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LA PUISSANCE CRÉATRICE

Les manifestations religieuses que nous allons étudier, bien qu'appartenant encore au fétichisme, nous rapprochent très-sensiblement du polythéisme et servent, pour ainsi dire, de transition entre ces deux phases de l'évolution intellectuelle de l'humanité. Il faut d'ailleurs un développement mental assez considérable pour concevoir l'ensemble de la voûte céleste et pour se faire une idée quelconque de la masse solide sur laquelle nous nous agitons. Le culte fétichique du Ciel et de la Terre semblerait être une intervention gratuite de théoriciens, s'il ne se présentait pas très-nettement chez plusieurs races qui ne se sont notoirement pas élevées au-dessus de l'état religieux dans lequel les objets sont animés d'une vie propre et sont adorés pour eux-mêmes. Or, si nous trouvons dans toutes les mythologies polythéistes des dieux du Ciel et des déesses de la Terre, l'examen de mythologies inférieures nous démontre que ces divinités anthropomorphes ont seulement succédé à de grands et universels fétiches, nés de l'épanouissement suprême de la première doctrine théologique de l'humanité. Ces fétiches, nous en constatons l'existence sur toute la surface du globe, en Asie, en Afrique, en Amérique, où parfois ils ont un caractère bien dessiné et déjà même nous apparaissent en voie de transformation: il est même souvent assez difficile de distinguer si c'est le dieu ou le fétiche auquel on a affaire.

Dans cet ordre d'idées le Ciel est considéré comme le grand fétiche, le fétiche suprême. Les noirs de la côte de Guinée sont tous fétichistes, le fait n'est douteux pour personne, et plusieurs de leurs tribus ont pour le Ciel une adoration tout à fait spéciale. A Accra, par exemple, le Ciel-fétiche, Nyongjno, est considéré comme le créateur, comme le maître du soleil et de la pluie, comme le chef ou le roi de tous les esprits, de tous les tvongs qui sont ses serviteurs et ses messagers sur cette terre. Tantôt on Tadore directement, tantôt on s'adresse à lui par l'intermédiaire des wongs ; les sorciers demandent des philtres et des talismans à ces derniers, qui ne les leur procurent qu'avec l'assentiment de Nyongmo: dont ils sont les enfants ; à Mankasim, le fétiche local Nananim est le premier-né de Nyongmo ou du Ciel. Chez les Ewéens, Che ou Checheme est l'atmosphère, c'est-à-dire le Ciel, et a pour enfant l'oiseau Chevi\ ou Téclair Chebies, ainsi que tous les esprits-fétiches, edro, A Bonny, le même mot sert à désigner le ciel, le nuage et la puissance surnaturelle; à Akuapim, il en est de même avec Yankoupong, qui est à la fois le grand fétiche et l'atmosphère ; chez les Odjis, le même fétiche, appelé Nyankoupon^ a dans l'esprit de ses adorateurs une apparence confuse qui est bien le propre du fétichisme: un certain Rijs, cité par Waitz, dit que l'idée que les nègres ont de lui est obscure et vague, qu'elle se confond avec celle des cieux visibles ou du firmament, comme avec celle d'un monde supérieur, qui est hors de la portée de l'homme, et que ce même mot de Nyankoupon est employé également dans le sens de ciel et dans ceux de tonnerre et de pluie. 11 y a du reste une confusion presque universelle entre le Ciel-fétiche et les phénomènes de l'orage et de la pluie; si, par exception, les Yoroubas de l'Afrique occidentale font une distinction entre Olorun^ le ciel, et Ckango-Dzakouta, le tonnerre lanceur de pierres,

ce dernier n'en est pas moins subordonné au premier à leurs yeux. Mais le Ciel, en laissant pleuvoir, est pour l'habitant de la torride Afrique le grand créateur, le puissant fécondateur, et le nègre de la côte d'Or lui demande du riz et des légumes, des richesses et des esclaves, ainsi que la santé. Au Congo, Soukou- Vakandje, qui demeure calme et impassible jusqu'au moment où il foudroie les méchants esprits, n'est autre à coup sûr que le Ciel. Chez les Cafres, le Ciel-fétiche joue un rôle considérable et manifeste son pouvoir par la pluie qu'il fait tomber et par le tonnerre qu'il fait gronder, et les Mangandjas du lacNyassa lui offrent un panier de farine et un pot de bière, faisant des libations de l'une et jetant à terre l'autre, poignée par poignée, tandis que la féticheuse lui demande d'envoyer de la pluie ; les Zoulous présentent des bœufs au Ciel donneur de pluie ; les chefs en tuent un et consacrent les autres; la chair de la victime est mangée dans chaque maison en gardant le' plus profond silence, les os en sont brûlés hors du village et l'on termine la cérémonie par des chants d'un caractère particulier.

Chez les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, le culte du Grand Esprit est intimement lié avec celui du Ciel, et nous présente un exemple intéressant de cette phase du développement théologique de l'humanité où la conception fétichique de la voûte céleste ou de l'atmosphère animée est en voie de se transformer en une personnalité polythéiste, en un dieu, en un régent du Ciel. Au début de la colonisation du Canada par les Français, les Hurons, qui, suivant la description du père Brébeuf, étaient de véritables fétichistes, invoquaient Aronhiaté, le Ciel luimême, brûlaient du tabac en son honneur, et le croyaient doué de toutes les facultés des êtres animés passés à la suprême puissance ; c'est ainsi qu'il voyait toutes les actions des hommes et qu'il punissait ceux qui se moquaient

de lui, c'est-à-dire qui lui adressaient des prières sans lui offrir de sacrifices. Ces mêmes Hurons l'appelaient aussi Okki\ ce qui signifie à la fois «puissance surnaturelle, fétiche, démon, esprit, » expression qui se retrouvait chez les Virginiens. Aussi bien, les autres nations de cette race des Mingos ne laissaient pas de confondre leur Grand-Esprit Atahokan, ou Michabou^ le Grand-Lièvre, avec la puissance céleste ; car elles lui donnaient les noms de TaronhiouagoYiy <* celui qui embrasse le ciel », et de HarakouaunentaktoUy » celui qui domine le soleil ». Nous voyons donc bien là la supériorité du culte du Ciel sur celui du Soleil. Du reste VAgf'iskowé des Iroquois, VAreskowi des Hurons règne à la fois sur le ciel et le soleil, comme VAndouagnt, Cudouagni ou Cudrouagni des anciens Canadiens. Tous reconnaissaient au Ciel ainsi divinisé la puissance et le rôle d'un créateur suprême. De même, chez les Leni-Lenape et leurs congénères, Kitchi- Manitou, le Grand-Esprit, est le père de la nature tout entière, être suprême bien distinct du Soleil, mais, au fond, le même que le Ciel : les Delawares, par exemple, donnaient la première place à celui-ci sur celui-là, et les Chippeways n'adoraient réellement ni le soleil ni la lune, mais bien leur Manedo (Manitou), Grand-Esprit céleste. Les anciens habitants de la Floride identifiaient Aguar, créateur de toutes choses, avec le Ciel lui-même ; et il n'en est encore pas autrement chez quelques tribus de la Californie. Nous verrons plus tard comment, dans d'autres races plus avancées de l'ancien et du nouveau monde, le Ciel, fétiche suprême, est devenu le dieu du ciel, maître des autres dieux et des hommes.

En Amérique, comme en Afrique, le Ciel manifeste' sa puissance à la fois par la pluie fécondante qu'il verse sur la terre et par l'orage et la foudre qu'il fait éclater. Les grands phénomènes météorologiques difficiles à interpré-

ter et à expliquer pour les fétichistes devenaient ainsi les hauts faits et les actes de la grande puissance céleste, de cette atmosphère douée de volonté et d'intelligence qui domine et enveloppe Tunivers. Et les divinités de la pluie et de Torage dans les mythologies polythéistes ne sont guère que le dédouhletaent, sorte d'hypostase, du Ciel devenu dieu personnel et anthropomorphe. Mais le grand fétiche céleste se manifeste encore d'une autre manière : c'est de lui que vient la lumière, et par là il se confond avec le soleil, qui tantôt est son fils, tantôt sa créature et son es^ clave, tantôt enfin sa face elle-même. Le nom du Ciel, Dyaus, en sanskrit, est emprunté à Tidée de briller et d'éclairer, qui a donné naissance en même temps au mot Deva, « dieu, génie, démon ». Nous reviendrons en temps utile sur ce point, mais il nous paraît nécessaire de le signaler dès à présent afin de montrer par un exemple frappant et bien connu les rapports intimes, inextricables parfois, qui existent entre le culte fétichique du Ciel et celui du Soleil. C'est ce qui s'est passé également chez les peuples de race ouralo-altaïque, dont les uns, comme ceux de la Sibérie et d'une partie de l'Asie centrale, sont demeurés à peu près fétichistes, et les autres, comme les Finnois proprement dits, s'étaient élevés déjà au polythéisme avant leur conversion à la religion chrétienne. Le Tengri des Mongols a conservé en général son sens de «Ciel» proprement dit et fut longtemps adoré pour lui-même : toutefois il a pris l'acception de « dieu du Ciel », de « dieu » en général et enfin de « génie de toute espèce, bon ou mauvais » . C'est aussi le cas du Jumala finnois. Ukko, luimême, nous le verrons, appartient à la même famille, bien qu'il se soit à peu près entièrement dépouillé de ses vieilles formes fétichiques. Enfin, par Num les Samoyèdes entendent particulièrement le Ciel, aussi bien que la Divinité, quoique dans leur langue cette expression s'applique en-

core à tous les agents surnaturels. Le Bouga des Tongouses n'est autre que le Ciel-fétiche ; et les auteurs chinois rapportent que les ancêtres des Turjcs actuels, les Tou-Kiou et leurs congénères les Hioung-nou, étaient surtout adonnés au culte du Ciel. « Il n'y a, dit Castrén, en un mot, dans toute Timmense étendue de l'Asie, pas un seul peuple païen qui, autant que nous ayons connaissance de sa religion, ne vénère le Ciel et sa divinité. » L'affirmation est peut-être un peu trop absolue, mais elle paraît au moins exacte pour un grand nombre de races de l'Asie. La Chine nous fournira tout à l'heure un exemple frappant du culte fétichique du Ciel dans son développement le plus complet.

A côté du grand fétiche céleste nous trouvons presque partout dans les religions de l'humanité primitive le grand fétiche terrestre. La Terre-fétiche partage avec le Ciel l'adoration des hommes arrivés au degré où nous rencontrons le culte fétichique des milieux. Le Rig-Veda nous présente des exemples topiques de ce fait mythologique dans ses hymnes au Ciel et à la Terre unis en une seule expression : Dyâvâprthivyau. Chez les Finnois, Vkko^ devenu dieu du Ciel, a toujours pour compagne Akka^ autrefois la Terre, transformée ultérieurement en divinité de la Terre. Nous verrons dans le mythe polynésien des enfants du Ciel et de la Terre une conception analogue. Enfin, la Chine tout entière, en même temps qu'elle vénère le Ciel, rend un culte non moins pieux à la Terre.

Toutefois, cette conception, que nous appellerons le chthonisme avec M. J. Baissac [Origines de la Religion)^ bien que celui-ci n'étudie guère cette manifestation que dans le polythéisme, appartient déjà à un état assez avancé de développement intellectuel dans l'humanité. Elle nous paraît même postérieure à la conception fétichique du Ciel ; car, si nous rencontrons cette dernière chez un assez

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grand nombre de peuplades nègres, nous n'y trouvons point ridée de la Terre, entant qu'être déterminé, assez développée pour que nous affirmions qu'il y ait chez tous les Africains un grand fétiche terrestre. Les noirs Akouapim pourtant, après avoir invoqué le Ciel, s'adressent ensuite à la Terre; mais c'est là une exception. Il faut en effet, afin de lui donner naissance, que la faculté de généralisation soit déjà assez puissante pour que l'esprit se figure le sol qui nous porte, et du sein duquel sortent toutes les plantes, comme un tout, comme un être immense. Le culte des montagnes, celui des rochers, celui de certaines localités particulières que nous avons déjà étudiés suffisent amplement aux premières hypothèses mythologiques de l'homme, et ce n'est que plus tard, alors que Tintelligence lui permet d'embrasser et de comprendre ce vaste ensemble de faits, de phénomènes ou d'objets, qu'il arrive à se figurer la terre comme une entité précise qu'il se représente généralement sous la forme féminine et dont la fonction principale lui paraît être celle de la maternité. C'est dans cette fonction qu'elle est généralement associée au Ciel et plus rarement au Soleil, l'un ou l'autre jouant le rôle du mâle, du fécondateur; aussi bien la pluie qu'il verse sur le sein de la terre, et qui active ou même détermine la végétation, contribue- t-el le puissamment à faire naître la pensée d'une union charnelle entre les deux grands fétiches.

La terre-mère nous apparaît généralement dans toutes les mythologies fétichistes assez avancées dans l'évolution religieuse pour comporter une pareille conception. La majeure partie des Peaux-Rouges, pour qui le Ciel-fétiche est le créateur, considèrent la Terre comme leur mère commune. Un mythe des anciens Canadiens raconte que le Grand-Ësprit lança des flèches sur la terre, d'où sortirent ensuite les hommes et les femmes. Celles-ci, suivant diverses légendes américaines, vinrent au monde avant les

hommes, ce qui peut s'expliquer par le caractère féminin •que l'on donne au grand fétiche terrestre. Dans une occasion grave, un chef shawni déclara à un général américain qui se donnait vis-à-vis de lui le titre de père, qu'il n'avait d'autre père que le Soleil et d'autre mère que la Terre. Les Comanches croient de même qu'ils ont eu pour ancè-très le Grand-Esprit et la Terre. Chez les Algonkins, la terre était considérée comme un Okki ou puissance surnaturelle grand'mère de toutes choses. Mesonkkoumik Okki était favorable à l'homme, protégeait spécialement les animaux dont les hommes mangent la chair et revêtent la fourrure ; aucun Indien n'eût osé récolter les racines et les plantes dont les sorciers font ce qu'ils appellent des médecines, sans déposer une offrande dans la terre.

Parmi les Cemis des anciens habitants des Antilles, il en était un de sexe féminin, lemao, que les uns donnent pour une personnification de la Lune, et d'autres pour la Terre elle-même. La confusion entre la Terre et la Lune n'a rien d'extraordinaire et constitue un phénomène assez fréquent en mythologie. Encore lemao avait-elle plusieurs noms différents. Un autre Gémi féminin, dont on ne connaît pas le nom, a été signalé aux Antilles. Il n'y aurait d'ailleurs rien d'impossible à ce que ce fût également lemao. Les Garaïbes regardaient aussi la Terre comme leur mère, et quand le sol tremblait, ils disaient que leur mère était joyeuse et dansait; aussi se trémoussaient-ils à leur tour pour l'imiter et lui faire plaisir en partageant sa satisfaction. Les anciens Péruviens, fétichistes avant l'établissement de l'empire des Incas, avaient un culte pour la Terre, qu'ils adoraient sous le nom de Pacha mama, « Terremère ». Nous verrons en outre dans la mythologie polythéiste du Mexique des divinités chthoniennes qui portent encore les marques d'anciens fétiches terrestres tels qu'ils furent d'abord.

C'est ce que nous retrouvons en Asie. Les tribus aborigènes de la vallée de la Sionî, dans l'Inde, ont pour la Terré même, Dhourtimak^ une vénération plus grande que pour tout autre pouvoir surnaturel et ne manquent jamais à chaque repas de lui faire quelque offrande. Chez les Khonds de l'Orissa nous rencontrons le culte de la Terre développé à un haut degré; mais nous devons constater que l'ensemble des croyances de ces indigènes a déjà nettement dépassé la limite du fétichisme et appartient au polythéisme ; aussi croyons-nous devoir ne pas insister sur un sujet qui fera plus tard l'objet d'un chapitre à part.

Castrén déclare que les peuples apparentés de race aux Finnois, tels que les Tongouses, les Mongols, les Turcs, etc., que nous avons vus adorateurs du Ciel, n'avaient pas une moindre dévotion pour la Terre ; il constate en outre que chez les Finnois polythéistes il restait encore des indices évidents d'une conception fétichiste de la Terre; c'est dans le mot maa emà qu'il en voit le principal, puisque cette expression signifie proprement: « Terre-mère ». Plus tard, le fétiche fut remplacé par une déesse, épouse d'Ukko, c'est-à-dire VAkka^ « la Vieille » , dont nous avons déjà parlé, qui porte pour épithète un nom peu différent de celui de l'ancien fétiche, à savoir maan emo^ « mère de la Terre ». Le même fait s'est produit chez les Ësthoniens et même chez les Lapons, avec quelques variantes cependant chez ceux-ci.

Nous avons mentionné tout à l'heure le caractère fécondateur du grand-fétiche céleste et la fonction procréatrice de la Terre-mère dans les théories religieuses du fétichisme. Il ne nous semble pas douteux que ce ne soit dans cet ordre de conceptions qu'il faille aller chercher l'origine du culte si répandu du phallus et du kteisj des parties sexuelles de l'homme et de la femme. C'est là un sujet bien scabreux, mais qu'il ne nous est pas possible de passer

SOUS silence. Nous allons essayer de le traiter avec toute la discrétion et nous espérons pouvoir tout dire sans choquer aucune susceptibilité légitime. Deux faits sont en présence: l'un, c'est Texistencc à peu près univers»ille de simulacres très-vénérés et souvent gigantesques des organes de la génération ; l'autre, c'est la pensée excessivement répandue que de l'union du Ciel-mâle et de la Terre-femelle est né Tunivers. Or, quand chez les noirs de la côte de Guinée nous trouvons côte à côte l'adoration de Nyongmo, le Ciel, et le culte de Tcmblème de la virilité sous sa forme la plus brutale, nous sommes conduits à admettre que les idoles et les amulettes priapiques de l'Afrique ne sont guère que des symboles du grand-fétiche céleste, du grand et souverain producteur. Les populations des basses castes ou d'origine anaryenne dans l'Inde sont toutes adonnées au culte du grand-dieu {Mahadeo) Çiva représenté par le célèbre lingam. Il ne nous vient pas à l'esprit de présenter le çivaïsme comme une forme de fétichisme; c'est au contraire une phase particulière du polythéisme hindou, sur laquelle nous reviendrons plus tard; mais, comme nous l'exposerons alors, le çivaïsme s'est enté sur les antiques superstitions des aborigènes de l'Inde, très-probablement fétichistes avant l'arrivée des Aryas. Or, de ce fétichisme il est demeuré des traces nombreuses, et dans ce culte du lingam, c'est-à-dire des organes sexuels unis dans l'acte de la génération, nous sommes enclins à voir l'adoration du phénomène de la création universelle, de l'accouplement des deux grands fétiches. Mais Mahadeo se présente aussi dans les régions habitées par des peuplades non aryennes, chez les Saiithals par exemple, tantôt sous l'aspect d'idoles ithyphalliques, tantôt sous celui de piliers de pierre plus ou moins bien taillés, et même de véritables menhirs. Or, parmi ces menhirs, il en est qui portent certains dessins,

certains emblèmes qui Délaissent guère de doute sur le caractère sexuel attribué à ces pierres levées. Nous avons dû à l'obligeance d'un officier anglais, M. Rivett-Carnac, la communication de nombreuses et intéressantes représentations de ces objets qui ne nous laissent pas de doute sur leur nature essentiellement priapique, et sur la présence chez les races anaryennes de l'Inde d'une trèsantique idée de la conjonction génésiaque du Ciel et de la Terre, représentés aujourd'hui, l'un par Mahadeo et l'autre par Dourgà ou Bhavânî, qui n'est, on le sait, qu'une terrible divinité chthonienne née de la primitive adoration fétichique de laTerre.

Lorsqu'on voit tous les menhirs de l'Inde rattachés dans l'esprit des classes qui ont gardé soigneusement le souvenir des anciennes idées à un culte où le phallus joue un rôle important, on résiste difficilement à la tentation de raisonner par analogie en ce qui concerne les pierres levées de nos pays. Nous savons que ces monuments remontent à l'âge préhistorique de la pierre polie et nous avons tout lieu de supposer qu'ils avaient une signification religieuse. Or, il semble que cette signification était la même que celle des Mahatleos de l'Inde : presque partout en France on trouve des pierres debout, des pierres fites auxquelles on attribue un pouvoir surnaturel sur la fécondité des femmes et la puissance génératrice des hommes; encore aujourd'hui dans les campagnes les filles à marier et les femmes stériles vont embrasser en cachette ou à certaines époques de l'année ces pierres, dans l'espoir que par ce moyen les unes ne tarderont pas à se marier et les autres à avoir des enfants. MM. Piette et Lacaze, dont nous avons mentionné plus haut (chap. ii) les observations sur les superstitions relatives aux monuments mégalithiques dans les régions pyrénéennes, nous parlent de rocs plialUques qui ont conservé toute la confiance des

paysans : telle est la pierre de Pourbeau, à Tombre de laquelle les unions entre filles et garçons se concluaient avant qu'on se présentât au maire et au curé, autour de laquelle on dansait le soir du mardi gras une ronde naïvement obscène ; tel est aussi le menhir du Bourgd'Oueil, que les femmes embrassent et touchent d'une certaine manière pour devenir fécondes.

L'extension du culte du phallus dans toule l'Europe et même en Germanie exclut l'hypothèse d'une prédication et d'une origine phénicienne. Quand nous lisons en effet dans Adam de Brème que « Fricco, le dieu qui dispense la paix et le plaisir aux mortels, est représenté par un priape colossal, et que c'est à lui qu'on offre des sacrifiqes lorsqu'il s'agit de célébrer des noces, » nous ne pouvons voir dans cet exposé que l'indication d'une adoration pour le pouvoir fécondant, semblable au culte des pierres levées dans l'Inde et dans la Gaule avant les Gaulois. L'Italie, la Grèce, l'Asie Mineure nous offrent maints exemples de la religion du phallus que l'on a pu faire remonter jusqu'aux Sémites et qu'il n'est pas extravagant d'attribuer, au moins en partie, à une ancienne vénération fétichique du Ciel, mâle et procréateur, fécondant à l'aide de la pluie et de la foudre la Terre, femelle et mère.

Aussi bien, l'extension de la mythologie indo-européenne n'a pas dû nuire à ces croyances primitives et populaires. La grande dyade chantée dans les Yédas sous le nom de Dyâvâprthivyau nous montre que le culte fétichique du , Ciel et de la Terre n'a pas été étranger aux Aryas, et il est plus que vraisemblable qu'il s'est manifesté, lui aussi, sous l'aspect où nous le voyons un peu partout dans l'univers. Ainsi, la pieuse femme hindoue des hautes castes du nord de l'Inde, qui porte un lingam au cou comme on porte chez nous une croix, peut aussi bien avoir conservé cette superstition de l'héritage théologique de ses ancêtres

aryens que Tavoir empruntée aux aborigènes du pays, et la Grecque, la Romaine d'autrefois, ainsi que l'Italienne moderne des provinces du Sud, ont pu prendre leur petit amulette phallique dans le bagage des croyances aryennes comme dans le matériel fétichique des populations primitives de TEurope. L'étude du polythéisme sémitique nous fournira plus tard un ensemble de mythes fondés sur la sexualité qui se rattache plus que probablement à un fétichisme antérieur.

L'étendue à peu près générale de la conception du pouvoir créateur sous la forme de l'acte générateur et de ses facteurs, sans qu'il soit besoin de l'expliquer, soit par une filiation ethnique, soit par une prédication, se vérifie encore par l'étude des religions américaines, où le culte du phallus tient une place aussi grande que dans celles du vieux monde. L'image du priape a été souvent trouvée en pierre ou en terre cuite sur les bords du Mississipi, et les femmes des Guaranis du Paraguay la* portaient au cou comme les dames romaines ou comme les femmes de l'Inde portent le lingam.Les Espagnols, quand ils firent la conquête du Mexique et de l'Amérique centrale, trouvèrent des temples où l'idole était un (rrand phallus : à Panuco, au Nicaragua, à Costa-Rica, au Yucatan, les ruines portent encore des bas-reliefs obscènes; à Tlascala, on adorait une image représentant les organes de la génération chez les deux sexes réunis dans leur fonction naturelle.

Pour célébrer le grand acte de la génération à la suite , du mariage du Ciel et de la Terre, les fêtes orgiaques où les assistants, sous l'influence de la surexcitation mystique, répètent et reproduisent l'action des deux êtres suprêmes semblent peu surprenantes. Ces orgies, ces prostitutions sacrées, ces danses obscènes, nous les verrons chez les Sémites, nous les trouvons en Afrique parmi les nègres ar-

dents ù la volupté et adorateurs de fétiches ithyphalliques^ en Amérique, chez les Algonkins et les Iroquois, chez les Californiens, chez les Noutkas du Nord comme <;hez les Mexicains, les Tlascaltèques ; au Yucatan, au Sinaloa, au Nicaragua. L'idée que la puissance génératrice est représentée par le phallus se manifeste encore par les aspersions de sang tiré du membre génital sur les récoltes, par la coutume des Pipiles de faire consacrer en quelque sorte îe commencement des semailles par un couple amoureux uni charnellement pour cette occasion. Mais il ne faut pas voir dans tout cela une marque de débauche, de perversité, de sensualité. L'homme peu ou point civilisé ne se représente la création que comme le résultat de l'accouplement du Ciel et de la Terre, dans Tacte de la génération il ne voit qu'une fonction naturelle imitée de ces grands et divins parents. Ce n'est que sous l'influence d'une civilisation spéciale, sous l'action d'idées particulières' comme celles qui régnent en Occident, qu'il arrive à avoir honte et à considérer l'acte ou les symboles comme répugnants et obscènes. Sans sortir de notre pays, par exemple, ce n'est que depuis peu de temps relativement que les filles de Poubeau et des villages environnants n'osent plus aller adorer et embrasser publiquement les pierres phalliques, les menhirs dont il a été question plus haut, et que les jeunes gens ne se livrent plus à la ronde bizarre du mardi gras, dont l'origine remonte bien au-delà des temps historiques, à une époque où l'on croyait représenter et célébrer ainsi l'acte par lequel les grands fétiches avaient donné naissance à l'univers.

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