CHAPITRE XIII
C'est un fait remarquable, unique en son genre, que la Chine arrivée à un degré de civilisation si éminent ait conservé une langue monosyllabique et une religion absolument fétichique. On dirait qu'avec les races jaunes de l'extrême Orient asiatique on a affaire à une autre humanité, et que ce qui paraît une règle pour les autres groupes humains n'en est pas une pour ceux qui vivent entre le Thibet et la mer Jaune. Le premier état par lequel passe le langage articulé est l'état monosyllabique (1 ) ; la première phase de l'évolution religieuse est le fétichisme. Chez les Chinois, ces deux termes coïncident exactement ; on se tromperait étrangement si on déduisait de cela que ce peuple est dans les autres manifestations intellectuelles d'une infériorité correspondante ; il jouit au contraire d'une civilisation très-complète, très -originale sans doute, mais en même temps beaucoup plus avancée que celles de races célèbres dans l'histoire.
Les Chinois sont fétichistes : il n'y a pas moyen de le nier, et leur religion nationale est fondée sur le culte du Ciel et de la Terre et sur celui des esprits et des mânes des ancêtres. Nous avons vu plus haut que c'étaient là les deux principaux facteurs du fétichisme. Là, comme ailleurs l'adoration du Ciel constitue le caractère principal de la religion : celle de la Terre y est relativement moins im-
(1) Voir la Linguistique par M. Abel Hovelacque, p. 39 et suivantes, Reinwald et C*, éditeurs.
portante ; mais, à côté du culte de la grande dyade fétichique, nous trouvons une vénération intense et trèsrépandue pour les esprits de la nature et pour ceux des hommes qui ont quitté cette vie. C'est ce qu'un examen plus attentif va nous démontrer amplement (1).
Le Ciel, Thian, porte le nom de Chang-Ti, c'est-à-dire le souverain suprême ; mais, c'est bien de la voûte céleste elle-même et non d'un dieu personnel dont il s'agit et qui est l'objet de la vénération générale : il est, suivant les livres sacrés de la Chine, « sans voix et sans odorat », et cependant « c'est un esprit rempli de pénétration », Ming- Chin, Son action se manifeste par les phénomènes naturels, et si ceux-ci sont réguliers, c'est que le Ciel n'est pas irrité ; mais si l'ordre de la nature est dérangé, c'est que l'on a offensé le Ciel. Rien n'arrive en dehors de son intei^ vention : les événements politiques, les révolutions sont son œuvre. Un disciple de Meng-Tseu (Mencius) deinandait à ce philosophe : « Est-ce lao qui transmit l'empire à Chun ? » et Meng-Tseu répondit : « Non î l'empereur ne peut remettre l'empire à personne. » Son disciple, l'interrogeant de nouveau, lui dit : « Chun obtint cependant l'empire ; qui le lui donna donc ? » « Le Ciel, » répliqua Meng-Tseu. « Le Ciel exprima-t-il sa volonté ? » demanda le disciple, et le maître répondit : « Non ! le Ciel ne parle pas. C'est d'après la situation et les circonstances qu'on connaît sa volonté. »
Le sage voit donc l'action du Ciel dans tout et particulièrement dans les faits qui sont hors du domaine de l'homme. Et cependant, les Chinois n'ont aucune idée de la création proprement dite, dont leur langue ne possède
(1) Nous avons surtout consulté, pour ce chapitre, l'ouvrage classique de M. Plath : Die Religion und der Cultus der Alten Chinesen (la Helîgion et le Culte des anciens Chinois). Munich,
pas d'ailleurs le mot, paraît-il. On n'a jamais pensé ni dit que le Ghang-ti ait créé le Ciel et la Terre, et les missionnaires chrétiens sont profondément ridicules lorsqu'ils enseignent à leurs catéchumènes que « le Ghang-ti créa le Thian, » c'est-à-dire que le Giel se créa lui-même! Aussi bien, le peu de succès de la prédication chrétienne, dans les classes tant soit peu éclairées en Ghine^ est-il dû à ces non-sens que les missionnaires débitent avec une gravité digne d'un meilleur sujet. Si donc le Giel n'est point créateur, « toutes choses ont en lui leurs racines, comme l'homme dans ses ancêtres. » (Li-Ki, Kiao-ie-seng, chap. X.) Le Chi-King assure que le Giel donna la vie à l'homme, et Meng-Tseu enseigne qu'il constitua les peuples et bur donna leurs chefs. Mais, c'est bien le Giel matériel, la voûte céleste dont il s'agit, ainsi que le prouve cette prière du Chi-King : « Giel bleu, abaisse tes regards sur les orgueilleux et aie pitié des malheureux ! » Quoi qu'il en soit, il est tout-puissant et omniscient, puisque la voûte céleste embrasse l'univers. S'il faut le craindre et le respecter, il ne hait personne, toutefois sa colère est terrible pour ceux qui se sont rendus coupables d'injustice, et il frappe sans pitié les criminels. Lorsque quelque calamité désole le monde, c'est que le souverain a manqué à son devoir directement ou indirectement, en ne surveillant pas ses fonctionnaires. G'est une opinion établie que la sécheresse, l'inondation^ la famine ou les épidémies résultent des fautes du gouvernement, tandis que là prospérité est due à la bonne conduite de l'empereur et de ses agents.
Mais si le Giel est l'objet prépondérant du culte fétichique des Chinois, la Terre est aussi vénérée par eux. Au Giel, Thian, la Terre, Ti, est fréquemment associée dans la religion de Tempire du Milieu. « Si le Giel enveloppe tout, la Terre contient tout. » « Leur ensemble est comme un œuf
2i4> MYTHOLOGIE COMPARÉE.
d'okeau : le Ciel en est la coquille et la Terre le jaune, a» €e sont là des dictons très-répandus en Chine « «Le Ciel et la Terre s'unissent, dit VI-King (chap. ii), et les dix mille objets sont en action. » C'est d'eux que dépend Tordre général de l'univers. « Quand le Ciel et la Terre se comportent dctcilement, le Soleil et la Lune et les quatre saisons suivent régulièrement leur cours. » (J-King^ chap. xvi.) Les deux grands fétiches semblent donc SQumis à une règle' qui leur est supérieure, mais il n'est trace nulle part de l'auteur de cette règle qui est inhérente à leur nature et qui comme eux n'a pas eu de commencement.
Fréquemment à leur conjonction, à leur action commune sont attribués les phénomènes naturels : t* Le Ciel et la Terre s'ouvrent, dit VI-King^ et le tonnerre et la pluie prennent naissance \ le tonnerre et la pluie prennent naissance et les cent fruits^ plantes et arbres poussent et se développent... Le Ciel et la Terre soutiennent (nourrissent) toutes choses... Le Ciel et la Terre entrent en action et toutes choses se transforment et naissent. » Suivant un passage du Chou-King, la grande dyade fétichique aurait un caractère génésiaque : le Ciel et la Terre y étant appelés le père et la mère de toutes choses (chap. iv). Nous n'ignorons pas que M. Plath refuse aux Chinois l'idée qu'un sexe soit attribué aux deux grands fétiches. « La religion populaire de la Chine, dit-il {op: cit. y !'• partie, p. 37), a toujours ignoré la duahté en question : on se tromperait complètement si l'on s'imaginait que les Chinois considéraient le Ciel comme père et la Terre comme mère de toutes choses et croyait que tous les êtres ont été produits par l'union sexuelle des deux. La Terre n'est jamais et en aucun cas présentée comme émanant du Ciel, mais se tient toujours auprès de lui comme un être subordonné ; mais il en est de même des montagnes, des fleuves, etc., de la façon la plus simple, car il n'est jamais
LE FÉTICR18WE DES ÂNCIEIHS CHINOIS. 211
question d'une création drigindle. L'expression père et mère ne signifie rien autre que là vénération pour les an cMres. Gela s'explique aisément, car dans le même passage, comme dans beaucoup d'autres, un bon prînce est appelé aussi père et mère de son peuple. » Nous avouons n'être pas convaincus par cette argumentation. En ^re-^ mîer lieu, l'analogie nous dispose fortement à admettre que les Chinois primitifs n'ont pas conçu les deux grands fétiches d'une autre façon que le reste de l'humanité. Nous aeceptons aisément la prééminence considérable de Change Tij car nous avons des exemples nombreux de la supériorité du Ciel-fétiche sur tous les autres, et la situation subordonnée du fétiche terrestre peu différente de celle des monts et des fleuves-fétiches n'a rien qui doive surprendre, c'est le résultat de la soumission dé l 'élément femelle à l'élément mâle. M. Plath lui-même nous fournit des passages des livres sacrés' de la Chine qui à notre avis battent singulièrement en brèche sa manière de voir. Dans rZ-A'mg' (chap. xv), on trouve ceci par exemple: « Le Ciel et la Terre entrent en une étroite union et les dix mille choses se transforment et se manifestent... ; l'homme et la femme s'unissent et les dix mille choses se transforment et naissent. » Et ailleurs (chap. i) : « Le symbole du Ciel, Kien^ est la voie ou la règle ifao) de l'homme, le symbole de la Terre, Koen^ est la voie ou la règle de la femme. » Enfin on attribue à Confucius les paroles suivantes : « Kien et Koen (le Ciel et la Terre) sont les portes et ouvertures des transformations (Y). Kien constitue les êtres- Faw^ et Koen les êtres- Fw. La puissance réunie {ie) de Yn et de Yang donne au fort et au faible les traits (du corps). » Il est donc bien difficile de séparer l'idée de sexualité de l'idée fétichique du Ciel et de la Terre chez les Chinois, surtout si l'on remarque que Yang représente l'énergie du mâle et Yn la passivité
212 MTTHOLOOIE COMPARÉE.
de la femelle. Nous savons, il est vrai, que ces deux termes de Yft et de Yang appartiennent à des systèmes philosophiques que M. Plath considère comme postérieurs à la conception du Chang-Tï prépondérant. Nous l'accordons volontiers, tout en trouvant qu'une théorie qui remonte tradi<»nnellement à Fo-hi, c'est-à-dire à un personnage aussi fabuleux que le premier empereur, né sans père d'une vierge immaculée, a le droit de passer pour une théorie nationale et non propre seulement à quelques philosophes. Que ce ne soit pas sous les noms de Yang et de Yn que le principe mâle et le principe femelle aient été originairement désignés, cela n'est pas impossible ; mais, il n'en subsiste pas moins que les expressions de Yang, Kien et Thian sont attachées à l'idée de virilité et que celles de Yn^ Koen et Ti le spnt à celle du sexe fémi* nin, et que nous voyons toutes choses naître aussi bien de l'union du Ciel et de la Terre que de celle de l'homme et de la femme. Nous avons du reste un autre passage de Yl'King très-concluant à notre avis et ainsi conçu ; <» Kxen est le Ciel, c'est pourquoi il est appelé Père, Koen est la Terre, c'est pourquoi elle est appelée Mère. »
Outre le nom de Ti^ qui correspond à Thian (Ciel), la Terre-fétiche porte en chinois celui de Heou-Thou^ qui signifie « vassal » et aussi « princesse », et qui correspondrait k Ckang-Ti. Les épouses principales des empereurs de la troisième dynastie, celle des Tcheou, se paraient du titre de Wang-heou, On voit donc encore la un signe de Texistence du grand couple-fétiche chez les Chinois» Par cette dénomination de Heou-thou, on entend toute la terre, et en même temps tout l'empire du Fils du Ciel. Il y a d'ailleurs un synonyme explicatif de ce sens, c'est le mot Thian-hia, « ce qui est au-dessous du Ciel », et qui comprend bien tout ce qui constitue l'élément terrestre.
A côté de l'adoration du Ciel et de ja Terre, nous trou-
Tons que, dans Tancienne religion chinoise, le culte des Esprits et des Ancêtres constitue la base des croyances générales de la race. Il est même plus que probable que cette manifestation théologique a de beaucoup précédé i'époque où la conception de la grande dyade céleste et terrestre a dominé l'ensemble des idées religieuses des Chinois. Aux yeux de ces derniers, Tunivers entier est soumis aux Esprits {Chin) ; il y en a de célestes, Chang-Ckin, de terrestres, Khi-Ckin, et d'humains, Kouei-Chin ; ceux-ci peuvent d'ailleurs être confondus avec les mânes des morts qui portent le même nom de Kouet. Il y a partout des Chtn ou esprits : (c tout ce qui est extraordinaire ou surnaturel, dit le Li-Ki (chap. xviii), est Esprit. » Dans VI'Kmg, nous trouvons cette autre définition : a On nomme esprit {Chin) ce qu'il y a de subtil {miao) dans les dix mille objets. » Il s'agit évidemment de l'essence de chaque chose, et il y a donc autant d'esprits qu'il y a d'objets et d'êtres divers au monde. C'est bien là, comme on voit, la pure théorie fétichiquc exposée cette fois par un peuple civilisé dans des textes positifs et non extraite, comme nous l'avons fait plus haut, de récits et d'observations de voyageurs plus ou moins exacts à l'endroit des peuples sauvages. Aussi en Chine, le nombre des esprits est infini, on en désigne l'ensemble par les expressions de Peehin, les cent esprits; de ICtun-Chin, l'armée des esprits. On se les représente comme des êtres incorporels, mais cependant liés aux objets ou incarnés en eux. Si l'on pense qu'ils viennent assister aux sacrifices, on n'en est pourtant pas bien sûr ; toutefois quand ils viennent, ils «Hiivent la direction naturelle que leur impose la situation des objets qu'ils animent ; les esprits célestes descendent vers l'autel, les esprits terrestres s'élèvent de terre à l'exception de ceux des montagnes, qui descendent aussi des sommets qu'ils paraissaient- hanter de préférence ; enfin
]es Koveî'Chin vaguent dans l'espace qui s'étend entre le Ciel et la Terre, c'est-à-dire dans Tatmosphère.
Les esprits se manifestent aussi sous forme d'anhnaux dont chaque genre représente une catégorie d'esprits qu'on évoque avec de la musique. Le Tehéou-li expose qu'une certaine mélodie attire, les êtres emplumés qui «ont les esprits des lacs et des rivièi^s ; une autre mélodie fait venir les êtres sans plumes, c'est-à-dire les esprits des montagnes et des forêts ; les esprits des côtes apparaissent sous l'aspect d'animaux à écailles au son d'un air donné ; une quatrième mélodie évoque les animaux poilus, qui représentent les esprits des plaines et des plateaux ; les bêtes recouvertes d'une carapace sont les esprits de la Terre qu'attire une cinquième -mélodie ; enfin avec un dernier chant on exerce une action sur les constellations, figures des esprits célestes. Nous avons parlé déjà du rôle considérable que jouent les renards-fées dans la littérature populaire de l'extrême Orient et qui semblent avoir été empruntés aux traditions des Chinois.
L'intervention des esprits dans les affaires humaines est souvent invoquée et passe pour très-efiieace. On les appelle quand on est dans le malheur, et ils viennent au secours de leurs adorateurs ; on a recours à eux dans les maladies. Mais, pour qu'ils se laissent toucher, il faut avoir le cœur pur, et c'est en cela que se montre toute la haute moralité de l'ancienne religion de la Chine, conservée précieusement parle gouvernement et le monde officiel. Sans cesse on répète qu'une bonne conduite «st le parfum qui évoque les esprits. « Le parfum ne vient pas du grain (du sacrifice), mais la pureté et la vertu constituept ce parfum. » Les tyrans, comme le roi de Hia de la légende historique, qui maltraitent leurs peuples, offensent les esprits, perdent la protection du Ciel et sont justement détrônés. Lorsque Won-Wang^ fondateur de
LE FÉTICHISMï: DBS ANCIENS CHINOIS. 915
la troSsième dynastie,' celle des Tchéou, leva Tétendard de la révoke qontre Chéou-Sin, dernier souverain de la deuiième dynastie, celle*des Ckang, il implora le Giel, la Terre, les montagnes et les grands fleuves, et sa prière fut exaucée par ^les esprits, parce qu'il était vertueux et bon et non vicieux et noéchant.
Tout ce monde immense des esprits est soumis à la domination du Ghang-Ti, du Giel. Pour les Ghinois, Tempire du Milieu esf la représentation du monde et vice versa ; de même que l'empereur règne sur ses peuples et dirige un nombre considérable de fonctionnaires, de même le Giel règne sur les esprits, parmi lesquels se trouvent une foule d'agents du grand fétiche-céleste. On lit dans le Li-Ki (chap. v) :
« Les esprits sont les fonctionnaires du Ghang<^Ti, ils sont les serviteurs du Giel. »
Bien que suivant l'ensemble de la théorie officielle de la religion chinoise, il ne doive pas y avoir de démons, puisque les calamités publiques et privées ne sont que les conséquences du péché et les marques de la colère céleste, ta croyance aux mauvais esprits n'en existe pas moins chez les classes populaires. Dans les viHages on fait encore, comme au temps de Gonfucius, la cérémonie No pour chasser les démons. Il y en a un très-redouté, Po ou Pa^ qui est celui de la sécheresse; dans les prorinces du Sud, on se le représente comme un homme de 2 à 3 pieds de haut, vêtu de haillons, à la démarch.e rapide comme le vent et qui a un cêil au milieu du front. On en cite un autre, Ma-Po^ le démon des chevaux, qui fait du mal à ces animaux, et auquel les maîtres de haras et d^écuries font des sacrifices pendant l'hiver. Les animaux venimeux passent aussi pour une sorte de mauvais esprits quVn chasse et qu*on éloigne à l'aide de conjuration et de plantes particulières. Enfin, les mânes (Aoti^ des méchants
216 MYTHOLOGIE CaMPARÉE.
prennent plaisir à tourmenter les vivants et à leur faire
du mal.
Nous avons vu plus haut qu'il y a pour les Chinois trois sortes d'esprits : ceux du ciel, ceux de la terre, et les mânes, Kouei; dans la première de ces catégories, figurent en première ligne les objets d'une astrolàtrie bien caractérisée : le soleil, la lune, les étoiles et les constellations. En ce qui concerne les premiers, il est clair et démontré jusqu'à Tévidence, qu'il n'a jamais été* question en Chine de dieux du soleil et de la lune, mais bien d'eux-mêmes animés chacun par un esprit. Le culte du soleil est d'ailleurs en relations étroites avec celui du ciel ; quand on célèbre, par exemple, le solstice d'hiver par le sacrifice Kiao, bien qu'officiellement celui-ci soit offert au ciel, les prières sont en réalité adressées au soleil. Les sacrifices en l'honneur de cet astre sont toujours accomplis sur un autel, tandis que ceux qu'on offre. à la lune le sont dans une crypte, car l'un représente la lumière et l'autre l'obscurité ; les sanctuaires du premier sont pour ce motif orientés à l'est et ceux de la seconde le sont à l'ouest.
Un signe concluant du développement de l'astrolâtrie chez les Chinois est le système de dénomination des planètes [Sing) qui sont l'objet d'un culte ; suivant les données de la physique chinoise, il y a cinq éléments, le métal, l'eau, la terre, le feu et le bois ; or chacun de ces éléments est en rapport direct avec une planète : Vénus est l'étoile du métal, King-Sing ; Mercure l'étoile de l'eau, Chaui'Sïng ; Saturne l'étoile de la terre, Tou-Sing ; Mars l'étoile du feu, Ho-Sing, et Jupiter l'étoile du bois, Mo- Stng. Cependant, il y a une autre classification des planètes basée sur la disposition des points cardinaux : Jupiter est ainsi préposé à l'est. Mars au sud, Vénus à l'ouest. Mercure au nord, et Saturne règne sur la région centrale comprise entre ces quatre régions. Toutes exer-
cent une influence très-sensible sur Tunivers, et pour cela on les appelle, dans le Chou-King^ les Sept Régents, car on ajoute dans ce cas à leur nombre le soleil et la lune.
Les constellations ne sont pas tenues à Técart dans cette cosmographie théologique ; il y en a un grand nombre qui sont considérées comme de puissants agents ; et au premier rang, on signale Orion, Sin^ le Scorpion, Fa, et le Vaisseau, Pé-tchin,
Enfin, parmi les esprits immédiatement soumis au Cbang-Ti, il nous faut citer les huit esprits, Pa-tcka, qui peuvent favoriser les récoltes ou leur nuire, et qui sont ceux du vent, du tonnerre, de la pluie, de la grêle, du froid, de la chaleur, des nuages et des insectes. Mais, par ce côté, la Chine commence à échapper au fétichisme et à pénétrer dans le domaine, polythéiste. C'est du reste le propre des choses que de n'être point absolument cantonné dans des catégories immuables ; l'évolution incessante de l'esprit humain établit ainsi des transitions entre les divers états ou manières d'être, et il eût été impossible que la Chine, arrivée au plus haut degré du développement intellectuel dans le fétichisme, n'ait pas été rehée par quelques points à la phase subséquente de l'histoire théologique de l'humanité.
Parmi les esprits terrestres, Khi-Ckin, il y en a d'inférieurs et de supérieurs. Au nombre de ces derniers, il faut compter les esprits des montagnes, ceux notamment des cinq montagnes sacrées, Yo. Dans les premiers temps de l'empire chinois, on n'en connaissait pourtant que quatre, auxquelles sacrifiait l'empereur Chun ; ces quatre montagnes représentaient en même temps les quatre points cardinaux ; dans une inscription de l'empereur Yu, interprétée par Klaproth, elles portent les noms de Boa, Yo, Taï, et Heng ; plus tard, on leur adjoignit la montagne Sung, et toutes les cinq devinrent les esprits pro-
lecteurs des cinq premières provinces de TEtat. Lorsque celui-ci se fut agrandi de quatre autres provinces, cellesci eurent également des esprits protecteurs dans quatre montagnes.
En même temps que ce culte des hauts lieux, nous rencontrons en Chine celui des eaux, et notamment celui des quatre grandes mers et des quatre grands fleuves, sans préjudice de celui des rivières, des ruisseaux, et de cent fontaines. Le nombre des autres esprits terrestres est infini, puisque chaque objet a le sien, depuis l'esprit tutélaire de Tempire jusqu'aux cinq esprits familiers des maisons Ou'sse»
Quant aux esprits humains, leur -culte est intimement lié à celui des ancêtres, et en réalité esprits et mânes éveillent la même idée chez le Chinois. « Quand Thomaie meurt, disent les livres sacrés, il devient koueî. » C'est Tétat auquel retourne Têtre humain. Mais les Chinois, comme bien d'autres fétichistes, reconnaissent dans l'âme de rhomme plusieurs divisions : il y a le Pe^ il y a le Hoariy il y a encore le Sing et le Khi.
C'est une étude assez difficile et qui n'a pas encore donné de résultats bien positifs que d'établir la distinction et la signification exacte de ces diverses conceptions. Il semble que le Pé est en quelque sorte la force vitale inhérente au corps et que le Hoan provient, comme le spiritus latin, de l'idée de souffle et de respiration. Le mot SiTtg s'appliquerait plutôt à l'intelligence, et le mot Khi à l'haleine, en tant que manifestation de la vie. Mais tout cela est bien conjectural et tout aussi peu précis que ces conceptions elles-mêmes. Ce qu'il y a de certain, c*est que pour les Chinois, quand un homme meurt, une partie de lui-même s'élève et on Tappelle Aoan, et une autre, pé^ revient à la terre.
Quoi qu'il en soit, les mânes, Koueïy restent en commn-
ilication ayec les vivants et s'intéressent encore à eux. On croit que les ancêtres assistent généralement aux sacrifices offerts par leur descendants, et personne n'ignore la grande place qu'occupe dans la société chinoise le culte des ancêtres. Chaque famille possède une chapelle des ancêtres ail elle se réunit à des époques cons^acrées pour sacrifier aux mânes des grands parents, où on les informe de tous les événements importants, où on leur deniande leur pro<tection dans toutes les entreprises. Les empereurs, les princes et les lettrés ont seuls le droit d'avoir des temples particuliers dédiés aux ancêtres, mais dans chaque maison il y a une salle qui est affectée à ce culte. Lorsque l'on édifie un palais, c'est par la salle des ancêtres qu'on doit commencer. Le Ghi-King prescrit qu'à la fondation des villes les temples des ancêtres soient construits en même temps que les remparts. Quand ces temples ou ces salles vont être livrés au culte, on en sanctifie le mobilier par des aspersions de sang des victimes sacrifiées en l'honneur des ancêtres, moutons et poules. C'est dans la salle des ancêtres que l'on donne le chapeau aux enfants arrivés à l'âge d'homme, c'est dans cette même salle que s'accomplit la cérémonie du mariage.
Or, comme, dans la civilisation chinoise, l'empire est réglé sur le modèle de la famille, il est tout naturel que les souverains et les princes se rendent dans les temples des amcêtres de leur dynastie pour leur rendre compte des affaires d'Etat.
Le prix qu'on attache à la protection des ancêtres se manifeste par le luxe qu'on déploie aux cérémonies faites en leur honneur, luxe qui contraste avec la simplicité des sacrifices au Ciel et à la Terre. C'est l'aîné de la famille qui officie toujours en ces occasions. Jamais les ancêtres n'ont été représentés en Chine par des statues ou des portraits : autrefois, c'était un enfant, le pe lit-fils, qui rece-
vait les adorations de la famille au lieu et place du grandpère, le premier ancêtre ; mais depuis Thsin-Ghi-Hoang-Ti cette coutume est tombée en désuétude, et c'est désormais à des tableaux de bois sur lesquels les noms des ancêtres ou des esprits sont inscrits qu'on s'adresse.
Ce culte des ancêtres a donné naissance au culte des grands hommes, des bienfaiteurs de l'humanité. C'est ainsi qu'est née l'adoration de Gonfucius qui est entrée dans la religion officielle de la Chine. Les anciens sages, les anciens et éminents magistrats, hommes d'Etat, généraux reçoivent encore les prières et les sacrifices du Fils du Ciel et de ses sujets. Dans les universités, les cours ne commencent jamais sans que les professeurs offrent en sacrifice des fruits et des légumes aux anciens philosophes. Chaque métier a pour esprit protecteur l'âme du premier inventeur. Ces esprits régissent la nature, président aux saisons, sont en un mot présents et actifs toujours et partout.