les idées religieuses des Boschimans par exemple se présenter à nous sous le seul aspect de véritables fables, d'une facture peu différente de celles du Pantchatantra, de THitopadesa ou de celles qu'on a attribuées à Esope et àLoqman, nous nous sentons vivement portés à supposer que l'humanité primitive, mettant tous les êtres sur le même pied, a commencé dans toutes les races par constituer ses mythes sous la forme d'aventures et de dialogues des animaux entre eux ou avec l'homme et les autres objets qui frappaient son imagination enfantine. Les hauts faits du mantis (sorte d'insecte de l'Afrique australe) et de l'ichneumon (l) sont tout à fait topiques. Pour le fétichiste, l'animal se comporte comme l'homme ; il est doué de la parole, il chasse, il pêche comme lui, il lui arrive les mêmes aventures. Tout en un mot est confondu. C'est bien, comme nous le disions en commençant, c( le temps où les bêtes parlaient. » Très-sérieusement les sauvages racontent leurs fables. Le nègre croit au fond que tout cela est arrivé, que par exemple si le petit singe Telinga ne quitte pas le sommet des grands arbres, c'est que le grand singe Ëngena, ayant offert sa fille à celui qui boirait un tonneau de rhum, l'éléphant, le léopard, l'ours ne purent avaler une gorgée de la brûlante liqueur, mais que les petits •singes, venant les uns après les autres et par milliers, finirent par absorber le tonneau et gagner la princesse guenon,
(1) Voir Bull, de la Soc, cTanthrop.^ deuxième série, vol. XI, p. 385-398. Communication de M. de Jouvenccl sur les Boschimans, d'après les documents de M. Bleek.
ce qui exaspéra tellement les autres concurrents, qu'ils les attaquèrent et les forcèrent à se réfugier sur les plus hautes cimes de la forêt, d'où ils jugèrent prudent de ne plus descendre. Interrogé sur la disparition des éléphants de la côte de Guinée, un noir raconta avec conviction que ce n'était pas de la faute de ses compatriotes ; mais que les éléphants^ ayant su que les blancs désiraient leurs défenses, déclarèrent qu'ils ne les livreraient que contre de l'eau-de-vie ; qu'après s'être dépouillés de leur ivoire et avoir buTeau-dcvie, ils s'aperçurent qu'ils n'avaient plus rien, ce qui les plongea dans un profond désespoir et qu'ils se tuèrent les uns les autres.
La plupart des fables célèbres qui nous ont été transmises par Ésope, Phèdre et La Fontaine ont une origine qui se perd dans la nuit des temps. De savants travaux ont été publiés sur ce sujet et on a suivi la trace de leur passage jusque dans l'Inde, où des recueils, comme le Pantchatantra et l'Hitopadesa^ ne sont remplis que de contes d'animaux parlant et raisonnant. Or, on a supposé, non sans raison, que toute cette littérature essentiellement populaire pouvait bien être de création dravidienne, qu'elle pouvait avoir pour auteur les aborigènes de l'Inde , dont les représentants actuels sont encore puissamment imbus d'idées fétichiques. C'est au moins un aperçu ingénieux et que semble confirmer l'étude des fables courantes chez les peuples les plus sauvages, comme les Boschimans.
Enfin, et pour terminer une étude aussi longue, nous rappellerons le célèbre Roman du Renard, qui a fait les délices de l'Europe du moyen âge et qui fait encore celles des curieux. Il est vrai que, pour la plupart des traits, l'apologue est évident, et que la confusion de l'homme avec l'animal est intentionnelle. Mais il n'est pas moins certain que plusieurs passages sont empruntés à de vieilles traditions qui remontent bien loin au-delà des temps historiques. Partout,
du reste, on retrouve Thistoire du loup Isangrin dupé par maître renard. M. Bleek a écrit là-dessus un livre curieux, Reinecke Fuchs tm Sûd-Africa (le roman du Renard dans TAfrique australe) ; les mille tours que jouent les renards des contes japonais prouvent que Tesprit humain s'est exercé sur le même ordre d'idées au fin fond de Textrême-Orient. Dans un conte basque, Acheriaf le renard, s'associe avec le loup pour voler au berger un pot de lait caillé : tandis que le loup fait courir berger et chiens, le renard s'empare du pot, met de côté la crème qui est restée dessus et tnange le reste, après quoi il remplit le vase de boue qu'il recouvre de la crème : quand le loup revient il lui donne le choix entre le dessus et le fond, qui, dit-il, est le meilleur; le loup n'hésite pas, il abandonne le dessus au renard qui lape la crème et laisse la boue à son camarade. Mais tout cela commence à sortir du domaine de la mythologie ; c'est pourquoi nous ne pousserons pas plus avant dans cette voie, et reviendrons aux diverses manifestations du fétichisme.