‹ La mythologie comparéeChapitre 14 sur 33 · CULTE PÉTICHIOUE DES ANCÊTRES · texte numérisé non relu

CULTE PÉTICHIOUE DES ANCÊTRES

Russie qui placent dans ou sur les tombeaux des aliments destinés au mort ne se montrent pas moins fétichistes que les Aëtas. Les Peaux-Rouges et les Indiens de Californie qui ont soin de chausser les morts de hons mocassins pour la route vers le pays des esprits, ne sont guère plus fétichistes à ce point de vue que les Souabes qui mettent des sabots dans la bière ou que les paysans de l'Ërzgebirge et du Yoigtland (en Allemagne) qui y déposent des galoches en caoutchouc et un parapluie. Aussi bien la route est longue et pénible, Taccès de l'autre monde difficile, redoutable même. Ici Tâme est menacée de se perdre et il lui faut un conducteur, un chien qu'on sacrifie aux funérailles, comme chez les Elskimaux ; là, c'est un torrent furieux, une mer orageuse qu'il faut traverser; ailleurs, c'est un gardien farouche qui fait subir une épreuve ou dont il faut gagner les bonnes grâces, comme dans l'antiquité classique^ au moyen de l'obole à Garon ou du gâteau au miel à Cerbère. La distance est plus ou moins longue, il est nécessaire d'entreprendre un voyage dans lequel aon-seulement la chaussure est très-utile, mais encore les provisions de bouche, les armes de chasse et les instruments de pêche sont indispensables ; il fait froid le long du chemin, et, comme le demanda un Peau-Rouge revenu de ce qui pour tous est le dernier voyage, il convient d'entretenir un bon feu sur la tombe pendant quelques jours, afin d'éviter à la pauvre âme la fatigue d'emporter une lourde provision de bois. Suivant une légende de la Grèce antique, Mélissa, femme de Périandre, apparut à son époux pour se plaindre de ce qu'on n'avait pas mis assez de vêtements sur son bûcher et qu'elle avait froid chez les mânes. Quant à la région où se trouve le pays des esprits, elle varie beaucoup selon les peuples. Les chefs des Guaycourou vont dans la lune, ainsi que les chefs d'autres nations de diverses contrées ; ceux des Patagons, comme ceux

des Maoris, vont dans les étoiles ; les chefs des Natchez vont dans le soleil, et certains Australiens pensent que les âmes vont au'-delà des nuages; d'autres tribus australiennes croient que les morts disparaissent à Thorizon pour revenir sous l'apparence de blancs ; plus d*un convict fugitif fut adopté par des familles qui étaient convaincues que les Européens étaient tels ou tels de leurs membres décédés. Mais, en général, le pays des morts git à Toccident, là où le soleil disparait dans les ténèbres de la nuit : c'est la pensée de certains Australiens^ des anciens Chiliens, qui plaçaient leur paradis au-delà de Tocéan Pacifique, des Haïtiens, dont TËden, Coaibai, se trouvait dans les vallées occidentales de Tile; le plu des Kàrens est également à Touest, ainsi que les fabuleuses îles des Morts des Algonquins ; la mystérieuse Bolotou des Polynésiens est dans la même direction, tout comme les îles Fortunées, où le Kronos hellénique régnait sur les âmes heureuses, et l'île de Bretagne, pour laquelle partaient les mânes des trépassés de la Gaule. L'autre monde se trouve sous terre aux yeux de bien d'autres peuples, et c'est par des cavernes mystérieuses, comme celle de Gumes en Italie, que les morts peuvent y descendre : les Naudovessis précipitaient au mois d'avril les cadavres de leurs compatriotes défunts dans la chute de Saint- Antoine, où des gouffres les engloutissaient et les amenaient ainsi dans l'autre monde ; les Patagons ont des grottes des ancêtres qui s'ouvrent pour les mânes. Ailleurs ce sont les volcans qui servent de portes au pays des morts ; les indigènes du Nicaragua jetaient les cadavres dans le cratère du Masayo, et au Congo un volcan s'appelle le Mullondo- Zomhi (montagne des esprits), parce qu'il sert de demeure aux âmes des trépassés. Les montagnes passent aussi pour être habitées par les mânes. Les divers terri* toires de chasse des Peaux-Rouges sont cachés au centre

des montagnes Rocheuses. Au Mexique, le Tlalocan était placé sur une montagne. A Bornéo, à Java, à Bali, le sommet de certaines montagnes est considéré comme le siège du paradis. Parfois aussi, les âmes ne résident dans le pays des morts que pour un temps. Nous avons vu que les Australiens considèrent les blancs comme des revenants ; or, ils en pensent autant des Malais. Les indigènes de la Virginie prirent les noirs pour des esprits. Ailleurs, on estime que les âmes des ancêtres reparaissent au bout d'un certain temps dans le corps de leurs descendants ; c'est au moins une croyance répandue chez les Eskimaux et chez les Peaux-Rouges, aussi bien que chez les noirs de TAfrique, les Khonds de Tlnde, les Maoris de la Nouvelle- Zélande et quelques tribus finno-ougriennes comme les Lapons et les Tchérémisses. La foi dans la résurrection des morts en un temps donné n'est pas du domaine exclusif du millénarisme occidental; c'est une vieille idée intimement liée à la conception fétichique de l'âme. Les Egyptiens, célèbres par le soin avec lequel ils préparaient leurs momies en vue d'une résurrection future, tenaient à coup sûr cette manière de voir de leurs ancêtres fétichistes, dont ils avaient conservé intactes maintes parties de Théritage religieux. Dans l'Amérique du Nord, un grand nombre de tribus au lieu d'enterrer ou de brûler leurs morts, exposent les cadavres à l'action de l'air, du soleil, de la température et du bec des oiseaux, en les plaçant soit au sommet des arbres, soit sur un échafaud, puis^ quand le squelette est bien dépouillé de chair, ils recueillent pieusement tous les os, les nettoient avec soin et les ensevelissent enveloppés de fourrures- de choix sous des tumuli ; c'est à cette pratique d'une antiquité considérable qu'il faut attribuer l'existence des tertres ou mounds que l'on rencontre en nombre presque illimité sur la rive droite du Mississipi, par exemple. Les cadavres momifiés par la

dessiccation que conservaient certains Caraïbes, ainsi que les diverses nations du Pérou, n'avaient probablement pas d'autre raison d'être que cette croyance en une future résurrection du corps lui-même, dont il fallait préserver les éléments constitutifs aux yeux de leurs pieux descendants. Cette crainte de ne pas être en possession de tous ses membres au jour du retour à la vie se manifeste chez beaucoup de peuples, comme les Chinois et les Arabes, où la mutilation et la décapitation sont considérées comme des peines beaucoup plus sévères que d'autres qui nous paraîtraient plus cruelles.

Au fond de tout cela, il faut voir la persistance de la conception d'une âme matérielle et de la confusion qui s'est longtemps faite et qui se fait encore chez la plupart des hommes entre le corps lui-même et la force vitale qui l'anime. Lorsque les ministres de religions d'un ordre trèsélevé dépeignent à leurs ouailles la vie future, ce ne sont qu'images matérielles dans leur bouche : l'enfer, même conçu par le Dante, n'est qu'un lieu de supplice où des peines corporelles sont infligées à des êtres matériels ; [le paradis, qu'on le conçoive à la façon des chrétiens ou à celle des musulmans, est toujours un lieu de délices matérielles où les sens sont avant tout satisfaits ; peu importe que ce soit l'ouïe qui se délecte à l'audition de la céleste musique des anges ou que des appétits plus grossiers trouvent un ahment sous les ombrages délicieux hantés par les houris de l'Islam ; il n'y a dans tout cela rien de bien dififérent en fait des conceptions de certains Peaux-Rouges, les Grîs par exemple, qui se figurent que les bons pénètrent sur les territoires de chasse des esprits, tandis que les méchants errent au dehors en proie à la faim, à la soif, au froid, à la plus horrible misère, celle de l'homme perdu dans les déserts, souffrance tout aussi redoutable que les chaudières du diable chrétien où cuisent les damnés de l'Ëglise.

Partout, la vie future est calquée sur le modèle de la vie de ce monde ; le fétichiste surtout ne la conçoit pas autrement. Le Peau- Rouge chasse Télan et le bison dans les prairies du Grand-Esprit, l'Indien sauvage des forêts du centre de l'Amérique du Sud s'imagine que quand il sera mort son âme, réunie à celles de ses ancêtres au-delà de la cordillère des Andes, s'y gorgera avec elles d'une nourriture exquise et abondante et s'y enivrera de rhum à discrétion. En Afrique, sont répandues des conceptions de même nature ; les Krous ne jouissent dans l'autre monde d'une certaine considération qu'autant qu'ils sont en possession de vastes troupeaux de bœufs; aussi, suivant la richesse des défunts, fait-on de larges hécatombes à leurs funérailles.

Nous avons vu déjà combien il était naturel d'immoler sur la tombe des décédés les animaux dont les âmes devaient les accompagner dans l'autre existence ; nous savons également que le fétichiste, convaincu que tout a une âme, ne manque pas de joindre aux cadavres tous les objets dont il a besoin, parfois en les brisant, c'est-à-dire en dégageant leur âme en les tuant ; c'est ainsi que dans maintes peuplades l'âme de l'homme est suivie de l'âme de son chien de chasse et de celle de son cheval de guerre, et emporte l'âme de son arc ou de sa hache avec l'âme de sa marmite. De là, à lui donner pour compagnons et pour serviteurs des âmes humaines, la transition est si mince, qu'elle n'existe pour ainsi dire pas, et sur toute la surface du globe nous pouvons constater que des sacrifices humains ont été pratiqués aux funérailles des chefs et des hommes puissants. Nulle part, plus qu'en Afrique, chez les noirs guinéens du Dahomey, par exemple, nous ne pouvons trouver des marques plus éclatantes de cette terrible application de la théorie fétichique de la vie future. La mort des rois est surtout accompagnée de massacres qui soulèvent notre

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indignation par le farouche entrain avec lequel ils sont accomplis, et qui, s'ils sont aggravés dans la forme par le cruel despotisme des souverains, n'en paraissent pas moins légitimes aux yeux du peuple, aux yeux des victimes ellesmêmes. Quand un roi de Dahomey passe de vie à trépas, on commence par lui créer une garde du corps de cent honimes en immolant autant de soldats, et on porte ensuite son cadavre au caveau royal, où il est accompagné par huit danseuses de son harem et cinquante autres soldats chargés de provisions qui s'immolent tous en l'honneur du prince, heureux de former sa suite dans le pays des esprits ; pendant trois jours, le caveau reste ouvert et quiconque le veut vient s'y suicider ; les victimes volontaires ne manquent jamais et sont même fort nombreuses. Dixhuit mois après, a lieu le couronnement du successeur et un nouvel envoi de serviteurs et de sujets au roi défunt; eelfi> s'appelle la « grande coutume»; des milliers de victimes humaines sont mises à mort; on massacre des hommes sur la place publique ; on immole des femmes dans l'intérieur du harem ; chaque grand personnage fait sacrifier plusieurs esclaves ; et tous sont chargés d'aller prouver à l'âme du feu roi qu'on vénère sa mémoire dans ses anciens Etats. De temps en temps, ces horribles cérémonies recommencent, car il faut tenir les mânes des souverains au eourant des événements politiques, et on ne le peut faire qu'en leur expédiant des messagers qu'on tue pour qu'ils puissent remplir leur mission.

Les peuples américains n'en agissaient pas autrement, notamment chez les Aztèques, dont les hauts personnages devaient être suivis chez les mânes par des esclaves des deux sexes et des artisans de toutes les professions, afin de ne manquer de rien dans l'autre monde. A Guataro, au Guatemala, on se disputait l'honneur de mourir aux funérailles des caciques, car c'était un moyen sûr d'entrer dans

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le paradis réservé aux guerriers et d'éviter ainsi le triste séjour des âmes du commun. Chez les Natchez, les gens du peuple méritaient C€ privilège en immolant leurs enfants sur la tombe des chefs, à la mort desquels on assommait leurs femmes et leurs principaux officiers. Au Pérou, malgré la douceur relative de la religion des Incas, la mort d'un de ces fils du soleil était suivie d'une véritable hécatombe humaine : aux funérailles de Hayna Gapac, plus de mille individus perdirent ainsi la vie pour aller former au prince défunt une cour dans Tempire de Gupay ; parmi les victimes, on comptait les femmes de llnca décédé et des vierges du temple du soleil. A la mort des grands seigneurs, leurs épouses se sacrifiaient en se pendant, mais dans certaines parties du Pérou cette destinée ne tombait en partage qu'à une seule de ces femmes, qui toutes étaient trèsjalouses de mériter ce sort. Les Caraïbes ne manquaient pas non plus de tuer des esclaves sur la tombe de leurs morts.

Aux Fidji, on enterrait des esclaves et des femmes avec le cadavre. Les Dayaks de Bornéo, ces obstinés coupeurs de tête, sont convaincus que leurs meurtres leur procurent ainsi des serviteurs dans l'autre monde ; les Kayangs, de la même île, font blesser par leurs femmes des esclaves qu'ils achèvent eux-mêmes ensuite aux cérémonies funèbres, en chargeant ces victimes de messages pour les morts ; à Bali, on immolait sur la tombe des sultans un harem tout entier pour les accompagner dans l'autre monde.

Nous n'avons pas besoin d'insister sur la coutume, autrefois si répandue parmi les veuves de llnde, de se brûler sur le bûcher de leur époux. Cette année même (1877), deux des femmes de Djung Bahadour, régent du Népaul, ont tenu absolument à se sacrifier. Il faut dire que la triste destinée réservée aux veuves dans la société brahmanique ne doit pas les rattacher beaucoup à la vie, et rend la suttte

Irès-corapréhensftble. La Grèce a connu de ces sacrifices volontaires : Pausanias rapporte qu'en Mes^énie trois veuves partagèrent le bûcher de leurs maris, Eivadne agit de même pour ne pas survivre à son époux, et Homère raconte qu'Achille égorgea, aux funérailles de Patrocle, des prisonniers troyens avec les chevaux et les chiens préférés de son ami. Les Scythes tuaient des esclaves pour les envoyer àZamolxis, leur héros divinisé ; à l'enterrement d'un prince mongol, on frappe tous ceux qu'on rencontre, et les esclaves tués après avoir creusé la fosse d'Attila ne le furent pas sans doute pour cacher la sépulture du guerrier, comme le crurent les auteurs byzantins, mais bien pour lui faire honneur chez les morts. Les traditions germaniques mentionnent de ^ritables sutties : Nana se brûlant avec Baldr; Brynhild se couchant à côté de Sigurd sur le bûcher. Nonseulement tous ces exemples indiquent la pensée de ne pas survivre au mort bien-aimé, mais encore celle de le suivre au-delà du trépas et de ne le jamais quitter. Chez les anciens Slaves existait la même coutume funèbre que chez les peuples les plus fétichistes : les Russes (suivant Ibn Fezlan) et les Vendes (suivant saint Boniface) immolaient les femmes sur la tombe de leurs maris. Gésar assure également que les Gaulois sacrifiaient des esclaves et des animaux aux funérailles des guerriers.

Nous avons vu tout à l'heure que l'on tenait à rester en communication avec les esprits des morts ; c'est que ceuxci n'ont pas cessé de s'intéresser aux affaires de ce monde et à leur progéniture, et comme ils jouissent, dans la pensée des hommes, du pouvoir surnaturel, on tient à se les concilier, on les invoque, on leur fait des sacrifices. Partout ou à peu près on retrouve ce culte des ancêtres, qui dans notre société actuelle s'est perpétué en se transformant souvent d'une heureuse façon en tendre souvenir de ceux qui ne sont plus. Certains peuples fétichiques n'ont

guère d'autre religion que celle des mânes : nous verrons cela un peu plus loin chez les peuples babantous ouGafres. Les Mélanésiens de TOcéanie se trouvent dans le même cas; un voyageur allemand, M. Meyer, qui a nouvellement visité la Nouvelle-Guinée, nous fournit dMntéressants détails à ce point de vue sur les Papouas. « Ils vénèrent les esprits de leurs morts, » dit-il, et cette adoration constitue le fond de leur système religieux. « Ils croient que les esprits de leurs parents décédés exercent une grande influence sur leur existence quotidienne et sur leur destinée en général. » On commence cependant, aussitôt après la mort, à orner de fleurs et de feuillages les maisons et les bateaux, pour que Tâme du défunt ne vienne pas les hanter ; toutefois, on évite de forger, de se livrer à des occupations bruyantes de peur de les troubler; c'est pour les mêmes raisons qu'au Congo on ne balaye pas la maison d'un mort une année durant, que les Karens abandonnent et laissent tomber la cabane où un décès a eu lieu, que les Hottentots aussi bien que les Ëskimanx ont soin d'emporter les cadavres, les uns par un trou fait au mur, les autres par une fenêtre en lançant des tisons enflammés après eux , comme les Tchouvaches jettent des pierres rougies au feu , que les Siamois font en courant trois fois le tour de la maison pour que l'âme perde son chemin, et que les Chinois pratiquent un trou dans le toit quand un malade rend le dernier soupir. Ces traits de mœurs fétichistes ne sont pas étrangers à nos populations européennes, n'en est-ce pas une preuve que cette habitude d'ouvrir une fenêtre au moment de la mort de quelqu'un, qui existe à peu près partout en Europe? on la laisse même ouverte en Prusse jusqu'à ce que l'inhumation soit complète, autrement l'âme du défunt resterait à l'état de revenant dans son ancienne demeure ; dans le Brandebourg on verse de l'eau au lieu de feu là où le cadavre a passé, et en Poméranie on fait un lit

de paille à mi-chemin entre le cimetière et la maison mortuaire pour que Tesprit s'y arrête, au cas où il serait tenté de rentrer chez lui. Mais revenons aux Papouas. Ceux-ci appellent l'esprit du mort en Tenterrant avec ses armes et parfois son canot, si c'est un homme ; avec ses ustensiles de ménage, si c'est une femme. Puis on va dans la forêt en poussant de grands cris et en menant grand tapage pour y couper un petit morceau de bois qu'on remet à un artiste-sorcier qui, pendant que la famille chante, danse, boit, crie et fait un vacarme épouvantable, sculpte une petite image humaine d'environ un pied qu'on appelle korrowâr ou korwâr. Pendant plusieurs nuits, à grand renfort de tambour, de cris, de chants, on invite l'esprit du défunt errant autour du village à venir habiter le korwâr, ce dont le sorcier s'aperçoit par un signe qui lui fait pousser une retentissante exclamation et le renverse à terre; désormais, Tesprit n'est plus vagabond et ne peut plus faire de mal ; il appartient au contraire à sa famille, à laquelle il doit rendre tous les bons offices qu'elle réclamera de lui, comme de guérir les maladies, de prévenir les attaques des ennemis, de présager le succès d'une expédition ou d'un voyage, d'indiquer les endroits favorables à. la pèche des tortues ou des tripangs ; dans les grands voyages on emporte les korwârs afin d'obtenir d'eux un bon vent et d'être préservé de tout accident. Mais l'expérience semble prouver à ces sauvages que ces fétiches ne sont pas de même force ni de même aptitude : il arrive qu'un korv^âr se montre entièrement impuissant, il est alors méprisé, dédaigné et finalement mis de côté ou vendu aux étrangers, Malais ou ou Européens, amateurs de curiosité ; parfois tel korwâr ne fait preuve de puissance que sur un certain genre de choses, et une famille a ainsi ces idoles pour la pluie, le vent, la pêche, la récolte. Mais tous les esprits des morts ne deviennent pas des korwârs, il y en a qui continuent à

errer dans les bois, à rôder la nuit dans les villages pour avoir du tabac et du feu, qui se glissent dans les maisons en profitant de l'arrivée d'un visiteur nocturne; ceux-ci se rendent alors généralement coupables de quelques méfaits et jouent de méchants tours aux vivants; d'autres âmes préfèrent se plonger dans la mer, où ils soulèvent des tempêtes que Ton peut apaiser en leur offrant du tabac ; nous ne pouvons que rattacher à ces deux sortes de mânes errants d'autres esprits, qui hantent la cervelle des Papouas : c'est le Narvoyé, démon qui se tient dans les bois, qui se cache dans les nuages et qui fait mourir les petits enfants, c'est le Faknik^ celui-là démon des eaux, qui demeure sous les écueils redoutables et qui se plaît à faire naître des orages ; quand une embarcation s'approche d'un rocher qui passe pour être le séjour d'un Faknik, on jette à l'eau un bracelet de coquillages ou quelque autre objet qui puisse être à sa convenance. On voit, par cet exemple tiré des croyances d'une race tenue pour assez peu élevée dans l'échelle des groupes humains, combien le culte des esprits est intimement lié au culte des ancêtres ou des mânes, et par quelle voie insensible on est amené au polythéisme, c'est-à-dire à concevoir l'existence d'agents surnaturels ayant une existence indépendante des objets et des phénomènes de la nature.

Les mânes des ancêtres ainsi que les autres esprits restent donc en relations avec les vivants et sont tantôt leurs protecteurs, tantôt leurs ennemis. C'est ainsi que les Mélanésiens de Tanna (Nouvelles-Hébrides) invoquent les âmes des morts en faveur de leurs champs de taro. Les Tasmaniens imploraient leurs ancêtres défunts pour qu'ils les défendissent contre les mauvais esprits; chez les Polynésiens, les âmes des chefs et des guerriers constituaient un peuple de divinités inférieures en rapport constant avec les vivants. Dans Tarchipel Malais, on recherche le secours

des mânes; à Bali, par exemple, on montre la plus grande vénération pour eux, on est persuadé que, jaloux du bienêtre et de la prospérité de leurs familles, ils veillent constamment sur elles. La croyance aux esprits et aux démons n'est pas moins répandue parmi les autres Malais. Aussi bien, la conception fétichique de Tunivers, où toutest animé d'une individualité propre, conduit -elle naturellement rhomme à se figurer que le monde est rempli d'esprits bons ou méchants qui s'agitent autour de lui ; or, s'il y a des revenants-hommes, il y a des revenants de tout ce qui vit pour le fétichiste ; de là ces terreurs profondes qu'éprouve le sauvage pendant la nuit, si propice aux embûches des êtres mauvais. L'Australien, par exemple, ne se hasarde pas dans ses bois, quand il fait noir, sans avoir un brandon allumé à la main, car la lumière chasse les esprits malins; le noir d'Afrique, ainsi que bien d'autres hommes soitdisant moins primitifs, redoute ces êtres inconnus, et par conséquent leur rend plus fidèlement hommage qu'à ceux qu'il considère comme doués d'une nature bienveillante : l'homme est ainsi fait. Du reste, la confusion primitive entre les âmes des morts et les esprits nous est bien démontrée par ce qui nous est rapporté au point de vue mythologique des anciens indigènes des îles Mariannes. Nous ne connaissons leur religion que par quelques récits incomplets de voyageurs et par une certaine histoire due à la plume d'un missionnaire catholique, leP . Le Gobien^ qui, en sa qualité d'apôtre d'une religion exclusive, n'a pas pris soin de s'étendre beaucoup sur un sujet peu digne d'intérêt à ses yeux. Toutefois, il a recueil h une série de superstitions propres à ses catéchumènes qui ne laissent pas de jeter un jour assez clair sur le point que nous étudions ici.

Ce que rapporte le père Le Gobien sur les croyances des Mariannais a surtout rapport au culte des âmes des morts,

que ces naturels confondaient avec le culte des esprits, les appelant les uns et les autres anitts ou antis. Le sort des antis variait selon les circonstances de leurs décès. Les mânes des gens qui périssaient de mort violente allaient dans une région de malheur dont le nom, scLssalagôhany signifie, d'après Freycinet, « le lieu où Ton distribue ». Les àines de ceux qui mouraient naturellement s'en allaient sous terre, dans des jardins délicieux, remplis d'arbres chargés de fruits exquis. Les bons antts luttaient contre un mauvais esprit, Kaîfi^ roi de Tenfer, qui passait son temps sur la terre à faire du mal aux hommes. Les mânes des ancêtres de ceux qu'il tourmentait les défendaient vigoureusement ; mais tandis que ceux des hommes vaillants et laborieux l'emportaient sur l'ennemi, ceux des lâches et des paresseux étaient vaincus par lui. Malgré le rôle important que jouaient les femmes dans la société mariannaise déjà très-compliquée, les âmes de celles-ci étaient moins puissantes que les antis masculins. On doute que la race aristocratique et conquérante des Ghamorres, qui régnait sur l'Archipel, attribuât le droit à l'immortalité de l'âme aux vaincus aborigènes, aux gens de basse classe, aux mangatchangs. Dans le danger et dans le besoin, on invoquait les antis, d'abord à voix basse, puis plus haut, enfin à grands cris. Quand quelqu'un changeait de tribu, il tâchait d'occuper la maison d'un mort, et par des prières et des offrandes il s'efforçait de gagner la bienveillance de l'âme du défunt et de celles de ses ancêtres. D'autre part, renverser le pilier d'une maison, c'était déchaîner contre soi la colère des antis de celui qui l'avait élevé. Ces esprits n'étaient pas d'ailleurs toujours bienveillants. Ils se plaisaient parfois à effrayer les vivants, pendant la nuit, par d'affreux cauchemars ; ils pouvaient rendre la terre stérile, la pêche infructueuse, soulever des tempêtes, propager des maladies, aussi les craignait-on fort, et avant de

partir pour la pêche, par exemple, on jeûnait, et on faisait silence pendant l'opération, de peur d'irriter les antis. Les sorciers, makahnas^ servaient d'intermédiaires entre les vivants et les esprits ; il y en avait de mauvais, qui étaient mangatchangs, et de bons, qui étaient chamorres. Chaque makabna conservait des crânes de morts dans des corbeilles ; c'était probablement pour avoir de Finfluence sur les antis des individus auxquels ces crânes avaient appartenu. Lorsque mourait un Mariannaia, on priait son âme de se reposer dans une corbeille placée près de la tête du cadavre ; d'autres fois, on oignait le corps d'huile parfumée et on le promenait de maison en maison^ chez tous ses parents, afin que son anti choisît celle qu'il visiterait de préférence en revenant sur la terre. On ensevelissait encore les morts dans des cavernes peu éloignées des habitations et qu'on nommait maisons des morts. Toutefois certains vieillards pouvaient se transformer en antis avant leur mort.

Dans l'Amérique tout entière, les indigènes étaient convaincus que les esprits des morts se mêlaient des affaires des vivants^ leur attribuaient tous ce qu'ils ne pouvaient pas directement expliquer, leur demandaient de les protéger dans leurs chasses et dans leurs eipéditious ; les Peaux- Rouges du Nord croyaient leur faire plaisir en leur consacrant les scalps des ennemis de la tribu.

Un fait assez curieux s'est produit à Madagascar ; les Ho vas de race malaise, qui dominent sur la grande île africaine, ont une véritable terreur sacrée pour les âmes des morts des Ouazimbas. Les derniers étaient les habitants de l'ile, qui furent dépossédés par les conquérants, et dont il reste, dit-on, un noyau dans le centre de l'ile. C'était vraisemblablement un peuple de la famille bantou, comme les Gafres ; au moins la conformation de son nom semble l'indiquer. Leurs tombeaux, tumuli surmontés d'une pierre

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grossière, sont Tobjet de la Yénération et de la crainte des Malgaches, et ceux-ci n'y toucheraient pour rien au monde, de peur de s'attirer le ressentiment des esprits ouazimbas : loin de là, ils graissent la pierre tombale et apportent, sur ces tombes d'une race à peu près disparue à Madagascar, les têtes des moutons et des volailles, les cornes des bœufs qu'ils tuent pour leur nourriture.

Les croyances religieuses des peuples de la grande fa> mille bantou sont, en majeure partie, basées sur le culte des ancêtres et des esprits ; nous le verrons d*ailleurs plus amplement dans un chapitre spécial. Les noirs de la côte occidentale nous présentent un état mental peu différent de celui des Papouas; comme eux, ils ont des fétiches en forme de statuettes, qu'ils adorent et qu'ils s'imaginent êtr^ l'enveloppe des mânes de leurs ancêtres ou d'autres esprits qu'on a su captiver : les cases des nègres du Congo et de l'Angola en sont toutes remplies. Dans la Guinée septentrionale, les morts peuplent le monde de bons et de mauvais esprits. Et l'on voit, dans les moments critiques, les nègres invoquer leurs parents décédés et leur demander secours. Zinga, puissante reine noire de Matemba, prétendait que ses ancêtres avaient créé le monde, et qu'elle était aussi puissante qu'eux.

Ceci se rapporte à une idée très-répandue dans l'humanité, que le premier homme a été le créateur de l'univers, et que son ombre est devenue l'esprit le plus puissant. Le grand Manitou ou le Wakondah des Peaux-Rouges est quelque chose comme cela, tout en se confondant avec l'idée du grand fétiche céleste. Ehsicka Wahàddisch, chez les Mœnittarris, est le maître de la vie et fut le premier homme, mais il ne mourut pas. Chez les Leni-Lenape, le premier homme, Nahabusch, est le Créateur, et pour les Mandans, le premier homme, Numank Machana, fut le seul qui se sauvât du grand déluge. Tamoï, le grand esprit

des Guaranis, est leur graiid-père. Le premier homme, chez les Polynésiens {Mautk la Nouvelle-Zélande, Tiktèi Rarotonga, Tii à Tahii) est devenu un dieu. Nous verrons plus tard aussi la légende cafre à' Unkulunkulu^ qui est vraiment typique pour ce genre de mythes.

L'Asie tout entière est adonnée au culte des morts, depuis le Yeddah presque sauvage de Geylan, qui croit que ses ancêtres le visitent dans le malheur, le guérissent quand il est malade, le favorisent à la chasse, jusqu'au Chinois et au Japonais civilisés. A Siam, le bas peuple préfère adorer les thepharak ou esprits, que les divinités supérieures, dont il ne saisit pas bien la nature, resté qu'il est fétichiste au fond. Les Mongols ont fait des dieux de Tchenghiz- Khan et de sa famille, comme les Néo-Zélandais ont fait de grands guerriers des dieux de la mer, comme les Romains divinisaient leurs empereurs, comme les catholiques ont des saints. Mais cela nous écarte déjà du fétichisme pur, bien que cette continuation du culte des morts rattache notre société moderne à la société primitive.

Les Romains, qui avaient, d'ailleurs, pour une raison que nous tâcherons de dégager quand il le faudra, une grande propension au fétichisme, avaient porté le culte des ancêtres à la hauteur d'une institution sociale. Les mânes des ancêtres étaient des génies pour eux, Servius le dit : SurU etiain qui putant mânes eosdem esse quos vetustas genias appellamt. « Il y en a aussi qui pensent que les mânes sont ce que l'antiquité appelait des génies. » Mais ce sont en même temps les dieux lares ou pénates, esprits familiers de la maison, et pour en avoir, Arnobe raconte que les Romains enterraient autrefois leurs parents dans leurs maisons, afin que leurs mânes en devinssent les dieux pénates ; le caractère originairement fétichique de ces divinités domestiques est très-suffisamment démontré par les offrandes d'aliments qu'on leur faisait. Nous rencontrons

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cette croyance aux esprits familiers, aussi bien dans notre Europe civilisée que chez les peuples sauvages : les kobolds et autres petits génies domestiques des populations germaniques, les domovoî slaves qui, chez les Ruthènes, passent pour l'esprit du constructeur du foyer, tout ce petit monde surnaturel se retrouve chez les nègres et chez d'autres races fétichistes. L'ange gardien des légendes chrétiennes a son pendant en Australie, où Tâme du premier homme tué par un guerrier ne le quitte plus et devient son nourrie ou avertisseur. Les Peaux-Rouges ont également leurs génies familiers, ainsi que les Araucans du Chili et les Caraïbes. L'angakok eskimau ne devient un bon sorcier que lorsqu'il a obtenu la compagnie d'un tomgak, démon non moins familier que ceux des philosophes grecs. Le nègre construit pour son génie tutélaire une petite cabane-fétiche, lui offre des liqueurs et des aliments, et le fait venir par des pratiques de sorcellerie. Mais ces génies protecteurs, il faut parfois les attacher au lieu que l'on veut qu'ils gardent et qu'ils défendent, et la magie des sorciers n'est souvent pas assez puissante pour les y attirer. En ce cas, on a recours à des sacrifices humains, et ce n'est pas toujours chez des sauvages sans pitié que l'on s'abandonne à ces horribles superstitions, dont des légendes européennes nous signalent l'existence. Que les cruels et sanguinaires Fidjiens immolent un homme au pied de chaque pilier de la nouvelle case d'un chef afin d'attacher un esprit à la conservation de chacun des soutiens de l'édifice ; qu'ils en sacrifient d'autres pour donner des génies tutélaires à chaque nouveau canot, on n'a pas le droit de s'en étonner ; les Fidjiens sont des barbares plus qu'à moitié fétichistes, qui sont tout à fait en cela d'accord avec eux-mêmes. La chose devient plus étonnante en Birmanie, dans un pays bouddhiste, quand pour consolider les murs de Mandalay et lier à leur durée des es-

prits, nous apprenons qu'on y ensevelit dans les fondations de malheureuses victimes humaines. Mais ce qui devient révoltant au premier abord et ce qui ne s'explique que par la persistance de superstitions antiques, c'est la légende si répandue de la fondation soit de la citadelle deScutari d'Albanie, soit du monastère d'Argis en Roumanie, soit de quelque autre localité célèbre de l'Europe orientale, où l'architecte, pour rendre inébranlable son ouvrage, à la barbarie d'emmurer sa jeune épouse, et d*assurer à ce prix épouvantable la longue solidité de l'édifice. Plus près de nous, en Allemagne, règne la même superstition. Lors de la construction d'un pont de chemin de fer sur la Gœlsch, les paysans ne prétendirent-ils pas qu'un enfant avait été enseveli dans les fondations? Ne dit-on point la même chose sur l'édification de la digue du port de la Jahde? Nos pays latins ne sont, du reste, pas exempts de ces souvenirs de la barbarie religieuse des temps primitifs.

Mais détournons les yeux de ces idées pénibles, et malgré la tristesse du sujet constatons que le culte des morts a survécu à toutes les vicissitudes intellectuelles de l'humanité. C'est aussi qu'il répond à un sentiment que le développement moral ne peut qu'accroître et ennoblir. Du fétichiste primitif qui adore l'esprit de ses ancêtres, ou qui l'emprisonne dans une poupée de bois pour l'empêcher de lui nuire et l'amener à user de sa puissance surnaturelle en sa faveur, au Parisien de nos jours, par exemple, visitant pieusement à jour fixe la tombe de ceux qui ne sont plus et lui portant des fleurs, il y a loin, et cependant la ligne qui les unit n'est rompue nulle part. Le mobile a changé, il s'est transformé peu à peu, mais l'acte a gardé sa physionomie générale, et la gardera toujours, nous l'espérons bien, car si la religion de la crainte et de l'intérêt arrive à disparaître un jour, il est utile, il est bon que la rehgion du souvenir et de l'amour lui survive.

Il nous est impossible de ne pas ajouter à cette étude sur le culte des mânes quelques considérations sur la croyance aux esprits, car c'est en réalité une seule et même conception. Nous l'avons dit plusieurs fois déjà, Thumanité primitive, dans la phase du développement fétichique, ne distingue point entre l'homme et le reste de Tunivers. Tout pour elle est animé, tout est doué de cette personnalité qui se manifeste à ses yeux sous la forme d'un esprit. Aussi, les événements qui, pour la plupart, semblent fortuits aux sauvages ne s'expliquent que par l'action des esprits : c'est là un aspect très-caractéristique du fétichisme, et qui se présente avec une telle intensité, qu'un célèbre ethnologue anglais, M. Tylor, dans sa Civilisation primitive^ lui a donné le nom à!animisif¥ie, qu'il préfère à celui de fétichisme^ employé pour la première fois par le président de Brosses et dont Auguste Comte s'est ser^'i pour désigner la première étape de l'intelligence humaine.

Il n'est pas un phénomène naturel, mais qui paraît extraordinaire au sauvage fétichiste, que celui-ci n'interprète aussitôt autrement que comme l'acte d'un esprit. Le monde entier pour lui est livré aux esprits, et, comme la crainte de l'inconnu a fait naître dans son cerveau le besoin de rechercher la cause des faits qui le frappent, ce sont particulièrement les démons malfaisants qu'il conjure et dont il essaye de détourner la puissance mystérieuse à son profit ou, ce qui revient au même, au détriment de son prochain.

C'est là le fond des idées religieuses des Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, par exemple ; les noms diffèrent suivant les familles, mais l'idée est la même ; ainsi, chez les Leni-Lenape, trouvons-nous les fameux Manitous ; or, s'il y avait pour eux quelque Grand Manitou quelque part, la nature n'en était pas moins remplie et animée par une quantité innombrable de Manitous ; chez les Mingos, on dé-

iS6 MYTHOLOGIE COMPARÉE.

signe les esprits sous le nom de wakondah; les Iroquois se figuraient qu'il y en avait de plusieurs sortes, les hondat konsana, esprits de toute nature, et les agotkon, esprits inférieurs. Mais à côté d^eux on trouve de mauvais esprits qui s'efforcent de faire le plus de mal possible. Aux Antilles, les zemes ou cemts passaient également pour des esprits élémentaires, pour lesquels on éprouvait une terreur réelle : c'étaient, aux yeux des indigènes, tantôt des génies protecteurs, tantôt des démons redoutables qui causaient tous les malheurs ; ils leur apparaissaient en songe et cherchaient à posséder les femmes pendant leur sommeil, ils se manifestaient la nuit sous forme de spectres et de fantômes ; par ce côté, ils se confondaient avec les mânes des morts. Pour se rendre les cemis favorables, les sorciers fabriquaient des figurines qui, dans la pensée des croyants, se confondaient avec les esprits qu'elles étaient censées représenter : c'étaient les dieux pénates des insulaires. Chose curieuse, les Caraïbes, conquérants et ravisseurs des femmes des habitants des Antilles, avaient adopté partiellement les cemis de ces dernières, ou plutôt celles-ci avaient conservé leurs esprits-fétiches à côté de ceux de leurs époux et maîtres. Les Caraïbes croyaient, en effet, à l'existence d'une foule d'esprits akampoyes, les uns bons, opoyés^ les autres méchants, mapoyés; les premiers ne s'intéressaient qu'aux hommes, puisque les femmes avaient leurs cemis ; quant aux seconds , c'étaient tout ce qui pouvait nuire ; les maladies étaient leur œuvre, et ils se manifestaient sous la forme d'animaux malfaisants ou, disons-le à notre honte, sous celle d'Européens. Au Brésil, les Indiens Tupi-Guaranis croient aMxjuruparis, qui sont à la fois des esprits et des âmes des morts, à des esprits des forêts et à des esprits des eaux. Nous pourrions continuer longtemps cette énumération, aussi bien pour l'Amérique que pour l'Afrique, où chaque race nègre se croit le jouet de bons

et de mauvais esprits, comme les zombis au Congo. En Australie, les naturels voient partout des esprits, ou plutôt des démons, comme les boil-yas et les koins^ qui sont cachés dans les bois, dans les fourrés, sous les rochers, au fond des eaux et des ravines, qui errent la nuit pour mal faire, et que le feu seul peut arrêter. Les Tasmaniens en étaient là, alors qu'il existait encore quelques représentants de cette race malheureuse. Nous avons vu plusieurs fois combien les Karens étaient adonnés à cette sorte de croyance, et presque tous les peuples de TAsie ont gardé de la phase du fétichisme la conviction que le monde est hanté par une foule de génies et de démons. Quand nous étudierons les mytbologies polythéistes des peuples de race supérieure, nous y discernerons la présence de ces êtres qui n'ont pas cessé déjouer un rôle très-important dans le domaine religieux. Aujourd'hui encore, et dans notre société occidentale, ne constatons-nous pas, à côté de légendes et de superstitions populaires très-vivaces sous leur vêtement chrétien, un renouveau pour le culte des mânes et des esprits confondu dans les absurdes pratiques de ce spiritisme qui a fait perdre la tête à tant d'intelligences faibles et par conséquent exaltées? Si, chez quelques-uns, la science a vaincu les conceptions erronées des anciens âges de l'humanité, combien d'autres, en revanche, ne sont que trop enclins, par une métamorphose régressive, à retomber dans l'état de développement embryonnaire des hommes primitifs 1

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