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CHAPITRE XIV

Tout en accomplissant révolution incessante qui lui semble imposée par sa propre nature, l'esprit humain conserve la trace des anciens états par lesquels il a passé, et, dans le monde moderne européen, parmi les classes dites cultivées, nous constatons l'existence de conceptions qui appartiennent encore au fétichisme le mieux caractérisé. Il est vrai que les progrès faits par l'humanité à travers les âges ne sont réellement appréciables, en dehors des choses de l'industrie, que chez un nombre relativement petit d'individus, et que les masses profondes des populations ne se délivrent que peu à peu des liens des antiques superstitions, greffées d'ailleurs les unes sur les autres, et souvent tolérées, acceptées, adoptées même par des systèmes théologiques d'une grande élévation morale. C'est ainsi;que le fétichisme sauvage des premiers habitants de nos contrées s'est perpétué jusqu'à nos jours, à bien des points de vue, sans être trop rudement atteint par les polythéismes druidique et romain, ainsi que par le christianisme lui-même. Nous en avons donné de fréquents exemples au cours de cet ouvrage, et on a pu trouver dans les précédents chapitres des cas assez nombreux d'adoration fétichique des montagnes, des rochers, des arbres, des eaux, des animaux ou des esprits, encore existante parmi les populations qui nous entourent. L'étude des superstitions toujours vivaces donnerait naissance, à elle seule, à un volumineux ouvrage, si on voulait les relever

et les grouper par le menu. Mais ce n'est pas ici le lieu de faire une pareille revue, qui nous entraînerait bien plus loin que ne le comporte le plan de ce livre. Il nous suffira de glaner dans ce champ, encore trop fécond et trop riche, quelques gerbes pour bien faire connaître cette vérité que, dans révolution intellectuelle comme dans l'évolution physique, l'humanité a conservé plus qu'on ne croit les vestiges de ses anciennes phases de développement.

Il s'est évidemment passé dans l'esprit des hommes des races primitives en Surope ce qui se passe dans celui des nègres du Congo, qui, d'après M. Bastian, tout convertis qu ils $ont en apparence au christianisme, n'en demeurent pas moins profondément fétichistes. Pour ces indigènes, les prêtres portugais, les missionnaires catholiques ne sont rien moins que les sorciers, les magiciens, les ouagangas des blancs. Dans les localités où l'appui du gouvernement a permis à cçs ecclésiastiques d'extirper les anciennes croyances et les pratiques terribles ou repoussantes de l'ancienne religion fétichique, les nègres n'out pas acquis pour cela de notions théologiques plus élevées : Jésus- Christ est le grand fétiche des blancs, Desu, mais il est trop puissant pouv les noirs, qui préfèrent s'adresser encore en secret à des fétiches plus abordables et mieux appropriés à leur intellect. La ville de San Salvador, remplie d'églises et de couvents, à ce point qu'on l'appelle dans le pays Congo dia Gunga^ « le son des cloches, » passe, dans toute l'Afrique du Sud, pour la résidence d'un terrible fétiche. Pendant quelque temps les indigènes s'imaginèrent que le propre de la religion chrétienne était de manger salé, atin que. les enfants devinssent gros et gras, et, après avoir délaissé leurs anciennes cérémonies, ils se crurent en règle avec les puissances extérieures en assaisonnant, de sel leurs aliments; mais ils abandonnèrent bientôt cette pratique, car ils remarquèrent que les éléphants, qui

LE FÉTICHISME CHEZ LES PEUPLES CIVILISÉS. 2t8

deviennent forts et gras, ne mettent pas de sel dans leur nourriture. Les prédications sur la vie future, sur l'autre monde^ sur les récompenses et les peines après la mort n'ont jamais été comprises, et ces idées se sont confondues dans la cervelle des noirs avec l'expatriation forcée de leurs compatriotes, esclaves embarqués sur des bateaux négriers, transportés en Amérique, et qu'on ne revoyait jamais. La bénédiction des prêtres catholiques, donnée en grande pompe sur les quais au moment du départ des négriers, ne fit jamais d'autre impression sur les nègres de ces pays que n'en produisaient les incantations et les simagrées de leurs féticheurs.

Le phénomène intellectuel que Ton a constaté de nos jours chez les nègres n'est pas moins remarquable dans les couches inférieures de nos populations dites civilisées y chez lesquelles une foule d'usages et de croyances ont per*^ sisté à travers les âges. Certaines conceptions , même d'ordre plus élevé, appartenant àdes théologies supérieures, ont été fréquemment ravalées à un état purement fétichique. Nous n'en voulons pas d'autre exemple que le culte de la Vierge. L'adoration tendre et mystique pour celle qui donna naissance au Sauveur du monde, qui fut choisie pour être la mère du Rédempteur, et qui, chez les théologiens catholiques, fut une véritable réhabilitation de la femme, souvent si grossièrement traitée dans les rehgions anciennes ; cette adoration, d'un caractère si pur et si délicat, s'est transformée souvent en un culte tout à fait fétichique, non plus à l'égard delà Vierge-Mère, mais envers telle ou telle image, telle ou telle statue. Quand Louis XI adressait ses prières tantôt à Notre-Dame d'Embrun, tantôt à Notre-Dame de Cléry, dont il distinguait les images, ce n'était plus en réalité la grande médiatrice entre les hommes et son divin Fils qu'il invoquait, mais bien un véritable fétiche, une idole pareille à celle

des nègres ou des Papous. Toutes les Notre-Dames aux fonctions et aux attributs divers dont on fait tant de bruit de nos jours, celles de Fourrières, de la Salette, de Lourdes ; toutes les Vierges noires de Chartres ou du Puy-en-Velay, ne sont plus au fond de simples représentations de la Mère de Jésus, mais deviennent des personnalités distinctes dans les croyances intimes de ces pèlerins inconscients, qui ne se doutent guère qu'ils ne sont plus chrétiens, mais bien fétichistes comme les sauvages. Gène sont, en effet, même pas plusieurs Vierges distinctes qu'ils adorent; ils rendent un culte à des images, à des statues qu'ils douent d'une puissance et d'une volonté propres, absolument comme font les Papous pour leurs Korwars, Mille autres traits de même nature peuvent se rencontrer dans l'hagiolâtrie chrétienne, aussi bien en Occident, chez les Latins, qu*en Orient, chez les Grecs et les Russes, où la vénération pour les saintes images, les icônes domestiques, ne se différencie guère du culte des fétiches domestiques, des pénates, si répandu dans toutes les sociétés primitives. Il y a dans tous ces faits une preuve indiscutable de la persistance des premières idées de l'humanité à travers les âges, et si la notion du progrès continu est tout à fait confirmée, il n'en est pas moins positif qu'avant d'arracher de son cerveau les antiques formules, les premières conceptions de son enfance sociale, l'homme doit faire de puissants efforts. Lorsque, sur un point, il échappe à l'enlacement de&.idées du passé, souvent il reste attaché par quelque point à son ancienne manière d'être, et emporte avec lui un fragment plus ou moins grand du bagage de ses ancêtres. Telles sont, par exemple, ces mille petites superstitions courantes que l'on rencontre chez les gens les plus sérieux du monde et les plus dégagés de préjugés; emporter son parapluie par un temps douteux en disant qu'on empêchera ainsi de pleuvoir, est un trait de fétichisme qui se présente

très-fréquemment; les chasseurs, les joueurs se montrent également fétichistes en mainte occasion ; pour celui-ci, une plume particulière au chapeau est une garantie de succès dans sa poursuite du gibier; pour cet autre, tel vieux fusil bien supérieur à tous les points de vue à une arme de premier choix, jouit d'un pouvoir surnaturel que ne possède pas le chef-d'œuvre d'armurier dont il pourrait se servir. Ceux qui se livrent à la passion du jeu, qui hantent les tripots et les salons de conversation de Monaco, de Saxon, etc., ont tous pour la plupart un fétiche à Taide duquel ils prétendent dominer le sort ; ce sont là des particularités bien connues et dont nous pourrions citer une foule d'exemples.

La croyance aux sorciers est loin d'être éteinte dans notre société civilisée; des faits contemporains nous démontrent qu'en cela nos paysans ne sont pas beaucoup plus éclairés que les noirs.

Il n'y a pas bien longtemps, les journaux racontaient qu'au Mexique, dans une ville importante, les autorités avaient fait brûler des malheureux accusés de sorcellerie. Mais il n'est pas besoin d'aller en Amérique pour constater d'aussi coupables erreurs d'opinion. Que de fois en France les tribunaux ne nous révèlent-ils pas des actes de sauvagerie atroce commis sur la personne d'individus accusés par leurs ignorants concitoyens d'avoir jeté des sorts sur eux, sur leurs enfants ou sur leurs biens I En i872, nous fûmes appelé par nos fonctions à sévir contre un individu, sorcier fameux, qui, appelé des environs de Toulon dans les Alpes par des bergers dont les troupeaux transhumants étaient en proie à une épizootie, ne craignit pas de désigner d'inoffensifs montagnards à la colère de ses superstitieux clients en les accusant d'avoir jeté des sorts (c'est l'expression consacrée) sur les moutons; des menaces de mort avaient été proférées contre les prétendus

coupables, et, sans une répression prompte, quelque crime aurait pu être commis. Cette dangereuse foi dans la puissance surnaturelle de certains individus est répandue plus qu on ne croit par toute la France, non-seulement dans les contrées reculées comme les vallées des Alpes, des Cévennes et du massif central d'Auvergne, comme la Bretagne. Des pays qui passent pour relativement assez instruits ne sont pas exempts de ces superstitions : le Berry, la Touraine, la Normandie, nos belles provinces de VEsiy telles que la Champagne et la Lorraine, possèdent encore des sorciers , des meneurs de loups , des loups-garous, qu'on redoute. Nous pourrions indiquer même tel village de la vallée de la Meuse dont les habitants sont encore mal vus in globo de leurs voisins, et qui passaient, il y a peu d'années, pour des jeteurs de sort. Les prêtres, par une association d'idées assez naturelle dans des esprits primitifs, tout en étant les ennemis des sorciers, sont fréquemment tenus pour des magiciens. On croit, en Auvergne, que leurs âmes chevauchent les nuées d'orage et de grêle, sur lesquelles ils ont même une action de leur vivant ; plus instruits que leurs ouailles^ en communication avec les puissances supérieures, ils ne pouvaient manquer de jouer aux yeux de paysans, demeurés en grande partie fétichistes, le rôle que jouent les hommes-médecine chez les Peaux-Rouges et les Ouagangas chez les nègres ; aussi, tout en faisant appel à leur ministère pour dissiper les charmes, les redoute-t-on eu même temps, parce que leur puissance surnaturelle peut être terrible à un moment donné.

Il n'y a pas qu^en France où la sorcellerie ait encore de fervents adeptes. Toute l'Europe nous présente encore des traces profondes de l'ancien fétichisme, commua à l'humanité tout entière : les pays celtiques, comme Tlrlande, l'Ecosse, la principauté de Galles, la Gornouailles, offrent

des exemples nombreux et frappants de ce phénomène de persistance d'un état primitif. L'Allemagne, en dépit de la diffusion de Tinstruction, est célèbre par ses nombreuses superstitions. Les Slaves enfin ont pieusement conservé de leur ancienne mythologie, non pas peut-être le souvenir des divinités de leur polythéisme national , mais les croyances barbares d'un état mental antérieur ; chez eux, chez leurs populations rurales, le sorcier et la sorcière, le loup-garou et le vampire exercent une influence considérable sur l'esprit de la masse ; si parfois, cependant, le magicien est maltraité, il est plus généralement bien vu et hautement considéré. On sent qu'il y a là comme le représentant d'une vieille foi non encore éteinte dans le cœur de ses fidèles, comme le prêtre d'une religion disparue en apparence, mais dont les racines sont encore profondément enfoncées dans ce que l'homme simple et n.iïf a de plus cher et de plus intime. Chaque village avait et a sans doute encore son koldun, celui qui sacrifie, et sa vyedmay celle qui sait. On les consulte sur l'avenir, sur les présages, on les emploie pour obtenir de bonnes récoltes, pour se préserver des maux de tout genre. Ce sont bien là les prêtres populaires, les pontifes d'une vieille religion inoubhée.

Parmi les symptômes de la persistance du fétichisme dans le monde moderne, nous plaçons encore en première ligne, car ils se manifestent jusque dans la société cultivée, la foi dans les arrêts portés par les cartes et la divination des songes. En ce qui concerne ces derniers, nous avons vu plus haut de quelle importance ils sont pour les sauvages fétichistes ; c'est pendant le sommeil que Tâme visite les pays lointains et découvre les choses cachées ; celte âme ainsi douée d'une acuité de perception surnaturelle peut bien prévoir les événements futurs, mais elle a pour cela des procédés étranges dont il faut dégager l'inconnu, éclaircir les mystères. Quand un être apparaît dans le

sommeil, comme il arrive aux héros d'Homère, ce n'est point là à proprement parler une conception fétichique, c'est au contraire une manifestation de l'esprit polythéiste, puisqu'il s'agit là d'une entité divine présidant aux éventualités qui doivent arriver. En revanche, lorsqu'on prétend dévoiler l'avenir à l'aide des signes plus ou moins étranges qui se sont produits dans le cerveau de l'homme endormi, on fait acte de fétichiste, puisqu'on attribue à ce qu'on croit être l'âme un pouvoir extraordinaire , mais parfaitement propre à son individualité. La divination par les cartes, malgré l'âge relativement récent de celles-ci, est une manifestation fétichiste, en ce sens que pour le croyant ces morceaux de carton sont remplis de pensées profondes, sont en quelque sorte animés, puisqu'ils influent sur la destinée des gens ou tout au moins puisqu'ils la peuvent contenir et révéler. Nous porterons le même jugement sur les autres moyens de prévoir l'avenir : la divination par le marc de café, la lecture dans les lignes de la main ou du front et bien d'autres pratiques encore en usage, même dans des milieux qui passent pour beaucoup plus relevés que nos populations rurales.

L'astrologie, si cultivée, si honorée il n'y a pas encore bien longtemps, et qui subsiste de nos jours à l'état d'institution dans quelques cours de l'Orient, est une forme fétichique du culte des astres. Qu'à l'exemple du sauvage, le campagnard auvergnat voie dans la lune un être dont la face ronde 'épie les actions des hommes, c'est là un fait qui ne doit point nous surprendre outre mesure ; mais que des hommes distingués, comme il y en avait tant au seizième siècle, aient été convaincus que leurs destinées étaient réglée& par les mouvements des étoiles, par la conjonction des planètes et des astres, c'est là un de ces phénomènes de pei*sistance d'un état primordial inférieur qui étonnent toujours malgré leur fréquence et leur authenticité. Faire

des points brillants de l'espace, de ces mondes, de ces soleils lointains, des ^tres animés d'une volonté et d'une individualité bien distinctes, c'est du fétichisme absolument caractérisé, bien qu'on en constate l'existence aune époque très-voisine de la nôtre et chez des personnages dégagés de toute superstition et souvent même tout à fait sceptiques à l'endroit d'autres croyances plus élevées et plus respectables.

Enfin, il est un ordre d'idées fort en faveur à notre époque, au moins dans certains pays qui sont réputés marcher à la tête de la civilisation, tels que l'Angleterre et les Etats-Unis d'Amérique: nous voulons parler du spiritisme et de ses manifestations variées. Nous avons étudié précédemment le culte fétichique des âmes et nous avons montré à quel point il est intimement lié à l'état mental de l'homme primitif. Ce dédoublement de l'individualité humaine, cette conception d'un être d'essence plus ou moins épurée qui survit à la dernière crise de l'existence^ qui poursuit sa vie propre dans un autre monde, dans le monde des esprits, qui éprouve des joies et des tourments analogues aux nôtres, et qui reste enfin en communication avec les vivants, cet ensemble de croyances remonte à la plus haute antiquité et fait partie des premières idées qui aient eu cours dans l'humanité primitive. Il y a là de nos jours un renouveau de superstition dont notre société, dite civilisée, n'a pas lieu d'être fière, surtout quand on considère l'extension qu'ont prise ces folies dans des classes suffisamment instruites. La croyance aux revenants, aux spectres, aux èktnes en peine, s'e^t perpétuée dans les couches populaires et ignorantes, personne ne l'ignore et personne n'en est surpris. C'est affaire à l'instituteur d'extirper ces idées saugrenues et arriérées de l'esprit des générations nouvelles. Mais il est véritablement triste d'assister au spectacle que nous donnent des personnes qui ont reçu de

l'éducation etqui, en se livrant aux pratiques superstitieuses les plus insensées, se ravalent à l'état intellectuel d'un Gafre ou d'un Papou.

• On se rappelle les distinctions nombreuses que maintes peuplades fétichistes font entre Tâme, l'esprit, l'ombre, etc. Les spirites modernes ne sont pas de moins habiles anatomistes d'une chose impalpable. Entre le corps et l'âme ou l'esprit il y a le perisprit, suivant les uns ; le corps aromal, suivant les autres, c'est une enveloppe fluide, gazeuse, vaporeuse, on ne sait vraiment pas au juste, qui sert d'habitation à l'âme, à cette pure essence de l'homme. Il fallait bien en effet adopter cette théorie renouvelée des anciens, des nègres, ou des Esquimaux, pour expliquer les phénomènes spirites, phénomènes d'ordre matériel qui nécessitent de la force — on soulève des tables, on les agite, on frappe des coups dans le mur — et de la forme — on voit des apparitions, des mains lumineuses, on photographiait même des spectres, avant que la police correctionnelle fût intervenue aussi victorieusement qu'utilement. Ces esprits qui habitent les astres au dire des adeptes vivent d'une vie quasi matérielle. N'avons-nous pas entendu dire qu'un écrivain dramatique bien connu, aujourd'hui académicien, s'est fait dessiner par un esprit la maison de Mozart dans nous ne savons quelle planète? Cette maison a été représentée comme toute construite en notes de musique! C'est d'ailleurs une manie chez les évocateurs d'esprits que d'appeler et d'interroger les âmes des grands hommes, auxquelles ils font débiter mille sottises, la plupart du temps en opposition avec leur caractère et leurs opinions bien connues. De même que le premier fétichiste venu ne peut faire apparaître à son gré les mânes de ses ancêtres, de même le vulgaire profane n'inspire pas assez de confiance aux esprits pour qu'ils répondent à l'appel de tout le monde. Il faut pour cela des êtres d'élection, doués d'une foi ardente et

d'un tempérament spécial, des médiums^ comme on dit. Ces médiums, parmi lesquels, à côté de quelques pauvres hallucinés, on compte un nombre considérable de charlatans et d'aigrefins, constituent le sacerdoce de la nouvelle religion fétichique, qui a surgi avec tant d'intensité dans notre civilisation. On ne va pas chercher pour les recruter les individus les plus distingués ou les plus instruits de la secte, ce sont au contraire pour la plupart de tristes sires, de pauvres hères choisis dans les classes inférieures et qui jouent le rôle qui leur est imposé par d'habiles intrigants avec une naïveté et une simplicité profondes.

Est-il nécessaire d'entrer dans de plus longs détails sur ce sujet? Devons-nous insister davantage sur ce qu'il y a de choquant dans les récits de personnages qui affirment gravement avoir vu transporter des objets matériels à travers murs et portes fermées, passer des brins d'herbes, des rubans à travers une table massive et sans solution de continuité? Les prodiges attribués aux magiciens et aux sorciers des sauvages sont du même ordre que ces billevesées qui font au dix-neuvième siècle le sujet d'une littérature aussi considérable que ridicule. Il nous suffit pour notre thèse de démontrer ainsi qu'il peut se produire dans le domaine des idées religieuses et philosophiques des cas d'atavisme aussi caractérisés que ceux que nous signalent les physiologistes.

Ce phénomène intellectuel est d'autant plus singulier, qu'il se produit parfois sur un point isolé du domaine moral : on voit fréquemment des hommes distingués sous beaucoup de rapports, instruits, quelquefois savants, sacrifier tout à coup et de la façon la plus inattendue à quelque superstition bizarre, à quelque croyance saugrenue, dont ils auraient honte s'il leur fallait s'en expliquer. C'est très-souvent inconsciemment, en quelque sorte, que de pareilles réversions se manifestent, et ce qui se passe

chez un individu a lieu à plus forte raison au sein d^une collectivité où les organismes inférieurs ne manquent point.

Cette résurrection fétichiste est un fait qui nous semble concluant et qui prouve, trop solidement, hélas! que dans sa marche continue en avant l'humanité ne s'est pas encore absolument débarrassée de tout le bagage que ses premiers représentants lui ont laissé, qu'elle porte encore en elle-même le germe des conceptions primitives qui ont satisfait tant bien que mal nos ancêtres, qui satisfont les races inférieures, et qui, pareilles aux mauvaises herbes dans les parterres un instant négligés, surgissent tout à coup là où on ne se serait guère attendu à les voir paraître.

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