CHAPITRE IX
Nous entrons ici dans une phase en quelque sorte postérieure ou secondaire du fétichisme et qui sert de transition entre ce premier état de Tintelligence humaine et le polythéisme. Le culte des corps célestes, c'est-à-dire de la lune, des étoiles et du soleil^ ne présente pas ce caractère d'universalité que nous rencontrons dans le culte dés animaux ou dans celui des mânes et des esprits par exemple, et dans cette astrolâtrie se trouve une certaine hiérarchie constituée par le plus ou moins de priorité de Tadoration de chacun des corps célestes : c'est ainsi qu'il résulte de Tobservation des conceptions des sauvages, que loin d'être le premier en date, le culte du soleil est, au contraire, apparu le plus tard dans l'évolution théologique, et qu'il a toujours été précédé par celui des astres, et surtout par celui de la lune, première manifestation des idées astrolâtriques.
Wuttke, J.-G. Mûller, Schultze ont, chacun à leur tour, constaté la réalité de ce phénomène mythologique, au moins dans ses grandes lignes.
L'explication nous en parait d'ailleurs assez aisée. L'homme primitif ne vénère et ne cherche à se concilier que ce qui lui paraît le plus étrange et le plus redoutable. Or, la régularité de la marche du soleil, son lever et son coucher imperturbables ne durent pas attirer sur lui l'attention de l'homme sauvage ; le jour lui semble une chose toute naturelle, tandis que la nuit avec ses ténèbres pleines
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d'embûches et de périls lui parut un phénomène effrayant et partant adorable. Pendant le jour, le sauvage est absorbé par la recherche des aliments, et, comme le fait remarquer M. Schultze {Der Fetichismus, p. 235), n'a ni le temps ni l'occasion de se livrer aux spéculations d'une philosophie enfantine en cherchant à s'expliquer pourquoi il fait clair et si la lumière provient d'un foyer céleste. Lorsque la nuit tombe, au contraire, son activité physique est singulièrement ralentie; s'il a pu se procurer de quoi assouvir sa faim, il a le loisir de réfléchir ; et quand même il aurait des motifs pour ne point rêver ou méditer, la terreur qu'inspirent les ombres nocturnes et les dangers réels qui menacent Thomme pendant la nuit, suffisent à tenir son esprit en éveil et à le pousser à scruter les causes des phénomènes nocturnes : or, parmi ceux-ci, le plus surprenant est sans contredit l'apparition d'un foyer de lumière étrange, pâle, aux reflets bizarres et aux effets trompeurs, de la lune enfin. C'est pourquoi, nous voyons des races entières des peuples divers répandus sur un espace considérable rendre à la lune un culte beaucoup plus accentué qu'au soleil encore dédaigné, ou bien ailleurs, lorsque les deux astres sont les objets de l'adoration des hommes, la lune est considérée comme un être masculin et le soleil comme une femme ; la langue allemande nous fournit un exemple de cette manière de voir ; la lune, der mondy est du genre masculin, tandis que le soleil, die sonne, y est du féminin.
Les phases de la lune qui se montrent tantôt sous la forme d'un disque parfait, tantôt sous celle d'un croissant mince et effilé, n'ont pas peu contribué à attirer sur elle l'attention des premiers hommes qui dans ces changements voyaient la manifestation d'une vie propre, d'une activité personnelle; de là tout naturellement est issu le culte fétichique de la lune, et à sa suite, celui des astres et du
soleil. Il existe cependant des peuples, comme les Kamtchadales et les Pécherais de la Terre de Feu qui n*ont aucune vénération pour les corps célestes, dont ils ne s*occupent point, frappés et absorbés qu'ils sont uniquement par les phénomènes terrestres.
L'Afrique est sans contredit le pays où la lune joue dans le domaine religieux le plus grand rôle. Elle y est généralement considérée comme un être mâle fort puissant, digne d'une vénération très-marquée, tandis que le soleil n'y est que peu ou point adoré, au moins parmi les populations noires. Chez les Hottentots par exemple, la lune est l'objet d'un culte tout particulier et elle l'est non point vaguement et en général, mais bien en raison de son action astronomique ; les danses mystiques, les cérémonies spéciales qui ont lieu à la nouvelle lune et à la pleine lune, en la priant de procurer beaucoup de miel et de lait, de faire prospérer le bétail ; la manière de mesurer le temps, empruntée aux révolutions de notre satellite, démontrent que les Hottentots se sont livrés à une certaine observation suivie qui a donné naissance à un culte véritable. Au reste, la lune, douée de volonté et de puissance, joue le principal rôle dans une légende de l'origine de la mort qui a un pendant chez les Gafres. La lune chargea, au commencement du monde probablement, le pou d'aller dire aux hommes : « De même que je meurs et que je revis en mourant, de même vous mourrez et vous revivrez en mourant. » Or le lièvre, ayant rencontré le pou, se chargea du mes* sage ; mais il dit aux hommes de la part de la lune : « De même que je meurs et que je péris en mourant, de même vous mourrez et tout sera fini pour vous. » Quand le lièvre vint rendre compte à la lune de son message, la lune, irritée de ce qu'il avait travesti sa pensée, le frappa d'un coup de bâton sur le museau et lui fendit la lèvre supérieure, sur quoi le lièvre lui sauta à la figure et la griffa,
c'est ce qui produisit les taches de la lune. Les Hottontots des diverses familles (Koi'Koins^ Namaquas et Koranas) ont également un culte pour les Pléiades, qui sont visibles pour eux une partie de Tannée. Les Gafres ne sont pas moins pieux vis-à-vis de la lune^ qu'ils saluent par de grands Aot^z/ lorsque dans sa première phase elle apparaît à rhorizon. Cette résurrection de la lune morte à son dernier quartier a vivement frappé Timagination des peuples primitifs, nous venons de le voir dans la légende hottentote; au Congo, les noirs s'écrient à sa vue : a Puissionsnous renaître à la vie comme toi ! » et s'agenouillent eo tendant les bras vers elle. Sur la côte de Guinée, on danse, on saute en gesticulant devant elle; toutefois, lesAchangos du Gabon la considèrent comme un être malfaisant, ce qui ne contribue pas médiocrement à accroître la vénération qu'ils ont pour elle. Bruce assure que les Changallas d'Abyssinie ont un culte pour la lune.
Nous la rencontrons encore dans les légendes australiennes, où elle est mâle et s'appelle Taorong, tandis que le soleil est femelle et se nomme Gnoah; la femme tue chaque mois son époux, mais celui-ci ressuscite bientôt. On prétend d'ailleurs qu'il y a une certaine confusion parmi les tribus sauvages de l'Australie sur la différence entre le soleil et la lune, car le même mot pik signifie tantôt l'un, tantôt l'autre, selon qu'on est chez des naturels du Sud ou chez des indigènes du nord de la baie Morton, par exemple. D'autres Australiens racontent que la lune, mityan, était un chat qui tomba amoureux de la femme d'un autre et qui pour ce crime fut condamné à errer éternellement dans le ciel.
Mais cette renaissance de la lune, que nous avons vue être si remarquée en Afrique et comparée à la vie humaine, a donné naissance à des mythes de même nature chez les Fidjiens^ qui disent que Ra-Voulo (la lune) voulait que
rhomme pût comme elle revenir à la vie, tandis qae Ra- Kalavo (le rat) exigea et obtint des dieux que Thomme mourût comme les rats. De même on raconte dans Tarchipel des Garolines que les premiers hommes suivaient le sort de la lune, mourant et renaissant avec elle, mais qu^un mauvais esprit fut Tauteur de la mort dont on ne revient pas ; les habitants des îles Palaos tirent des présages de la lune.
Les Aléoutes prétendent que, lorsqu'on manque de respect à la lune, elle lance des pierres sur les irrévérencieux. Bien que les Ëskimaux du Groenland paraissent peu adonnés à Tastrolâtrie, ils n'en possèdent pas moins un mythe lunaire intéressant : la lune est un être masculin, Anningat, amoureux de sa sœur, Mallino, le soleil, qu'il poursuit à travers le ciel. Bizarre coïncidence avec la légende de Mityan, le chat-lune des Austrahens, ainsi qu'avec celle des Khasias de Tlnde qui croient que la lune est un individu épris chaque mois de sa belle-mère qui lui jette de la cendre au visage, ce qui produit les taches de la lune. Chez les Ahts de l'île Vancouver, c'est encore la lune, surtout en son plein, qui est l'être le plus respecté et c'est encore un mâle, époux du soleil féminin.
L'Amérique, qui pourrait être appelée la terre du soleil en opposition à l'Afrique, oii prédomine le culte de la lune, n'en présente pas moins plusieurs cas intéressants de ménolâtrie presque exclusive ou tout au moins prépondérante. C'est ce qui a lieu chez les Hurons, pour qui Aataentsic, la lune descendue du ciel sur la terre, y mit au monde deux fils, Taouiscaron et louskeha, qui, devenus grands, se querellèrent et se battirent ; le premier fut blessé par son frère et s'enfuit en répandant son sang, dont chaque goutte se changea en silex. Chez d'autres Peaux-Rouges, chez les Algonquins, la lune est également la grand'mère du grand esprit Manabozho. Il en était de même chez les
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indigènes de la Louisiane qui donnaient la lune pour mère au Grand-Esprit, mais qui en même temps la considéraient comme la forme du mauvais principe* Aussi bien rAataentsic des Hurons était-elle tenue pour la reine des méchants manitous, et son fils louskeha, le soleil, s'employait >il activement à préserver les âmes des morts des embûches de la lune pendant leur route vers les divins territoires de chasse. On lui attribuait Texistence sur le bord du lac Erié de plantes qui donnaient la fièvre, et à la veille d'une expédition de guerre, les guerriers hurons l'invoquaient comme l'esprit delà haine et de la vengeance.
En revanche, les Caraïbes avaient un culte tout particulier pour la lune, qu'ils plaçaient bien au^-dessus du soleil. M. J.-G. MûUer estime que c'est là un caractère propre •aux races sauvages et guerrières comme les Caraïbes. Ces derniers croyaient que l'astre de la nuit était un être du sexe fort et l'appelaient Nonun. Ils fêtaient la nouvelle lune, et divisaient le temps à l'aide des révolutions lunaires. Les tribus de chasseurs sauvages qui errent encore dans les forêts vierges du Brésil révèrent la lune par-dessus toute chose, et lui attribuent à la fois le bien et le mal; ils élèvent les mains vers elle en criant : « Tehl teh! Qu'elle est admirable ! » Pour éviter les maladies qu'elle envoie, on lui présente les enfants nouveau-nés. Les Botocoudos désignent tous les phénomènes physiques par des mots dans la composition desquels entre le nom de la lune, Tarou, Le soleil s'appelle Taroupido; le tonnerre, Taroudecouwong ; l'éclair, Taroutemerang ; le vent, Taroucouhou; la nuit, Taroutatou. Parfois elle descend sur la terre, où elle fait de grands ravages parmi les hommes ; elle cause la mauvaise croissance des fruits, mais on peut s'y opposer à l'aide de quelques sortilèges. Au fond, la lune est malfaisante, et c'est pourquoi on l'adore. Il va sans dire que les éclipses^ aux yeux dès Caraïbes comme à ceux
des Indiens de r<Amérique du Sud, sont des phénomènes terribles qu'ils expliquent, comme on le fait d'ailleurs à peu près partout, par le combat de Tastre avec un génie, UD monstre ou un animal qui essaye de le dévorer, et que les hommes doivent faire fuir en menant un tapage épouvantable, et en employant toutes les ressources de la sorcellerie. Chez les Mbocobis, on disait qu'un chien rongeait les entrailles de la lune au moment des éclipses, et quand les forêts prenaient feu, on attribuait ce fait à Tastre qui s'était laissé tomber sur la terre. Les Payaguas accueillaient le lever de la lune avec de grandes démonstrations de joie.
En revanche, chez les autres peuples américains, nous constatons l'existence d'un culte du soleil parfaitement caractérisé ; mais avant d'étudier cette partie de l'astrolâtrie reportons-nous un instant au culte des étoiles et constellations qui se lie, du reste, fort intimement àcelui de la lune. Il est assez étonnant, au premier abord, que des peuplades sauvages auxquelles le puissant et magnifique soleil demeure à peu près indifférent se soient laissées aller à l'admiration et à l'adoration de points lumineux dispersés dans l'espace et dont l'influence tangible, directe, immédiate sur la nature, paraît tout à fait nulle. Ge n'en est pas moins un fait constant, et partout où nous trouvons soit le culte de la lune, soit celui du soleil, et même avant lui, nous trouvons aussi le culte des étoiles. Nous avons dit que les Hottentots révèrent les Pléiades, qu'ils savent bien distinguer entre les autres constellations. Les Australiens, si peu avancés en civilisation, donnent des noms à diverses étoiles, et content des légendes symboliques sur leur origine et leurs fonctions : ainsi la planète Jupiter s'appelle chez eux « le Pied du jour» , Ginabong-Bearp, et est le chef d'une ancienne tribu d'esprits qui monta au ciel avant que l'homme parût sur la terre. La planète Yçnus est nommée
Djula-g<hling , Les Australiens connaissent bien une étoile Parna, qui, par son apparition^ leur annonce Fautomne. Les constellations sont pour eux des familles d^étoiles qui se conduisent au ciel comme les hommes sur la terre : Wourdou-itch est une étoile mariée à une autre, Wour-djal-luk; son beau-frère est encore une autre étoile appelée Worditch^ qui a deux femmes, deux étoiles, Tda-dum et Boal-gout. Castor et Pollux de notre nomenclature stellaire portent en Australie les noms de Ym^rî et Wandjel, et sont censés poursuivre le kangourou pourra (notre Chèvre) ; ils le tuent au commencement de la saison chaude, et le mirage n'est que la fumée du feu qui le rôtit. Les étoiles du baudrier d'Orion sont des jeunes gens, danseurs de corrobori, grands chasseurs aussi de kangourous, d'emus, de tout le gibier qui court dans la plaine céleste ; ils sont fils d'une étoile appelée Pamak-Koyerli , et ont pour femmes les pléiades Mankamankarauna, qui, comme les filles australiennes, passent le temps à chercher et à arracher des racines comestibles en attendant le retour des chasseurs. Marpean- Kurrk (Arcturus) et Neilloan (la Lyre) passent pour avoir enseigné aux indigènes l'usage et la façon de prendre certains oiseaux et certains insectes dont ils font leur nourriture, parce que ces constellations sont bien en vue à la saison propre à ces aliments.
La conception fétichique de l'existence propre des étoiles considérées comme des êtres vivants se retrouve, aussi bien chez les aborigènes anaryens de l'Inde, tels que les Khasias, qui croient que les astres ont été des hommes qui, après avoir grimpé au ciel à l'aide d'un arbre, n'en ont jamais pu redescendre, que chez les Eskimaux, qui prétendent que les étoiles de la constellation du baudrier d'Orion sont des chasseurs de phoques égarés. En Californie, les grossiers sauvages, qui y demeuraient à l'origine, assurent que le soleil, la lune, l'étoile du soir et
rétoile du matin sont animés comme des hommes et des femmes^ qui plongent le soir dans la mer et nagent toute la nuit de Fouest à Test, pour reparaître de l'autre côté le matin. Chez les Peaux-Rouges de TAmérique du Nord, le culte des étoiles, notamment de celle du matin, le Lucifer des anciens, est très-répandu. Cette adoration spéciale pour la planète Vénus est, semble-t-il, d'origine méridionale et peut se rattacher à la mythologie mexicaine ; dans celle-ci, en effet, Vénus était un astre plus ancien que le soleil. Chez les Pawnis, par exemple, elle préside à Tagriculture, elle féconde les champs de maïs, de haricots et de courges ; ces Indiens lui faisaient même des sacrifices humains; on cite entre autres ce fait, qu'en 1837 ou i838 une fille siou prisonnière, à laquelle on n'avait point révélé le sort qui lui était réservé, et qu'on avait bien nourrie, bien soignée, fut liée sur un bûcher et criblée de flèches , mais avant qu'elle mourût, on lui enleva plusieurs morceaux de chair pour asperger les jeunes récoltes du sang qui en découlait. Ailleurs, Vénus, considérée comme étoile du soir, passait pour une femme transformée en étoile. Il faut remarquer ici qu'en Amérique, comme dans bien d'autres pays, on tarda longtemps avant de reconnaître que l'étoile du soir et l'étoile du matin sont une seule et même planète. Les Mingos connaissaient et vénéraient trente et une séries d'étoiles et de constellations ; les Osages, outre Vénus, distinguaient dans le ciel Tétoile polaire, les Pléiades, le baudrier d'Orion ; aussi bien les Peaux-Rouges appellent-ils les premières « le danseur et les danseuses » , et disent que les trois étoiles de la seconde constellation sont trois jeunes gens dans un canot. La grande Ourse, Okuari, est pour eux un animal poursuivi par trois chasseurs, qui sont les trois étoiles dont en Europe on fait la queue de l'Ourse. Les Algonquins désignaient une constellation sous le nom du
(( Faiseur d'été » et qu'ils expliquaient par ce conte : au commencement l'hiver régnait continuellement sur la terre, et il n*y avait ni printemps, ni été, ni automne ; un jour un petit animal, appelé le Pêcheur, pratiqua une ouverture dans le ciel implacable et glacé ; par cette ouverture les vents tièdes s'échappèrent, le printemps apparut, et les oiseaux prisonniers s'envolèrent ; à cette vue, les habitants de la voûte céleste entrèrent en fureur et se mirent à la poursuite du Pécheur, qu'ils frappèrent d'une flèche au bout de la queue, le seul point vulnérable qu'il eût ; mais le (( faiseur d'été » devint une constellation qui apparaît au printemps et semble tomber vers le nord avec le trait fatal encore enfoncé dans sa queue. L'influence des étoiles sur les hommes ne s'exerce pas seulement en général, mais les astres ont une action spéciales sur les destinées individuelles ; toute l'astrologie judiciaire empruntée aux mythes de la Ghaldée et de l'Assyrie, sur lesquels nous reviendrons plus tard , est fondée sur cette croyance ; nous la retrouvons en germe, d'ailleurs, dans une légende des lowas, suivant laquelle un Indien se prit d'afifection, dans son enfance, pour une étoile qu'il aimait à contempler avec respect et amour ; un soir qu'après une longue journée de chasse infructueuse, l'Indien était brisé de fatigue et désespéré, l'étoile descendit du firmament, parla à son adorateur et le conduisit à un endroit où le gibier abondait et était facile à prendre.
Pour les insulaires des Antilles, les étoiles étaient des fétiches, des cémis. Aux yeux des Caraïbes, la planète Vénus était l'épouse de la lune, parce qu'elle s'aperçoit sans cesse à côté d'elle ; ces indigènes de l'Amérique étaient d'ailleurs livrés complètement à l'astrolâtrie ; les constellations étaient identifiées avec les agents surnaturels auteurs des grands phénomènes de la nature, ce qui nous offre un état bien voisin de celui du polythéisme :
Tétoile Rkumon donnait les pluies fécondantes ; Sawaka
était une étoile, dont le tonnerre était la voix, comme Tou-
ragan était celle de TAchimaon ; enfin Tétoile Kurumon
soulevait les flots de la mer et excitait les tempê^tes. Le»
sauvages du Brésil craignaient aussi les esprits des étoiles;
les Moxos de TAmérique du Sud partagent cette crainte ;
les Abipones et les Tapuyas considèrent les Pléiades
comme le signe ou la figure du mauvais esprit, et vénèrent
la Grande-Ourse, dont ils accueillent l'apparition par des
chants et par des danses; ils racontent qu'autrefois, ils
étaient protégés par cette constellation et qu'ils jouissaient,
grâce à elle, d'un bonheur sans mélange, qu'ils avaient de
quoi se nourrir sans travailler, mais que par la faute d'un
renard, qui l'offensa, la constellation les a abandonnés.
Les Patagons content toute une histoire sur les positions
relatives des étoiles du firmament : c'est une histoire de
chasse au nandou (autruche de Pampas), dont les pieds
sont les étoiles de la croix du Sud ; le baudrier d'Orion est
pour eux composé de trois bolas de fronde lancées par le
chasseur céleste au nandou ; les nébuleuses de l'hémi^-
sphère austral qu'on appelle « nuages de Magellan » leur
paraissent un amas de plumes d'autruche fait par le
chasseur.
On a cru longtemps que le culte du soleil a été l'origine et le fond de toute religion ; dans toutes les mythologies des peuples qui ont marqué dans l'histoire, on le retrouvait et on essayait d'expliquer par ce moyen les fables religieuses au sens obscur. Nous verrons même plus tard qu'une école s'est formée qui interprète tout par des mythes solaires, et qui à la base de toute conception reli^ gieuse s'imagine rencontrer l'adoration du soleil. Si nous raisonnions suivant les règles des méthodes à priori^ nous devrions exposer que la phase de fétichisme qu'a traversée l'humanilé avant de s'élever au polythéisme se dis-
tingue par une héliolâtrie très-caractérisée. Or, H n'en est rien et l'examen dégagé d'idées préconçues de l'état théologique de maints peuples sauvages, nous prouve que le culte du soleil tantôt y fait défaut , tantôt n'occupe qu'une place secondaire et inférieure. La théorie de J.-G. Mûller, qui veut que le soleil ne soit adoré comme un être tout à fait prééminent que dans les sociétés déjà arrivées à un certain degré de civilisation, est fort séduisante et peut être dès à présent admise comme une hypothèse assez vraisemblable pour ne pas être écartée. Il n'en reste pas moins assez difficile de déterminer pourquoi telle race rend peu d'honneur au soleil, comme la plupart des noirs d'Afrique, et telle autre race au contraire en fit son principal fétiche, élevé plus tard à la dignité de dieu suprême. La cause en est très-probablement géographique et climatérique, en même temps qu'elle peut être attribuée chez certains peuples au développement de l'agriculture. Le mythe mexicain de la préexistence de Vénus sur le soleil, indique qu'avant de reconnaître l'influence directe de l'astre de lumière sur la végétation, on avait attribué le pouvoir fertilisateur à la planète qui, comme étoile du matin^ amène à la fois la douce et féconde rosée et la chaleur bienfaisante du jour.
La transition est marquée^ dans d'autres cas, soit par l'égaUté que l'on étabht entre le soleil, la lune et les étoiles, comme chez les Aëtas de Luçon, les Aborigènes des Gélèbes et de Bornéo, ou les Ahts de Vancouver, qui honoraient la lune en son plein et le soleil au zénith, soit par l'identité de sexe entre les deux astres, alors tous deux mâles, c'estrà-dire frères, ou tous deux femelles, c'està-dire sœurs. Nous avons un exemple du premier cas chez les Gomanches, pour qui le soleil et la lune sont fils de la terre, et du second chez les Mini tiras de la presqu'île Malaise et les Hos du Ghota-Nagpour, qui racontent que
)e soleil et la lune étaient deux sœurs qui avaient des étoiles pour enfants ; le firmament n'étant pas assez vaste pour les deux familles^ dont Téclat manquait de tout embraser, les deux sœurs convinrent de dévorer chacune sa propre progéniture ; le soleil tint parole, mais la lune cacha ses enfants, qu'elle ne montra que lorsque le soleil eût mangé tous les siens ; ce dernier, furieux, ou mieux furieuse^ voulut se jeter sur sa sœur, qui s'enfuit, et la poursuite dure encore.
Enfin, la prépondérance du culte du soleil se manifeste pleinement lorsque celui-ci est tenu pour un mâle, dont la lune est la femelle, pour un prince dont la lune est l'épouse. C'est ce que nous voyons en Amérique, qui est vraiment, comme nous Tavons déjà dit, la patrie des peuples fils du soleil. Sans parler des Péruviens, des Muyscas, des Mexicains chez qui le culte fétichique du soleil s'est transformé en véritables religions polythéistes, et auxquels nous consacrerons plus loin quelques chapitres spéciaux, les mille tribus du Nord et du Sud nous offrent autant d'exemples de peuples franchement héliolâtres, c'est-à-dire adorateurs du soleil en lui-même et considéré non comme le char, l'arme, la demeure d'un dieu, mais bien comme un être vivant, animé de passions et de volonté doué de conscience. C'est pour lui faire honneur que les Peaux-Rouges fumaient et fument encore le calumet sacré : au lever du soleil, les chefs des Indiens de la baie d'Hudson tirent trois bouffées de leur pipe et adressent à l'astre du jour une prière remplie de respect. Les Corbeaux, les Pieds-Noirs, les Knistenos ont pour lui une vénération exemplaire. C'est à lui que les Cris offrent leur première bouffée de tabac et demandent du secours à la chasse et à la guerre; vers lui les Nadowessis élèvent leurs regards et leurs pipes en lui disant : « Fume, soleil.» En Virginie, on lui faisait des offrandes de tabac, et l'on tendait les bras vers
lui à son lever et à son coucher. Les Lenî-Lenape, les Mingos, l'adoraient comme un des grands manitous et lui attribuaient le don ou Tinvention du calumet. Au sommet de leurs huttes, les Potawotomis s^agenouillaient au soleil levant et lui offraient un plat de maïs. Nous pourrions encore citer parmi les adorateurs du soleil, les Apalaches de la Floride et les Natchez du bas Mississipi, si des indicés sérieux ne rattachaient mythologiquement ces peuples aux religions polythéistes du Mexique de l'Amérique centrale. Il en est de même des indigènes d'Haïti, qui appelaient le soleil Tonatïk, à Texemple dés Aborigènes de TAmérique centrale qui le nommaient Tonatriklt, dont les Atzèques firent Tonatiuh, C'est là un point sur lequel nous nous proposons de revenir lorsque nous traiterons des mythes mexicains.
Bien qu'adonnés plus spécialement à Tadoration de la lune, les Caraïbes n'en révéraient pas moins le soleil, et ils commençaient sans doute à faire l'évolution commune à leurs voisins américains vers l'héliolâtrie prédominante. Houjou^ le soleil, régnait sur le monde des esprits et des mânes; comme la lune, il était sorti d'une caverne oii l'on allait en pèlerinage. Il en est de même chez les Botocoudos, qui semblent considérer le soleil comme un être bon, ce qui explique pourquoi ils vénèrent davantage la lune malfaisante.
Les indigènes de l'Amérique australe sont, aa contraire, de grands adorateurs du soleil ; les Puelches et les Moluches lui attribuent tout ce qui est bien et bon ; les Araucaniens lui font des sacrifices comme à l'Être suprême ; les Aucaslui font des libations de sang de bêtes fauves, comme les Dignités du Paraguay, qui avaient des temples consacrés au soleil, où ils apportaient des plumes d'oiseaux, qu'ils remportaient ensuite chez eux où, de temps en temps, ils jetaient sur elles quelques gouttes de sang tirées d'ani-
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maux sacrifiés dans ce seul but. D'autres Indiens du Paraguay racontaient qu'une vierge avait mis au monde, sans le concours d'aucun homme, un enfant qui, après avoir fait de nombreux miracles sur la terre, était monté au ciel et était devenu le soleil. On ne peut nier qu'il n'y ait là quelques ressemblances lointaines avec des mythes péruviens. Par le Tucuman, le Paraguay a dû être en rapport avec la Bolivie et le Pérou, et il n'y a rien d'étonnant à ce que la civilisation de ce dernier pays ait eu quelque influence sur les indigènes du Paraguay. Mais, ce n'est pas ici l'endroit de nous étendre longuement sur cette question qui a sa place marquée dans le chapitre réservé à la mythologie péruvienne.
Si le soleil joue un grand rôle dans l'évolution reli* gieuse des Américains, il n'occupe pas en Afrique une place bien grande dans l'adoration fétichique de la nature qui fait le fond des croyances des noirs. Les Hottentots le regardent simplement comme un morceau de lard, conception que nous avons peine à expliquer. Dans le centre de l'Afrique, il est regardé comme malfaisant et son apparition y est plus redoutée que désirée, sentiment analogue à celui des Atarantes ou Atlantes d'Hérodote, qui, selon ce grand historien classique, habitaient un pays situé au-delà de celui des Garamantes et injuriaient et maudissaient le soleil quand il commençait .sa carrière ; il n'y a qu'en Egypte et chez les autres peuples chamitiques du nord de l'Afrique que nous rencontrons une véritable religion solaire, mais celle-ci est déjà polythéiste, bien qu'elle ait conservé d'importants restes de fétichisme. Le même fait se présente chez les Polynésiens où le dieu du soleil n'est plus une individualité fétichique, mais un membre du panthéon de la grande race océanienne. En revanche les anciens indigènes préaryens de l'Inde nous offrent de nombreux cas d'héliolâtrie. Les Hos, les Bodos, les Dhi-
mais, les Mounda-Khols, les Orans, les Santals, adorent le soleil pour lui-même, lui sacrifient de blanches victimes et ont recours à lui contre les maléfices des autres méchants esprits. Chez les Khonds déjà polythéistes, nous trouvons que Boura-Pennou ou Bella-Pennou^ le soleil, est le créateur de toute chose et Forigine de tout bien. Les tribus sibériennes, qui appartiennent probablement à une race dont au moins un rameau, le rameau finnois, s'est élevé au polythéisme le plus complet, ont conservé, nous Tavons déjà vu fréquemment, un grand nombre de pratiques et de croyances fétichiques. Une partie de celles-ci se rapportent au culte du soleil. Castrén rapporte qu'une femme samoyède lui disait que soir et matin elle avait Thabitude de sortir de sa tente, de s'incliner devant le soleil et de lui adresser la parole en ces termes : « Quand tu te lèves, ô Filibeamdaertje, je me lève de mon lit, » et « quand tu te couches, ô Filibeambaertje, je me livre au repos. » C'est là un signe évident de l'existence d'un culte du soleil pour lui-même, d'une véritable adoration fétichique. Aussi bien en rencontrons-nous de pareils chez les Mongols, dont les Ghamans invoquent le soleil et jettent du lait en Tair en son honneur, chez quelques tribus tartares qui lui consacrent la tête et le cœur des ours et des cerfs qu'ils tuent, chez les Tongouses, les Ostyaks, les Vogouls, les Lapons, dont les sorciers ont tous l'image du soleil peinte sur leurs tambours magiques. Enfin les Massagètes des anciens, qui étaient vraisemblablement un peuple de race ouralo-altaïque, sacrifiaient des chevaux au soleil qui était le principal objet de leur culte.
Nous pourrions entrer dans de nombreux détails sur l'héliolâtrie primitive des races supérieures et nous étendre longuement sur le rôle du soleil envisagé comme fétiche au début de la constitution des mythologies aryenne et sémitique par exemple. Mais il nous paraît préférable
d'attendre le moment où nous étudierons ces mythologies dans leur ensemble, et de ne pas scinder la suite des manifestations théologiques de deux groupes humains (fui ont joué un rôle aussi important sur notre planète.