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CHAPITRE XVII

MYTHOLOGIE DU GUNDINAMARCA.

Au nord du Pérou et de l'Amérique du Sud, dans ce que Ton appelle aujourd'hui la Colombie, s'élève un vaste plateau qui porte encore le nom antique de Cundïnamarca, Lors de la conquête espagnole, cette contrée était habitée par un peuple civilisé, le peuple des Muyscas, qui parlait une langue, le chiôcha, tout à fait distincte des idiomes péruviens, ainsi que de ceux de l'Amérique centrale. Les Muyscas constituaient donc une race à part, plus cultivée que les tribus sauvages des terres basses, des terres chaudes. Il est d'ailleurs bon de remarquer qu'en Amérique les hauts plateaux sont des centres de civilisation, sauf au Yucatan, et que, contrairement à ce qui s'est passé dans l'ancien monde, les races vaincues, au lieu d'être refoulées dans les montagnes, en ont été chassées et rejetées sur les côtes. Cela tient évidemment à la constitution géographique du pays, à l'existence de plateaux et de hautes vallées d'un climat plus sain et plus frais que les bords marécageux de la mer : les groupes humains les plus forts s'y sont mieux développés que partout ailleurs et y ont passé de la sauvagerie à un état de civilisation assez remarquable pour causer l'étonnement de ceux qui en étudient les vestiges.

Le Cundinamarca a été un de ces centres, et nous y trouvons une mythologie spéciale sans rapports directs, nous dirions même sans rapports indirects aussi avec les mythologies du Pérou et du Mexique, si dessous les fables et les mythes que nous connaissons il n'y avait d'antiques

strates religieuses à peu près effacées dans la période immédiatement antérieure à Colomb, mais dont on soupçonne Texistence, et dont on découvre çà et là des vestiges. Nous avons vu déjà qu'au Pérou la théologie incasique avait été précédée de cultes divers. C'est ce que nous allons retrouver au Cundinamarca, quoique nous ne possédions qu'un nombre restreint de détails sur les mythes des Muyscas.

Le polythéisme de ce peuple serait démontré rien que par son organisation sociale ; lorsque, en 1537, Gonsalve Xi menez de Quesada remonta le cours du rio de la Magdalena et atteignit le haut plateau du Cundinamarca, au lieu d'y trouver des sauvages dispersés dans les bois et dans les savanes, il rencontra une nation civilisée, se livrant à l'agriculture, à l'industrie et au commerce. Les Muyscas étaient fort habiles dans Tart de Torfévrerie, et avec l'or qu'ils recueillaient en grande quantité, ils fabriquaient des vases et des bijoux très-estimés à Quito et au Pérou et dont on a retrouvé de très-remarquables spécimens dans le pays ; ils étaient experts dans tout ce qui concerne la métallurgie, ainsi que dans la céramique ; ils savaient sculpter le granit, etHumboldt, dans ses Monuments des peuples indigènes de V Amérique^ a publié les dessins de quelques statues qui dénotent chez les Muyscas plus d'habileté à représenter la figure humaine que partout ailleurs dans le nouveau continent. Le commerce avait en outre créé au Cundinamarca la propriété individuelle inconnue à la civilisation péruvienne.

Au sommet de la société était placé un souverain spirituel qui, de sa ville sainte d'Iraca, régissait les deux rois temporels qui se partageant le Cundinamarca. L'un, que l'on appelait le Zaque^ régnait à Tunja, l'autre résidait à Bogota et portait le nom de Zippa, On n'a rien conservé de l'histoire de ces dynasties ; on sait seulement que les

rois étaient électifs et que leur nomination appartenait à quatre princes-électeurs. Une fois couronnés, les rois jouissaient d'un pouvoir absolu ; le cérémonial de leur cour ressemblait fort à celui de la monarchie de Guzco ; leur harem comptait jusqu'à 200 femmes, et on les portait dans des litières dorées et ornées de pierreries, au milieu d'une troupe nombreuse et brillante de courtisans et de pages qui purifiaient la route sur leur passage et la jorichaient de fleurs. Il existait également une noblesse, absolument dépendante du souverain, mais pourvue de privilèges qui la distinguaient du bas peuple. Dans les deux Etats du Gundinamarca, la population était très-dense et pouvait mettre sur pied des armées considérables.

Nous avons dit que Ton ne connaît pas grand chose de l'histoire des Muyscas avant la conquête espagnole, et ce que l'on en sait a un caractère tout aussi mythique que , l'histoire des commencements de la dynastie incasique. Nous dirons plus : cette histoire se confond complètement avec la mythologie du Gundinamarca, puisqu'elle est basée uniquement sur le mythe de Botchica, qui fut l'initiateur des hommes {Muyscas, en chibcha) à la civilisation et à tous les arts connus sur le haut-plateau de Bogota.

Autrefois en effet^ dit la légende, alors que le Gundinamarca était clos de toute part et que la passe de Tequendama n'avait pas été ouverte, alors même que la lune n'existait point, les hommes étaient des sauvages sans religion, sans coutumes établies, sans gouvernement, sans connaissances agricoles et industrielles. Un matin apparut un personnage âgé et barbu ; cet homme portaittrois noms : Botchica, Nemterequeteba eiZuhé, et on le représenta souvent comme un être tricéphale. Ge fut lui qui enseigna aux hommes à se vêtir d'étoffe de coton dont il leur apprit la fabrication, à travailler la terre et les métaux, et à honorer les dieux ; ce fut lui aussi qui donna des lois aux Muyscas et régla leurs institutions ;

il créa quatre chefs qui devinrent les ancêtres des quatre électeurs royaux et de la noblesse du Cundinamarca. Botchica était accompagné d'un être du sexe féminin et d'une beauté admirable qui avait, elle aussi, trois noms : Huythaca^ Chia, et Yubecuayguaya ; mais si elle était belle de corps, elle était ei\ même temps très-méchante, et elle s'irrita des bienfaits dont son époux comblait rhumanîté. Gomme c'était une puissante magicienne, elle fit gonfler et déborder la Funza (aujourd'hui rio Bogota) jusqu'à ce que tout le plateau fût inondé et transformé en un vaste lac sans écoulement, puisque les montagnes l'enserraient sans solution de continuité. Bien des gens furçnt noyés et quelques hommes seulement purent se réfugier au sommet des montagnes. Botchica, en voyant son œuvre ainsi menacée de ruine, ressentit une violente colère contre l'auteur du méfait ; il chassa son épouse non-seulement d'auprès de lui^ mais encore delaterre et, poursuivant Huythaca jusqu'au ciel où elle s'était réfugiée, la transforma en lune ; telle fut, au dire des Muyscas, l'origine de l'astre des nuits. Suivant une autre légende, Huythaca fut changée en chouelte. Puis le démiurge chibcha, voulant rétablir les choses dans leur état antérieur^ rompit le mur de montagnes et fit s'écouler les eaux par la splendide cataracte de Tçquendama, à travers laquelle le rio Bogota se précipite aujourd'hui encore d'une hauteur de 146 mètres. Quand la terre fut sèche, Botchica rassembla les hommes qui avaient échappé à la malignité de Huythaca, et, continuant son œuvre civilisatrice, il régna sur les Muyscas pendant deux mille ans, au bout desquels il se retira portant le nom àUdacanzas,

Il eut pour successeur un personnage appelé Huncahua; celui-ci fonda la ville de Tunja, nommée aussi Hunca, conquit les régions voisines, et y répandit l'usage de la langue chibcha. Son règne eut la durée mythologique de deux cent cinquante années.

Nous avons là devant nous en Botchica un véritable liéros ou dieu solair.e. Son nom de Zuhé ou Xué signifie « le jour », « le levant » et par extension « le blanc », ce qui, uni à la mention de la barbe de Botchica, a donné naissance à la fable récente de Tarrivée d'un homme blanc, d^un Européen civilisateur en Amérique, à une époque reculée et antérieure à Christophe Colomb. En réalité, le nom de Xué n*a d'autre sens que celui de « brillant » et s'applique parfaitement au soleil, qui, comme Botchica, apparaît à Test du Cundinamarca et semble sortir des llanos orientaux. L'itinéraire que suit Botchica dans sa marche pacifique à travers le pays des Muyscas a une direction générale de Test à l'ouest : il commence ses prédications à Bosa, où les Espagnols trouvèrent des ossements gigantesques vénérés par les Indiens qui assuraient que c'étaient les restes d'un animal inconnu amené par Botchica. Celui-ci poursuivit sa route par Muqueta et Fontebon jusqu'à la ville de Cota, où il établit pendant longtemps sa résidence et le centre de son enseignement de l'art du tisserand. Sa dernière étape fut le district de Sogamosa d'où, après une retraite de cinq cents ans, il fut enlevé au ciel et disparut de la surface de la terre ; aussi reçut-il le nom de Segundomoxe (le saint qui se rend invisible) et celui de Sugunzua (celui. qui disparait), au dire du P. Simon (Noiictas de-Tien'a fitma). On montrait à Iza la trace de son pied au moment de son ascension. Le titre d'Idacanzas que porte aussi Botchica et qu'il légua aux rois du Cundinamarca a pour signification « le créateur du temps » , ce qui s'applique à merveille au soleil qui règle les saisons et dont l'apparition ou la retraite fait le jour ou la nuit, le mauvais ou le beau temps. On ne saurait s'empêcher cependant de comparer cette expression à la puissance fétichique attribuée aux rois faiseurs de pluie, en Afrique ; Piedrahità {Historla de las conquestas del nuevo reyno de

Granada), rapporte que les caciques des Muyscas avaient la prétention d'influer sur la température : quand la gelée blanche couvrait le sol et compromettait les récoltes, ils se couvraient d'un manteau blanc, se tenaient à Técart comme s'ils eussent été irrités. Cette croyance persista quelque temps après la conversion au christianisme, car Piedrahita parle d'un certain cacique, nommé Philippe, qui croyait avoir à se plaindre de ses sujets et leur reprochait de ne plus lui montrer tout le respect qui lui était dû, bien qu'il pût leur donner la fièvre, les rhumatismes, la peste ou la petite vérole, et que, d'après lui, le sort de leurs récoltes dépendit de sa volonté. Il paraît qu'à cette époque les Indiens devenaient déjà sceptiques à l'endroit de leur ancien culte pour Botchica et pour ses successeurs, sans cesser néanmoins de rester superstitieux et crédules, comme ils le sont encore aujourd'hui. Le catholicisme remplaça chez eux la vieille religion solaire des Muyscas, leurs ancêtres, mais ne modifia guère leur état intellectuel et moral.

Botchica n'est donc rien autre qu'une personnification polythéiste du soleil. Quant à la barbe dont il est pourvu, c'est un attribut viril qu'il partage avec le Yiracocha des Aymaras, avec le Quetzalcoatl des Toltèques, avec le Goxcox des Ghichimèques sans qu'on puisse démontrer l'existence de rapports quelconques entre ces divinités et le démiurge divin du Cundinamarca. J. G. Mûller fait remarquer avec raison que les races américaines ne sont pas imberbes comme on l'a cru longtemps, et que par conséquent, il n'y a rien de surprenant à ce que l'on représente avec de la barbe certains personnages fabuleux comme Botchica. Son union avec celle qui devient plus tard la Lune est une nouvelle preuve de la nature primitivement astrolâtrique du culte de Botchica, c'est-à-dire du soleil époux de la lune. Mais, la dififérence est grande entre le

mythe chibcha et le mythe quîchua de Manco Gapac et Marna Oello ; dans Tun comme dans Tautre, le couple astronomique se présente, mais tandis que dans celui-ci Télé- Ihent féminin joue un rôle charmant, dans celui-là la femme est mauvaise. La lune au Pérou est douce et bonne, elle aide son frère et époux dans son œuvre civilisatrice, sur le plateau du Gundinamarca, au contraire, c'est une sorcière, une véritable divinité de la nuit et du mal, dignement représentée par la chouette lugubre.

Le culte du soleil et de la lune semble du reste avoir été prépondérant au Gundinamarca ; on les y appelait père et mère des hommes ; on disait qu'ils avaient tout créé et que les autres dieux étaient leurs sujets. Toutefois, il y avait d^autres cosmogonies que celle où paraissent Botchica et Huythaca, ce qui indique la fusion d'éléments divers sur le haut plateau de Bogota. Simon nous rapporte le mythe suivant par exemple : quand tout était dans le néant et dans les ténèbres, la lumière était renfermée dans un vaste réceptacle, désigné sous le nom de Chimimgagua, et d'une nature mal déterminée par l'auteur espagnol qui l'appelle « maison », « objet » et « dieu ». La lumière commença à en émaner peu à peu et son apparition donna naissance aux premiers êtres : ceux-ci furent de gros oiseaux noirs qui se répandirent dans l'espace en faisant sortir de leurs becs une substance brillante, transparente €t impalpable, qui fut l'air. Ghiminigagua nous apparaît ensuite comme le soleil lui-même, dieu tout-puissant et créateur, à côté duquel se place la lune, son épouse.

Ailleurs, d'autres légendes avaient cours, dans lesquelles les deux astres n'occupent plus qu'une position secondaire. Ghez les Muzos, par exemple, on croyait que sur les bords du Magdalena avait existé un être d'apparence humaine, mais d'une essence subtile comme l'ombre, nommé Arî^ qui se plaisait à façonner des statuettes

d'hommes et de femmes qu'il jetait dans le fleuve, .d^où elles ressortaient vivantes. Ari leur apprit à cultiver la terre, et c'est de ces hommes et de ces femmes que sont issues toutes les tribus du pays. Le soleil et la lune n'existaient pas encore et ils ne furent créés que plus tard.

Les habitants de la vallée de Sogamosa et ceux de celle de Tunja se donnaient pour ancêtres deux personnages, l'oncle et le neveu, que le chroniqueur espagnol Simon ne désigne que sous les noms de « Cacique de Sogamosa » et de « Cacique de Ramiriqui et Tunja » . Le terre et le ciel, tous les êtres existaient déjà alors que le monde était encore plongé dans les ténèbres ; il n'y avait pas d'autres êtres humains que les deux Caciques ; ceux-ci, chacun dans leur district, firent des hommes d'argile jaune et tirèrent les femmes de grandes herbes. Quand la contrée fut peuplée, l'oncle ordonna à son neveu de monter au ciel et d'y allumer le soleil, ce qu'il fit. Plus tard, l'oncle résolut d'éclairer un peu les nuits, il monta donc lui-même au ciel et y créa la lune ; puis il ordonna aux hommes d'adorer ces deux astres ainsi qu'une foule d'autres dieux.

Parmi ces divinités, il en est une qui appartient sans contredit à un autre ordre de mythes que les légendes astrolâtriques de Botchica et d'Huythaca ; c'est Batchùé ou Tuzachogud (la bonne femme), déesse des eaux et de la végétation. Le second nom qui lui était donné devait probablement la distinguer clairement de l'autre déesse, de Chia, la lune malfaisante. Mais Batchué, qui était représentée sous les traits d'une jeune femme d'une grande beauté, passait dans certaine cosmogonie pour la mère commune de tous les hommes : dès l'aube du premier jour qui luit sur la terre elle sortit du lac d'Iguaque portant un enfant de trois ans dans ses bras ; celui-ci fut l'ancêtre de l'humanité. Malgré le culte prépondérant de Botchica, la déesse Batchué conserva toute la vénéra-

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lion dcsMuyscas, qui, lorsqu'ils voulaient lui rendre hom-* mage, tendaient en croix deux grandes cordes au-dessus de la surface d'un lac et jetaient dans Teau au point d'intersection l'or, les émeraudes et surtout les aromates qui constituaient lesofifrandes aimées des dieux. De même que la chouette était en quelque sorte le symbole d'Huythaca, la grenouille était consacrée à Batchué, dont le caractère de déesse des eaux n'exclut pas un autre caractère trèsimportant, celui de divinité chthonienne, ainsi que nous le révèlent et sa maternité et sa suprématie sur les plantes, filles de la terre.

A côté de la terre-mère, nous trouvons encore un dieu de l'atmosphère et de l'arc-en-ciel, Chuchavïra ; ^imon dit que son culte était universellement répandu, mais qu'il exerçait une influence particulière sur les femmes enceintes qui lui offraient de petites statuettes d'or pour hâter et faciliter leur délivrance. Ces détails nous indiquent que le dieu de l'air des Muyscas était bien issu d'un ancien fétiche cé« leste, remarquable par son pouvoir sur la génération. Outre les statuettes d'or, on lui consacrait généralement des émeraudes et des cailloux de la Sierra de Sainle-Marlhe. Nous retrouvons donc encore ici, derrière une forme polythéiste prépondérante de l'astrolâ'trie, le culte si important des deux grands fétiches des milieux, du ciel et de la terre. Bien que rejeté à l'arrière-plan par le mythe solaire de Botchica, ce culte n'avait pas disparu du Cundinamarca, puisque nous en trouvons des traces importantes par leur extension dans toute la population et dans toute la contrée. Les anciens historiens espagnols nous signalent encore d'autres dieux, tels que Nemtacoa^ le patron des peintres et des fabricants d'étoffe qui présidait aux orgies, où pour pour boire de la chicha, il apparaissait parfois sous l'aspect d'un ours couvert d'un manteau ; quand il était ivre, on obtenait sa protection pour couper et transporter les

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grandes pièces de bois. On Tappelait parfois 7b, le renard, parce que, disait-on, il prenait aussi cette forme. Tchukem était le dieu des frontières et des limites et par extension celui des courses de vitesse. Il existait encore une sorte d'hypostase de Botchica, C hibchatckum (le bâton, Tappui des Gbibcha) ; il était spécialement révéré à Bogota ; et dans tout le Gundinamarca, si Botchica était le dieu particulier des caciques et des guerriers, Ghibchatchum était celui de la classe moyenne, des marchands, des orfèvres et des cultivateurs.

Une légende qui avait cours au Gundinamarca donne clairement à entendre que la religion solaire de Botchica ne fut pas le culte original des habitants de Tunja et de Sogamosa. Nous avons vu d'ailleurs plus haut que les Muyscas de ces vallées avaient une cosmogonie particulière ; ils avaient dû vénérer autrefois un dieu très-puissant et trèsredoutable, le terrible Fomagata ou Thomagata. qui parcourait l'espace sous f aspect d'un esprit de feu et qui tyrannisait les hommes, exigeant d'eux d'horribles hécatombes, et les métamorphosant parfois en toute sorte d'animaux, suivant son caprice. Ses descendants, les caciques de Tunja, avaient conservé, disait-on, le même pouvoir, qui s'étendait jusqu'à eux-mêmes, puisqu'ils se changeaient à leur gré en pumas, eii' jaguars et en ours pour mieux se repaître de chair humaine. En signb de cette faculté, assez semblable à celle de nos loups-garous, Thomagata était représenté comme pourvu d'une queue de lion ou de tigre, et portait en conséquence, dit Piedrahita, le titre de cacique Rabou, Acosta prétend pourtant que la queue était courte et que Thomagata pouvait la cacher sous ses vêtements. Ge dieu-tyran fut vaincu, dit la légende, par Botchica qui l'émascula. Gette déchéance de l'ancien dieu par le fait du nouveau est un signe de la victoire d^une nouvelle religion sur une autre plus ancienne; l'antithèse,

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bien constatée aux yeux des M uyscas, entre la civilisation industrielle et agricole enseignée par Botchica et le despotisme barbare attribué à Thomagata, nous parait un nouvel indice de la succession chronologique des deux cultes. '

Qu'était-ce au fond que Thomagata? J. G. MûUer voit en lui une divinité solaire, comme Botchica, mais plus ancienne que lui. Nous répugnons pour notre part à accepter cette identification. Le caractère redoutable de ce dieu, sa turbulence, sa cruauté, son pouvoir de métamor^ phose n'ont rien des divinités ou des héros solaires. Ceuxci, surtout dans les tierras-frias de FAmérique, sont des civilisateurs relativement doux et pacifiques ; leur existence est régulière comme le cours de l'astre qu'il représente. Thomagata nous présente au contraire tous les traits d'un météore divinisé, d'un dieu de l'orage, du vent ou de la foudre ; esprit de feu traversant l'atmosphère, il a toute l'apparence d'un dieu du tonnerre. Il appartiendrait donc à la famille des divinités du ciel ; avec Ghuchavira, dieu de l'air, et Batchué, déesse de l'eau et de la végétation, il aurait été, sur le plateau du Gundinamarca et à une époque probablement très -reculée, une des formes polythéistes de là grande dyade fétichique du^ ciel et de la terre.

Nous sommes d'autant plus porté à soutenir cette théorie, que l'on trouve un TamàgfLstad a.u Nicaragua, dont le nom est à peu près identique, comme on voit, à celui dUiThomagata du Gundinamarca. Or, ce Tamagastad a tout l'aspect d'un dieu suprême, créateur de toutes choses, père des dieux et des hommes. Oviedo (Hisioria gênerai y natural de las Jndias, liv. XLÏII, chap. ii et m), rapporte que Pedrarias Davila, gouverneur du Nicaragua, chargea en 1538 le P. Bobadilla de faire une enquête sur l'état de Tâme des Indiens, que ses prédécesseurs se vantaient d'avoir convertis en grand nombre au catholicisme, ce dont, lui Davila,

doutait, non sans raison ; le religieux interrogea les indigènes et Oviedo nous transmet plusieurs dialogues fort curieux, qui nous révèlent les croyances des habitants du Nicaragua, peu d^années après la conquête espagnole. En voici un spécimen à liotre avis tout à fait topique :

BoBADiLLA. Qui a créé le cielet la terre, les étoiles et la lune, rhomme et tout le reste ?

Le cacique Avogoaltegoan. Tamagastad et Çippatoval ; l'un est un homme et Tautre une femme.

. BoBADiLLA. Qui a créé cet homme et cette femme ?

Le CACIQUE. Personne. Au contraire, tous les hommes et toutes les femmes descendent d'eux.

BoBADiLLA. Créèrent-ils les chrétiens ?

Le cacique. Je ne Sciis pas ; mais, nous, les Indiens, nous descendons de Tamagastad et de Çippatoval.

BoBADiLLA. Y a-t-il d'autres dieux plus grands qu'eux ?

Le cacique. Non. Nous croyons que ce sont les plus grands.

BoBADiLLA. Ces dieux sont-ils de chair ou de bois, ou de toute autre substance ?

Le cacique. Ils sont de chair ; ils sont homme et femme, et de couleur brune comme nous, les Indiens. Ils se promenèi*eDt sur la terre, vêtus comme nous, et ils mangeaient ce que mangent les Indiens.

BoBADiLLA. Qui leur en donnait ?

Le cacique. Tout leur appartient.

BoBADiLLA. Où sont-ils maintenant ?

Le cacique. Au ciel, selon ce que nous ont dit nos ancêtres.

BoBADiLLA. Comment y montèrent-ils ?

Le cacique. Je sais seulement que c'est leur demeure. J'ignore comment ils sont nés, car ils n'ont ni père ni mère.

BoBADiLLA. Comment vivent-ils à présent ?

Le cacique. Ils mangent ce que mangent les Indiens ; car le maïs et tous les aliments proviennent de l'endroit où résident les teotes (les dieux).

BoBADiLLA. Savez-vous ou ayez-TOus entendu dire si, depuis que les tentes l'ont créé, le monde a été détruit ?

Le cacique. Avant que la race actuelle n'existât, le monde fut détruit par Veau, et tout devint la mer.

BoBADiLLA. Comment cet homme et cette femme échappèrent- Ils ?

Le Cacique. Ils étaient au ciel, car ils y demeuraient, et ensuite ils descendirent sur la teiTe et refirent toutes choses telles qu'elles existent mamtenant, et nous sommes issus d'eux.

BoBADiLLA. Vous ditcs quc le monde fut détruit par l'eau. Quelques individus se sauvèrent-ils dans un canot ou de toute autre façon ?

Le câcique. Non. Tout le monde fut noyé, suivant ce que me dirent mes ancêtres.

BoBADiLLÀ. Pourquoi ces teotes ne ressuscitent-ils pas les Indiens quand* ils meurent?

Le cacique. Depuis que nous existons , quand un Indien meurt, il n'y a plus rien après.

BoBADiLLA. Les morts reviendront-ils à la vie plus tard ?

LE CACIQUE. Non.

BoBADiLLA. Où Yont les morts?

Le cacique. Ceux qui ont été bons Tont au ciel et habitent aTCc les teotes, et les méchants descendent dans une contrée appelée Miqtanteotj qui est sous terre et affreuse.

BoBADiLLA. Y Tont-ils comme ils sont, avec leur corps et leur tête, ayec leurs pîeds et leurs mains, enfin tels qu'ils sont en ce inonde ?

Le cacique. Non. Quand on meurt, quelque chose comme une personne, appelée yuUo^ sort de la bouche, Ta là où habitent cet homme et cette femme, v demeure comme un être humain, et ne memi pas, tandis que le corps reste ici.

BoBADiLLA. Ce corps qui reste ici doit-il rejoindre un jour la « personne » qui, dites-tous, sort de sa bouche?

Le cacique. Non.

BoBADiLLA. Qui estimez-YOus assez bon pour aller au ciel, et assez méchant pour aller en enfer ?

Le CACIQUE. Je considère comme bons ceux qui adorent les

dieux et fréquentent leurs temples et sanctuaires, ceux-là vont au ciel, et ceux qui n'agissent pas ainsi vont en enfer.

BoBAD(LLÂ.-Qui fait mourir les Indiens, quand ils meurent?

Le cacique. Ce sont les teotes qui tuent ceux qui ne les servent point ; et ceux qui Tont au ciel ne meurent pas, car il&v dirent là-haut, bien qu^ils soient décédés ici-bas.

Nous avons tenu à donner un de ces très-curieux dialogues presque au complet, parce qu'il contient en entier tout le mythe de Tamagastad. On vient de le voir, ce dieu ne présente point les caractères d*un dieu solaire mais plutôt ceux d'un Grand Esprit céleste, créateur et générateur. De même que plusieurs grands dieux des races polythéistes, il parait procéder de l'ancien fétiche du ciel. Quant à son épouse Çipattoval ou Çippatonal, on a voulu voir eh elle une divinité lunaire ; J. G. Mùller soutient cette thèse, en disant que la terminaison tonal signifiait la lune dans le Golhuacan et aux Grandes-Antilles. M. Bancroft mentionne également une interprétation étymologique de ce nom, qui serait composé dexipalli, « bleufoncé », et de tonatliy «soleil », en ancien mexicain. Nous avouons être incapable de comprendre comment la lune aurait pu être appelée « soleil bleu foncé ». Cette étymologie nous semble donc fortement torturée et négligeable jusqu'à plus ample informé. Au surplus, le nom de Çippatonal est d'origine mexicaine et tout à fait analogue à celui d'une vieille divinité toltèque, Cipactonal: celle-ci était une aïeule de Quetzalcoatl et l'épouse d'un dieu Oxomoco;elle avait, selon toute apparence, un caractère chthonien assez prononcé.

Mais nous voilà bien loin des Muyscas et de leur dieu antique Thomagata : résumons-nous donc et constatons que ce terrible personnage a été adoré au Cundinamarca par les premiers Muyscas et au Nicaragua par les

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aborigènes de ce pays qui rassociaient dans leur culte avec . une déesse-mère, une déesse chthonienne à laquelle rinfluence de la civilisation toltèque fit changer son nom primitif et oublié pour celui de Çippatonal, tandis que le dieu plus fort et plus redouté conservait le sien. Au point de vue ethnologique, cette conclusion a une importance assez notable, puisqu'elle établit un lien entre les premiers habitants d'une partie de TAmérique centrale et ceux du nord de l'Amérique méridionale. Au point de vue mythologique, elle nous démontre une fois de plus que dans la phase de transition entre le fétichisme et le polythéisme la grande dyade ourano-chthonienne a joué un rôle plus accentué que le couple astronomique du soleil et de la lune dont le culte polythéiste ne s'est développé et n*a pris la prééminence qu'à une époque secondaire et subséquente.

L'antiquité de l'adoration de Thomagata au Nicaragua et au Gundinamarca est démontrée, au dire des mythologues américanisants, par la fréquence et l'étendue des sacrifices humains qui lui étaient offerts. Une des particularités les plus marquantes de la prédication de Botchica aurait été l'abolition de cette farouche coutume. Le démiurge chibcha ne réussit problablement pas entièrement dans son œuvre ; dans la plus pompeuse des cérémonies célébrées en son honneur, dans la fête qui marquait le début de chaque cycle de quinze années en usage chez les Muyscas, on immolait au soleil une victime humaine. Thomagata, qui était invoqué avec les autres dieux, dans cette cérémonie, avait ainsi marqué celle-ci de son sceau.

Le sacrifice humain était même le pivot et l'objet apparent de la fête. Dès les commencements d'un cycle, on choisissait un jeune enfant dans un village qui avait le privilège de fournir les victimes du culte du soleil. Ce village, aujourd'hui San-Juan de los Llanos, était situé justement dans la région d'où Botchica était censé avoir surgi. On

emmenait Tenfant à Sogamosa, où il était élevé avec sollicitude jusqu'à Tâge de dix ans ; il ne devait plus porter d'autre nom que celui de Guesa, « celui qui n'a plus de ' patrie ». On l'appelait encore Quihica^ « la porte », car sa mort devait marquer la fin et le commencement d'un cycle. Quand le Guesa avait atteint sa dixième année, on le conduisait dans différentes localités saintes, en suivant l'itinéraire parcouru par Botchica pendant sa prédication ; ce voyage durait cinq ans et se terminait à l'endroit où l'on prétendait que le dieu avait quitté la terre. Là avait lieu la dernière cérémonie. Le Guesa arrivé à sa quinzième année, qui était également la quinzième du cycle, était conduit en procession à une place circulaire au centre de laquelle s'élevaient les colonnes dédiées au soleil ; tous les prêtres des diverses divinités l'entouraient et le suivaient masqués et déguisés suivant leurs rites ; chaque collège sacerdotal assistait en corps à la cérémonie, chantant les louanges de sa divinité particulière. On liait la jeune victime à une des colonnes sacrées et on l'y perçait de flèches ; après quoi, son cœur, arraché pantelant de sa poitrine, était offert au soleil, tandis que Ton recueillait précieusement son sang dans les vases saints.

Les Muyscas admettaient l'existence d'un autre monde et d'une autre vie. Gelle-ci était réglée, dans leur opinion, sur le modèle de la vie terrestre ; les âmes des morts mangeaient etbuvaient, se faisaient servir par des esclaves comme les vivants. Quand l'âme quittait le corps, elle se rendait au centre de la terre où se trouvait le pays des esprits, en passant par des couloirs et des puits déterre jaune ou noire; il lui fallait traverser plus loin une large rivière à l'aide de bateaux ou de balsas en fil d'araignée ; c'est pourquoi les Muyscas évitaient de tuer cet insecte. Le sort des mânes n'était pas le même partout dans cet autre monde qui était divisé en autant de provinces que le Gundinamarca,

chaque région correspondant à une région terrestre et ne recevant que les âmes des habitants de celle-ci. Il y avait des bienheureux et des damnés; les bons jouissaient d'un repos éternel, tandis que les méchants étaient châtiés à coups de fouet. Toutefois; les hommes tues à la guerre et les femmes mortes en mal d'enfant obtenaient un droit incontestable et incontesté au bonheur, quelle qu'ait été leur conduite pendant leur vie. La dernière maladie devenait ainsi un indice de la destinée posthume; à ceux qui. mouraient de fièvre, de pleurésie, d'hémorrhagie le bonheur éternel était acquis ; décéder de toute autre façon était un signe de la colère des dieux et une menace des peines éternelles. Aussi les Muyscas ne portaient-ils le deuil que dans ces cas-là : ils ne mettaient point alors de manteaux neufs ni ne plaçaient de croix sur les tombes. Si la nature du décès au contraire était telle que Ton fût certain de Theureux sort du trépassé, au lieu de se lamenter, on se réjouissait, on enduisait la tête du cadavre d'un vernis du pays, le àixa^on parfumait le tombeau et sur le tumulus qu'on amoncelait au-dessus on construisait un petit sanctuaire surmonté d'une croix ; celle-ci disparaissait sous les rubans dont elle était ornée.

La présence de la croix au Gundinamarca a beaucoup frappé les premiers explorateurs espagnols, et a conduit quelques théoriciens à soutenir que des missionnaires chrétiens avaient pénétré en Amérique longtemps avant Christophe Colomb. Mais, comme l'usage d'entre-croiser deux bâtons et de tracer deux lignes se coupant à angles à peu près droits se rencontrechez tous les peuples et remonte partout aux époques préhistoriques, nous n'attacherons aucune importance à cette coïncidence. Aussi bien le signe de la croix qu'on retrouve en Amérique n'y a-t-il d'autre signification vraisemblable que celle d'un signe servant à indiquer les quatre points cardinaux et

la rose des vents. Or, dans tout le nouveau monde, les quatre points cardinaux sont personnifiés par quatre génies du vent, à ce point que le mot qui signifie le « nord » ou le <( midi » a, en réalité, le sens de « vent du nord » ou de <( vent du midi ». Ces quatre génies sont fréquemment quatre démiurges qui jouent un rôle important dans les cosmogonies indigènes ; et pour rappeler les actions des premiers jours, comme pour les désigner à Tadoralion de ceux qui implorent les bienfaits des vents « donneurs de pluie », les anciens Américains ne trouvèrent rien de mieux que le signe de la croix composé de quatre traits venant de quatre directions différentes et se rencontrant en un point central. M. Brinton, c|ans un livre fréquemment cité dans cet ouvrage, a victorieusement établi cette tbéorie, et l'intime connexion qu'il y a entre les points cardinaux, le nombre mystique quatre et la croix. Il constate, entre autres faits intéressants sur ce sujet, que les Muyscas faisaient remonter leur origine à quatre ancêtres créés par Nemquereteba ou Botchica, d'où la quadruple division de leur société. Quand donc nous voyons qu'au Gundinamarca on plaçait des croix sur les tombes des morCs, nous sommes amené à dire que cet emblème n'avait d'autre objet que d'être un signe commémoratif des quatre ancêtres communs à toute la nation, auxquels on recommandait sans doute implicitement de la sorte les mânes de leurs descendants.

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