ET DES ESPRITS
En même temps qu'il croit découvrir dans toute la nature inanimée, dans les plantes et dans les animaux une volonté consciente d'elle-même, une âme, le fétichiste ne manque pas d'en attribuer une également à l'homme. Cette croyance en quelque chose d'inhérent à notre personnalité, qui survit à cette existence ou qui la continue dans un autre monde, paraît universellement répandue dans l'humanité et avoir pris naissance avec elle. A coup sûr, Tâme telle que la conçurent les premiers hommes, telle que la conçoivent encore une foule de peuples sauvages, barbares ou même qui passent pour être civilisés, n'est rien moins que ce pur esprit dont les philosophies métaphysiques essayent de nous inculquer la notion. Partout où nous la rencontrons dans les croyances des hommes, elle se présente à notre observation comme très-matérielle et d'une essence souvent à peine plus raffinée que le corps lui-même.
L'idée de la mort n'existe pas non plus dans le fétichisme : ce phénomène, pour le sauvage, n'a rien que de naturel, c'est à la fois pour lui un accident qui a une cause voulue et une pure modification des conditions de la vie. Le serpent qui à certaines époques s'engourdit et paraît privé de sentiment, puis se dégage de sa peau et semble renaître plus vivace et plus fort qu'avant, est pour lui le véritable emblème de la vie et de la mort ; le cadavre n'est que l'enveloppe usée d'une forme moins matérielle, mais animée des mêmes
passions et souvent douée de forces plus redoutables que pendant l'existence. De là^ ce culte des morts, cette crainte des revenants, cette foi en une autre vie que nous trouvons dans toutes les fractions de Thumanité. Gomment se représente- t-on Tâme? Voilà la première question qui se pose à notre examen. Nous l'avons dit, ce n'est certes pas comme un pur esprit qu'à l'heure présente nous avons peine à concevoir, c'est bien plutôt comme quelque chose de moins tangible, de moins palpable que le corps, mais toujours de saisissable et d'appréciable aux sens, surtout à ceux de la vue et de l'ouïe. L'àme humaine a une forme humaine; elle est pâle et nébuleuse, comme le croient lesEskimaux du Groenland^ elle a la ténuité du pollen des fleurs pour les Polynésiens de Tonga, elle est subtile pour les Caraïbes, mais elle conserve toute l'apparence du corps qui l'a contenue, et cette pensée s'est continuée bien loin à travers les âges ; l'empereur Marc-Aurèle, s'adressant à son âme, l'appelant animula blandula vagula^ se la représentait comme un petit être humain fait d'une matière ténue ; dans les images des premiers siècles du christianisme, on voit les âmes sous la forme de petites figures humaines, les ûhiùka des anciens Grecs.
L'ombre que projette notre corps est aussi notre âme pour beaucoup de peuples, pour les grossiers Tasmaniens, pour les Cafres, pour les noirs du Calebar, pour les Eskimaux, pour les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, pour les Abipones et les Araouaks de l'Amérique du Sud, pour les Aztèques et les Quiches de l'Amérique centrale, pour les indigènes de TOcéanie, aussi bien que pour les Romains avec leur umbra et pour les Grecs avec leur axta. De là, cette croyance générale aux revenants qui ne fait défaut dans aucun groupe de l'humanité.
Une autre manière de concevoir l'âme est celle qui en fait un souffle, anima et ave(AOç. Mais ce n'est pas seulement
chez les Grecs et les Latins que Ton rencontre cette conception, c'est à peu près partout; Yatman sanskrit et le duch slave appartiennent à la même façon d'envisager le phénomène de la vie, ni plus ni moins que nephesck et le )*ttah des Sémites. Ce sont là autant de restes d'un état fétichique primitif dont nous trouvons des manifestations de même nature en Australie, où wang signifie à la fois àme et souffle, respiration ; à Java, où l'âme nava s'envole par le nez comme l'haleine ; en Amérique, où dans une foule de tribus le mot qui veut dire respiration a en nîême temps le sens d*âme.
Les rêves, communs aux hommes et aux animaux, ont de leur côté parfaitement contribué à la formation des théories sur l'âme conservant la forme du corps, ou prenant une autre enveloppe. Il est avéré pour le sauvage que les figures qu'il voit en dormant sont les émanations psychiques des êtres réels, et lui-même s'imagine que les aventures qui lui arrivent en songe sont des événements dans lesquels sa propre âme joue un rôle. C'est au moins ce que disent les nègres guinéens; au Groenland, lesEskimaux estiment de même qu'ils vont danser, chasser, pêcher, etc., pendant leur sommeil ; aussi, pour éviter un malheur, c'est-à-dire pour donner le temps à l'âme de revenir dans le corps, les Tagals des Philippines exigent-ils qu'on ne réveille pas les gens en sursaut. Les Maoris vont visiter en rêve leurs ancêtres et croient avoir réellement eu des entretiens avec eux. L'âme de Patrocle apparaît en songe à Achille, dans Ylliade* On trouve dans Pline et dans Lucien le conte d'Hermotime, dont l'âme ayant été errer trop longtemps loin de son corps ne retrouve plus ce dernier, car sa femme, le croyant mort, l'avait déjà fait pieusement brûler ; on voit qu'aussi bien dans la Grèce civilisée que chez les barbares les visions apparues en rêve passaient pour des âmes.
Mais celles-ci n'ont pas toujours une forme aussi éthérée. On se les représente aussi comme de petits animaux ; ce sont les contes populaires de TEkirope qui nous fournissent les exemples les plus caractéristiques de cette conception ; cependant une légende de Tancienne Grèce nous montre Tâme d'un certain Aristée de Prokonèse sVnvolant de sa bouche sous la forme d'un corbeau. En Allemagne, Tâme s'échappe du corps pendant le sommeil sous l'aspect d'une belette, d'un rat, d'une araignée, d'un papillon; si Ton a l'imprudence de retourner le corps, ou de faire un signe de croix au-dessus de lui, il ne revient plus jamais à la vie, car l'âme ne peut plus rentrer. On connaît un conte allemand dans lequel l'écuyer d'un roi Gontrati voit sortir un serpent de la bouche de son maître endormi dans une forêt où il était allé chasser; le reptile se dirige vers une montagne, mais est arrêté dans sa marche par un ruisseau sur lequel le fidèle serviteur étend son épée qui sert de pont au serpent ; celui-ci s'enfonce dans les flancs de la montagne, puis revient brentôt et rentre dans le corps du roi qui s'éveille et raconte qu'il a rêvé qu'il pénétrait dans une montagne remplie d'or après avoir passé sur un pont de fer. Ce départ de l'âme est pour une foule de peuples la cause des maladies ; c'est la cause des évanouissements pour les Fidjiens et aux yeux des Australiens du Sud, qui disent qu'un homme est « sans âme », Wilya marraàa, lorsqu'il est sans connaissance. Les Algonquins attribuaient une cause semblable à la léthargie et tenaient ceux qui y avaient succombé pendant un certain temps pour des gens dont l'âme, partie pour le pays des esprits, n'avait pu y pénétrer; aussi bien toutes les maladies pour eux provenaient de ce que Votahchuck (âme et ombre à la fois) était perdue ou dérangée ; les sorciers des Indiens de l'Orégon s'efforcent de faire rentrer l'âme dans la tête des malades ; les magiciens karens dans l'Indo-Ghine en font autant et courent
de droite et de gauche pour saisir l'âme fugitive des malades^ qu'ils se représentent comnae un papillon, leip-pya. Chez les peuples de la Sibérie, tels que les Tongouses et les Yakouts, où le bouddhisme n'a pas détruit les vieilles croyances fétichiques, mais s'est au contraire fort bien accommodé d'elles comme partout ailleurs, on croit fermement à l'absence de l'âme pendant la maladie, surtout si le patient a le délire et perd ses forces ; c'est qu'un démon lui a fait sortir l'âme du corps et en ce cas les eiorcismes des Lamas et des Ghamans peuvent seuls l'y faire rentrer; si cela ne suffit pas, le malade est revêtu de ses plus beaux habits, environné ^e ses trésors ; le Lama interpelle l'âme errante et lui rappelle les peines qui l'attendent aux enfers si, par suite de son vagabondage, son corps vient à mourir; pendant ce temps les parents et les amis font le tour de la hutte en appelant l'âme trois fois par son nom. Les nègres de Guinée pensent également que lafoHe et l'imbécillité proviennent de l'absence de l'âme.
Mais il n'est pas impossible de remédier à cela chez certains peuples. A Madagascar, par exemple, on essaye de saisir l'âme qui s'échappe d'un tombeau et de l'emprisonner dans un bonnet, pour la repasser à un parent malade ; au Groenland, d'habiles Angakut, sorciers eskimaux, ont le pouvoir de remplacer une âme disparue par celle d'un enfant, d'un lièvre ou d'un renne.
Il y a plusieurs espèces d'âmes, et les distinctions subtiles que nous rencontrons dans des corps de doctrines théologiques et métaphysiques appartenant à des sociétés civilisées proviennent évidemment, par une filiation ininterrompue, des antiques conceptions fétichiques. Ainsi la division tripartite en âmes végétative, sensitive, rationnelle, si chère aux docteurs en scolastique au moyen âge, celle en voDç, en çux*^» ^^ icveùixa des philosophes grecs, celle des rabbins, ne sont pas si récentes et peuvent être rame-
nées sans peine à des distinctions analogues qu'on rencontre chez les sauvages. Les Romains, qui distinguaient dans l'âme une ombre voltigeant sur le tombeau, des mânes descendant aux enfers et un esprit s'élevant au ciel {umbra, mânes, sptrittts)^ n'étaient pas trop éloignes des théories psychiques du fétichisme. De nombreuses races séparent dans leur pensée Tâme rationnelle et pensante du principe vital : c'est ce que font par exemple les Indiens de TOrégon dont il a été question plus haut, et les Algonquins, pour qui l'âme qu'on voit dans les rêves n'est pas celle qui demeure avec le corps endormi, la première s'en allant après la mort dans le monde des esprits, la seconde ne s'éloignant pas du tombeau ; les Karens ont à la fois un là ou Khelah, esprit ou fantôme, et un thah, âme rationnelle ; les Eskimaux distinguent l'ombre du souffle et les Fidjiens l'esprit som* bre, l'ombre qui va dans l'autre monde, de Tesprit léger qui reste sur terre ; d'autres peuples ont une division de l'âme en trois parties, comme les Romains ;Jes Malgaches, par exemple, croient que Tune, aina, meurt avec le corps ; que la deuxième, saina, se perd dans l'air, et que la troisième, matoatoa, apparaît comme revenant près du tombeau ; les noirs estiment qu'à la naissance l'homme reçoit d'un dieu Mawé une âme, soghe, qui le fait vivre ; une ombre, luwo^ qui est son esprit protecteur, aklamo durant la vie, et qui retourne au Nodsie, pays des âmes, après la mort, laissant pourtant un spectre, noali, sur la terre ; d'autres nègres voient dans l'âme (Kla pendant la vie, sita après la mort) un principe vital, bla;\xne ombre, susuma, et une voix intérieure, gbesï^ qu'ils vénèrent sous le nom de won, esprit-fétiche. Les Caraïbes pensent qu'à la mort d'un homme un bon esprit sort de son cœur, un esprit de Pair sort de sa tête, et des esprits mahns naissent de ses membres. La division par quatre se rencontre aussi : chez les Dakotas de rAmérique du Nord, une partie de l'âme
retourne au Village, une autre s'élance dans l'air, une troisième Ya rejoindre les esprits, et une dernière reste fidèlement près du corps ; chez les Siamois une partie de Tâme retourne à la maison, une autre se rend à un couvent, une troisième gagné les bois, et la quatrième devient un esprit errant ; cbez les Khonds de TOrissa une des quatre âmes de rhomme meurt avec lui, la deuxième reste dans la tribu pour donner la vie à un enfant, la troisième va rejoindre le dieu BourO) et la dernière erre sur la terre, s'incarnant parfois en un tigre. Chez les Karens règne uno croyance bizarre : le la ou kelah possède, dit-on, sept existences distinctes ou plutôt est formé de sept individualités dont chacune tend à faire périr ou à corrompre le corps auquel le la appartient : Tune cherche à rendre fou ou idiot, Tautre à faire naître la folie furieuse, une troisième inspire les passions honteuses, une quatrième excite la colère, etc. Mais, ces efforts sont vains, tant que la force dirigeante, tso^ n'abandonne point le sommet du cerveau. C'est le kelah qui se montre. dans les rêves, tandis que le thah est Tagent responsable des actions humaines; toutefois le Karen ressent tout ce que le kelah éprouve en rêve. Pendant les funérailles on attache les enfants au mur d'une certaine partie de la maison avec un lien d'une nature spéciale, de peur que leurs kelahs ne les quittent pour passer dans le cadavre du décédé : cela dure tant que le corps est en vue ; ensuite la maison est abandonnée, de peur que le kelah n'y revienne et n'entraîne avec lui celui d'un parent ou d'un ami. Du reste, les âmes des morts revêtent divers aspects : tandis que les mukhahs ou ancêtres sont considérés comme des esprits divins, les mânes des tyrans, des adultères, des criminels reviennent sous la forme de chevaux, d'éléphants gigantesques et prennent le nom de tahmus ou tahkas^ celles des enfants, des personnes qui n*ont pas reçu de sépulture, ou des vieillards morts de
CULTE FÉTICHIQOE BES ANCÊTRES. ili
vieillesse, c'est-à-dire dont leur tso les a abandonnés, sont lessekhahs ou revenants; les autres âmes vont rejoindre les ancêtres dans l'autre monde ou />/ti.
Cette distinction entre les âmes qui vont rejoindre les mânes des ancêtres et celles qui passent à Tétat de revenants pour un motif spécial se fait à peu près sur toute la surface du globe. Dans nos pays d'Europe,, on croit généralement que ce ne sont que les âmes en peine qui reviennent ; les damnés peuvent reparaître sur cette terre soit pour y tourmenter les vivants, soit pour y expier plus cruellement leurs péchés ; les âmes du purgatoire apparaissent ou se manifestent à leurs proches pour demander des prières; dans l'antiquité, en Grèce et en Italie, les morts qui n'avaient pas reçu les honneurs funèbres revenaient, croyait-on, les réclamer ou gémir sur leur im* puissance à pénétrer sans ce viatique dans la région des mânes. C'est ainsi que l'ombre d'Elpénor, compagnon d'Ulysse, qui s'était tué la nuit en tombant d'une terrasse dans l'ile de Circé, sans qu'on se fût aperçu de son sort, vient dans l'Odyssée, demander des obsèques à son chef. Or, nous retrouvons cette même croyance chez les Australiens pour qui les revenants sont les esprits des morts qu'on n'a pas enterrés. ASiam, ceux qui ont péri de mort violente apparaissent comme spectres. Le Damit Bukang, de Bornéo, fantôme d'un homme assassiné, ne quitte le lieu du crime que lorsqu'on l'a entouré d'une haie. Les Maoris de la Nouvelle-Zélande redoutent fort les esprits de ceux dont les cadavres gisent sans sépulture ou qui ont été tués et mangés à la guerre. Au Brésil et chez les Iroquois, on pensait que les âmes voltigeaient perpétuellement là où leurs corps avaient été laissés sans qu'on leur fit des funérailles. Il en est de même pour les Sibériens. Dans certaines parties de l'Allemagne, dans l'Oldenbourg, par exemple, on s'imagine que si l'on n'en-
terre pas les morts assez profondément, leurs esprits reviennent facilement. En Russie, au moyen âge, on célébrait des cérémonies annuelles spéciales pour les âmes des gens décédés de mort subite.
Aussi bien les morts ressentent-ils dans l'autre monde les passions dont ils pouvaient être animés dans celui-ci ; et ceux qui ont été assassinés ou auxquels on n'a pas rendu les honneurs funèbres sont-ils irrités et terribles. C'est pourquoi on s'efforce de les apaiser ou de les rendre impuissants à faire du mal : chez les Battas, quand le datou ou sorcier reconnaît qu'une maladie est causée par l'inimitié d'un mort, on offre à celui-ci une fête pour obtenir son pardon ; d'autres fois, et chez d'autres peuples, on emploie des moyens violents : les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord chassent à grands cris et à grands coups de bâton l'esprit du prisonnier qu'ils viennent de faire périr dans la torture ; quand un Australien a tué un homme, il lui écorche le pouce de la main droite, convaincu qu'ainsi il mettra son âme dans l'incapacité de se venger. C'était du reste dans une pensée' analogue que les meurtriers dans l'ancienne Grèce coupaient quelques mor^ ceaux des pieds et des mains de leurs victimes qu'ils leur plaçaient ensuite sous les aisselles. Parfois aussi, on essaye de tourner la rage des suppliciés contre les ennemis de la tribu ; c'est alors affaire aux prêtres de jouer cette terrible partie, comme chez les Alfourous des Moluques, où des sorciers enterrent de malheureux enfants jusqu'au cou, les laissent là en plein soleil, excitant les tourments de la soif en leur introduisant du sel et du poivre dans la bouche, et les font mourir dans un état de fureur indescriptible, avec l'espoir de lancer, par la force des sortilèges, les âmes irritées de ces malheureuses victimes contre leurs adversaires.
Dans d'autres cas, si les esprits des morts sont mau-
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vais, c'est sans aucun motif raisonnable : aux îles Salomon, par exemple, les chefs qui n'ont pas été tyranniques et cruels pendant leur vie, qui n'ont tué ni mangé des hommes à tort et à travers, deviennent de terribles démons après la mort ; si Ton ne tue pas pendant la vie, Tâme ne goûtera point de repos qu'elle n'ait tué après la mort. Dans ce cas, elle est l'auteur des maladies qui s'abattent sur les vivants, et le prêtre a pour mission d'expulser cet esprit malfaisant ataro, en lui disant avec force conjurations : « Ari, art mataoïia» (va, va en pleine mer). A Tahiti et dans d'autres îles de la Polynésie, on craignait fort les tupapau, revenants ; les mêmes peuples croyaient aussi que les âmes des morts, tii, sortaient la nuit de leurs tombeaux et se glissaient dans les cases pour y déchirer le cœur et les entrailles des dormeurs. Chez les Karens, les magiciens peuvent envoyer au dehors d'eux leur estomac, pour dévorer l'âme desmala4(Bs. Ce sont de véritables vampires, dont nous constatons l'existence dans presque tous les groupes humains. Les nègres de l'Afrique croient pour là plupart au vampirisme, c'est-à-dire à des êtres qui sortent du sépulcre pour aller se repaître la nuit de la chair et du sang des vivants endormis. En Amérique, sous les wigwams des Peaux- Rouges, on conte d'épouvantables histoires de revenants qui dévorent les cadavres et sucent le sang des vivants ; mais aussi, quand on supplicie un prisonnier, on évoque les mânes des ancêtres pour les engager à boire le sang de la victime. L'Europe elle-même nous offre une longue série de légendes sur les vampires : à Rome, les lémures n'étaient rien moins que de terribles mânes avides de sang humain ; la Grèce parait avoir partagé cette superstition, qui y règne encore aujourd'hui, et sur le continent, où le vampire porte le nom d'origine slave de BoupxéXaxaç, et dans les îles de Crète, de Rhodes, de Chypre et de l'Ar-
chipel, OÙ cel être redoutable n'est désigné que par des noms purement helléniques. Toute l'Europe orientale est vouée à la superstition du vampire. Celui-ci est un sorcier ou un fils de sorcière qui, bien que mort et enterré, jouit cependant d'une sorte d'existence et a le pouvoir de sortir la nuit du tombeau pour aller sucer le sang des enfants et des jeunes filles: parfois cependant ' il s'embusque dans les carrefours et se jette sur les voyageurs attardés. On croit aussi que la première victime d'une épidémie est condamnée à devenir un vampire. Cela arriva en Lusace à la première apparition du choléra. On prétend reconnaître un vampire quand, en exhumant un cadavre, on le trouve encore frais, la peau souple, la joue rose ; mais pour découvrir la tombe, comment faire ? Les Serbes promènent un poulain noir sans tache dans le cimetière, et la fosse sur laquelle il refuse de passer est celle du vampire ; pour le forcer à demeurer dans sa bière, il n'est qu'un moyen, c'est de lui enfoncer dans la poitrine un pieu d'une essence de bois spéciale, de tremble, par exemple, et de la blessure jaillit le sang rose, dont le monstre s'est gorgé ; d'autres peuples cassent aussi les jambes des vampires ; enfin on brûle son corps suivant un rite particulier, et les cendres en sont dispersées au vent; toutefois, il faut avoir bien soin de ne frapper qu'un coup en enfonçant le pieu, car un second coup rendrait aussitôt la vie au cadavre maudit.
Toutes les âmes ne sont pas malfaisantes : le plus grand nombre au contraire s'en va dans un autre monde, constitué à peu près sur le modèle de celui-ci. Un grand nombre de peuples cependant font une distinction dans le sort futur des âmes, tantôt suivant leur genre de mort, tantôt suivant leurs actions durant la vie. Au fond, c'est la même pensée qui domine : la vie posthume est déterminée suivant l'idée que les diverses sociétés humaines se font
du bien et du mal. Tandis que pour les chrétiens, les juifs et les musulmans les âmes pieuses vontau paradis et les impies sont plongés en enfer, pour les Germains et les Scandinaves, seuls les braves tombés en combattant pouvaient entrer au Walhalla, et les autres étaient condamnés à habiter dans les sombres demeures d^Hella. La même conception se rencontre à peu près chez tous les peuples barbares et sauvages. Ainsi, chez les farouches Dayaks de Bornéo, on croit à Texistence de plusieurs mondes futurs ; ceux qui meurent noyés vont dans Tun, ceux qui meurent de maladie vont dans un autre. Si une femme meurt avant son mari, elle en épouse un autre chez les mânes, mais à Tarrivée du premier elle doit le rejoindre. Les Polynésiens de Hotouma croient que les âmes des morts vont dans le pays des esprits, mais qu'auparavant elles sont ballottées par les vents dans l'atmosphère ; enfin elles arrivent à Kainakaki ; si elles sont trop vieilles ou trop faibles, les mânes qui les ont précédées leur viennent en aide pour les conduire au lieu de Téternel repoç ; là, les âmes des enfants sont soignées par les âmes de leurs parentes jusqu'à ce qu'elles aient atteintes leur croissance ; car les Polynésiens ne conçoivent p^-s l'autre vie sous un aspect immatériel ; suivant les habitants de Tonga, les paradis sont pleins de fruits et de légumes en abondance, et il y a beaucoup de femmes pour les esprits de cette race voluptueuse. Mais, seuls les gens tatoués, c'est-à-dire de libre naissance, peuvent gagner le paradis, les âmes des autres sont dévorées en route par la géante Bainé. Les Aztèques du Mexique et les Indiens du Nicaragua envoyaient dans le royaume du soleil les âmes des guerriers morts sur les champs de bataille ou immolés dans les cérémonies religieuses, ainsi que les âmes des femmes décédées en couches ; les trépassés par suite de causes accidentelles ou de maladies particulières allaient au Tlalocan, région en-
chantée ; les autres défunts devaient se rendre . dans le monde souterrain, à Mictlan. Les Pawnies, les Apalaches croyaient de même que les braves devenaient les compagnons du soleil. Nous multiplierions sans utilité les exemples ; nous nous contenterons seulement de signaler, en opposition aux conceptions des races guerrières, celle d'une trop pacifique peuplade du Guatemala qui laissait pourrir avec mépris le corps des hommes tués à la guerre, et qui n'accordait la vie heureuse qu'à ceux qui mouraient en paix dans leurs demeures.
Mais, nous ne cesserons de le répéter, l'idée que le fétichiste s'est fait de la vie future et qui a, du reste, persisté à travers le polythéisme est une idée toute matérielle : les âmes ont des besoins, elles ont faim, elles ont froid, elles se fatiguent sur la longue route hérissée d'obstacles qui mène à la région des esprits. Prenons^ par exemple, les Négritos ou Aëtas de Luçon (Philippines), ils offrent aux mânes de leurs ancêtres des sacrifices de riz, de coco et de porc; ils ensevelissent leurs morts armés et vêtus, ils mettent des aliments pour plusieurs jours dans leurs tombes. Pendant le repas funéraire, ils laissent une place vide à l'intention de l'esprit, du défunt. Ces Aëtas supposent que les âmes des morts rendent parfois visite aux vivants ; pour s'en assurer, ils couvrent le foyer de cendres, et si le lendemain ils croient y distinguer l'empreinte d'un pied ou le moindre vestige du passage d'un être quelconque, ils sont saisis d'une grande terreur, car ils pensent qu'un mort est revenu pour se venger de quelque offense ou punir quelque négligence, et sur-le-champ ils lui offrent quelque sacrifice pour l'apaiser. Combien tout cela rappelle les habitudes d'Européens modernes qui enterrent encore avec les morts les objets qui leur ont appartenu, sans se douter souvent qu'ils accomplissent un rite funéraire tout à fait fétichique. Les paysans de Gallicie et de