CHAPITRE I
L'homme primitif, dès le début de son apparition sur la terre, ou tel qu'il nous est représenté aujourd'hui par les tribus ouïes races inférieures, a éprouvé le besoin d'interpréter, d'expliquer les phénomènes de la nature, et bientôt d'agir sur eux pour les faire tourner à son profit. Mais^ cet être incomplet et curieux ne put se fournir à luimême que dés explications en rapport avec le degré si mince <le son développement intellectuel ; de là des croyances qui nous paraissent absurdes ou bizarres parce qu'elles sont éminemment surnaturelles ; aussi bien, en mainte occasion et sur plus d'un sujet, nos contemporains, nos compatriotes ne sont-ils pas beaucoup plus avancés que les premiers humains, et l'interprétation de certains phénomènes de la nature chez un grand nombre de ceux que nous coudoyons n'est-elle pas beaucoup moins ridicule que les fables et les mythes des Nègres ou des Peaux-Rouges que Ton a le tort de mépriser. Souvent nous pouvons assister au spectacle proverbial de la pelle se moquant du fourgon, et certaines superstitions bien portées, bien vues dans le monde qui se dit bien pensant et bien élevé ne le cèdent en rien comme grossièreté et sottise aux croyances les plus étranges de pauvres sauvages pour lesquels on n'a que dédain
et mépris. L'humanité, chez ses représentants civilisés, s'est dégagée lentement et peu à peu de sa foi primitive, mais cette émancipation n'est entière que pour un petit nombre d'esprits, et il reste encore dans notre société occidentale du dix-neuvième siècle plus d'une trace pei*sistante et tenace des interprétations erronées de l'humanité dans l'enfance.
La phase initiale de la conception religieuse de l'univers, antérieure aux conceptions métaphysique et positive ou scientifique, est le fétichisme. C'est là le nom qu'Auguste Comte a attribué au premier régime mental et religieux de l'humanité. Cet état est spécialement caractérisé par la tendance à considérer tous les phénomènes, tous les êtres, tous les corps de la nature comme pourvus de volontés et des sentiments pareils à ceux de l'homme, en faisant seulement quelques différences d'intensité ou d'activité. La parole de Bossuet : Tout était dieu, excepté Dieu même, s'applique assez exactement à ce premier état mental de l'homme. Tout y est animé, tout y vit, tout y est en possession d'un pouvoir réel quoique souvent mystérieux et inexplicable.
Tous les objets étaient immanquablement personnifiés, doués de passions dont la violence était en rapport avec l'énergie des phénomènes, avec la force ou la puissance quelconque des êtres. L'enfant et le sauvage nous présentent encore ce spectacle : l'enfant qui frappe le meuble contre lequel il s'est cogné, l'Australien sauvage qui adore le fusil du blanc, lui fait des offrandes de fleurs et de fruits, et le supplie de ne pas le tuer; l'enfant et le sauvage qui prennent une montre pour un animal, et la croient morte quand le mouvement est arrêté. Tout semble donc pourvu d'une vie mystérieuse, même les phéno^ mènes naturels les plus négatifs, si nous osons nous exprimer ainsi, les ombres par exemple qui, comme on sait.
impressionnent souvent les animaux et l'homme. Or, si la nature inerte a été animée par les fétichistes, les objets doués de mouvement et les animaux sont immanquablement devenus les personnagfes des grands drames quotidiens qui se jouent dans Tunivers. Les animaux ont donc été bientôt, à l'égal des phénomènes météorologiques, Tobjet de Tadoration des hommes primitifs; de là cette zoolâtrie que Ton rencontre dans toutes les rehgions et chez tous les peuples, mais qui tient surtout une place prépondérante dans les races inférieures. L'homme des premiers temps n'a pas songé à cette orgueilleuse distinction que l'on a fait plus tard entre lui et les autres êtres vivants; le règne humain est une invention essentiellement métaphysique et transitoire; autrefois, les bêtes étaient des di€ux. Descartes en fit des machines, la science positive et équitable ne fait plus d'autres distinctions entre les êtres vivants que celles qui ressortent de leur développement plus ou moins compliqué.
Ainsi donc, l'humanité primitive adresse et adresse encore ses adorations aux animaux qu'elle pense doués de pouvoirs mystérieux et redoutables et qu'elle veut conjurer. Les reptiles, par exemple, sont l'objet d'un culte à peu près universel, et bien que nous devions revenir làdessus, nous ne pouvons négliger de dire que les caractères particuliers à cette sorte d'êtres y prêtent énormément.. Les retraites mystérieuses des serpents, leur marche silencieuse, leurs apparitions et disparitions subites, les effets mortels de leurs morsures, tout en faisait des êtres redoutables et divins qui frappèrent vivement les imaginations primitives, et leur firent rendre des hommages par les hommes des premiers jours. Il en fut de même pour une foule d'autres animaux qui se présentent aux esprits simples comme des êtres surprenants, d'autant plus que chez eux tantôt le développement de certains sens leur
donne des notions souvent plus vastes et plus précises en mille occasions que celles qui sont imparties à Thumanité, tantôt une sensibilité nerveuse plus complète et plus raffinée leur fait pressentir les phénomènes météorologiques qui produisent sur Thomme la plus vive impression.
On conçoit que, dans un pareil état, Tesprit humain se trouve à Topposé de tout régime scientifique. La science n'existe pas, les lois naturelles sont absolument méconnues. Gomment, en effet, généraliser et soumettre à des règles invariables, cette série infinie de volontés capricieuses qu'on admet dans chaque objet, dans chaque être ; c'est un conflit perpétuel de toutes les forces, dans lequel les plus énergiques seules remportent sur les autres. Au reste, rien n'est vu sous son aspect véritable, les phénomènes naturels ne le sont pas, ce sont les manifestations de passions turbulentes ou bienfaisantes, mais toujours déréglées, d'êtres animés et doués de volonté. Auguste Comte l'a dit excellemment :
« L'esprit humain est nécessairement, envers le monde extérieur, en un état habituel de vague préoccupation qui, quoique alors normal et universel, n'en produit pas moins l'équivalent effectif d'une sorte d'hallucination permanente et commune, où, par l'empire exagéré de la vie affective sur la vie intellectuelle, les plus absurdes croyances peuvent altérer profondément l'observation directe de presque tous les phénomènes naturels. »
En même temps qu'ils expHquaient ainsi l'univers, les peuples fétichistes se sont posés, inconsciemment sans doute, le problème paradoxal des causes finales ; la mort les a frappés d'étonnement et ils ont cherché à leur façon l'interprétation de ce terrible phénomène. Pour eux ce ne fut qu'un accident, qu'une transformation ; pour eux la cessation de l'existence ou des fonctions était incompréhensible. Ils en constatèrent pourtant à coup sûr la réalité lu-
gubre à la suite de violences. L'homme qui tombait sous le éoup de massue ou de hache, qui était déchiré par la bête fauve leur offrit une explication directe et immédiate, mais la mort par Talfaiblissement des facultés à la suite de l'âge, la mort par la maladie leur parurent d'origine mystérieuse et l'œuvre de facteurs inconnus et malfaisants. Aussi parmi les peuplades fétichistes de nos jours constatons-nous cette croyance que ceux qui perdent kvie autrement que de la main d'un ennemi ou par un accident clairement défini sont les victimes de la malveillance et de pratiques magiques qu'il faut souvent punir et empêcher de se renouveler à l'avenir. Mais, en nous servant de cette formule : perdre la vie, nous n'avons pas exprimé convenablement l'idée fétichiste. On ne perd point la vie, car l'être ne cesse d'exister; son activité subsiste, se perpétue sous une autre forme, ses passions sont les mêmes, souvent plus violentes et plus énergiques ; de là les superstitions si nombreuses et encore si répandues même parmi les nations civilisées sur les trépassés, sur leurs besoins, sur leur intervention perpétuelle dans les affaires des survivants. Ces âmes toujours inquiètes s'agitent peut-être plus que durant la vie de ce monde, elles exercent une action considérable sur les événements, et tout ce que l'on ne peut expliquer suivant les théories fétichistes est aussitôt attribué à ces esprits qui pour avoir quitté leur enveloppe corporelle n'ont pas délaissé les choses de ce monde. C'est ainsi que nous voyons, en Afrique, mille superstitions fondées sur cette croyance ; et comme celle-ci s'étend avec logique à toute la nature, qui est partout animée pour les fétichistes, les animaux tués à la chasse participent à cet état posthume. Nous voyons par exemple les Samoyèdes après avoir tué l'ours blanc, qu'ils redoutent fort quand il est vivant, essayer de lui donner le change sur les auteurs de sa mort, en accusant les Russes
de ce crime, espérant ainsi écarter d'eux et faire reporter sur d'autres l'ire de Tâme du terrible plantigrade.
Mais, pour agir avec efficacité sur cette multitude d'êtres de toute nature, les moyens naturels ne suffisent point. Gomment conjurer les passions des esprits des morts, les caprices ou les vues particulières xle tout ce monde qui s'agite partout pour le fétichiste? Gomment faire tourner au profit de l'homme toutes ces forces mystérieuses, soit en s'en faisant protéger, soit en les employant contre les ennemis? G'est de cette recherche qu'est née la sorcellerie, mère du sacerdoce. Les premiers prêtres furent de simples sorciers, et si plus tard nous voyons les pontifes des religions établies persécuter et combattre les devins, magiciens, envoûteurs, etc., ce ne fut guère que par jalousie de métier, ces derniers exerçant souvent une influence plus grande et plus immédiate sur les masses naïves qui de nos jours et dans nos contrées ont conservé dans leur conscience plus d'un vestige du fétichisme primitif des ancêtres.
Au début, chaque homme se choisissant un fétiche pour le protéger et satisfaire à ses vœux, est en quelque sorte son propre prêtre; il arrive parfois qu'il change, si l'objet de son culte ne manifeste pas par des faits assez positifs sa puissance sur le reste de la nature. Aussi voyons-nous dans une même tribu une foule de fétiches différents, et tel objet ou tel animal qui est adoré par celui-ci est totalement négligé par celui-là au profit d'un autre animal ou d'un autre objet. Gependant, il arrive que la famille se développant, le fétiche qui lui était propre au commencement commence à devenir le fétiche d'un clan ou d'une tribu, bientôt d'un peuple; c'est alors qu'un homme, souvent le roi, souvent aussi un personnage spécial, devient l'interprète de ce fétiche national, que la victoire impose aux peuples conquis et c'est ainsi
que se' fonde un culte organisé avec son accoinpag^nement nécessaire, le sacerdoce. L*étude que nous ferons au point! de vue didactique du fétichisme tel qu'il se présente dans les différentes races nous montrera les divers degrés, de cette institution dans son développement initial.
La constitution d'un culte national est la transition qui mène à la transformation du fétichisme au polythéisme ; l'idée du général succédant ainsi à Tidée du particulier conduit peu à peu, mais sûrement, à Tabstraction et au groupement des fonctions en un seul personnage qui cesse bientôt d'être incarné dans un seul objet matériel, mais qui se détache de son enveloppe spéciale, devient un être surnaturel qui préside à une série de phénomènes de même nature, il est vrai, en un mot, devient un dieu.
« Ainsi, dit Auguste Comte, à mesure qu'on a reconnu la similitude essentielle de certains phénomènes chez di-verses substances, il a bien fallu rapprocher les fétiches correspondants et les réduire enfin au principal d'entre eux qui dès lors s'est élevé au rang de dieu, c'est-à-dire d'agent idéal et habituellement invisible, dont la résidence n'est plus rigoureusement fixée. Il ne saurait exister, à proprement parler, de fétiche vraiment commun à plusieurs corps : cela serait contradictoire, tout fétiche étant nécessairement doué d'une individualité matérielle. Lorsque, par exemple, la végétation semblable des différents arbres d'une forêt de chênes a dû conduire enfin à représenter, dans les conceptions théologiques, ce que leurs phénomènes offraient de commun, cet être abstrait n'a plus été le fétiche propre d'aucun arbre, il est devenu le dieu de la forêt. »
Cependant, avant de se transformer en polythéisme, le fétichisme a passé par une phase que nous représente par exemple en partie la religion officielle de la Chine, par le culte hiérarchisé des grands fétiches par l'astrolâtrie. La
8 MYTHOLOGIE QPMPÂREE.
conception du ciel comme un tout divinisé a conduit de bonne heure les hommes qui se sont élevés jusque-là à Tadoration d'un grand fétiche céleste; le même phénomène mythologique s'est opéré à Tendroit de la Terre dont le culte se retrouve aussi à peu près au fond de toutes les religions ; ainsi de la mer ou de F Océan dans les cosmogonies de peuples relativement très -avancés en civilisation. Ce sont là des témoins de la période de transition par laquelle ont passé certaines races mieux constituées intellectuellement et aussi mieux servies que d'autres par les circonstances et par les péripéties de la concurrence vitale.
Le culte des astres a fortement contribué, lui aussi, à cette transformation religieuse. Il est certain, les faits actuels parmi les populations fétichistes le démontrent, que rhumanité ne s'inquiéta que tardivement de l'influence que pouvaient avoir les astres sur le reste de l'univers. Le Soleil et la Lune furent évidemment ceux qui attirèrent principalement l'attention, puis l'adoration des hommes ; nous les retrouvons du reste divinisés dans tous les grands systèmes mythologiques, où ils jouent un rôle souvent prépondérant, toujours important.
Ainsi, pour nous résumer, l'humanité a commencé par concevoir tous les corps de l'univers comme animés d'une vie propre, de volontés et de passions ; parmi ces corps, ceux auxquels elle a prêté le plus d'attention, qui lui ont semblé avoir le plus d'énergie ont été ceux qui la touchaient de plus près. Plus tard, et peu à peu, ces conceptions se sont généralisées, et les grandes données fétichiques ont apparu pour se transformer bientôt en divinités, en agents extérieurs aux choses et directeurs d'un ensemble de phénomènes et d'êtres avec lesquels ils ne se confondent plus.
Mais, cette théorie du fétichisme, qui est née de la méthode à posteriori^ ainsi qu'on le verra dans les chapi-
ires suivants, n'est pas acceptée encore de tout le monde et doit lutter contre des préjugés de diverse nature. Le système le plus répandu est celui qui consiste à prétendre que ce qui nous parait des superstitions grossières n'est qu'une pure dégénérescence religieuse d'un monothéisme primitif dont l'humanité coupable s'est écartée. Un peu plus, on nous dirait, comme certains missionnaires, que les différents cultes des peuples de la terre sont des inventions du diable s'ils ne procèdent pas du christianisme ! Passons en souriant par-dessus cette interprétation mythologique, peut-être fort respectable au point de vue subjectif, mais objectivement tout à fait négligeable. L'expérience a démontré que le monothéisme primitif de l'humanité était une insoutenable rêverie ; l'étude impartiale des croyances des peuples placés aux plus bas degrés de l'échelle humaine nous les fait voir absolument fétichiques et ne laisse échapper aucune induction sérieuse en faveur du monothéisme. Il n'est pas permis de douter que cette théorie est d'essence religieuse, et que les historiens et les philosophes qui sous les mille superstitions des peuples sauvages cherchent les vestiges d'une foi première en un dieu unique n'agissent de la sorte sciemment ou inconsciemment que poussés par des considérations d'ordre uniquement religieux. C'est du reste le propre de toute l'école spiritualiste, qui aime mieux voir dans les couches inférieures de l'humani.té des hommes dégénérés, oublieux d'une prétendue dignité native que des êtres peu élevés au-dessus des autres animaux et des représentants de ces temps éloignés où l'homme gravissait péniblement les premiers échelons de la civilisation. Que les théologiens biblistes avec le dogme du péché originel et de la chute d'Adam répugnent à la théorie de l'évolution incessamment progressive de l'esprit humain, rien de plus naturel. Mais, nous ne nous expliquons que par l'entête-
ment du préjugé la tendance de certains philosophes à admettre que Thomme a eu dès le début la notion d'un dieu unique, créateur de l'univers. La théorie de révolution et les faits matériels démontrent le contraire, et nous ne voulons à l'appui de notre thèse que le tableau qu'on sera à même de se faire du fétichisme après la lec* ture des chapitres suivants de cet ouvrage.
D'autres penseurs font souvent une confusion regret* table entre le fétichisme et le polythéisme ; c'est là l'erreur commune de la plupart des mythologues ordinaires, qui ne voient dans les religions fétichistes qu'un polythéisme grossier. Ils ne distinguent pas entre l'adoration d'un objet animé par la foi du dévot et le culte d'un dieu extérieur à la nature, qui a une puissance sur elle plus ou moins étendue. De là provient la masse considérable de renseignements suspects et douteux sur la foi des peuples sauvages, que nous fournissent les voyageurs les plus lettrés. La division si essentielle entre les dieux et les fétiches ne se fait pas dans leur esprit et donne naissance à une foule d'erreurs, à une confusion malaisée à débrouiller.
C'est à cette cause qu'il faut attribuer une autre théorie erronée, c'est-à-dire l'assertion qu'il existe des peuples absolument irréligieux. Le fait est absolument inexact. Toutefois, si par peuples athées on entend des peuples à qui la conception de la divinité, agent extérieur placé audessus et en dehors de la nature est étrangère, la théorie peut avoir une raison d'être, puisque toutes les races fétichistes se trouvent dans cette condition. Mais quUl y ait des races si inférieures qu'elles ne se préoccupent point de l'explication des phénomènes de la nature, qu'elles n'éprouvent aucune terreur de l'inconnu qui les enveloppe, voilà l'assertion la plus hasardée qui ait jamais été faite. Nous pouvons à notre tour le dire hautement, prêt
à fournir la preuve de ce que nous avançons : il n'est pas une fraction, si petite qu'elle soit, de l'humanité, qui ne manifeste d'une façon ou d'une autre une aspiration marquée à interpréter l'univers, et l'expérience nous apprend que le mode d'interprétation primitif est celui que nous désignons par le nom de fétichisme.