CHAPITRE V
La Nuit et ses enfants. — Le flambeau renversé. — Le dévouement d'Alceste. — Hercule vainqueur de la Mort. — Les cérémonies funèbres. — Les tombeaux. — Le départ des âmes. — Commissions pour les enfers.
La Nuit et ses enfants. — La Nuit, mère du Sommeil et du Trépm habite au delà du pays des Cimmériens que le Soleil n'éclaire jamais de ses rayons. Cette contrée mythologique répond géographiquement aux côtes de la mer du Nord. Jamais dans ce pays les coqs n'ont annoncé le retour
Fig. G6. — La ,\uit (par Thorwaldsen).
de l'aurore. Jamais les chiens ni les oies qui veillent à la garde des maisons n'ont troublé par leurs cris le silence qui règne dans la contrée.
(Ovide.) Le repos absolu de la nature augmente avec l'obscurité, k mesure qu'on avance. Bientôt l'eau des ruisseaux cesse de murmurer et le vent n'agite plus ni les feuilles ni les branches. On arrive alors à une vaste caverne où réside la triste Nuit. L'antiquité en a rarement représenté l'image ; pourtant, sur le coffre de Cypsélus, on la voyait tenant dans ses bras ses deux enfants endormis, le Sommeil et le Trépas. Le sculpteur danois Thorwaldsen a fait sur la même donnée un charmant médaillon ou la Nuit, caractérisée par un chat-huant qui' vole derrière elle, traverse l'espace en portant ses deux enfants. La plus belle image qu'on connaisse de la Nuit est assurément celle que Michel-Ange a sculptée pour V*
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tombi'an des Médicis. Mais cctt(> admiialjlc staluc, conçue sous Timpression des malheurs qui affligeaient alors l'Italie, ne se rattache à aucune tradition mythologique.
Le Sommeil a pour attribut une baguette avec la([uell(> il endort les mortels en les touchant. Ses fils sont les songes trompeurs. Morphée, leur roi, apparaît quekpiefois dans Fart sous la forme d'un vieillard barbu qui tient une ileur de pavot. Sur une pierre gravée antique, on voit une femme, jteut-ètre la Nuit, qui distribue des pavots ; elle en remet à un jeune homme placé devant elle, et d'autres personnages placés derrière en ont déjà reçu et semblent vouloir céder au sommeil.
Kiii. ()". — La \iiit distribue ses pavots (d'après une pierre anti(jue. jaspe saiijiuii)).
Le Trépas, fils de la Nuit, habite auprès du Sommeil, son frère. Celuici, lami des mortels, se promène paisiblement au milieu d'eux sur la terre ; mais le Trépas ne connaît pas la pitié et son cœur est d'airain. 11 ne lâche jamais le malheureux qu'il a une fois saisi, et est en horreur même aux dieux immortels. (Hésiode.) Couvert d'un vêtement noir, il va parmi les hommes, coupe une boucle de cheveux au mourant et le consacre ainsi au dieu des enfers : il boit le sang des victimes immolées à la mémoire des défunts. (Eirumde.)
Le flambeau renversé. — Malgré les sinistres descriptions des poètes, la mort n'a jamais eu dans l'art antique l'aspect hideux que lui a donné le moyen âge. Elle paraît habituellement sous la forme d'un adolescent assoupi ou d'un génie qui tient un flanil)eau renversé (fig. 69 et 70). On la voit sous ce dernier aspect sur une multitude incroyable
Fig. 0)8. — GéiHo du ropos éternel .d'après une statue antique, musée du Louvre'
de sarcophages. Au reste la Mort, en Grèce, était du masculin, et. sur les monuments de Tart, il est souvent fort difficile de la distinguer du Sommeil. Les deux frères étaient jumeaux et fréquemment représentés ensemble : à Sparte, on leur rendait le même culte. La belle statue du Louvre, intitulée Génie funèbre, ou Génie du repos éternel, peut s'appli-
Fig. 09. — La Mort (d'après une pierre gravée antique].
querà l'un aussi bien qu'à l'autre. C'est un adolescent nu, couronné de fleurs et adossé contre un pin, l'arbre dont on faisait les torches funéraires. Son attitude indique une vague et tranquille rêverie (fig. 68).
Malgré sa puissance, la Mort, ou plutôt le Trépas, puisque c'est un dieu, a été quelquefois vaincu, entre autres par le brigand Sisyphe. Quand le Trépas survint, il résista avec une telle vigueur, qu'il parvint à renchaîner, en sorte que personne ne mourait [»lus sur la terre. {EisTAceE.)Cet état de choses n'étant pas conforme aux lois divines. Mars descendit de l'Olympe, vainquit Sisyphe et l'emmena aux enfers, après avoir délivré le Trépas.
Le dévouement d'Alceste. — L'histoire d'Alceste nous montre aussi qu'on pouvait s'offrir aux coups de la Mort, pour sauver la vie à ceux qu'on aimait. Admète avait obtenu des Parques qu'il pourrait être remplacé si quelqu'un consentait à mourir à sa place. Quand le jour fatal fut arrivé, il chercha donc à qui il pourrait demander ce service. Admète espérait que son vieux père consentirait à mourir pour lui; mais ce ne fut pas du tout l'avis du vieillard. Le pauvre Admète, qui avait une envie terrible de ne pas mourir, ne fut pas plus heureux dans sa tentative auprès de sa
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iiiciv, l't il n'.iiiiail trouve' j)c'rsoniio dans son l'oyaunic (lui consentit a mourir à sa place, si sa lenime, Alceste, ne s'était [)résentéc d'elle-inèine. Admète accepta la proposition, et sa femme, ayant fait venir ses enfants, exprima ainsi ses dernières volontés: « Ecoute, Admète. Pleine d'un tendre respect et sacrifiant ma vie pour que tu jouisses de la lumière, je meurs pour toi. (|uand je pouvais ne pas mourir, choisir un époux
Fig. 70. — La Mort (^daprùs iiiie statue antique).
parmi les Tliessaliens, et habiter un palais dansréclatde la royauté ; je n'ai pas voulu vivre séparée de toi, avec des enfants orphelins, je ne me suis point épargnée, avec tous les dons de la jeunesse dont je pouvais jouir. Cependant ton père et ta mère t'ont abandonné, bien qu'ils eussent assez vécu pour mourir sans regret, quand il était beau pour eux de sauver leur fils en mourant avec honneur. Car tu étais leur unique enfant, et, toi mort, ils n'avaient pas l'espoir de donner le jour à d'autres. Et moi, je vivrais, et toi, tu n'aurais pas à gémir le reste de tes jours sur la perte d'une épouse et à veiller sur des enfants orphelins. Mais un dieu a voulu qu'il en fût ainsi ; que sa volonté s'accomplisse ! Toi donc accorde-moi en retour une grâce, non pas égale, jamais je ne te la demanderai, car rien n'est i>lus précieux que la vie, mais juste, comme tu Tatoueras toi-même ; en effet. non[nioinsque moi tu aimes ces enfants.
puisque ton cœnr est honnête : souffre qu'ils restent maîtres dans mon paLiis, et ne leur donne point une marâtre ; ne prends pas une autre femme qui ne me vaudrait pas, et qui, dans sa jalousie, porterait la main sur tes enfants et sur les miens. Ne le fais donc pas, je t'en conjure ; car la. marâtre qui survient est l'ennemie des enfants du premier lit, et non moins cruelle qu'une vipère. Un fils a du moins dans son père un solide rempart; il lui porte ses plaintes et reçoit ses conseils; mais toi. ma fille, comment passeras-tu dignement tes années virginales? Quelle femme rencontreras-tu dans la compagne de ton père? Ah ! jetremhlc ([u'elle n'imprime sur toi quelque tache honteuse, et dans la tleur de ta jeunesse, ne flétrisse tes espérances d'hyménée. Car ce n'est pas une mère qui te remettra aux: mains d'un épouv ; elle ne sera pas là, ma fille, pour t'encourager dans les douleurs de l'enfantement, moment où rien n'est plus doux qu'une mère. Car il faut que je meure; et ce n'est ni demain, ni le troisième jour du mois que le terme fatal doit venir, c'est à l'instant même que je vais compter parmi ceux qui ne sont plus. Adieu, vivez heureux ; toi, cher époux, tu peux te glorifier d'avoir possédé la meilleure des femmes, et vous, mes enfants, d'être nés de la meilleure des mères. » (Euripide.)
Cependant les enfants, suspendus aux vêtements de leur mère, pleuraient, et elle, les prenant dans ses bras, les embrassait l'un après l'autre, comme au moment de mourir. Tous les esclaves pleuraient aussi dans le palais, émus de pitié pour leur maîtresse. Elle tendait la main à chacun d'eux, et il n'en est aucun, si humble qu'il fût, auquel elle n'adressât la parole et dont elle ne reçût aussi les adieux.
Quand Alceste eut rendu le dernier soupir, Admète commença à avoir conscience de sa lâcheté, et la triste réalité du veuvage vint accabler son cœur, voué désormais à la solitude. « 0 murs de mon palais I disait-il, comment pourrai-je y rentrer? Comment l'habiter après ce • changement de fortune? Hélas ! Quelle ditférence ! Alors j'entrais dans ce palais, à la lueur des torches coupées sur le Pélion, au bruit des chants d'hymen, tenant la main de mon épouse chérie ; à notre suite marchait une troupe d'amis, félicitant par mille cris joyeux celle qui n'est plus, et moi-même, de ce que tous deux nobles et illustres de naissance nous avions uni nos destinées ; mais à présent aux chants d'hymen succèdent de tristes lamentations, etau lieu des péplums blancs, de noirs vêtements m'escortent dans la chambre nuptiale, vers ma couche déserte... Comment aurai-je la force de rentrer dans ce palais? A qui adresser la parole, et quelle voix me répondra? Où retrouver le charme des doux entretiens? Où tourner mes pas? La solitude qui règne ici me chassera, quand je verrai vide la couche d'Alceste et les sièges où elle prenait place, le désordre et l'état négligé du palais, et que mes enfants, tombant à genoux, pleureront leur mère, et que ses serviteurs
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g^ômiront sur la perte d'une telle maîtresse. Voilà ce qui m'attend au dedans du palais ; au dehors, la vue des épouses tliessaliennes, les nombreuses réunions de femmes me deviendront un sujet de terreur; car je n'aurai jamais la force de regarder en face les jeunes compagnes d'Alceste. Tous mes ennemis diront de moi : « Voyez cet homme qui « traîne honteusement sa vie et qui n'a pas eu le courage de mourir; « mais à sa place il a livré son épouse, pour se dérober lâchement à « Pluton ; et il se croit un homme ! Il déteste son père et sa mère tout « en refusant lui-même de mourir. » Tel est le renom qui se joindra à mes malheurs. » (Euripide, Alceste.)
Hercule vainqueur de la Mort. — Tandis qu'Admète se livrait à de pénibles lamentations, Hercule, qui voyageait pour accomplir ses
Fi
l. 71. — Alceste ramenée à Admète par Hercule (d'après une peinture anti<[ue du musée de Naples).
prodigieux travaux, vint frapper à sa porte et demander un gîte chez lui. L'hospitalité est un devoir sacré : Admète, pour ne pas afQiger son hôte, lui cache le deuil de sa maison, car il ne serait pas convenable qu'un bote fût attristé. On conduisit Hercule dans un appartement où un repas copieux fut préparé pour le héros, et les serviteurs reçurent l'ordre de cacher soigneusement à l'iiote le chagrin qui régnait dans la famille. Hercule s'étant mis à table après s'être couronné de Heurs, selon l'usage, commença à faire bombance et a chanter joyeusement, ne se doutant aucunement que sa gaieté bruyante piit être déplacée. Pourtant, comme il buvait du vin sans eau et que les mets se succédaient devant lui, le héros commença à faire un tel vacarme, (fu'un des serviteurs d'Admète,
malgré les ordres positifs qu'il a\ait reçus de son maître, dit deux mots à Hercule sur la douleur où ou était dans la maison, eu l'invitant à ne pas la troubler par des chansons déj)lacées.
Hercule alors jeta les Heurs dont il était couvert, se leva indigné contre lui-même, et, ayant demandé par où passerait le cortège funèbre, partit en silence dans la direction qu'on lui avait indiquée. H se plaça près du tombeau où devait être déposé le corps, mais au moment où la Mort allait prendre sa victime pour l'emporter dans les sombres demeures, le héros se plaça en travers. La Mort est puissante et ne lâche pas prise volontiers ; mais Hercule voulait réparer le tort qu'il avait eu chez un homme qui lui donnait l'hospitalité, et il lutta si bien qu'il ressaisit Alceste, après avoir vaincu la Mort. H revint alors frapper à la maison dAdmète, tenant par la main Alceste, dont le visage était couvert de son voile funéraire. Admète crut d'abord qu'il avait devant lui le fantôme de sa femme; mais il s'assura que c'était bien elle-même, et non une vaine ombre. Eperdu de bonheur, il voulut retenir Hercule ; mais le héros fils de Jupiter ne resta pas plus longtemps, ayant de grands travaux à accomplir, et dit à Admète en le quittant : (( Admète, conserve toujours ton religieux respect pour l'hospitalité. »
Une peinture d'Herculanum nous montre Hercule ramenant Alceste à son mari (fig. 71), et, sur un bas- relief antique, on voit se dérouler en trois scènes dilî'érentes toute l'histoire d'Alceste, telle qu'elle est rapportée
Fig. 72. — Histoire d' Admète (d'après un bas-i'clief antique).
par Eurij)ide. Au milieu Alceste mourante dicte ses dernières volontés ; près d'elle sont ses enfants en pleurs. A droite, Admète se tourne vers un personnage qui n'existe })lus sur le monument, mais qui est probablement Hercule, et à gauche, il reproche à son vieux père de n'avoir pas voulu, dans un âge aussi avancé que le sien, mourir à sa place (fig. 72).
Lorsque Coypel fut chargé par le dauphin de décorer les appartements du château de Meudon, il imagina de représenter entre autres choses
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Hercule ramenant Alceste des enfers pour la remettre i\ Admète. Les compositions de Coypcl nous paraissent aujourd'hui bien peu conformes au véi'itahle style grec, mais il paraît (pi'il n'en était pas ainsi de son temps. Coypel avait une grande importance dans le monde lettré, et M""" Dacier crut devoir faire exprès [)0ur lui une traduction de la jtièce d'Euripide, oi^i la scène d'Hercule est racontée. Jean-Baptiste Regnault a traité le même sujet : l'artiste a montré le
Fiji'. 7:j. — Alceste ravie à la mort pai- Hercule. (Tableau de Jean-Baptiste Regnault.)
héros emportant dans ses bras l'épouse d'Admète qu'il vient d'arracher à la Mort (fig. 73). Regnault était un homme de talent, contemporain de David. On peut voir ici combien les artistes de cette époque avaient souvent une fausse idée de l'antiquité. Quel est donc le })eintre ancien qui aurait commis l'inconvenance de montrer Alceste nue dans les bras d'Hercule? Alceste doit être vêtue de son linceul, comme nous la voyons dans la figure 71. Mais au commencement de ce siècle les sujets mythologi(iues n'étaient pour la plupart des peintres qu'une occasion pour montrer di-s académies i)ien peintes.
Cérémonies funèbres. — Dès que la mort était connue, les cris et les sanglots retentissaient dans la maison et chacun frappait les mains
au-dessus de sa tête eu signe de douleur. Da^^^VAiceste d'Euripide, le chœur, ignorant ce qui arrive, s'écrie : « Quelqu'un entend-il dans l'intérieur les gémissements et les sanglots? Entend-on résonner le bruit des mains qui annonce que tout est fini ? Aucun même des serviteurs ne se tient debout aux portes... »
Et un peu plus loin, le chœur ajoute : « Je ne vois point devant les portes le bassin d'eau lustrale qu'on place selon l'usage à la porte des morts; au vestibule ne sont pas suspendues les chevelures coupées jjour le deuil des morts, et Ton n'entend pas retentir les mains des jeunes filles qui se frappent. » (Euripide.) Ce bassin d'eau lustrale était un vase rempli d'eau dans lequel on trempait un tison pris sur l'autel et avec lequel on arrosait les assistants. Le but de cette cérémonie était de purifier ceux qui avaient touché un cadavre.
Une urne funéraire de Clusium (Chiusi), sculptée en pierre, nous montre les lamentations des parents autour du défunt, qui est couché sur un lit au milieu de la salle. Tous lèvent les mains au-dessus de leurs têtes et poussent des gémissements. Une joueuse de flûte les accompagne^ car la musique était partout dans l'antiquité, et il semble que la douleur même ne pouvait se passer du rhythme et de la cadence (fig.74).
Fig. 74. — Lamentations autour du défunt (d'après une urne funéraire).
Dans les cérémonies funèbres les anciens se coupaient les cheveux pour les déposer sur la tombe de leurs parents ou de leurs amis. Les cérémonies consistaient surtout en banquets et en danses en f honneur des morts. Des peintures murales, découvertes dans les tombeaux de la nécropole de Tarquinies, près Corneto, nous donnent de précieux renseignements sur les usages funèbres des Etrusques, qui étaient à peu près les mêmes que ceux des Grecs.
Dans un de ces tombeaux on voit la procession funèbre conduite par l'héritier du défunt. On apporte des vases et d'autres ustensiles pour les placer dans la tombe oi^i une grande quantité d'objets ont déjà été réunis. Ce sont les présents que chacun fait au mort. Un joueur do flûte se retourne pour accompagner le chœur des danseurs qui suit. Puis vient le banquet solennel en l'honneur du défunt (fig. 75).
L'autre tombeau n'a pas la procession, mais la danse et le banquet
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sont représentés avec j)liis de détails et montrent des accessoires extrêmement cnricux. Les hommes et les femmes sont à demi couchés l'un près de l'autre sur leurs lits de table, selon l'usage étrusque, car chez les Grecs les hommes étaient couchés, mais les femmes s'asseyaient seulement au pied du lit. De jeunes garçons servent les plats sur les petites tables dressées devant chaque lit. Sous les lits on remarque divers nimaux, une panthère, un coq et un autre oiseau (fig. 76). Dans d'autres
Fig. lô. - - Procession funèbre et présents faits au défunt (d'après une peinture antique,
près Corneto.)
peintures, ce sont des chiens qui sont attachés sous le lit, sans doute pour être plus à portée de manger les débris du repas que les convives jetaient par terre. La danse est aussi accompagnée d'une foule d'objets accessoires, des plantes de luxe, des quadrupèdes, des oiseaux. Tout ce cérémonial, emprunté aux usages de l'Orient, montre la haute antiquité de ces tombeaux, qui sont antérieurs à la grande civilisation gréco-romaine et marquent probablement la fin de l'âge héroïque.
Des jeux solennels étaient quelquefois donnés pour honorer la mémoire des morts. Le vase dit d'Archémore nous montre une composition relative aux Jeux Néméens, institués après la mort d'Archémore qui avait été tué par un serpent. On voit en haut le vestibule d'un palais, où se trouvent le roi de Némée, la reine et la nourrice qui raconte l'événement. A droite et à gauche sont des divinités qui assis-
tcnt à la scène ; mais le Las de la composition est particulièrement intéressant au point de vue des cérémonies funèbres. L'enfant roval est couché sur le lit funèbre ; une femme en pleurs pose une couronne de myrte sur la tête du mort par-dessus lequel une autre tient un parasol
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Fig. 7G. — Banquet et danses funèbres (d'après une peinture antique de Corneto).
ouvert. Sous le lit on voit le vase long destiné aux purifications. Le pédagogue, tenant une lyre et un bâton, emblèmes de ses fonctions, regarde le mort : enfin on apporte des présents, consistant principalement en vases et destinés à être placés dans le tombeau (fig. 77).
Les monuments funèbres. — Les anciens ne trouvaient pas que le souvenir des morts eût rien de pénible ; aussi les tombeaux, toujours placés dans un endroit visible, contribuaient à l'ornement des villes. En Grèce comme en Italie, les monuments funéraires s'échelonnaient le long des routes aux abords de la cité. On en trouve dans les rochers taillés de Syracuse, comme sur la voie des tombeaux à Pompéi, ou sur la voie Appienne à Rome.
Les sujets représentés sur les monuments funéraires se rapportent habituellement aux espérances que l'on avait pour une autre existence ; mais ces scènes sont toujours figurées sous une forme mythologique. Ainsi on voit souvent les tritons et les néréides qui emmènent les âmes dans le pays des bienheureux, ou bien ce sont les centaures qui font de la musique en portant sur leur dos une petite âme caractérisée par les ailes de papillon. Quelquefois aussi on voit des scènes bachiques par
allusion au rôle fuiK-raire de Bacchus. Los masques bachi(jues rajtpellent que la vie humaine était eomjiarée à un rôle que chacun était appelé à jouer pendant son existence terrestre. En plaçant en regard un masque comique et un masque tragique, on montrait que notre passage en ce monde est un composé de joies et de douleurs. Un combat à outrance exprimait quelquefois l'idée des luttes que le défunt avait eu à supporter, et on voyait alors les démons ailés prendre pari à la lutte, car
Fig. 77. — ' Institution dos Jeux Xcméens (d'après un vase antique.
tout homme a un bon démon qui lui indique la voie du bien et un mauvais démon qui cherche à Tentraîner vers le mal (fig. 78).
En place de ces scènes qui répondent à une idée générale, on voit quelquefois des sujets qui se rapportent à un point spécial de la Fable. Ce sont alors des allusions à la Vie du défunt : par exemple, l'enlèvement de Proserpine indique une jeune fille enlevée prématurément à la vie ; l'enlèvement de Ganymède, un jeune garçon. Une mort foudroyante s'exprimait par Apollon et Diane frappant de leurs flèches les enfants de Niobc ; pour montrer la félicité promise malgré l'effroi qu'inspire la mort, on représentait Hercule cueillant les pommes d'or du jardin des Hespérides, bien qu'elles soient gardées par un dragon terrible, enlacé autour de l'arbre qui les porte.
Quand les sujets funèbres ne sont pas empruntés à la mythologie, ils représentent presque toujours des scènes d'adieux, et dans ce cas on voit
souvent le clievdl qui va porter le défunt pendant le grand voyage. Il faut bien observer que dans les scènes d'adieux^ le mort est le personnage représenté assis, et non celui qui est debout et lui serre la main. Les
Fig. 78. — Tombeau étrusque.
scènes d'initiation, caractérisées par la patère, le miroir et la bandelette sacrée, sont également très-communes sur les vases peints qu'on a trouvés dans les tombeaux.
On a aussi conservé un grand nombre d'inscriptions destinées à des monuments funéraires ; sur l'une d'elles, on lit : « Les cendres de la charmante Timas reposent dans ce tombeau. Les Parques cruelles tranchèrent le fil de ses jours avant qu'Hyménée eût allumé pour elle ses flambeaux. Toutes ses compagnes ont coupé courageusement sur sa tombe leur belle chevelure. »
Quelquefois l'inscription prend la forme d'un conseil aux vivants ! « Etranger, le Syracusain Orthon te recommande de ne jamais te laisser surprendre ivre par les chemins dans les nuits d'hiver; telle a été la cause de ma mort, et au lieu d'être inhumé dans ma belle patrie, une terre étrangère couvre ma dépouille. » D'autres fois, on trouve, sous une forme comique, un regret d'avoir vécu : «Je me nomme Denys de
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Tharse ot jo repose en ces li(>ii\ après soixante années I Je ne nie snis jamais marié; [tint aux Dienx ([iienion père eût l'ait de même ! » Néanmoins le sentiment qn'on trouve le plus souvent dans les épitaphes, c'est la tristesse : « Mort cruelle ! pourquoi frapper Calleschus, un si jeune enfant? Dans la maison de Proscrpine, ce ne sera qu'un petit enfant joueur, tandis qu'il laisse au foyer de sa mère des douleurs inconsolables. »
Ce qui est sur c'est que la croyance à la vie future se trouve dans toutes les traditions de ran(i([uité. On le voit par les lignes que CiccM'on écrit ai)rès avoir perdu sa fille Tullie : « Pour toi, ma chère Tullie, tu dois t'estimer bienheureuse d'avoir été affranchie par la mort de tant de misères auxquelles tu aurais été en butte. Te voilà délivrée des présentes, quitte des futures, et arrivée au port dans un parfait repos. Je croirais volontiers que la mort t'a été agréable, vu la disproportion que tu as trouvée entre les biens que tu as quittés, et 4es maux auxquels elle t'a arrachée. Comment est-il possible que moi qui ne doute point de ton bonheur^ et qui en suis presque aussi certain que si je le voyais de mes yeux, je me fasse un supplice de ta mort? Pourquoi au contraire ne m'en réjouis-je pas? Pourquoi est-ce que je ne t'en félicite pas toi-même comme d'une chose que tu aurais le plus ardemment désirée? Car de quoi peux-tu désormais te mettre en peine, si ce n'est peut-être de m'avoir laissé sur le déclin de mon cage au milieu d'une république remplie de troubles, à la merci de tous les événements? Mais cet état, si triste qu'il soit, la raison le rend supportable ; et tu dois moins l'occuper de la pensée des maux que j'ai à souffrira présent, que de celle des biens qu'incessamment je partagerai avec toi. *> (Cicéron.)
Le départ des âmes. — Une scène peinte sur un tombeau de Tarquinii, nous montre le départ des âmes qui quittent la terre. Dans la bande supérieure, une àme enveloppée d'un grand voile est assise sur un char que traînent deux génies ailés, l'un blanc et l'autre noir. Derrière cette àme, un génie blanc et sans ailes (son ange gardien, selon l'explication de M. Guigniaut) semble implorer un génie noir et ailé et plus loin un autre génie également noir et ailé, est assis à une porte et tient aussi un marteau. Dans la bande inférieure, on voit des morts tenant en main les instruments de la profession qu'ils ont exercée pendant leur vie, puis une autre àme guidée par un génie blanc ailé et suivi par un autre génie noir également ailé et qui semble la menacer de son marteau (fig. 79 et 80).
Cette singulière composition, qui se rattache à des croyances mystérieuses sur le sort réservé aux âmes après la mort, a beaucoup exercé la sagacité des archéologues. Quels sont ces génies ailés, qui ressemblent complètement à nos anges, mais qui sont tous pourvus de brodequins? Pourquoi les uns sont-ils blancs et les autres noirs? La Fable ne
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nous fournit pas do renseignements sur eux, mais on est frappé de I analogie que présente cette antique peinture avec certaines compositions du moyen âge où l'on \oit des anges et des démons se disputant la possession d'une àme. On admet généralement que les génies blancs
Fig. 80. — Départ d'un mort.
sont ceux qui président à la récompense, et les génies noirs ceux qui président au châtiment.
Commissions pour les enfers. — C'était une croyance assez répandue dans l'antiquité, qu'un mort qui part pour le pays des ombres, va donner des nouvelles du monde vivant à ceux qui ne sont plus : on pensait même qu'il pouvait au besoin se charger de commissions pour les enfers. Cette croyance a été exploitée par les écrivains comiques, et notamment par Aristophane. Quand Bacchus part pour les enfers, il emmène son domestique et le charge d'emporter son paquet de bardes ; mais celui-ci le trouve trop loind et lui dit :
(( Épargne-moi, je t'en conjure ; fais plutôt marché avec quelqu'un des morts qui s'en vont parla.
Bacchus. — Voici justement un mort que l'on emporte.
Holà, hé I le mort! c'est cà toi que je parle. Dis : veux-tu porter un petit paquet aux enfers?
Le mort. — Tu me donneras deux drachmes.
'Bacchus. — Oh ! non, c'est trop cher.
Le MORT. — Porteurs, continuez votre route.
Bacchus. — Attends un peu, nous pourrons nous arranger.
Le MORT. — Si tu ne me donnes deux drachmes, c'est inutile.
Bacchus. — Tiens, voici neuf oboles.
Le MORT. — J'aimerais mieux revivre.
Le domestique. — Est-il insolent ce drôle-là ! et on ne l'en punira pas? (Aristophane.)