CHAPITRE XVI
Au moment de la conquête espagnole, les habitants du Pérou étaient polythéistes. C'est là un fait incontestable, malgré les vestiges nombreux et considérables qu'un ancien état fétichique avait laissés parmi les sujets des Incas. Il y avait près de Cuzco un grand temple où soixante-dixhuit divinités étaient adorées dans soixante-dix-huit chapelles ; chacun de ces dieux avait été apporté là par les armées victorieuses des rois de Cuzco, qui, de même que les Romains, avaient ainsi élevé un véritable panthéon où se trouvaient réunies les divinités nationales des peuples et des pays conquis. Sous la dynastie des Incas, le dieu prépondérant, le père et roi des dieux et des hommes, était le soleil, Inti; c'est lui qui était alors le pivot de la religion officielle du Pérou, Tobjet principal du culte de la maison royale, qui se prétendait issue de lui et de sa sœur la lune. Aussi bien la légende fameuse de Manco Capac et de sa sœur et épouse Mama Oello n'a-t-elle guère apparence historique, mais semble plutôt un véritable mythe solaire où les deux fondateurs de la dynastie des Incas sont les représentants terrestres et anthropomorphisés des deux principaux corps célestes. Les hommes vivaient dans la
(1) C'est pour nous une obligation de déclarer que, pour ce chapitre et pour les suivants^ nous sommes grandement redevable à la Geschichie der Amerikanischen Urreligionen de M. J.-G. Mttller et au fascicule relatif à rÂmérique de la Descriptive Sociology de M. Herbert Spencer •
sauvagerie, ils allaient nus à la chasse des bêtes fauves, sans savoir faire produire de récoltes à la terre, ils étaient anthropophages et sacrifiaient des victimes humaines aux nombreux objets de leur adoration, car, ainsi que le dit Acosta, « ils vénéraient tout ce qui dans la nature leur semblait remarquable et différent des autres choses. » C'est alors que le soleil eut pitié de la pauvre humanité et qu'il envoya sur la terre deux de ses enfants, Manco Capac et Marna Oello Huasco, pour civiliser les hommes et leur enseigner la vraie religion, la sienne. Ces deux êtres apparurent donc un jour sur les rives du lac Titicaca, d*où ils étaient sortis, et marchèrent vers le nord, jusqu'à ce qu'une verge d'or que Manco Capac tenait à la main se fichât d'elle-même en terre. Là, le couple devait s'arrêter et jeter les fondements d'une ville. C'est dans la vallée de Cuzco, dans un lieu dont le nom signifie ombilic, que la verge d'or se planta spontanément dans le sol^ et c'est là que Manco Capac et sa sœur Mama Oello, qui devint son épouse, élevèrent d'abord un temple au soleil^ leur père, puis réunirent autour d'eux les tribus indiennes environnantes, auxquelles ils prêchaient en même temps le culte de l'astre du jour ; ils enseignèrent les arts et l'industrie et donnèrent les lois et les institutions qui constituaient la civilisation péruvienne. Quand les deux enfants du soleil eurent bien appris aux Indiens de la vallée de Cuzco l'agriculture et le tissage, l'architecture et la construction des routes et des canaux, quand ils eurent extirpé les mauvaises mœurs, établi la loi du mariage, proscrit le cannibalisme et l'assassinat, Manco Capac forma une armée valeureuse et bien disciplinée à l'aide de laquelle il commença à imposer le culte de son père et l'observance de ses lois à tous les peuples environnants. Ses enfants continuèrent son œuvre et fondèrent ainsi la puissante dynastie et le vaste empire des Incas, que
les Espagnols trouvèrent florissants au commencement du seizième siècle. La race royale des Incas était donc en même temps une race divine, et la puissance théocratique se confondait avec le pouvoir régalien dans la personne du souverain de Guzco.
Cette légende d^apparence historique a-t-elle au fond quelque caractère de réalité ? Nous ne le croyons pas. L'origine surnaturelle des deux ancêtres des Incas suffirait pour nous donner des doutes sérieux. Ces deux êtres, frère et sœur, plus tard époux et épouse, qui surgissent un beau matin d'un lac sacré, et puis qui apparaissent comme fondateurs d'empire et civilisateurs bien loin du lieu de leur naissance, semblent plutôt des personnages mythologiques. Mais quand nous voyons sur toute la surface du globe les dynasties faire remonter aux dieux leur origine par un procédé analogue à celui que nous venons de constater au Pérou, il nous est bien difficile de ne pas voir dans les deux prétendus enfants du soleil et de la lune des personnifications de ces deux astres, divinisés non plus fétichiquement, mais à la façon du polythéisme. Manco Gapac est une incarnation du soleil et Mama Oello en est une de la lune, voilà ce qui devient évident, et nous ne pouvons méconnaître que la base de la société incasique ne soit absolument polythéiste. Dans cette société, Inti, le dieu du soleil, est l'entité prépondérante : il est le maître du monde et de Tempire où l'Inca régnant est son représentant direct. Tout est entrepris en son nom, pour son service, par son ordre. Les habitations sont orientées de façon à ce que, lorsqu'il se lève à l'est, derrière la formidable cordillère des Andes, ses premiers rayons puissent être salués par. les prières matinales de ses adorateurs. Dans les temples, son image^ un disque d'or sur lequel des traits humains étaient dessinés, faisait face à une large porte exposée au levant et, l'ecevant les premières lueurs du
soleil, les reflétait, s'en illuminait, et grâce aux plaques d'or, véritables miroirs réflecteurs dont les parois de Tédifice étaient revêtues, remplissait celui-ci de feux et de lumière. L'or jaune et étincelant était d'ailleurs consacré au soleil, dont il passait pour l'émanation directe ; et tous les objets du culte d'Inti étaient formés de ce métal. Gomme il se présente à nous, le culte du soleil chez les Incas se distingue de l'héliolâtrie fétichique telle que nous l'avons définie dans un chapitre précédent. Le fait d'être figuré dans les temples par une face humaine indique qu'il ne s'agit pas de l'astre lui-même, mais d'un dieu qui le régit et qui manifeste sa puissance par son intermédiaire. Ou peut toutefois retrouver quelque trace de l'existence d'un fétiche solaire dans la mention qui a été faite par Lindemann d'une pierre brute qui antérieurement aux Incas passait pour une représentation du soleil ; c'était là à coup sûr un antique guaco solaire ( voir plus haut chap. II, p. 14 à 16 ). Mais le propre de la civilisation péruvienne sous les Incas a été précisément la transformation du culte du soleil adoré pour lui-même en un culte du dieu du soleil, personne divine extérieure et supérieure à l'astre. Ce qui le prouve, c'est la connaissance implicite de la régularité des saisons manifestée par la régularité des quatre grandes fêtes régulières de l'année. N'oublions pas, à ce propos, que
f le Pérou se trouve dans l'hémisphère austral et que, par conséquent, les saisons se présentent à l'inverse des
1 nôtres.
'\ La première avait lieu au solstice de juin, c'était la fête de l'hiver, et son objet était de célébrer la mort et la résurrection du soleil. On la nommait Intip roymi^ la fête dti soleil par excellence. Le peuple et les Incas s'y préparaient par un jeûne de trois jours ; puis, le matin de la cérémonie, avant l'aurore, tout le monde sortait pieds nus et on formait une immense procession dirigée par le
roi inca en personne^ qui en cette occasion et comme fils direct de la divinité officiait lui-même. Le roi était suivi des autres Incas, et des Curacas, princes étrangers à la famille sacrée ; ces derniers, en qualité de représentants des anciennes dynasties vaincues, des anciennes nationalités et des anciennes religions soumises par le Soleil et ses enfants, portaient les emblèmes de leurs cultes particuliers : les uns étaient revêtus de peaux de lion, de tigre et d'autres animaux pères de leur race, d'autres portaient sur la tête des plumes du condor, leur ancêtre, La foule du peuple venait ensuite armée et chantant des hymnes. Dès que le soleil s'élevait au-dessus de Ihorizon, tout ce monde s'agenouillait en lui envoyant des baisers et entrait en prière ; Flnca faisait des libations et se rendait au temple, dans le sanctuaire duquel seul avec sa famille il pouvait pénétrer. Des offrandes de fruits et d'encens étaient faites au dieu auquel on sacrifiait aussi un lama noir dont les entrailles, examinées par un prêtre, révélaient ce que serait l'année qui commençait. Il faut dire aussi qu'en contradiction avec les préceptes apportés par Manco Gapac on ne craignait pas parfois d'offrir au soleil en cette occasion la vie d'un petit enfantou celle d'une jeune fille. Enfin, comme symbole de la renaissance du dieu, on rallumait le feu sacré à l'aide d'un fort miroir réflecteur dont les Péruviens connaissaient les propriétés, ou bien en frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre. La cérémonie se terminait par un immense banquet suivi de réjouissances qui faisaient oublier le jeûne de trois jours qui l'avait précédée. La fête du printemps, Citua raymiy avait lieu en septembre. Le but principal de cette cérémonie était la purification générale et l'expulsion àfi tout ce qui aurait pu porter préjudice aux récoltes. Le soleil, au sortir de Thiver, reprend toute sa force et chasse les mauvaises influences, les maladies, et autres causes de malheur. Cette fois encore
on se préparait à la cérémonie par un jeûne de plusieurs jours : après quoi, chacun avait soin de prendre un bain dans la nuit qui précédait le jour de fête. D'une pâte préparée suivant certains rites et appelée caucu on façonnait des boulettes que Ton pétrissait avec du sang de jeunes garçons, sang qu'on tirait à ceux-ci en leur faisant une incision à la racine du nez entre les deux yeux : ces boulettes n'étaient pas mangées par les fidèles, mais ceux-ci s'en frottaient la tête, le visage, la poitrine, les épaules, les bras et les jambes ; le père de famille purifiait de même la porte de sa maison et le grand prêtre du soleil à Guzco en faisait autant à celles du palais, des temples et des couvents des vierges du Soleil. Les Incas envoyaient de ce pain caucu ainsi qu'une boisson spiritueuse, aca, aux princes curacas en signe d'alliance et de bienveillance. Vers la fin de la journée tout le monde se réunissait pour implorer le soleil^ qui était alors censé envoyer un messager pour aceomplir ce qu'on lui demandait ; le prétendu messager du soleil était un membre de la famille royale et sacrée, un Inca, armé en guerre et suivi de quatre autres jeunes Incas, tenant comme lui la lance à la main : une fois au centre de la ville, il ordonnait à ses acolytes au nom du soleil de chasser de la ville et par la force tout le mal qui pouvait s'y être aggloméré, c'est-à-dire sans doute tous les mauvais esprits; aussitôt chacun des quatre jeunes guerriers incas de prendre sa course le long d'une des quatre grand'rues de Guzco et de la parcourir en agitant sa lance aux acclamations des gens qui^ secouant leurs vêtements, se passant les mains sur les diverses parties du corps, faisaient les gestes d'hommes qui veulent se débarrasser d'impuretés. De quart d'heure en quart d'heure, les quatre coureurs étaient relayés par d'autres Incas auxquels ils transmettaient leurs lances, que les derniers plantaient en terre à quelques lieues de la ville. La nuit venue, il y
avait de grandes courses aux flambeaux à la suite desquelles les torches étaient jetées dans la rivière, qui emportait ainsi toutes les impuretés nocturnes, avec les démons des ténèbres.
En décembre, au solstice d'été pour les habitants des régions situées au-dessous de l'équateur, était fixée la grande fête d'été, qui se trouvait en même teinps la fête du commencement de Tannée, aussi s'appelait-elle Copac raymi, la fête suprême. On y implorait non-seulement le soleil pour qu'il mît fin. à la sécheresse et la chaleur, mais encore le dieu de l'orage, afin qu'il fît tomber de la pluie. Les Incas profitaient de l'occasion pour célébrer l'arrivée à l'âge viril de leurs jeunes gens ; aussi, en dehors des jeûnes et des prières accoutumés, la fête se distinguait-elle des autres par les exercices militaires, par les joutes auxquels se livraient les fils de la famille sacrée qui voulaient passer à l'état de guerriers. Vers la fin, le roi adressait une allocution à ses jeunes parents, leur faisait percer les oreilles pour y suspendre les ornements distinctifs de leur race, et les déclarait ensuite dignes de figurer à la tête de ses armées. Pendant toute la durée de cette cérémonie, les Guracas et les autres Péruviens étrangers à la race dominante se tenaient renfermés chez eux et quittaient même la ville où ils ne reparaissaient que lorsque les Incas leur faisaient porter le pain d'alliance.
La quatrième grande fête de Tannée, Aymoriy était celle de la moisson et se tenait en mai, alors que le sol desséché par la chaleur de Tété se couvre d'une végétation luxuriante sous l'action bienfaisante de la pluie. Le soleil n'était pas le héros principal des réjouissances qui avaient lieu alors, le véritable héros était le maïs, dont on apportait les gerbes en triomphe, avec les grains duquel on faisait une figure, appelée Pirnay à laquelle chaque père de famille dans sa maison sacrifiait, s'il était riche, un chevreau
OU offrait un peu de graisse, s'il était pauvre. Cette série de fêtes, comme on vient de le voir, avait cependant pour règle et pour occasions la course du soleil, et était en grande partie inspirée par les idées religieuses des Incas. Ceux-ci formaient d'ailleurs la classe sacerdotale en même temps que la classe royale et militaire. Si, àCuzco, il y avait un grand prêtre distinct du roi et subordonné au roi, il n'en appartenait pas moins à la famille des enfants du soleil, ainsi que les grands prêtres dlnti dans les provinces et tout le clergé de la capitale. Toutefois, si parmi les vierges du soleil, réunies dans de vastes couvents à Cuzco et dans les localités consacrées au grand dieu du jour, il y en avait un grand nombre qui appartenaient à la race des Incas, on en admettait aussi d'autres : les filles des Guracas et même celles du peuple qui par leur beauté étaient reconnues dignes de servir le soleil avaient souvent l'honneur de faire partie des collèges de vestales institués dans plusieurs parties de l'empire. A Cuzco le couvent en comptait \ 500 ; ailleurs, leur nombre variait de 200 à 500. Ces jeunes filles avaient pour mission de veiller au feu allumé le jour de la fête du solstice d'hiver, la fête du soleil par excellence, Intip raymi ; elles préparaient le pain et la liqueur sacrés, les vêtements du roi, les ornements des temples. La chasteté la plus grande leur était imposée et la mort seule pouvait expier une infraction à cette règle. Si le séducteur était inconnu cependant et si la jeune coupable jurait qu'elle était grosse des œuvres du soleil dont elle était considérée comme l'épouse, elle échappait au châtiment .'De même que le dieu, le roi, son hypostase terrestre, pouvait sans remords avoir commerce avec des vierges du soleil qu'il élevait ainsi au rang de concubines. Quant aux autres, au bout de six ou sept ans de sacerdoce on les mariait fréquemment avec des princes ou des personnages distingués.
De même qu'à côté de Manco Gapac, héros solaire, nous avons vu sa soeur-épouse Mama Oello Huasco, incarnation de la lune, nous remarquons auprès du culte d'Inti, le soleil, celui de Mama Quilla, la lune. De même que Tor est consacré au soleil, l'argent Test à la lune. De même que dans les temples du Soleil, la face humaine du dieu est figurée sur la pierre et sur des disques d'or, dans des temples qui lui sont propres, la lune est représentée sous les traits d'un visage féminin sur des disques d'argent. La dyade céleste ne pouvait manquer d'être adorée par les Incas qui se vantaient d'être issus de leur union, et dont les rois, en souvenir de Manco Capac et de Mama Oello, ne manquaient point d'épouser leurs sœurs. Mais, dans ce cas comme dans bien d'autres, les principes sociaux du Pérou se retrouvaient dans leur théologie, et le rôle effacé et modeste que jouait la femme dans leur société était le même pour la déesse de la lune vis-à-vis du dieu énergique et actif du soleil. Mama Quilla était toute subordonnée à Inti : on ne lui offrait point de sacrifices, on ne faisait pas de fêtes en son honneur, on se contentait seulement de lui adresser des vœux. Toutefois, il ne serait pas impossible que son cul le ait été plus important qu'on ne le croit au moins pour les membres du sexe faible ; nous en avons comme un indice dans ce fait que les momies des reines étaient conservées dans les temples de la lune absolument comme celles des rois l'étaient dans les temples du soleil.
Enfin, certains phénomènes, certains corps célestes faisaient partie de l'héliolâtrie incasique.
C'est ainsi que l'image de Cuycha^ l'arc- en-ciel, occupait une paroi tout entière des temples du soleil, où il était représenté par d'immenses et larges bandes d*or teintées diversement Mais c'est là, ce nous semble, un reste de l'antique fétichisme, car Guycha n'a jamais revêtu de forme humaine. Il est vrai qu'il n'était l'objet d'aucun
culte et que lorsqu'un arc-en-ciel apparaissait dans Tatmosphère, les Péruviens se contentaient de tenir leurs lèvres bien closes dans la crainte que leurs dents ne se gâtassent. La planète Vénus, appelée Chosco (le Chevelu) passait pour Técuyer du soleil et les comètes étaient les messagers ou les signes de sa colère. Les autres astres faisaient partie du culte de la lune, dont on les croyait les filles d'honneur.
Il y a dans Thistoire mythique des Incas un autre héros solaire que Manco Gapac : c'est Vlnca Roca. Ce personnage est généralement placé au sixième rang dans la généalogie des souverains de Cuzco. Toutefois, certains auteurs lui donnent une tout autre place qui augmente son caractère mythologique. Montesinos, par exemple, qui a entrevu la nature essentiellement légendaire de Manco Gapac et qui en a fait le créateur d'une société très-antique, donne l'Inca Roca comme le véritable fondateur de l'empire des Incas et de la religion du Soleil. Acosta le présente au contraire comme le successeur immédiat de Manco Capac et le père d'une branche de la dynastie des Incas. Enfin, Hazart nous rapporte que l'Inca Roca vivait à une époque fabuleuse et qu'il était le fils et successeur d'Ayar Manco Topa, qui fut le premier roi du Pérou et l'aîné des quatre frères sortis de la caverne de Pacari-Tambo, dont il a été question au chapitre II (voir p. 18 ).
Gomme à l'apparition de Manco Gapac, les hommes étaient plongés dans un état de barbarie et de dérèglement moral abominable. Une princesse Mama Gibacoet sa sœur, magicienne consommée, résolurent de réformer la société et de rétablir les anciennes institutions et l'ancien culte que les Péruviens avaient abandonnés. Mama Gibaco avait un fils d'une grande beauté et d'une bravoure indomptable, qui s'appelait l'Inca Roca; sur les conseils de sa sœur la magicienne, elle fit faire un vêtement tout resplendissant
d'or et de pierreries pour ce fils ; elle le lui mit et lui ordonna de se tenir caché dans une caverne peu éloignée de Guzco, appelée Ghingano, où se trouvent les ruines d'un temple du soleil. La princesse convoqua alors tous les habitants de Cuzco pour leur dire que Tlnca Roca son fils, s'étant endormi sur un rocher en face de sa maison, avait été enlevé par le soleil, qui, en le faisant disparaître, avait cependant promis à sa mère de le lui rendre afin qu*il devînt roi ; le soleil avait ajouté que Roca était son fils et que s'il Tenlevait c'était pour l'instruire de ce qu'il devait ordonner plus tard aux hommes. Mama Gibaco produisit six témoins de sa famille à l'appui de son récit, qui fut accepté de tout le monde. Au bout de quatre jours, elle réunit de nouveau le peuple et l'incita à offrir un sacrifice au soleil pour lui demander 1er retour de l'Inca Roca. A peine la cérémonie était-elle achevée, que ce dernier, sortant de sa caverne, apparut aux yeux éblouis des assistants revêtu de ses habits resplendissants. Personne ne douta dès lors qu'il ne fût le fils du soleil destiné par lui à la royauté ; acclamé par le peuple, il se dirigea vers le temple de son divin père et là il commença à prêcher le retour à la piété et à la morale, menaçant les hommes de la colère du dieu qui les ferait mourir et qui noierait les récoltes sous la pluie si Ton n'obéissait pas aussitôt auxordres et auxconseils de rinca Roca, définitivement accepté comme souverain. Tout rentra aussitôt dans l'obéissance et dans l'ordre ; les saines et sages institutions des temps antiques furent rétablies, et pour donner l'exemple à une foule livrée à tous les débordements sensuels, Roca se maria aussitôt. Ge fut avec sa sœur Mama Gora, il est vrai, mais on sait que cette sorte d'union était permise chez les Incas.
Le caractère mythique de cette légende n'est pas moins évident que celui de la légende de Manco Gapac. Les écrivains espagnols, en bons cathohques qu'ils étaient, ont eu
beau lui donner une tournure historique, ont tenté vainement de lui appliquer la méthode d*Evhemère, c'est-à-dire de faire d'un héros mythologique, incarnation d'une divinité, un personnage réel ; ils ont échoué dans cette entreprise. L'Inca Roca est bien le fils du soleil ; son vêtement éclatant n'est autre que l'ensemble des rayons solaires ; la grotte de Ghingano, où il demeure caché quatre jours ( le nombre 4 était un nombre sacré pour les Incas ), n'est que la représentation de la nuit ténébreuse d'où s'échappe à l'aurore l'astre du jour ; enfin le mariage de Roca avec sa sœur est trop semblable à celui de Manco Gapac avec sa sœur Marna Oello, à celui du dieu Inti avec sa sœur Marna Quilla, la lune, pour qu'il ne soit pas frappant qu'on est là vis-à-vis d'un mythe solaire.
Nous avons dit tout à l'heure que les Incas tenaient le nombre A pour un nombre sacré ; les Quichas et les Aymaras paraissent en effet avoir attribué à ce nombre une sorte de signification mystérieuse : le monde était divisé pour eux en quatre parties, le Pérou en quatre régions ; Guzco et les autres villes comptaient quatre quartiers formés par quatre rues coupant ainsi les cités en croix ; la société comprenait quatre castes : les Incas, les Guracas, les nobles, et les plébéiens ; enfin dans la population on trouvait quatre nationalités officiellement reconnues : les Antis, les Guntis, les Ghinchas, et les Gollas. Il y avait quatre grandes fêtes dans l'année, et à chaque nouvelle lune une fêle de quatre jours de durée. On a attribué cette prédilection pour le nombre 4 à la connaissance des équinoxes et des solstices, par conséquent à l'adoration du soleil ; toutefois M. Brinton fait observer que cette particularité doit être plus ancienne, car elle se présente avec autant de netteté chez une foule de peuples américains qui ne sont pas adonnés à l'héliolâtrie. Ge culte du nombre 4 provient selon lui d'une vénération propre aux Américains pour les quatre
points cardinaux. «L'homme rouge, dit-il, était chasseur ; il errait sans cesse dans les forêts dépourvues de sentiers^ il parcourait des prairies sans limites. Il semble au blanc que ce n'était pas une faculté, mais un instinct qui le guidait si sûrement. Il ne s'égarait jamais A une
époque très-primordiale de son histoire, Fhomme a pris note des quatre points cardinaux, et reconnaissant en eux des guides dans la nuit et dans le désert, il en a fait ses dieux. Longtemps après, quand des siècles de progrès lent lui ont appris d'autres secrets de la nature — quand dans les mouvements du soleil, dans les éléments premiers, et dans les radicaux de l'arithmétique il a discerné une répétition de ce nombre — ceux-ci sont devenus des preuves de son caractère sacré. Il Ta adopté comme la quantité régulatrice de ses institutions et de ses arts ; il Ta répété dans ses multiples et ses composés ; il en a imaginé de nouvelles applications ;il en a vanté le sens mystique, el finalement, dans ses rêveries philosophiques, il l'a nommé la clef des secrets de l'Univers. »( Mythe oftheNeio Worldy 2* édit. p. 69-70. ) Si donc le nombre 4 a été cher aux Quichuas et aux Aymaras, il le leur a été avant que Théliolâtrie établie par les Incas les ait confirmés dans ce sentiment. Nous en voyons la preuve dans le mythe des quatre frères et des quatre sœurs sortis de la caverne de Pacari- Tambo. Nous avons rapporté cette légende (voir p. 13) à propos de l'ancien culte fétichique des pierres chez les Péruviens. Mais, si elle implique à coup sûr l'existence prolongée du fétichisme chez les sujets des Incas, elle semble indiquer en même temps qu'antérieurement à l'instauration de la religion du soleil telle qu^elle était constituée à Guzco, il existait parmi les Quichuas des mythes d 'un autre ordre et d'une autre origine.
Suivant cette légende, qu'on retrouve dans les chants des Amantas, prêtres chargés de veiller à la conservation des
traditions, les ancêtres des Collas furent quatre frères accompafi[nés de quatre sœurs-épouses qui sortirent un jour de la caverne de Pacari-Tambo, à Test de Guzco. C'étaient des êtres puissants dont la voix faisait trembler la terre et dont les bras soulevaient les montagnes ; ils gravissaient les hauteurs et de là lançaient des pierres aux quatre coins de rhorizon. Us n'en civilisèrent pas moins les sauvages et leur enseignèrent Tagriculture. On sait comment les trois aînés furent changés en pierres par les artifices magiques du quatrième, qui devint le chef unique du pays et le fondateur de Cuzco et de Tempire du Pérou. Ces quatre personnages sont évidemment des êtres mythologiques. Mais que représentaient-ils ?Les forces de la nature sans doute ; mais quelles forces? Nous serions tentés de voir en eux quatre génies du vent intimement liés aux quatre points cardinaux ; leur force, leur voix retentissante, leur habileté à jeter les pierres les rattachent plus aux phénomènes météorologiques qu'à tout autre ordre de phénomènes. Il faut remarquer cependant que le nom de Pacari-Tambo, qui signifie « demeure de Taurore » , et la position orientale de cette caverne tendraient presque à relier le mythe des quatre frères aux mythes solaires ; Tétymologie de Pacari-Tambo est néanmoins douteuse, car plusieurs auteurs donnent à ce nom les uns le sens de « lieu de naissance », les autres celui de « demeure de subsistance ». Et quand on se rappelle que nombre de tribus péruviennes prétendaient être issues de la terre, enfants des rochers et des cavernes, qu'elles vénéraient, sous le nom de Paracinas, les anfractuosités de terrain d'où leurs ancêtres étaient sortis, on est disposé à voir dans les quatre frères et les quatre sœurs des divinités chthoniennes, d'anciens fétiches terrestres, comme l'indique la longue adoration des pierres brutes qui les représentaient, plus tard anthropomorphisés sous l'action prépondérante du polythéisme.
Aussi bien une particularité relevée par Hazart semblerait indiquer que le mythe des enfants de Pacari-Tambo a subi une modification, probablement du fait des Incas. Cet auteur jésuite, qui a puisé d'assez utiles renseignements dans les relations des missionnaires de son ordre au Pérou, prétend que trois couples seulement et non quatre seraient sortis de la fameuse caverne ; la tradition en question remonterait donc à une époque reculée et à une population inconnue où le nombre 4 n'avait point l'importance qu'il eut plus tard au Pérou. D'ailleurs le fait que le troisième des quatre frères de la légende classique fut transporté au ciel et non changé en pierre comme les autres ( le dernier frère, Ayar Uchu Topa, ayant subi lui aussi cette métamorphose à la fin de sa vie ), indiquerait une interpolation relativement récente, et due à un ordre d'idées différent de celui qui présida à la formation originelle du mythe.
Gomme la plupart des cultes polythéistes, la religion péruvienne était composée d'éléments divers. Sur un fond fétichique encore très-puissant, et dont nous avons parlé à plusieurs reprises dans les premiers chapitres de ce livre, s'étaient implantées des conceptions mythologiques d'un ordre plus élevé, mais assez différentes les unes des autres. En agglomérant diverses populations pour constituer leur empire, les Incas, qui ne purent déraciner la croyance aux Guaeas, c'est-à-dire aux fétiches, furent contraints d'accueillir ilans leur système théologique les divinités étrangères à leur héliolâtrie. G*est ainsi que nous trouvons dans la mythologie du Pérou un dieu d'une importance de premier ordre, Viracocha ou Huiracocha. Nous avons fait mention déjà (p. 41) de ce personnage divin, qui fut autrefois le fétiche de l'eau, de la mer, sous le nom de Con ou Coun, Le nom même de Viracocha signifie, comme nous l'avons dit, « écume de mer » ou « écume de lac », cocha ayant à la fois le sens de « mer » et de « lac ». Cette
dénomination s'explique d'ailleurs par le mythe aymara lui-même relatif à Viracocha. Bien que le soleil n'existât pas encore, racontaient les adorateurs de Viracocha, la terre était habitée, puisque les temples de ce dieu voisins du lac Titicaca étaient antérieurs au soleil, lorsque sortit de ce lac un être tout puissant, un dieu qui réunit les hommes à Tiahuanaco, créa devant eux le soleil, la lune et les étoiles et enseigna à ces corps célestes leur route dans le ciel. Ce dieu, c'était Viracocha ; il façonna ensuite des statues de pierre au fond des cavernes, et leur donnant la vie il en forma une armée à la tête de laquelle il conquit la vallée de Ouzco, où il fonda la ville de ce nom, après quoi il se dirigea vers rOcéan, dans les profondeurs duquel il disparut. Mais pendant son voyage il fut attaqué plusieurs fois par les divers êtres qu'il avait créés et qu'il dut vaincre et terrifier à coups de tonnerre et en consumant les forêts.
S'il n'était pas dit expressément que Viracocha fût le créateur du soleil, on pourrait voir en lui un dieu solaire ' né dans le lac sur les bords duquel les Incas faisaient descendre Manco Gapac, suivant la même voie que ce héros fils du soleil^ et disparaissant comme l'astre du jour dans les flots de l'Océan occidental. Mais, il est difficile de faire de Viracocha la personnification du soleil, puisque celui-ci fut son œuvre. Comme nous l'a montré le fétichisme des Collas, des Aymaras de la région du Titicaca pour l'eau, Viracocha est la forme polythéiste de l'élément aquatique, il est le génie du lac sacré, le dieu de l'eau en général, de l'eau du ciel, de l'eau des lacs, des sources, des fleuves, de Teau de la mer. Que dans un pays où la sécheresse est redoutable au plus haut point, où la pluie et les irrigations sont d'une importance capitale pour l'agriculteur, le dieu des eaux ait été à un moment donné le dieu prépondérant et créateur, celui qui enseigna aux hommes les arts et l'agriculture, qui leur donna des lois
civiles et religieuses, il n*y a là rien de surprenant et quand nous voyons les ruines énormes des édifices de Tiahuanaco, dont Fantiquité remonte aux époques mystérieuses antérieures aux Incas, quand nous voyons ces ruines rattachées par la tradition populaire àViracocba et à son culte, nous en concluons que ce dieu était le centre d*une religion polythéiste puissante, différente de celle des Péruviens sous la dynastie qui régnait à Guzco et que les prêtres dlnti durent non pas détruire, mais annexer à leur théologie. G*est pourquoi, nous ne nous étonnons pas d'entendre appeler Manco Gapac un Yiracocha, de constater qu'il passait pour père des quatre couples de Pacari Tambo auxquels il distribua les quatre parties de la terre. Cette donation est répétée dans un mythe probablement très-ancien, mais dont nous ne connaissons que la rédaction incasique ; suivant ce mythe, il apparut un jour à Tiahuanaco un homme si puissant qu'il partagea la terre en quatre parts ; il donna le Nord à Manco Gapac, le Sud à GoUa, TËst à Tokay et TOuest à Pinahua, qui eurent tous le titre de rois. Nous retrouvons là le nombre 4 cher aux Incas, la mention de Tiahuanaco et non de Guzco comme point central de la civilisation du Pérou, et enfin nous constatons Texistence d'un certain Golla, à coup sûr héros éponyme des Gollas , branche de la race aymara. Or, Thomme puissant était, sans contredit, Yiracocha. Nous sommes donc amené à conclure de cette légende, si modifiée qu'elle ait été par les Incas, que Tiahuanaco, près du lac Titicaca, a été la métropole d'une civilisation aymara, où le culte de Yiracocha, c'est-à-dire du dieu des eaux, formait la base de la religion.
A côté de Yiracocha, nous devons signaler l'existence d'une déesse de la pluie, dont le nom ne nous est pas parvenu, mais qui faisait incontestablement partia du polythéisme péruvien antérieurement à l'héliolàtrie prépondé-
rante des Incas. Cette déesse possédait un vase d'où elle versait sur la terre la pluie et la neige ; quand son frère brisait le vase, Torage éclatait. Du reste, une sorte d'hymne quichûa relatif à ce mythe a été préservé de Toubli par un écrivain espagnol descendant des Incas, Garcilasso de la Vega ; voici ce chant :
<( Belle princesse, — ton frère — brise ton urne — en morceaux — de ce coup — provient le tonnerre — et les éclairs ; — et toi, princesse, — versant tes eaux, — tu fais pleuvoir, — tu fais tomber — la grêle et la neige. — Le créateur du monde — le vivificateur du monde — Viracocha — t'a donné la vie. »
La déesse de la pluie est donc la créature et la fille du dieu des eaux. Rien de plus naturel, du reste. Faisons remarquer cependant que la fin de Thymne, dans sa partie relative à Yiracocha, semble appartenir à une phase de la théologie péruvienne dont nous parlerons à la fin de ce chapitre.
On a pu remarquer dans Thymne à la déesse de la pluie qu'il est fait mention d'un frère qui produit l'orage en brisant le vase. Quel est ce frère ? Un dieu du tonnerre à coup sûr, et très-vraisemblablement ce dieu n'est autre que le Catequil (voir p. 143-144), dont nous avons déjà parlé. Bien que d'origine fétichique et par son nom ( voir p. 144 ) et par le culte qu'on rendait à son image sous la forme d'un rocher, il nous apparaît sous les traits d'un dieu anthropomorphe ; il était armé d'une fronde et d'une massue, suivant les traditions, et les météorites étaient les pierres qu'il avait lancées sur la terre. On le redoutait fort et pourtant il passait pour un dieu bienfaisant, puisqu'il présidait à la fécondité, et que selon certains mythes, c'était à Catequil qu'on devait la civilisation. Mais tout en faisant partie du panthéon péruvien, ce dieu de la foudre pous fournit un nouveau groupe de mythes, distincts deceux
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dlnti et de Yiracocha, et nous indique un état religieux plus ancien que celui qui nous est représenté par la théologie des Incas. Allié, comme on sait, au culte des rochers, Gatequil recevait et aimait les offrandes sanglantes, les sacrifices humains proscrits par les héros solaires. On le craignait tellement, que les Incas ne purent faire disparaître son culte ; mis officiellement un peu à l'écart, il n'en subsistait pas moins vigoureusement dans les croyances du peuple. Gatequil avait toujours des temples et des prêtres, des esclaves et des biens ; les Incas avait dû l'admettre dans les cérémonies de la fête de Tété. Les maisons, les champs, les objets qu'il avait frappé de la foudre devenaient sacrés, mais redoutés au point qu'on n'en faisait plus usage. Il avait pourtant un père, un dieu mystérieux et suprême^ hypostase polythéiste, oubliée sans doute, du grand fétiche céleste ; ce dieu n'était invoqué, à notre connaissance, que sous le nom diAtaguju ou plus exactement à* Atachuchu^ . « le père des jumeaux ». Atachuchu créa un être humain, Guamansuri, qui descendit sur la terre et séduisit un être féminin, fille et sœur de certains habitants du globe, les Guachemines (les Ténébreux). Ceux-ci tuèrent Tamant de leur sœur qui mourut bientôt aussi en mettant au monde deux œufs, d'où sortirent deux jumeaux Gatequil et son frère Piguerao. De ce dernier, les mythes connus ne parlent guère ; mais dès sa naissance Gatequil manifesta toute sa puissance en ressuscitant sa mère, en exterminant les Guachemines et en faisant sortir de terre les hommes actuels qui surgirent du sol labouré par Gatequil à l'aide d'une pelle d'or et sur les conseils d'Atachuchu. A cause de la naissance du dieu de la foudre et de celle de son frère, tous les jumeaux, aussi bien ceux des hommes que ceux des lamas, lui étaient consacrés. Il est bien difficile de déterminer le sens de ce mythe. Toutefois, comme Gatequil est le dieu du tonnerre il doit
y avoir là un récit mythologique du phénomène de Torage et nous nous hasardons à en présenter l'interprétation suivante. Le fils du ciel, personnification du ciel lui-même, s*unit à une déesse des nuées noires de la tempête, c'est-àdire à la nuée elle-même ; les nuages orageux, les ténébreux Guachemines, ont beau rétouffcr de leur masse, la foudre, Gatequil, en sort accompagnée de l'éclair ( M. Brinton pense que le nom de Piguerao est une forme altérée d'un ancien mot péruvien composé de piscu, oiseau, et de uira, blanc, brillant, et signifiant « Toiseau brillant», ce qui s'appliquerait assez bien à Téclair, adoré d'ailleurs au Pérou sous le. nom de Libiac), disperse et déchire ces nuages, puis frappant la terre, la féconde d*un trait de feu ( d'or), la rend fertile et lui fait donner la vie (la nourriture, aux hommes.
Le mythe des œufs célestes se retrouve dans une tradition rapportée par Avendano et qui a toute l'apparence d'être étrangère aux Quichuas. a Quelques anciens prétendent, dit cet auteur, qu'après le déluge trois œufs tombèrent du ciel ; un œuf d'or, d'où sortirent les Guracas ; un œuf d'argent d'où sortirent les nobles ; un œuf de cuivre d'où sortirent les autres Indiens. » Gette légende cosmogonique est évidemment d'une origine différente de celle desincas : nous n'y remarquons pas d'abord le nombre sacré 4 ; et les Curacas, princes vassaux et médiatisés sous la monarchie incasique, y occupent le premier rang. Nul doute, comme le dit J. G. Mûller, que si les Incas avaient adopté ce mythe, ils y eussent introduit un quatrième œuf d'une matière plus précieuse que l'or d'où ils auraient fait sortir leur race.
Enfin, il y avait au Pérou un dieu bien différent dlnti, le soleil des Incas, de Yiracocha, le dieu des eaux pour les Aymaras et qui au moment de la conquête, après avoir presque subordonné le culte du premier au sien et s'être uni
au second, se trouvait sur le point de fournira la doctrine de révolution une nouvelle confirmation en amenant les Péruviens au monothéisme. Ce dieu, c'était Pachacamac^ le « vivificateur du monde » . Tandis que Viracocha était le grand dieu des Aymaras, que Gatequil était celui d'autres peuples du Pérou, les indigènes des contrées situées à Toccident des Andes, des vallées du Rimac et de Lérin, des bords de l'océan Pacifique vénéraient au-dessus de tout une divinité toute-puissante qu'ils appelaient Pacha.camac. Les Indiens Chimos et Yungas lui avaient élevé un temple fameux dans la vallée de Lérin, temple que les conquérants incas ne détruisirent point, mais qu'ils essayèrent vainement d'associer en quelque sorte à leur système religieux. Dans quels rapports se trouvait Pachacamac avec l'antique fétiche terrestre péruvien, Pachamama, c'est ce que nous ne pouvons distinguer. En revanche, la diflférence entre eux est très-nette : la « terre-mère », Pachamama, comme Mamacocha, la « mer-mère », était un véritable fétiche : Pachacamac, quoiqu'il ne fût représenté que comme un esprit subtil et impalpable, n'en était pas moins un personnage anthropomorphe, une entité supérieure à la terre qu'il vivifiait, qu'il animait, comme l'indique l'étymologie très-claire de son nom. Toutefois, si Ton en croit la légende qui le concerne, Pachacamac n'était pas le seul dieu des tribus de la côte péruvienne du Pacifique : là, comme ailleurs, un puissant substratum fétichique était resté dans les consciences populaires. Lorsque le roi de Cuzco envahit la vallée où se trouvait le sanctuaire de Pachacamac, il y trouva des autels consacrés à des poissons fétiches, à un renard-fétiche, à une grosse couleuvre-fétiche.
La tradition rapporte aussi que Pachacamac était originaire du midi et que lorsqu'il arriva au pays où il fut plus tard vénéré, il dut en chasser une autre divinité, Con, Nous avons dit plus haut (p. 41 ) que ce dernier était vraisembla-
blement le grand fétiche aquatique. Il recula devant le nouveau dieu, retourna vers le nord, d'où il était venu, en emportant la pluie avec lui et en laissant la sécheresse comme punition de l'ingratitude de ses adorateurs. Ya-t-il là un mythe météorologique, signifiant que Thumidité s'enfuit à l'arrivée du vent du sud ? y a-t-il là au contraire la forme mythologique d^un fait historique, une espèce de tradition relative à la conversion des Yungas et des Ghimos à une nouvelle religion ? Nous ne nous prononcerons pas sur ce sujet, tout document nous faisant défaut. Disons cependant que le dieu polythéiste Pachacamac succédant aux fétiches, il semble qu'une révolution religieuse s'est efTectuée dans cette partie du Pérou. Quoi qu'il en soit, Pachacamac vainqueur passa bientôt pour le fils de Gon, et après avoir changé ses adversaires en bêtes, il enseigna les métiers et les arts aux hommes qu'il avait créés. Mais que représentait cette divinité ? Ge n'était point un dieu ni un héros solaire, bien que les Incas ait tenté plus tard de le présenter avec Gon et Manco Gapac pour un fils du soleil. Ce n'était pas non plus un dieu de l'eau, vu son antagonisme avec Gon. M. Brinton a voulu voir en lui la personnification du vent brûlant du midi : nous ne pouvons accepter cette opinion, tout à fait contraire au sens de Pachacamac, « vivificateur du monde » ; car le vent desséchant serait en ce cas une trop violente antithèse. Avec J. G. Mûller et Picard, nous serions bien plutôt disposé à faire de Pachacamac le dieu du feu. Le feu est impalpable et subtil, il est l'opposé de l'élément aqueux, il ranime et vivifie. Le feu contient pour les peuples dont la science de la physique est peu avancée les germes de toute chose, il constitue l'élément procréateur et vital par excellence. Dans un pays de volcan, il semble bien être l'âme de la terre. Admettons donc qu'à une époque donnée et pour certaines nations du Pérou, le dieu créateur, le dieu supérieur était le dieu du
feu, Pacbacamac, le père des géants, c'est-à-dire des populaU-ions antiques et presque oubliées, que, dans un temple voisin de Gallao, les Espagnols virent adorer sous la forme d'un homme de stature et de proportions colossales.
Mais, avec le temps l'évolution théologique suivit son cours dans l'esprit des Péruviens, au moins dans l'esprit des plus instruits et les plus intelligents d'entre eux. L'héliolâtrie incasique fut menacée dans sa prépondérance par des Incas eux-mêmes. Les auteurs espagnols attribuent même à l'un de ces princes, à l'Inca Yupanqui, suivant Balboa, un discours singulier prononcé vers 1440 à la cérémonie d'inauguration du temple du soleil à Guzco. Voici en substance ce qu'aurait déclaré Yupanqui en cette mémorable occasion :
« On dit généralement que le soleil est le créateur de toute chose. Mais le créateur doit demeurer avec ses créatures. Or, bien des événements se produisent en l'absence du soleil ; celui-ci ne peut donc être le créateur universel. 11 est même douteux qu'il soit vivant, car sa marche continuelle ne le lasse point. S'il vivait, il se fatiguerait comme nous ; s'il était indépendant, il visiterait d'autres parties du ciel. Il est au contraire comme un animal domestique qui fait sa tournée quotidienne sous l'œil d'un maître ; il est comme une flèche qui doit se rendre où on l'envoie et non où elle veut aller. En vérité, je vous le dis, notre père, notre maître le soleil doit avoir un seigneur et maître plus puissant que lui, qui le contraint à accomplir sa tournée quotidienne sans arrêt ni repos. »
Tout autre que le roi eût subi le dernier supplice pour avoir tenu un pareil langage et proféré de semblables hérésies contre le culte établi. Les adorateurs d'Inti eussent cruellement puni l'impie coupable de tels blasphèmes. Mais c'était le chef des enfants du soleil, le descendant direct de Manco Gapac et de Mama Oello qui parlait ainsi ;
sa voix trouva de l'écho dans Ja conscience des Péruviens, plus cultivés que les autres, qui virentainsi s'ouvrir une nouvelle voie à leurs méditations et à leurs aspirations théologico-philosophiques. Qui pouvait être ce maître du soleil, ce créateur de toute chose auquel devaient être subordonnés et les dieux et les hommes ? De même que le culte fétichique des Guacas de tout genre n'avait pu être détruit au sein des couches populaires, certaines croyances propres aux diverses nationalités qui constituaient la population de Tempire de Guzco n'avaient pas non plus disparu. Nous venons de le voir : Viracocha, Gatequil, Pachacamac, bien que momentanément subjugués par Inti, vivaient encore dans la mémoire de leurs adorateurs. Pour beaucoup d'entre eux, dans la race aymarapar exemple, comme le dit Acosta, le principal objet du culte c'était Viracocha, et seulement après lui, le soleil.
Nous avons dit plus haut d'ailleurs que dans le mythe de Tiahuanaco, Viracocha était le créateur du soleil, de la lune et des étoiles et qu'il leur avait imposé ses lois. Il vint donc tout naturellement à l'idée des Péruviens, à la suite du discours de Yupanqui, que Viracocha était le seigneur et maître des dieux, le créateur universel dont avait parlé l'Inca. En même temps, le mythe de Gatequil constituait la cdsmogonie nationale d'autres races de l'empire; le dieu de la foudre, comme ou sait, était aussi celui delà génération, et par suite de ce phénomène de synchrétisme que nous avons exposé dans le chapitre précédent, Viracocha, en devenant divinité suprême, prit les attributs du dieu de l'orage, ainsi qu*un de ses noms, celui àUllatici (vase du tonnerre). Enfin, comme l'appellation même du grand dieu des Ghimos et des Yungas, Pachacamac, avait précisément le sens de « créateur », de « vivificateur du monde », cette personnalité divine se confondit avec celle de la divinité suprême
des Aymaras. Un peu avant la conquête, les Péruviens étaient donc sur la voie qui mène au monothéisme par le fait de leur croyance en un dieu suprême père et maître des dieux et des hommes, Illatici-Viracocha-Pachacamac, Un de ces écrivains du Pérou qui, comme Garcilasso de la Vega, était moitié indigène et moitié Espagnol, Jérôme de Ore, professeur de théologie catholique à Cuzco, au seizième siècle, nous a conservé le texte d'une prière que Ton adressait à Viracocha-Pachacamac et qui présente tous les caractères d'élévation que comporte la phase la plus élevée de Tétat théologique, le monothéisme :
« vivificateur du monde, toi qui existes depuis le commencement et qui existeras jusqu'à la fin, puissant et miséricordieux, qui as crééThommeen disant queThomme soit, qui nous défends du mal et nous conserves la vie et la santé, es-tu au ciel ou dans la terre, dans les nuages ou dans les abîmes? Ecoute la voix de celui qui t'implore et accorde-lui ce qu'il demande. Donne-nous la vie éternelle, défends-nous, et accepte notre sacrifice. »
On dirait presque une imitation de l'oraison dominicale chrétienne, et l'on serait tenté de croire que le hon professeur de théologie à Cuzco s'est livré à une supercherie historique pour la plus grande gloire de ses ancêtres péruviens. Ce n'est donc ^ue sous toute réserve que nous citons ce document, sans cependant nous inscrire en faux, car l'état moral où l'on était arrivé au Pérou dans certaines classes de la société, expliquerait assez aisément des conceptions de la nature de celles qui sont contenues dans la prière à Illatici -Viracocha-Pachacamac.
Le passage relatif à la vie éternelle dans cette prière semble avoir une physionomie particulièrement chrétienne; et pourtant il n'en est rien, à notre sens. Les Péruviens avaient conservé de leur ancien fétichisme une profonde vénération pour les esprits des morts, et une foi solide dans
rimmortalité de l^àme, dont ils se faisaient d'ailleurs une idée assez matérielle, puisqu'à certains anniversaires, ils exposaient des vases remplis de boisson et de nourriture à l^intention des esprits des morts qui revenaient errer sur la terre. Nous avons signalé plus haut (voir p. Î23) les terribles hécatombes humaines qui accompagnaient les funérailles des rois et des grands seigneurs, afin de leur constituer une cour dans Tautre monde. Quant à la destinée des âmes, elle était à peu près partout la même, la demeure seule variait. Arriaga nous rapporte par exemple que dans les montagnes les Indiens prétendaient que les esprits des morts se rendaient dans VUpamarca, le pays du silence, en passant un large fleuve sur un point très-étroit. Certains d'entre eux croyaient que des chiens noirs les aideraient à traverser ce fleuve ; aussi en élevaient-ils pour les tuer aux funérailles de leurs proches. Sur le bord de TOcéan, les âmes, disait-on, gagnaient les îles Ghinchas avec Taide des phoques et des lions de mer, alors très-abondants dans ces parages. Mais partout les mânesjouissaient d'une vie calme et placide, mangeant, buvant, flânant sans être troublés jamais dans leur repos. Les cadavres étaient l'objet d'un respect profond ; de là la coutume à peu près générale au Pérou de les conserver, d'en faire des momies, malquis et munaos. Les peines dont souffraient les corps étaient ressenties par les esprits; c'est pourquoi on n'enterrait point les morts de peur que là terre ne pressât ou ne blessât à la fois les cadavres et leurs âmes, mais on rangeait soigneusement les momies dans des caveaux ou dans des tombeaux semblables à de petites maisons. Ces malquis étaient l'objet d'un culte quotidien, plus strict même que celui des guacas, car les esprits des morts étaient redoutés au plus haut point, ils passaient pour être dangereux quand on leur avait déplu. C'était du moins la croyance des masses populaires. Les Amantas de Cuzco et des villes enseignaient des
doctrines un peu différentes sur la vie future ; selon ces <( savants », il y avait chez les morts un lieu de récompense pour les bons et un lieu de punition pour les mauvais. Il y avait ainsi trois mondes dans Tunivers, hafianpacha, le monde supérieur où allaient les bons, à condition toutefois qu'ils fussent de caste nobI« ; le monde terrestre, le nôtre, hM^npacha; et le monde inférieur, ucupachn, plongé dans les ténèbres et où les méchants souffraient mille peines et mille douleurs. L'ucupacha était Tempire de Cupay ou Supay^ le dieu de la nuit, de l'obscurité [Cupan)^ divinité terrible, mais qu'il ne faut pas confondre avec le diable, comme Ta fait Garcilasso de la Yega, en bon néophyte catholique du seizième siècle. Gupay était aussi terrible pour les vivants que pour les morts, puisqu'il aimait les sacrifices humains; tous les ans, à Quito, on lui immolait cent petits enfants, et on sait à quel massacre on se livra en son honneur lors de la mort de Tlnca Huayna-Gapac, qui avait une dévotion particulière pour le sombre et cruel Gupay.
Les Incas cependant avaient d'autres vues sur la vie future. Ils estimaient que leurs âmQS allaient rejoindre leur père le soleil, laissant ainsi le monde supérieur aux Guracas et aux nobles, et les espaces intermédiaires aux esprits de basse naissance. Ils croyaient également à la résurrection, (( non pour la glorification ou le châtiment, dit Garci lasso, mais pour un retour à la vie temporelle... Ils prenaient un soin extrême à conserver les rognures de leurs ongles et les cheveux qu'ils perdaient ou qui étaient brisés par le peigne, et les mettaient dans des trous ou dans des niches pratiquées dans les murs ; si ces objets en tombaient, tout Indien qui les trouvait les ramassait et les remettait en place. Je demandai souvent et à différentes reprises à divers Indiens pourquoi ils agissaient ainsi afin de voir ce qu'ils me répondraient ; et tous me dirent la même chose,
à savoir : « Sachez que toute personne qui est née doit revenir à la vie, et que les âmes doivent sortir de la tombe, avec tout ce qui appartenait à leurs corps. En conséquence et pour ne pas avoir à courir après nos ongles et nos cheveux à un moment de trouble et de confusion, nous le^ mettons dans un endroit où on peut les serrer tous convenablement ; nous avons même soin de ne cracher, autant que possible, qu'à la même place. » Cette foi des Incas dans une résurrection corporelle est bien confirmée par l'histoire d'Atahuallpa, le dernier Inca régnant. Ce prince, condamnée mort par les Espagnols, et sachant qu'il serait brûlé au lieu d*être pendu, s'il ne se convertissait pas au christianisme, se fit baptiser ; il expliqua à cette occasion à ses femmes et à ses courtisans que si son corps n'était pas brûlé, son père, le soleil, saurait bien le rappeler à la vie. C'est également par suite des mêmes croyances que les généraux d'Atahuallpa, vainqueurs de son frère ennemi, de rinca Huascar, roi de Cuzco, livrèrent le corps de ce prince aux flammes, afin de prolonger leur vengeance au-delà de la mort.
Ainsi donc, quand la prière conservée par Jérôme de Ore parle de la vie éternelle, elle ne fait que constater l'existence d'une conception, dont tous les éléments premiers se retrouvent dans le bagage religieux et moral des anciens Péruviens, et qu'il n'est pas besoin d'attribuer à quelque supercherie pieuse ni à quelque influence extérieure. Les mythes du Pérou et tout ce qui les accompagne semblent d'ailleurs tout à fait autochthones. Ils présentent une grande variété due sans doute à leurs origines multiples, mais toutes profondément péruviennes. Nous savons bien qu'on a voulu retrouver dans la civilisation de l'empire des Incas comme dans toutes les civilisations américaines des traces d'une influence asiatique. On a bâti une foule de systèmes sur de -prétendues missions bouddhiques
et autres. Les premiers religieux espagnols ont été jusqu'à attribuer certains traits de la religion péruvienne à la prédication de saint Thomas, le célèbre apôtre des pays inconnus. Aucune de ces inventions n'est plus sérieuse Tune que l'autre. Ge sont autant de divagations sur lesquelles nous demandons une fois pour toutes la permission de nous expliquer. Les civilisations américaines doivent être étudiées en Amérique et non ailleurs, sur des documents américains et non sur les fantaisies et les hypothèses des rêveurs et des faiseurs de système. Quant aux mythes péruviens, nous le répétons, ils nous paraissent tout à fait indigènes. Sans cependant repousser par la question préalable toute recherche des rapports qu'ils peuvent présenter avec d'autres mythes américains, avec ceux de TAmérique centrale et du Mexique surtout, nous déclarons pour notre part n'apercevoir aucun de ces rapports et nous préférons nous en tenir purement et simplement à l'exposé que nous venons de faire du développement du polythéisme au Pérou.