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CHAPITRE XV

Au cours de Tétude que nous venons de faire du féticbisme, nous avons pu assister à une évolution lente, mais continue, des premières conceptions théologiques de l'humanité, et nous avons pu voir s'en dégager progressivement une nouvelle forme religieuse.

L'idée de la matière animée, douée de volonté et de passion, s'est transformée à Taide de la croyance aux esprits, elle est devenue le polythéisme, c'est-à-dire la foi en des êtres supérieurs distincts de la nature, dont ils sont les régents. Deux phénomènes moraux semblent avoir présidé à ce changement : la croyance aux esprits, comme nous venons de le dire, et une sorte de syncrétisme qui, condensant les fétiches de divers objets de même espèce, en a fait un seul être, lequel n'anime plus ces objets en euxmêmes, mais les gouverne, règne sur eux.

La croyance aux esprits a été le principal facteur dans l'éclosion des idées polythéistes. Cela se manifeste surtout dans la phase du fétichisme supérieur, alors que les milieux sont l'objet d'une adoration. L'esprit de la terre, celui du ciel, de la lune, des astres, des grands phénomènes météorologiques, n'ont en effet pas tardé à se séparer de leur enveloppe, de leur corps, pour devenir des individualités divines que l'on s'est bientôt figurées sous l'aspect humain. L'anthropomorphisme est d'ailleurs le complément obligé du polyth/êisme. L'homme a fait les dieux à son image après avoir attribué toutes ses pas-

sions aux fétiches. Nous avons vu chez les Chinois, par exemple, le culte du ciel, de Thiarij pour lui-même; c'est bien le ciel qu'on adore dans Tempire du Milieu, et non un esprit, un être quelconque qui s'y cache, ou qui y réside ; mais à côté des Chinois , mêlés souvent à eux, les peuples de FAltaï et de la Sibérie, les Tatars, les Mongols, les Mandchoux, vénèrent également le ciel, Tengri; seulement, ce n'est plus seulement la voûte céleste qui est l'objet de leur piété, c'est un esprit puissant qui habite ces hauteurs infinies, qui, autrefois confondu avec elles, s'en est peu à peu distingué et est devenu ainsi, d'esprit du ciel qu'il était, dieu du ciel, dieu suprême. Les Peaux- Rouges, si fétichistes cependant dans la plupart de leurs manifestations religieuses, ont suivi dans leur développement religieux une voie analogue. Le Grand Esprit, moins distinct de l'ancien Grand Fétiche céleste que Tengrine l'est peut-être de Thtan, commence pourtant à prendre l'apparence d'un dieu personnel. La confusion entre lui et la voûte céleste n'a pas encore tout à fait disparu ; mais une véritable distinction semble s'être établie néanmoins entre eux, et l'on peut souvent discerner chez ces peuples deux idées assez nettes : celle du ciel lui-même et celle, non de l'esprit qui l'anime, mais de l'esprit qui le régit et qui régit en même temps les hommes et tout l'univers. Cette transformation du grand fétiche en dieu suprême, nous la rencontrerons dans toutes les mythologies polythéistes^ notamment dans celles que nous passerons en revue dans la suite de cet ouvrage.

Mais, en même temps que se formait la notion d'un dieu par l'individualisation de plus en plus accentuée de l'esprit, conçu en tant qu'âme d'un objet considéré d'abord au point de vue félichique, ce phénomène de syncrétisme, de condensation dont nous avons dit quelques mots tout à l'heure se produisait. Les phénomènes importants, remar-

quables, terribles ou bienfaisants, dont l'atmosphère est le théâtre, le phénomène de Torage par exemple, ainsi que celui de la pluie, au lieu de continuer à être pris pour autant d'actes d'êtres matériels, tels que les nuées-fétiches, sont devenus des manifestations éclatantes du pouvoir et de la volonté du ciel, qui les a fréquemment absorbés dans sa grande virtualité, lorsqu'il s'est transformé en divinité anthropomorphe dominant et régissant le monde. Les éclairs, qui sont restés dans d'anciennes fables des serpents de feu qui parcourent le ciel, ont été considérés par les polythéistes comme les flèches rapides et les traits redoutables d'un dieu qui combat ses ennemis dans les espaces inconnus qui s'étendent sur nos têtes.

Le mythe du fétiche terrestre s'est transformé par une évolution analogue ; la terre, considérée comme la grande procréatrice, comme la mère commune, adorée d'abord en elle-même, sans qu'on se la représentât autrement qu'elle n'est, prit, à la suite de transformations successives et graduelles, l'apparence d'une femme dont le vaste sein, fécondé par le dieu du ciel, donne naissance à tout ce qui existe. Le génie impersonnel du sol fertile revêtit avec le temps la figure d'une divinité féminine, tantôt d'une grande bonté, tantôt animée de dispositions malfaisantes. Tandis que chez les Chinois, Ti est bien et uniquement la terre, d'où sortent cependant les dix mille êtres, mais qui n'a aucune personnalité, aucun aspect anthropomorphique, nous voyons ailleurs l'individualité du fétiche terrestre se dégager de son enveloppe primitive et devenir une véritable entité divine, une déesse de la maternité et de la génération. C'est ce qui se passe chez les Khonds de llnde, qui sont sur la limite du polythéisme et du fétichisme. Tart-Pennou n'est plus la terre proprement dite, c'est la déesse de la terre, celle qui a enseigné l'agriculture aux hommes^ qui, en versant son sang sur le limon primitif, en a fait un sol ferme et

arable, aussi tui offre-t-on des victimes humaines dont on disperse les débris pantelants et déchirés en minces parcelles sur tous les champs du village où le cruel sacrifice a eu lieu. Les Mongols qui adorèrent la terre-fétiche nous présentent également un exemple de la transition sur ce point du fétichisme au polythéisme, puisqu'à côté de la terre-mère ils placent dans leur vénération, en les confondant toutes deux quelque peu, une divinité de la terre sous forme de vieille femme. Nous reviendrons d'ailleurs en plusieurs occasions dans la suite de cet ouvrage sur Tantique caractère fétichique d'un grand nombre de dieux.

Les mêmes phénomènes de transformation et d'évolution se sont produits à propos de tous les objets importants de la vénération des hommes que leur développement intellectuel et moral a fait dépasser la phase du fétichisme. L'Océan, adoré féticbiquement encore sur les côtes de Guinée, est devenu ailleurs le royaume d'un dieu puissant et redoutable dont la volonté excite où calme les tempêtes, et qui, tout en gardant une physionomie étrange, n'en a pas moins une individualité propre et est revêtu d'un corps la plupart du temps de forme humaine, il est entouré de génies, de dieux inférieurs qui sont ses sujets, mais qui ne sont plus ni les poissons, ni les écueils, ni les vagues, dont on avait fait autrefois des fétiches. Dans les rivières où l'on invoquait d'abord les tourbillons et les rapides, comme le font encore les Peaux-Rouges, ces endroits dangereux sont devenus la demeure ou le repaire de quelque ondin malin ou de quelque nymphe capricieuse ; les rochers à fleur d'eau où les flots venaient se briser en murmurant se sont trouvés habités par de décevantes jeunes filles dont la voix étrange captivait les marins et qui, sirènes impitoyables, attiraient, pour les voir s'engloutir, les navires dont les équipages étaient assez imprudents pour ne pas fuir ces écueils perfides.

THÉORIE DU POLYTHÉISME. 2a7

La montagne énorme, majestueuse, imposante, animée autrefois d'une vie propre, a vu s'enfuir de son sein cet esprit qui ne faisait qu'un avec elle, mais celui-ci ne l'a pas abandonnée pour cela, il a pris un corps, il est devenu un agent extérieur qui ne se plaît que sur les flancs, dans les ravins de la montagne dont il est encore la personnification extérieure, le génie, le dieu.

Les fétiches de famille, idoles de bois ou d'argile dans lesquelles s'étaient introduites les âmes des morts ou bien qui, par elles-mêmes, vivaient et agissaient pour le bien de leurs adorateurs, ont subi également des transformations profondes. Les pénates sont insensiblement devenus les génies familiers, petits dieux parfaitement personnels, généralement invisibles, mais qui apparaissent parfois sous la figure de petits hommes tels que les gnomes, kobolds, nains, farfadets, de nos légendes populaires d'Europe. Une gracieuse métamorphose s'est même opérée sous l'influence du christianisme, qui a affecté à chacun son an^e gardien, forme touchante et morale de l'idée si ancienne dans rhumanité d'un protecteur surnaturel attaché à l'existence de l'homme. Il y a loin de cette poétique conception chrétienne au fétiche que l'homme primitif s'imaginait présider à sa destinée, mais ce n'est cependant que le produit d'une simple évolution de l'esprit.

Les corps célestes ne sont pas restés en dehors de la transformation polythéiste. Si le culte des astres et des planètes a conservé dans l'astrologie un caractère féti chique très-prononcé, il n'en est pas moins certain que les peuples adonnés à l'astrolâtrie, comme les Ghaldéens par exemple, ont distingué à un moment donné entre l'étoile qui brille au firmament et l'esprit qui l'animait à leurs yeux, dont ils firent par la suite un régent, un dieu. Mais c'est surtout le soleil et la lune qui ont perdu leur aspect fétichique et qui sont devenus tantôt le char, tantôt la de-

meure d'êtres divins anthropomorphes absolument distincts de ces deux corps célestes qui n'étaient plus que leurs attributs déterminants.

Nous avons parlé plus haut d'un syncrétisme grâce auquel des conceptions fétichiqucs se condensent et arrivent à constituer un mythe polythéiste. Auguste Comte avait parfaitement prévu et pressenti ce cas, lorsqu'il a dit : a Les dieux proprement dits diffèrent essentielkment des purs fétiches par un caractère plus général et plus abstrait, inhérent à leur résidence indéterminée. Ils administrent chacun un ordre spécial de phénomènes, mais à la fois dans un grand nombre de corps, en sorte qu'ils ont tous un département plus ou moins étendu, tandis que l'humble fétiche, ne gouverne qu'un objet unique dont il est inséparable. » Nous avons cité dans notre premier chapitre (voirpage7)lepassageoù ce philosophe donne pour exemple la forêt de chênes dont les différents arbres de végétation semblable, doués d'abord chacun d'une individualité propre, considérés comme fétiches, se sont peu à peu confondus dans l'esprit de l'homme primitif et ont donné naissance à une idée générale de la force de la forêt, c'est-à-dire à un dieu de la forêt qui y est attaché, qui y réside, mais qui n'est pas elle.

Le même phénomène de concrétion et ensuite d'abstraction se manifeste dans la conception d'archétypes que bien des peuples divers se sont figuré représenter certaines espèces d'êtres. Le président de Brosses a le premier relevé ce fait d'après les récits des missionnaires dans son petit ouvrage : Du Culte des dieux fétiches (p. 59). « Les Iroquois, dit-il, croient que chaque espèce d'animaux a son archétype dans le pays des âmes, il rappelle qu'un sauvage convenait que le manitou qu'il adorait sous forme de bœuf n'était pas ce bœuf même^ a mais un manitou de bœuf qui était sous terre et qui animait tous les bœufs ; il convenait

aussi que ceux qui avaient un ours pour manitou adoraient un pareil manitou d'ours. » De là à la croyance en un dieu des bœufs ou des ours, il n'y a qu'une transition peu sensible et qui s'effectue bientôt à l'aide des tendances anthropomorphiquesde l'esprit humain arrivé dans cette période de son évolution. Aussi rencontrons-nous de pareils personnages dans les mythologies polythéistes des races élevées ; chez les Hindous, le roi des serpents, par exemple, se présente souvent dans les légendes sous une forme humaine, et si parfois le dieu d'une classe d'êtres revêt la figure typique de ces êtres, ce n'est que comme attribut, et le plus souvent les traits en sont mélangés avec d'autres traits appartenant à l'humanité. C'est là ce qui a créé ces êtres hybrides et monstrueux que la plastique ancienne s'est plu à former; ces taureaux à tête humaine, ces^ hommes à tête d'animaux, ces femmes à queue de poisson et* bien d'autres combinaisons qui nous semblent issues d'une imagination déréglée, mais qui ne sont au contraire que les produits légitimes de conceptions religieuses qui eurent leur raison d'être et furent parfaitement logiques, vu l'état intellectuel des hommes qui les enfantèrent.

En quoi consiste la supériorité du polythéisme sur le fétichisme? se deraandera-t-on. Quel progrès l'humanité a-t-elle fait en passant d'un état à l'autre? Pour répondre à ces questions, il suffirait de montrer que toutes les races puissantes qui ont compté dans le monde et qui ont contribué à la formation de la civilisation occidentale nous apparaissent dans l'histoire comme polythéistes. La Chine seule, qui fait exception, tout en étant sur la limite qui sépare les deux Etats, est cependant demeurée stationnaire et, après avoir poussé assez loin dans la voie du développement industriel, s'est arrêtée court et n'a pas dépassé un certain point. Encore, si sa religion officielle est fétichique,

a-t-elle subi Tinfluence morale de polythéistes comme les Hindous, qui, avec les doctrines métaphysiques du Bouddha, lui ont apporté tout le bagage polythéiste de Tlnde antique dont les disciples de Gotama ne s'étaient rien moins que débarrassés. Quand on voit que les peuples civilisés de l'Amérique, Péruviens et Mexicains, étaient polythéistes, que les races méditerranéennes ainsi que celles de l'Asie antérieure, dont les efforts combinés ont créé notre civilisation. Tétaient aussi et quand on constate que tous ceux qui sont restés plongés dans Tétat fétichique sont demeurés barbares et même sauvages, il devient impossible de ne pas reconnaître que l'évolution religieuse opérée dans ce sens a entraîné un développement social et scientifique corrélatif. Ge phénomène est expliqué d'ailleurs par la nature même du polythéisme, qui a été comme une introduction aux sérieuses observations scientifiques. Tant que la nature fut considérée comme un ensemble d'êtres multiples tous vivants, tous passionnés et capricieux, il n'y avait pas possibilité d'établir la moindre loi générale, d'extraire des faits la moindre explication des phénomènes. Tout ce qui se passait était dû à la fantaisie de tel ou tel objet animé et volontaire ; aucune règle n'intervenait dans l'accomplissement des actes les plus naturels, des faits les plus ordinaires. La confusion régnait dans toute la nature. Mais lorsqu'il se fit un classement parmi les phénomènes dont l'homme était témoin^ lorsque son esprit conçut ces phénomènes, non plus comme les manifestations incohérentes de volontés anarchiques et déréglées, mais comme l'expression de desseins arrêtés et mûris par des intelligences supérieures et extérieures aux choses ellesmêmes, lorsqu'il s'aperçut que des lois permanentes présidaient aux événements, il s'attacha à rechercher ces lois, qu'il attribuait à l'initiative de ses dieux, qui pouvaient être troublées par leurs caprices, mais présentaient pour-

tant un caractère réel de régularité. Il s^agit donc de connaître ces lois et de deviner ainsi les décisions souveraines des dieux ; c'est pourquoi les observations se multiplièrent, se coordonnèrent, et, quoique leur ensemble fût encore bien incomplet, elles ne tardèrent pas à constituer un corps de doctrines assez positives et assez solides pour servir de base à des connaissances exactes. C'est en mettant la divinité au-dessus, mais en dehors de la nature, que Ton dégagea celle-ci des interprétations arbitraires et que Ton créa véritablement la science. Aussi les peuples assez intelligents pour avoir fait ce pas dans la voie du progrès intellectuel et moral ne tardèrent-ils pas à prendre l'avance sur les autres, à voir leur puissance s'en accroître et à devenir ainsi les pionniers de la civilisation en même temps que les dominateurs des sauvages fétichistes. Dans la lutte pour la vie, ils furent mieux armés que les autres et purent s'élever ainsi à de plus hautes destinées. Quelques-uns restèrent en route, soit que le souffle leur eût manqué, soit qu'ils eussent marché plus lentement et qu'ils fussent contraints de se soumettre à ceux qui, plus forts et plus actifs, les avaient devancés dans la course incessante de l'humanité vers un but toujoui^s plus beau et toujours nouveau.

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