‹ La mythologie comparéeChapitre 21 sur 33 · LE FÉTICHISME CHEZ LES GAFRES · texte numérisé non relu

LE FÉTICHISME CHEZ LES GAFRES

Il nous a paru qu^il ne serait pas inutile de donner dans cet ouvrage quelques exemples d'ensemble de religions fétichiques. Jusqu'ici nous avons étudié cette manifestation intellectuelle de Thumanité d'une façon théorique et presque subjective. Pour l'intelligence exacte de ces phénomènes moraux nous avons cru devoir choisir deux types de fétichisme pratique et réel bien distincts Tun de l'autre. C'est d'une part le fétichisme tel qu'il apparaît dans la majeure partie des peuples demeurés à cette période de l'évolution, et nous avons pris les Cafres pour objet de notre étude ; c'est d'autre part le fétichisme porté à sa plus grande puissance, et la Chine nous fournira cet étonnant exemple.

Ce que l'on a pu démêler des idées religieuses des Cafres, c'est qu'ils croient à une vie future et que les mânes des morts sont chez eux l'objet principal du culte. Les uns, comme les Amaxosas^ placent le monde des esprits dans des cavernes souterraines et impénétrables, tandis que d'autres, tels que les Bechouanas et les Hen^eros^ pensent qu'il est sur le sommet des montagnes ou bien au loin vers le nord. Quoi qu'il en soit, l'opinion générale est que ces esprits visitent les vivants, ont le pouvoir de leur nuire et que, pour cette raison, il est indispensable de les invoquer et de leur plaire.

Le monde des mânes est assez semblable à celui des vivants; le mort y retrouve maisons, villages, vaches, mou-

tons, gibier, etc., mais tout cela beaucoup plus petit; luimême y prend la figure d'un nain dont la substance est très-subtile, et sur la nature de laquelle les Gafres ne s'expliquent guère, parce qu'ils n'en conçoivent pas beaucoup plus. A cause de l'origine septentrionale de la race, et en même temps, pour certaines peuplades, de la situation du inonde des mânes, le cadavre est enterré la tête au nord, tout vêtu, et pourvu de ses armes qu'il est censé emporter avec lui. Mais, comme nous l'avons dit, il reste en communication avec les vivants, auxquels il se manifeste parfois par de légers sifflements.

A cette foi se joint comme toujours une grande confiance dans les pratiques de sorcellerie. Chaque tribu a les siennes propres ; elles sont l'œuvre des magiciens, qui en font partie^ et varient naturellement beaucoup. Ces magiciens sont également médecins, puisqu'ils soignent les malades, à leur façon s'entend ; ils font également des conjurations pour écarter la malechance, pour fortifier les guerriers et les rendre victorieux. On les appelle htntonga.

Les âmes des morts que les sorciers conjurent sont nommées tmi-chologou. Il faut remarquer à ce propos que chez les Amaxosas cette forme est aussi employée au singulier um-càologou, et semble ainsi impliquer la croyance en un esprit supérieur, chef des mânes, âme peut-être d'un ancien chef renommé ; le nom de inkosi (chef), qu'on lui donne, le pouvoir spécial qu'on lui reconnaît sur la foudre font de cet esprit une sorte de dieu ; conception qui tend à s'écarter du fétichisme pur, et qui, dans un autre milieu ou à l'aide d'une autre constitution intellectuelle, aurait pu amener les Gafres au polythéisme. La même croyance existe chez les autres tribus de cette race : chez les AmazoulouSj on trouve un certain Ounkoulounkoulou, roi des Amahlozi, esprits des morts; chez les HerreroSj le

motmoukourou, singulier de ouakouf*ou, les ancêtres, signifie la même chose ; de même chez les Bechouanas^ on trouve un Morïmo, chef des Barimo, qui est plutôt cette fois un génie venu sur la terre en même temps que l'homme, ce qui est déjà une conception plus avancée que celles des autres Gafres.

Les hi-ntonga^ médiateurs entre les vivants et les morts, forment une caste à part dans laquelle il est difficile d'entrer; et pour ce faire on est requis de passer par un rude temps d'épreuve. Les gens atteints de maladies nerveuses ou sujets à des hallucinations forment la classe où se recrutent ces magiciens-novices ; car leur état de santé démontre qu'ils sont visités par les mânes ; en ce cas, sur l'ordre des chefs, ils sont visités et examinés par les maîtres-sorciers, qui déclarent ensuite s'il faut oui ou non procéder aux mystérieuses initiations.

Ce n'est que dans un état spécial de surexcitation morbide appelé Oubouxentsa que les magiciens se trouvent capables d'accomplir leur office ; car alors ils sont possédés parles esprits; ils s'y préparent au moyen d'une danse sauvage et particulière qui a pour résultat de les mettre dans l'état de surexcitation convenable pour prophétiser, indiquer les remèdes, les pratiques qui éloignent le mauvais sort, et, ce qui est plus grave, pour découvrir des coupables ou désigner ceux qui doivent perdre leurs procès.

La cérémonie pour la réussite d'une expédition militaire présente un caractère tout à fait topique. Les guerriers se réunissent, loin de la vue des femmes et de tous ceux qui ne font point partie de l'armée, autour du chef des sorciers, Intongo yakwomkoulou ; ce\u\-c\, harnaché de plumes, de peaux de bêtes, de peaux de serpents, etc., se démène au son des chants de l'assistance jusqu'à ce que les esprits lui aient désigné le bœuf propice au sacrifice ; ce bœuf n'est naturellement jamais de qualité médiocre;

on l'amène, on le renverse, on lui coupe une jambe de devant qu'on fait cuire dans un chaudron ad hoc ou griller sur les charbons avec une foule de cérémonies indiquées par le sorcier. Chacun goûte de ce mets ; puis le chef pratique une incision dans la peau de chacun de ses hommes et la frotte avec les cendres consacrées. On achève ensuite la pauvre bête, on met de côté quelques bons morceaux pour le prêtre-sorcier, et Ton mange le reste ensemble. Ceux qui sont tués à la bataille, après cela, ne le sont naturellement que parce qu'ils ont été ensorcelés par un ennemi ou parce qu'ils se sont attiré l'animadversion des mânes. Mais, si l'armée est battue, c'est que l'ennemi avait un sorcier plus habile, ou que celui des vaincus a oublié quelque chose dans ses conjurations; aussi n'est-ii pas rare que la colère du chef défait ne tombe sur lui, et qu'il ne le fasse jeter à l'eau, pieds et poings liés. Tout n'est pa'S rose dans le métier de sorcier.

lia cependant bien des compensations; car tout dans l'existence des Gafres amène l'intervention du magicien. Quand, par exemple, le tonnerre est tombé sur une maison, c'est, bien entendu, le chef des mânes qui l'a lancé ; la maison et son emplacement sont condamnés, personne n'y peut entrer, et les habitants de la maison ne peuvent s'approcher de leurs compatriotes qu'après avoir, eux et tout le village, fait offrir un sacrifice propitiatoire au Grand-Esprit : si un homme, ou une pièce de bétail, a été frappé de la foudre, ceux qui ont dû l'ensevelir sont considérés comme impurs ; ils doivent s'abstenir de lait, ainsi que les femmes pendant leurs règles ou après la mort de leur mari, jusqu'à ce qu'une cérémonie lustrale ait été accomplie à leur intention.

Pour les Gafres, de même que pour tous les peuples fétichistes, la mort, les maladies, et généralement tous les accidents de la vie, n'ont point de causes naturelles ;

ils sont le résultat de pratiques de sorcellene exercées contre les victimes par un envieux ou un ennemi. Si \e mal est irréparable, il faut s'en venger ; s'il ne Test pas^ il faut chercher le remède, qui n'est autre que de détruire Tohjet qui sert à Tensorcellement. On a donc recours au prêtre, au devin, qui cherche le coupable, le désigne et préside à son interrogatoire. Le malheureux indiqué par le sorcier est aussitôt saisi. par la foule, sommé de dévoiler son sortilège, et s*il refuse et nie d'abord, comme bien on pense, il est livré aux tortures les plus raffinées et les plus épouvantables. Les prêtres président à la question, et si le patient a le bon esprit de s'en rapporter à eux et d'avouer, il échappe aux tourments et à la mort ; on découvre bien vite dans la case de l'ensorcelé un paquet d'herbe, de racine, etc., que Ton coojure; et le tour est fait ; quant à l'enchanteur, s'il n'a pas, par sa fortune, sa richesse ou sa puissance encouru la jalousie du chef, il en est quitte pour une amende et une cérémonie purificatoire, et rentre dans le giron de la petite église fétichiste de sa tribu.

Les Gafres paraissent avoir aussi un culte pour un autre génie ou dieu, pour un esprit des eaux, Icantt, auquel on fait des sacrifices ; mais en ce cas on ne brûle point les parties réservées au dieu, on les jette à la rivière. La colère de certains êtres qui paraissent habiter dans les fleuves est, selon les Gafres, une cause fréquente de maladie.

A cet ordre d'idées appartient la superstition concernant la pluie. Certains sorciers cafres ont, selon leurs compatriotes, le pouvoir d'assembler les nuages pendant la sécheresse et de faire pleuvoir. On conçoit l'importance de cette fonction chez un peuple pasteur et éleveur de bétail pour qui la fraîcheur et l'abondance des pâturages sont d'une importance considérable La cérémonie consiste

LE FÉTICHISME CHEZ LES CAPRES. if 5

principalement en un sacrifice au Grand-Esprit, accompagnéd'une foule de jongleries plus ou moins coniraincues. Tantôt, c'est la malveillance de celui-ci ou de celui-là, tantôt la colère des mânes, qui retient la pluie. La désignation des individus qui ont ce pouvoir est une arme formidable entre les mains de ces derniers, et fréquemment les missionnaires ont été Tobjet des malédictions de ces sorciers ; si leur malice s*attaque à quelque personne de la tribu, le sort de celle-ci est bientôt décidé : saisie et liée, elle est bien vite noyée dans le prochain cours d'eau ; mais aussi, au cas où le magicien ne réussit pas, il peut devenir la victime de ses sectateurs, et être à son tour jeté à Teau.

Les Gafres professent une grande vénération pour les serpents. En effet, c'est sous cette forme que, d'après eux, les morts apparaissent aux vivants. Les esprits qui revêtent pour se révéler des formes animales, ont, parait-il, un goût prononcé pour celles des reptiles. Aussi, lorsqu'un serpent pénètre dans une maison, est-il généralement respecté, de crainte d'offenser l'esprit qui y est incarné. Si quelqu'un par malheur en en chassant un de chez lui, en est mordu et meurt, c'est à coup sûr l'esprit du mort qui se venge» Il y a des sorciers qui ont le pouvoir de charmer ces êtres redoutables et de rendre leurs morsures inoffensives ; ils se servent pour cela de certains procédés et de certains remèdes qui ne sont pas sans efficacité; mais quand le succès ne couronne point leurs efforts, quand leurs incantations et leurs soins n'aboutissent à rien, ce n'est point une faute, mais bien celle d'un sorcier plus puissant, ou bien la cause en est dans la mauvaise humeur des esprits.

Lès mêmes superstitions existent chez les Afna-Zulus, Là aussi les morts apparaissent sous forme de serpent, mais encore sous forme de buffle, d'hippopotame ou de tout autre animal. Ce n'est point une croyance à la mé-

tempsycose ; l'esprit du mort n'est point incarné dans une bête, mais celle-ci est une apparence transitoire et fugitive de l'esprit.

Chez ces Ama-Z^ulus^ bien que le peuple des mânes joue un grand rôle et soit comme chez les autres Cafres l'auteur de la plupart des événements, il y a cependant une mythologie plus distincte que chez leurs congénères. Le chef des esprits, Vnkulunkulu, joue un rôle assez important. Il est le héros de quelques mythes parfaitement constitués, tel que celui de l'origine de la mort.

Cet esprit suprême envoya aux hommes le caméléon pour leur dire : « Vous ne mourrez pas. » Mais, le messager s'amusa en route et tarda longtemps à accomplir sa mission. Sur ce, Unkulunkulu, changeant d'avis, on ne sait trop pourquoi, dépêcha cette fois le lézard chargé d'annoncer aux hommes qu'ils devaient mourir. Le lézard se hâta de transmettre son message, et le sort de l'humanité était décidé quand le caméléon vint eniin^ mais trop tard, apporter le premier ordre du Grand-Esprit. Aussi les Zulus ont-ils horreur de ces deux reptiles, du lézard pour s'être trop pressé de transmettre la mauvaise nouvelle, et du caméléon pour avoir tant tardé à communiquer la bonne.

Unkulunkulu joue, en bien d'autres cas, un rôle de créateur ou, pour mieux dire, d'ordonnateur; car l'idée de la création ex nihilo semble absolument étrangère aux peuples primitifs. Quoi qu'il en soit, c'est lui qui a voulu qu'en mourant l'homme devienne un esprit, que pour plaire aux esprits il faille leur sacrifier des bestiaux, qu'à la mort d'un individu ce soit son plus jeune frère qui épouse ses femmes pour que celles-ci ne se marient pas en dehors de la tribu ; bref, c'est à lui que remontent toutes les lois, toutes les coutumes des Ama-Zulus.

Quant à la nature propre d* Unkulunkulu, elle est assez

Page 1