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SORCIERS ET SORCELLERIE

Dès que rhunianité anime d'une existence et d'une volonté propres tous les êtres, tous les phénomènes, tous les aspects de Tunivers, dès qu'elle leur reconnaît une puissance surnaturelle et une influence redoutable sur ellemême et sur la nature, il devient très-facile à comprendre qu'elle veuille exercer une action quelconque sur les fétichesy soit pour détourner leur colère ou leur malveillance, soit au contraire pour leur plaire et gagner leur faveur. De là, l'institution de cérémonies propitiatoires et la constitution d'un sacerdoce composé des gens qui, par une intuition extraordinaire ou à la suite d'un enseignement mystérieux, ont pu pénétrer certains arcanes de la nature et acquérir ainsi certaines connaissances qui nous paraissent souvent puériles ou déraisonnables, mais qui n'en constituent pas moins le bagage scientifique de l'homme à ses débuts dans l'évolution sociologique.

Le vulgaire implore le fétiche, il lui offre des sacrifices ; mais qui mieux que celui qui l'approche, de près, qui en a peut-être sondé la nature, peut servir d'intermédiaire entre lui et ses adorateurs?

Aussi, chez tous les peuples sauvages encore dans cet état intellectuel que nous avons appelé fétichisme^ voyonsnous des individus qui passent pour être en relations constantes avec les puissances surnaturelles, avec les esprits, qui, croit-on, savent les bien disposer vis-à-vis de

leurs dévots, qui les domptent, les dirigent à Taide de paroles, de pratiques ou de charmes merveilleux, et qui exercent ainsi sur l'imagination de la foule ignorante et crédule une action très-intense. Nous ne voulons pas dire que ces personnages sont des charlatans qui trompent leurs ouailles et qui connaissent l'inanité de leurs fétiches et de leurs cérémonies : nous croyons au contraire à la bonne foi sincère de la plupart des féticheurs, sorciers, magiciens, chamans et hommes-médecines des peuples non civilisés : tout au plus quelques-uns sont-ils arrivés à un développement intellectuel un peu plus accentué et distinguent-ils déjà, dans l'objet de la vénération publique, un agent extérieur et supérieur à cet objet, un dieu ; en un mot, peut être quelques-uns sont-ils déjà polythéistes. Qu'il y ait cependant des farceurs parmi les prêtres des fétiches, le cas est probable, mais doit être très-rare; dans les sociétés véritablement fétichistes le scepticisme n'est point développé à ce point que les sorciers ne puissent, à l'imitation des augures romains de la fin de la République, se regarder sans rire.

Se figurant les fétiches à son image, l'homme primitif ne leur fait d'offrandes que celles qui lui semblent précieuses et désirables pour lui-même. Aussi, la plupart du temps est-ce de la nourriture qu'on apporte à l'objet vénéré, avec cette conviction qu'il la consomme d'une façon ou d'une autre. Tout aboutit d'ailleurs à une offrande, à un sacrifice. Quand un peuple fétichiste est dans le malheur, c'est qu'il a offensé quehjue fétiche ; aussi s'empresse-t-il de rechercher quelle faute a été commise et de s'enquérir auprès du féticheur de la façon de l'expier : c'est généralement par des dons et des sacrifices qu'on peut reconquérir la faveur du fétiche. Parfois encore, on lui présente un spécimen des objets qui ont rapport avec ce qu'on attend de lui: les nègres d'Assinie, par exemple, T. I. 42

apportent à la case du fétiche des pots vides quand il leur faut de la pluie, des sagaies ou des sabres quand ils partent pour la guerre, des arêtes de poisson pour être heureux à la pêche, des petits couteaux pour faire une bonne récolte de vin de palmier. Quelquefois encore, les offrandes sont faites d'une façon singulière; ce sont les noirs de Gabanda au Congo qui crachent sur leui^ fétiches la première bouchée de leur repas après Tavoir mâchée ; ce sont les Sibériens qui n'oifrent, en fait de vêtements, que des haillons et des guenilles hors d'usage. D'autres fois, les sacrifices sont terribles, car il s'agit de victimes humaines. Mais, nous l'avons dit déjà, le fétichiste ne fait aucune distinction entre l'homme et les autres êtres ; tout au plus attache-t-il plus de prix à l'existence du premier quand celui-ci fait partie de la famille ou de la tribu : les massacres de prisonniers de guerre en l'honneur des fétiches n'ont donc guère plus d'importance que les hécatombes d'animaux, et quand la victime est un enfant ou un parent, la croyance sincère en la vitahté de l'esprit enlève à cet acte, aux yeux de l'homme primitif, tout caractère criminel et mauvais. Mais, on n'est pas toujours content du fétiche ; au lieu de rendre des services, au lieu d'accorder ce qu'on lui a demandé, il est resté insensible et inerte ; parfois même, aux prières, aux offrandes il a répondu par quelque malheureux événement survenu au détriment de ses adorateurs. Alors, le fétichiste s'irrite et punit cet être qui a besoin de son respect, il le maltraite pour le ramener à un meilleur sentiment de son devoir; il le frappe, le dépouille de ses ornements, le jette à terre, le traîne dans la boue. Ainsi agissent les Ostiakes quand ils ont fait mauvaise chasse ou mauvaise pêche, ce qu'ils attribuent à la mauvaise volonté ou à la paresse de leurs fétiches. On va plus loin : le Lapon, par exemple, jette au feu son fétiche impuissant à préserver ses rennes d.î l'épizootie; les

LE SACERDOCE DANS LE FÉTICHISME. i79

nègres se conduisent aussi absolument de même et Ton a vu des peuples entiers changer leurs impuissants fétiches nationaux pour ceux de leurs ennemis victorieux et plus heureux.

G*est à ce changement de fétiches qu'il faut attribuer le commerce de charmes, d'amulettes, de talismans auquel se livrent les magiciens ou sorciers qui constituent le sa* cerdocc dans le fétichisme. Gela constitue un des principaux revenus de cette catégorie d'individus, qui, dans les peuplades nègres comme dans les tribus américaines, dans les villages de Tarchipel indien comme sous les tentes des Sibériens, ne sont pas peu nombreux. C'est aux jongleurs et aux hommes-médecines, aux chamans, aux sorciers, en Afrique Ouagangas, etc., que l'on s'adresse pour obtenir des fétiches. Mais le transfert d'un de ces objets vénérés et puissants ne se fait point comme cela, de la main à la main. Bastian, dans son voyage à San-Salvador (côte occidentale d'Afrique), décrit le cérémonial qui ajoute un haut prix à la cession du fétiche : le prêtre- sorcier place l'impétrant ou acheteur au milieu d'une foule d'objets baroques, tels que pieds d'untilope et cornes de bélier, et lui met un miroir en main avec injonction de souffler dessus ; de son côté, il s'évertue avec une énergie croissante à battre un tambour fait d'une calebasse recouverte de peau. La plupart du temps le fétiche est un grossier produit de la nature enveloppé d'étofiFes, ou bien l'objet essentiel est dissimulé dans l'intérieur creux de quelque statuette de' bois. Tout ce tapage est une sorte d'incantation pour faire entrer dans ce qui doit être le corps du fétiche l'esprit errant qui l'animera et le rendra efficace; nous avons vu plus haut, lorsqu'il s'est agi des esprits des morts en Papouasie, qu'on les invite de cette façon à venir habiter les Korwars sculptés à leur, intention. Les fétiches des nègres sont encore, suivant la description du

P. des Marchais, « pour l'ordinaire, des petits marmousets en terre rouge ou noire de 5 ou 6 pouces de hauteur ; ils (les noirs) les mettent à la tête et à la queue de leurs champs, aux portes de leurs maisons, dans leurs chambres, dans leurs cours, dans leurs parcs à cochons, dans leurs poulaillers. » Il en est de même dans toute TAfrique, où un des derniers explorateurs, le commandant Gameron, a rencontré partout dans son voyage, à travers des régions du centre encore inconnues, de ces poupées de bois ou de poterie tenues pour des fétiches. Il n'est pas nécessaire qu'elles soient de forme humaine ; reçu par un potentat nègre, Katenndé, roi d'une des provinces du Lovalé, sur le haut Zambèze, le voyageur anglais trouva ce monarque assis entre deux cases à fétiches, l'une abritant deux figurines représentant un homme et une femme, l'autre contenant deux animaux invraisemblables en bois.

Là, où l'on sait travailler la pierre ou fondre le métal, on préfère employer ces matériaux plus durables à la confection des fétiches ; c'est ainsi qu'en Sibérie les idoles de bronze sont préférées à toutes les autres parce qu'elles résistent au temps et qu'elles ont ainsi une sorte d'immortalité, ce qui indique bien que pour le fétichiste les objets de leur vénération ne sont pas moins sujets à la mort et au malheur que le reste des êtres. Si chacun a son fétiche, les sorciers, à plus forte raison, en possèdent aussi qui passent naturellement pour plus puissants que les autres. Gameron rencontra dans l'Ouroua des magiciens qui allaient de village en village donner des consultations aux noirs qui vénéraient leurs fétiches ambulants. « Il était vêtu, dit-il, d'un ample jupon d'étoffe d'herbe, avait au cou un énorme collier formé d'éclats de gourdes, de crânes d'oiseaux et d'imitations de ces mêmes crânes faites en bois, grossièrement sculptées. Une large bande composée de perles miparties et surmontée d'un grand plumet lui décorait la tête.

En guise de nœud de ceinture, il lui tombait sur les reins un trousseau volumineux de clochettes de fer que sa pavane faisait carillonner ; et son visage, ses bras, ses jambes étaient blanchis avec de la terre de pipe. Derrière lui marchait une femme qui portait dans une calebasse Tidole dont il était le prêtre. Venait ensuite une autre femme, chargée d'une natte. Deux petits garçons, porteurs d'objets divers, complétaient ce cortège. A Tapproche du mganga, toutes les femmes quittèrent leurs demeures. Beaucoup d'entre elles le suivirent jusqu'au hangar à fétiche, qu'elles entourèrent, et où elles me parurent faire leurs dévotions : elles battaient des mains d'un air recueilli, s'inclinaient et poussaient des gémissements étouffés d'un caractère étrange. Bientôt se présenta un autre magicien, puis un autre, puis un autre. Il en arriva cinq, tous ayant le même costume et la même suite. Quand ils furent réunis, ils allèrent en procession choisir dans le village une place qui leur convînt ; la place trouvée, ils s'y accroupirent sur* la même ligne, étendirent leurs nattes devant eux et y déposèrent leurs idoles La consultation fat ouverte par l'épouse du chef, qui présenta au chapitre une offrande de six poulets et qui bientôt s'en alla ravie : le principal magicien lui avait fait la grâce de lui cracher au visage et lui avait octroyé une boule de fiente, précieux talisman qu'elle se hâta d'aller mettre en lieu sûr. »

Ceci nous amène à la véritable question du sacerdoce dans le fétichisme. Il n'est pas possible, en face de faits aussi nombreux que ceux qui nous sont fournis par les peuplades fétichistes de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique, de nier qu'il n'y ait là, soit en puissance, soit en pratique, un véritable sacerdoce, tantôt formant une classe à part, tantôt se confondant avec la royauté. De ce dernier cas, nous avons des exemples dans les tribus du

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haut Nil, où les rois ont seuls le pouvoir, en sifflant, de faire tomber la pluie bienfaisante, mais aussi où ils payent de leur trône et de leur vie Tinsuccès dans Taccomplissement de cette fonction météorologique. Chez les Bandjars (Feloupes), le roi est également le grand magicien, responsable de tous les malheurs qui peuvent fondre sur le pays, auquel cas il reçoit de ses sujets une formidable vo • lée de coups de bâton. Le roi de Loango concentre en sa personne le pouvoir royal et le pouvoir sacerdotal : il peut faire pleuvoir ou faire briller le soleil, il peut favoriser ou empêcher la germination des récoltes ; il pourrait, s'il le voulait, détruire l'univers entier. Rien qu'en ôtant son bonnet, un roi du Congo*causait le désespoir de ses sujets, qui voyaient là l'indice d'une calamité. Dans l'Ousambara on allait plus loin, on appelait le roi Zombi (fétiche) et Mouloungou (dieu).

Dans les sociétés fétichistes où le pouvoir royal est séparé du pouvoir sacerdotal, les prêtres n'en jouent pas moins un rôle très-considérable. Nous confondons d'ailleurs, sous le même nom de prêtres des fétiches, tous les individus qui servent d'intermédiaires entre les êtres puissants et surnaturels et l'humanité : aussi bien, chez une foule de peuples n'y a-t-il aucune distinction entre leurs fonctions diverses ; c'est le cas pour tous les féticheurs asiatiques, tels que leschamansd« Sibérie, les sorciers des Karens et des autres tribus de race jaune de l'Indo-Ghine. Les sorciers australiens se trouvent dans ce cas, ainsi que ceux des Lapons ; tous se livrent à la fois aux cérémonies du culte, à la préparation des sortilèges, à l'exercice d'une médecine tout à fait primitive. Le fétichisme africain, au contraire, nous fournit un exemple de constitution du sacerdoce en plusieurs collèges ; aussi constatons-nous chez les noirs l'existence de féticheurs-médecins, de féticheursfaiseurs de pluie et magiciens, de féticheurs-prêtres, c'est-

à-dire affectés spécialement au culte immédiat des fétiches, et diseurs d*oracle, c'est-à-dire interprètes de la volonté des puissances surnaturelles. Bastian nous apprend par exemple que les Ouagangas sont dans la hiérarchie sacerdotale du Congo supérieurs aux Scingillis, simples magiciens évocateurs de la pluie ; Gavazzi nous dit en outre que, parmi les sorciers, il y avait de son temps (et cela n'a pas changé) une foule de catégories distinguées par le fétiche spécial auquel elles étaient consacrées ; contre les effets du tonnerre, on avait recours au Mganga amaloî^o; le féticheur de Teau, Montinoua-mat/a, rendait ses oracles en observant les mouvements d'une calehasse jetée à la rivière ; rissue des maladies était prédite par le Molonga à rinspection de l'eau bouillante^ et par le Moni, auquel elle était communiquée par les idoles ; VAmaboundou avait pour spécialité la protection des champs ensemencés ; et le Mganga mnene veillait a la conservation des récoltes renfermées. dans les greniers; le Mganga matombola se faisait apporter des trésors par ses parents trépassés qu'il pouvait faire sortir de leurs tombeaux; quand on allait à la chasse à l'éléphant, il fallait avoir gagné la faveur du Ngourtanamboua ; le Npombola aidait par ses charmes les chasseurs à capturer des fauves dans leurs pièges, et le Nbacassou faisait retrouver les vaches égarées. Les NpoungoUy Cabanzo et Issa préservaient les guerriers des blessures, et le Mganga embougoula donnait, en sifflant la victoire sur Tennemi. Toutes les actions de la vie sont ainsi placées sous le contrôle et l'intervention d'un prêtre-sorcier, car tous les faits de l'existence sont soumis à l'influence d'un fétiche distinct pour chacun d'eux. Une maison ne devient habitable que lorsque le féticheur en a chassé les mauvais esprits par des purifications et des cérémonies indiquées par son rituel barbare. Le mariage, la grossesse, la naissance, l'entrée dans l'âge de puberté, la

mort exigent le ministère du magicien. Ce sont les prêtres des fétiches qui président en Afrique à ces terribles épreuves du poison ou de la liqueur-fétiche, véritables ordalies qui remplacent Fadministrationde la justice chez les farouches populations noires : un crime vrai ou supposé a été commis, un homme est mort, par exemple, sans que ses ignorants concitoyens puissent s'expliquer la cause du décès, le prêtre est consulté, et grâce à son talent de devin ou à ses procédés divinatoires il apprend de son fétiche que l'auteur de la mort est un tel, qui a employé un sortilège contre le défunt ; si l'accusé ne tombe pas immédiatement victime de la foule irritée, il est traîné devant le chef et contraint, pour se justifier, de subir l'épreuve de la boisson-fétiche; là, le prêtre intervient encore, c'est lui qui prépare la mystérieuse potion, qui recèle un poison terrible ; si l'accusé succombe, c'est qu'il était coupable et que le fétiche, qui sait le secret des choses, l'a tué, à la plus grande gloire du sorcier dénonciateur; s'il résiste, son innocence est démontrée, au grand profit des féticheurs, qui, préalablement gagnés par de riches présents, ont préparé en conséquence la liqueur d'épreuve. Armée de pouvoirs si terribles, la classe sacerdotale, sur certains points de l'Afrique, a atteint un haut degré de puissance; à "Whidah, le grand prêtre du serpent exerce une autorité souveraine, non-seulement sur son collège de prêtres et de prêtresses, mais sur la population tout entière et sur le roi luimême. C'est le Ûotikomaon, grand pontife à Fernando-Po, qui consacre les rois du pays; à cette occasion, il descend dans une fosse profonde où il est censé recevoir l'inspiration du grand-fétiche Maon par l'entremise des Houkaroukos, serpents-fétiches; quand il en sort, il instruit le nouveau roi de la volonté de Maon ; puis, l'oignant d'une espèce de poudre jaune appelée Tchéoko, il place sur sa tête le chapeau de son prédécesseur. Mais l'exemple le plus frappant de la

suprématie sacerdotale en Afrique, c'est dans le Chitome du Congo que nous le trouvons ; il dépasse en puissance tous les tyrans de l'Afrique, sa demeure et sa personne sont plus saintes que les fétiches et leurs temples les plus vénérés; il frappe sans appel quiconque lui a déplu, et nul n'oserait non-seulement entrer en lutte avec lui, mais même discuter le moins du monde ses ordres ; sans son autorisation, les rois n'entreprennent rien d'important et ne font aucune nomination qui n'ait son agrément. Quand quelque noir est nommé gouverneur de -province, son premier devoir est de se rendre en pompe, suivi d'un nombreux cortège porteur de riches présents, à la case du Chitome et d'implorer la permission de lui offrir ses plus humbles hommages ; cette grâce n'est jamais accordée du premier coup; ce n'est qu'après s'être humilié, traîné dans la poussière en gémissant et en pleurant, ce n'est surtout qu'après avoir considérablement accru le total de SCS cadeaux que le dévot est admis à contempler la personne de l'orgueilleux grand prêtre; celui-ci sort de sa case et asperge d'eau et de poussière le grand fonctionnaire prosterné; il lui ordonne alors de se coucher tout de son long sur le dos et le foule aux pieds plusieurs fois pour lui bien montrer qu'il est son maître; puis il lui fait jurer d'obéir toujours passivement et instantanément au Chitome. C'est un grand honneur et une grande joie quand ce souverain pontife accorde à son pieux et humble visiteur un peu de bois à demi brûlé enlevé du foyer sacré. Le Chitome prélève une part importante sur toutes les récoltes et tous les fruits de la terre, car l'univers ne subsiste que par son seul pouvoir. Aussi, pour qu'en mourant naturellement il ne laisse point périr le monde, le Chitome, dès qu'on le voit à l'agonie, est assommé ou étranglé, à son choix, en secret par son successeur, qui devient ainsi Chitome à son tour sans qu'il y ait eu d'interruption dans

la hiérarchie. Nous nous trouvons là en face d^un vérilable culte fétichique semblable à celui de TOusambara pour son roi, comme nous l'avons vu tout à Theure. Et les âmes de ces hommes-fétiches deviennent à leur tour des esprits puissants et redoutables, qui exercent de Tautre monde une autorité sur Tunivers, analogue à celle de leurs successeurs et même plus considérable que celle-ci.

Le fétichisme américain nous fournit des exemples de même nature : les anciens Canadiens traitaient de Manitous leurs sorciers, ceux que les Anglo-Américains appellent medïcine-men (hommes-médecines). Les Iroquois employaient également le même mot Agotkon pour désigner les esprits secondaires et les prêtres de leurs fétiches. On nommait aussi ceux-ci Okki (fétiches). Toutes ces tribus de Peaux-Rouges avaient donc dans leur sein un sacerdoce organisé, et les peuplades qui subsistent encore ont con-» serve leurs prêtres-magiciens. Cette catégorie d'individus se présente à nous sous un double aspect : celui de sorciers malfaisants qui ensorcellent les gens ou qui les empoisonnent et celui de médecins-oracles qui guérissent les maladies et prédisent Tavenir. Les individus revêtus du premier de ces aspects étaient craints et abhorrés des Indiens, qui, à rinstar des inquisiteurs, ne se privaient point de brûler vifs ces malheureux ; quant aux hommes-médecines, ils sont tenus en grand honneur et exercent une grande influence dans leurs tribus ; ils habitent des tentes où personne n'ose pénétrer, ils possèdent de fameux sacsmédecines pleins d'amulettes, de talismans et d'objets bizarres dont ils font commerce d'ailleurs, mais à un prix très-élevé. Quand ils se mêlent de prédire l'avenir ou de jouir du don de double vue, c'est en songe qu'ils croient exercer leur ministère, car leur âme, se détachant des liens corporels, franchit les espaces ou entre en communication plus intime avec les Manitous. Le sommeil nature

n'est point Tétat le plus propice à la divination; c'est dans l'extase produite par l'absorption de substances enivrantes, par la danse la plus bizarre, par la surexcitation nerveuse et mystique, par le jeûne fécond en hallucinations, qu'ils voient, qu'ils pressentent les faits et les choses. Quant au traitement des maladies, les médecins américains, convaincus que le mal est causé par la possession, s'efforcent de chasser le démon en menant grand tapage, en soumettant le patient à de rudes épreuves, telles qu'une transpiration aussi intense que possible ou des fumigations énergiques ; ils croient anéantir le mauvais esprit en brisant une figurine soi-disant faite à son image ; enfin, avec l'idée fétichiste que la maladie est quelque chose de tangible, de matériel, un objet et non un désordre dans l'économie générale, ils tentent de la faire sortir du corps en frottant, en suçant le membre ou la partie malade, d'où ils finissent par extraire un os, un caillou, un morceau de bois qu'ils désignent impudemment à la famille comme le mal luimême. Mais ces magiciens n'en sont pas moins les intermédiaires obligés entre les hommes et le Grand -Esprit.

Aux Antilles, les Butios ou Piayes étaient les prêtres des Cemis, qui redisaient aux mortels les volontés des êtres surnaturels, leurs inspirateurs. Ainsi lorsque le Butio était gai, chantait et dansait, c'est que le Gémi était favorablement disposé, et l'on devait s'attendre à quelque succès dans les entreprises mises en train ; quand, au contraire, le magicien était triste, c'était que le Gémi avait un sujet d'irritation, et il fallait s'attendre à quelque malheur qu'on ne pouvait éviter que par des sacrifices, des jeûnes et des cérémonies expiatoires. Ges mêmes Butios ou Piayes étaient médecins, comme les hommes-médecines des Peaux- Rouges, et leur thérapeutique était absolument la même. Gomme les Ouagangas du Gongo, les Piayes caraïbes étaient prêtres, jongleurs et médecins ; ils jouissaient

(l'une grande influence et passaient pour pouvoir combattre les sortilèges des ennemis, faire périr ceux-ci. attribuer la victoire à leurs ouailles, changer le temps. Ils interprétaient aussi la volonté des fétiches, dont chacun était le maître d'un Piaye. C'est sous le même aspect que nous retrouvons ces magiciens au Brésil, où, avec le nom de Piayes, ils portent aussi celui de « Caraïbes », au Paraguay et en Patagonie.

Nous avons parlé plus haut de la bonne foi des féticheurs. et cependant dans le cours de cette étude nous avons signalé en passant quelques traits de supercherie : cette contradiction n'est qu'apparente, ou plutôt relative ; les exigences de la foule fanatique ont trop souvent forcé les sorciers impuissants à vaincre la nature, à tromper les sectateurs de leurs fétiches par quelques jongleries, la vie des féticheurs se trouvant en jeu. Mais il n'en demeure pas moins constant que la plupart de ces individus sont convaincus de la gravité de leur mission et de la réalité de leur pouvoir. Quand, par exemple, dans un duel de sortilèges entre deux hommes-médecines chez les Peaux- Rouges, l'un d'eux annonce avec une autorité souveraine à son adversaire qu'il va mourir frappé par l'esprit et que celui-ci meurt en effet de terreur, comme cela est arrivé, il est impossible de douter qu'aucun des deux magiciens ait jamais été atteint de scepticisme à l'endroit de sa force surnaturelle. Les hommes qui, pour atteindre l'état extatique dans lequel ils se mettent aussi bien en Afrique qu'en Amérique ou en Asie, supportent les épreuves d'initiations atroces auxquelles on les soumet, ces hommes ont une foi invincible et seraient prêts à marcher au martyre. Le mysticisme, qui n'est pas incompatible avec les idées fétichistes, détermine, surtout chez des êtres insuffisamment développés au point de vue intellectuel, un état névropathique, ou une sorte d'hystérie, qui n'a pas été encore

bien étudiée, mais dont les phénomènes de Texaltation religieuse indiquent assez clairement sinon la nature, au moins l'existence. Cette névrose ou cette hystérie joue un grand rôle dans le développement de la religiosité humaine^ et nous la constatons amplement chez tous les peuples fétichistes.

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