CHAPITRE \ I
Le Styx et l'Achéron. — Le nocher Caron. — Pluton et Proserpine. — Minos, Éaque et Rhadanianthe. — La triple Hécate. — ■ Némésis. — L'enfer du peintre Polygnote.
— Mon, Sisyphe et Tantale. — Le tonneau des Danaïdes. — Les Champs Élysées,
— Le fleuve Léthé.
Le Styx et l'Achéron. — Les anciens, qui n'avaient de notre hémisphère qu'une idée très-imparfaite, croyaient qu'une nuit éternelle régnait sur certaines contrées que le soleil n'éclaire jamais et ils avaient placé là l'entrée principale des enfers qui s'étendaient ensuite dans les royaumes souterrains. On pouvait d'ailleurs y descendre par plusieurs ouvertures dont les plus connues étaient au cap Ténare en Grèce et près du lac Averne en Italie.
Les enfers sont arrosés par deux grands fleuves, le Styx et l'Achéron, qui reçoivent comme affluents le Cocyte et le Phlégéthon. C'est par le Styx que les dieux prononçaient leurs plus redoutables serments : ce privilège a été donné à la nymphe Styx, parce que c'est elle qui la première a prévenu les Dieux de l'attaque des Titans. Le Styx répand ses eaux noires dans la plaine silencieuse et fait neuf fois le tour des enfers. L'Achéron, gouffre vaste et fangeux, est gardé par le nocher Caron.
Le nocher Caron. — Une barbe inculte et blanchie par l'âge caractérise Caron. Le feu jaillit de sa prunelle immobile ; et sur ses épaules un nœud grossier rattache et suspend un sale vêtement. Il pousse lui-même avec l'aviron la funèbre nacelle sur laquelle il transporte les corps. Il est déjà vieux, mais sa vieillesse verte et vigoureuse est celle d'un dieu. Vers ces rives se précipite la foule des ombres : les mères, les époux, les héros magnanimes, les vierges mortes avant l'hymen, et les jeunes gens mis sur le bûcher sous les yeux de leurs parents. Debout sur ces bords, chaque ombre demande à passer la première, et tend les mains vers l'autre rive objet de ses désirs. Mais le sombre nocher ne les reçoit pas toutes dans sa barque et repousse au loin celles qu'il a exclues. « Celles qui sont admises dans la barque ont été inhumées, car il n'est point permis de les transporter au delà de ces affreux rivages, de ces rauques torrents, avant qu'un tombeau ait reçu leurs ossements. Privées de ce dernier honneur, les ombres errent et voltigent pendant cent ans sur ces rives. » (Virgile.)
JUPITER ET JUNON
Un bas-relief du musée Pio-Clénicntin montre Caron passant les ombres dans sa barque. Deux morts descendentpour entrer dans le pays des ombres, et l'une des Parques tend la main au premier pour l'aider. Cette Parque tient sa quenouille encore pleine de lin, ce ([ui prouve que le mort a quitté prématurément la vie. Une déesse iiircrnale tenant
Fig. 81. — Caroii amenant un mort aux enfers (d'après un bas-roliof du musée Pio-Clcmentin)
un vase dans cbaque main vient recevoir les nouveaux venus (fig. 81).
Le personnage de Caron ne présente pas un type bien nettement écrit. Au reste l'art antique répugnait à montrer le nautonier des enfers dont la physionomie nous est connue surtout par les descriptions des poètes. Mais on le trouve quelquefois sur les monuments du moyen âge, par exemple sur le tombeau de Dagobert. Dans la chapelle Sixtine, Michel- Ange le fait figurer au Jugement dernier^ où il a pour mission de transporter les damnés qu'il frappe de sa rame pour hâter leur départ.
Pour passer il fallait payer le nautonier qui sans cela aurait refusé de transporter les ombres à leur sombre demeure. « Cette conviction est si fortement établie parmi le commun des hommes, dit Lucien, que dès qu'un parent a rendu le dernier soupir, on lui met une obole dans la bouche pour payer son passage au batelier. Ces gens ne s'informent pas auparavant si cette monnaie passe et a cours dans les enfers, si c'est l'obole attique, macédonienne ou celle d'Egine qu'on y reçoit; ils ne réfléchissent pas non plus qu'il serait bien plus avantageux aux morts de n'avoir pas de quoi payer, puisque le batelier ne voudrait pas les recevoir, et les renverrait au séjour des vivants. » (Lucien.)
Les traditions sur les enfers étaient d'ailleurs assez multiples, et les philosophes ne manquaient pas d'y chercher des objections, comme pour toutes les fictions mythologiques. D'ailleurs, si le pays des ombres se présentait à l'imagination sous des couleurs un peu terribles, il n'en faut pas conclure que les anciens aient tous ressenti sur l'entrée des enfers, l'effroi que les poètes cherchent à inspirer dans leurs descriptions. Les comédies qui se jouaient à Athènes montrent que les fictions relatives au
ténébreux séjour pouvaient aussi bien que le reste fournir sujet à la plaisanterie. Dans les Grenouilles d'Aristophane, Bacchus forme le projet de \isiter le royaume des ombres, et comme il redoute assez Cerbère et tous les monstres terribles qui logent en cet endroit, il prend l'accoutrement d'Hercule afin de les effrayer. Le héros avait été aux enfers Bacchus va donc le trouver pour lui demander quelques renseignements : « Quant au motif qui m'amène vers toi, sous cet accoutrement assez semblable au tien, lui dit-il, c'est pour apprendre de toi, en cas de besoin, les hôtes qui te reçurent à ta descente aux enfers : indique-moi aussi les ports, les boulangeries, les stations, les hôtelleries, les fontaines, les routes, les villes, les logements, les cabarets où il y a le moins de punaises. » Quand Bacchus a les renseignements dont il avait besoin, il se rend aux enfers par le chemin qu'on lui a indiqué, et finit par apercevoir Caron :
« Caron. — Assieds-toi à la rame. — S'il y en aencore qui veulentpasser, qu'ils se hâtent. — Eh bien! que fais-tu là?
Bacchus. — Ce que je fais? je m'assois à la rame, comme tu me l'as dit.
Caron. — Mets-toi donc ici, gros ventru.
Bacchus. — Voilà.
Caron. — Ne plaisante pas; mets-toi à l'ouvrage, et rame vigoureusement.
Bacchus. — Comment pourrais-je ramer, moi qui ne connais pas la mer et qui n'entends rien à la navigation?
Caron.. — Va toujours, une fois la main sur la rame, tu entendras les chants les plus doux.
Bacchus. — Et de qui?
Caron. — Des grenouilles, des cygnes ; tu seras ravi.
Bacchus. — Eh bien, donne le signal.
Caron. — Oop, op ! Oop, op !
Les grenouilles. — Brekekekex, coax, coax. Brekekekex, coax, coax. Filles des eaux marécageuses, unissons nos accents aux sons des flûtes; répétons ce chant harmonieux, coax, coax, que nous faisons entendre dans les marais, en l'honneur de Bacchus, fils de Jupiter, quand à la fête des Marmites, la foule dans l'ivresse accourt célébrer les orgies aux lieux qui sont consacrés. Brekekekex , coax, coax.
Bacchus. — Pour moi, je commence à avoir mal aux fesses. Coax, coax.
Les grenouilles. — Brekekekex, coax, coax.
Bacchus. — Vous vous en souciez fort peu, vous autres
Les grenouilles. ■ — Brekekekex, coax, coax.
Bacchus. — Peste soit de vous, avec votre coax coax ! c'est toujours le même refrain. Coax, coax.
88 JUPITER ET JUNON
Les grenouilles. — Et c'est à bon droit, habile homme, car je suis aimée des Muses à la lyre harmonieuse, et de Pan aux pieds armés de cornes, qui fait résonner le chalumeau : Apollon, si habile sur la cithare, me chérit, à cause des roseaux que je nourris dans les marécages, pour servir de chevalet à la lyre. Brckekekex, coax, coax.
Bacchls. — Pour moi, j'ai des ampoules.
Les grenouilles. — lirrkckekex, coax, coax.
Bacchls. — Maudite race de chanteuses, finirez-vous!
Les grenouilles. — Chantons encore. Si jamais, fuyant les pluies de Jupiter, et retirées au fond de l'abîme, nous avons mêlé les voix de nos cho'urs agiles au bruissement des vagues bouillonnantes, c'est maintenant surtout qu'il faut répéter BrckekckeXj coax, coax.
Bacchus. — Je vous ôterai ce plaisir.
Les grenouilles. — Ce serait un supplice pour nous.
Bacchus. — C'est pour moi un plus grand supplice de crever en ramant.
Les grenouilles. — Brckekekex , coax, coax.
Bacchus. — Peste soit de vous !
Les grenouilles. — Peu m'importe. Tant que notre gosier y suffira nous crierons tout le long du jour: Brekekekex, coax, coax. »
Pluton et Proserpine. — Dès que l'Achéron est franchi on voit Cerbère, chien à triple tète, qui effraye les ombres par ses aboiements terribles et leur ôte toute pensée de retour. A leur arrivée, les ombres sont conduites devant Pluton (adès), roi des enfers, qui siège sur son trône à côté de Proserpine. Pluton est le Jupiter infernal, appelé également Sérapis. Ce nom de Sérapis est celui d'une divinité égyptienne dont les attributions sont d'ailleurs assez obscures. L'importance qu'il a prise dans la période macédonienne vient d'un fait particulier qui ne se rattache qu'indirectement à la mythologie. Pendant que Ptolémée Philadelphe s'occupait d'embellir Alexandrie, il vit en songe un personnage d'une taille plus qu'humaine, qui lui ordonna d'envoyer dans le Pont, chercher sa statue, le menaçant de la perte de son royaume s'il n'obéissait pas. Les prêtres lui apprirent alors qu'il y avait à Sinope, dans le Pont, un temple trèsvénéré, consacré à Jupiter infernal et renfermant sa statue. Le roi de Sinope, sur la demande que lui fit Ptolémée, consentit à lui céder cette statue ; mais le peuple s'y opposa et entoura le temple pour l'empêcher de sortir. La statue alors quitta le temple, et se rendit d'elle-même sur le vaisseau des ambassadeurs qui l'amena en trois jours à Alexandrie. Le dieu, dont l'image se multiplia très-promptement, est caractérisé par le modius, ou boisseau, qu'il porte sur la tête. Il présente une grande analogie avec Pluton, et lorsque l'empereur Julien consulta l'oracle
d'Apollon pour savoir si ces deux dieux différaient, il reçut pour réponse : « Jupiter Sc'rapis et Pluton sont la même divinité. »
Fig. 8?. — Pluton (d'après une statue antique).
Les statues de Pluton sont extrêmement rares. Il porte sur la tête le boisseau , comme Jupiter Sérapis, et le chien Cerbère est à ses côtés (fîg. 82) ,
Fig. 83. — Proserpine, reine des enfers (terre cuite antique).
Quoique roi des ombres, Pluton n'avait pas pour mission de juger les actions des hommes : ce rôle appartient à Minos, Eaque et Rhadamantlie. Chaque homme reçoit d'eux le sort qu'il a mérité pendant sa vie.
« J'aperçois, dit Ulysse dans son ténébreux voyage, Minos, placé sur son trône; il tient son sceptre d'or et jufi(> les humains. Toutes les ombi-es assises ou (l(>l)out. dans les vastes demeures de Pluton, j)laidaient leur eause devant le roi Minos. » (Homère.)
l'roserpine, connue Junon infernale ou reine des enfers, est représentée; dans une terre cuite trouvée à Pccstum. Elle est coiffée de la Stéphane et tient dans sa main droite une pomme de grenade (fig. 83).
Une belle peinture de vase nous montre le royaume de Pluton, Le j)alais du roi des enfers occupe le centre d(> In composition. On y voit
Fig. 84. — Le royaume de Pluton (d'après un vase peint).
Pluton assis sur un trône et portant, comme Jupiter infernal, un sceptre surmonté d'un aigle, Proserpine, debout devant lui, semble prendre congé de son époux pour retourner sur la terre; elle tient en main le flambeau qui doit éclairer sa marche à travers les ténèbres. Les personnages, placés tout en haut, à droite et h gauche du temple, paraissent être des bienheureux qui jouissent du bonheur qu'ils ont mérité. On remarque parmi eux à l'extrême gauche, un éphèbe tenant le strigile et sortant du bain caractérisé par un mufle de lion vomissant de l'eau. Dans la zone du milieu nous voyons d'un côté les juges des enfers : Minos, Eaque et Rhadamanthe. Les deux premiers sont assis,
tandis que Rhadamanthe nst debout; il est en outre vêtu d'un costume oriental, pour indiquer qu'il juge jdus spécialement les morts venus d'Asie. De l'autre coté est Orphée qui joue de la lyre, et porte un vêtement phrygien. Enfin dans le plan inférieur sont les réprouvés, parmi lesquels on reconnaît à l'extrême droite Tantale, reconnaissahle à son costume phrygien, et à gauche Sisyphe roulant son rocher. An centre Hercule, guidé par Mercure, emmène le triple cerbère, malgré une furie qui le menace de ses torches (tig-. 84).
Hécate et Némésis. — Pas plus que Plu ton, Proserpine n'a un rôle bien actif dans les enfers. C'est Hécate qui a la mission d'appeler les Furies vengeresses qui se saisissent des coupables. Hécate, divinité infernale, qui préside aux enchantements et à la magie, est appelée
Fig. 8;"). — La triple Hécate.
quelquefois la triple Hécate, parce que son pouvoir s'étend à la fois sur le ciel, sur la terre et dans les enfers. Elle apparaît dans l'art comme une sorte de triade composée de trois femmes. La première a sur la tète le croissant de la lune, et un flambeau dans chaque main ; la seconde a la tête radiée et coiffée du bonnet phrygien ; elle tient un couteau et un serpent ; enfin, la troisième tient des cordes et des clefs (fig. 85). Hécate n'a pas dans la Fable un rôle bien nettement accentué, et son caractère lunaire l'a quelquefois fait confondre avec Diane. Elle s'était aperçue la première du rapt de Proserpine, et s'était mise à sa recherche avec ses flambeaux. Dans la guerre des Géants, elle se rangea, quoique Titanide, dans le parti de Jupiter, et tua avec la flamme de ses torches le géant Clytius (fig. 8G). Cette scène est représentée sur un basrelief antique, où Hécate est parfaitement distincte de Diane qui combat à côté d'elle avec son arc et ses flèches. Elle n'a d'ailleurs pas non plus son caractère de triade qu'elle ne revêt que dans certaines occasions.
JUPITEH ET JUNON.
Hécate n'était pas dans rori^inc nno divinité iiircinaii;, mais ayant prêté du fard à Europe, et favorisé j)arlà les amours de Jupiter, elle dexint odieuse à Junon et fut obligée, pour é\itei' ses poursuites, de se cacher sous un linceul, ce qui la rendit imjuire. Les Cabires la purifièrent dans l'Acliéron )iar ordre de Jupiter, et de cette manière elle devint une déesse du Tartare. Son rôle dans les enfers apparaît sous un
Fig. S G. — Diane et Hécate combattent les géants (d'après un bas-relief antique)
double aspect. Comme divinité vengeresse, elle préside aux expiations, comme déesse de la magie, elle préside aux. incantations, et c'est elle qui envoie sur la terre les monstres évoqués des enfers.
Hécate est la grande magicienne qu'on invoque pour les enchantements : elle s'arrête dans les carrefours, près des tombeaux, et quand elle sent Fodeur d'un crime, elle fait aboyer les chiens infernaux qui forment son cortège.
« Hécate, dit Creuzer, veut dire, ou celle qui agit au loin, ou celle qui éloigne, qui écarte. On offrait à cette déesse des sacrifices expiatoires, espèces de lustrations domestiques opérées par la fumée, que l'on célébrait le 30 de chaque mois, et où des œufs et de jeunes chiens étaient les objets essentiels. Les restes de ces animaux et des autres offrandes, joints à beaucoup de comestibles, devaient être exposés dans les carrefours, et se nommaient le festin d'Hécate. Souvent les pauvres et les cyniques faisaient leur proie de ces débris avec une avidité qui était pour les anciens la marque de l'extrême indigence ou de la dernière bassesse. Le chien était l'animal consacré à Hécate. Des monuments montrent cette déesse avec un chien sur son sein, qu'elle semble caresser. On la représentait elle-même avec une tête de chien, et peutêtre était-ce là son ancienne forme mystique, celle sous laquelle elle était adorée dans tes mystères de Samothrace, où l'on immolait des chiens en son honneur. Hécate avait aussi ses mystères, particulièrement à Egine, et dont on rapportait l'institution à Orphée. On voyait dans cette île plusieurs statues de la déesse : une de la main de Myron, avec un seul visage; d'autres avec trois visages, attribuées au fameux Alcamène. »
Une autre divinité, qui remplit à peu près les mêmes fonctions,
Némésis, déesse de la justice distributive, était habituellement représentée avec un bras plié, pour indiquer la coudée, mesure usitée dans l'antiquité et prise allégoriquement pour exprimer la proportion du châtiment ou delà récompense. «Moi, Némésis, je tiens une coudée. Pourquoi? diras-tu. J'enseigne à tous qu'il ne faut en rien dépasser la mesure. » (Anth.) Il y avait à Rhamnuse, près d'Athènes, un temple
Fig. 87. — Némésis (statue antique, musée Pio-CIémentin) ,
dédié à Némésis, où l'on voyait une statue extrêmement célèbre de cette déesse. Elle était due à Agoracrite, élève de Phidias, et représentait primitivement Vénus. Outré de ce que les Athéniens avaient préféré la Vénus d'Alcamène, Agoracrite changea quelque peu sa statue pour en faire une Némésis, et la vendit ensuite aux habitants de Rhamnuse. Cette anecdote prouve que le type de Némésis n'a jamais été bien déterminé, et, en effet, cette divinité a souvent été confondue avec la Fortune, dont elle porte quelquefois les attributs. Au reste, Némésis n'a qu'une importance tout à fait secondaire dans la mythologie, et ce n'est que postérieurement qu'elle a pris un caractère de divinité vengeresse, assez confusément exprimé d'ailleurs.
Supplice des méchants. — Pausanias nous donne des détails sur la manière dont Polygnote avait représenté l'enfer. « Voici, ditil, quelle est la disposition du tableau : vous voyez d'abord le fleuve Achéron ; ses rives sont pleines de joncs, et vous apercevez dans ses eaux des figures de poissons, mais des figures si minces et si légères que vous les prendriez plutôt pour des ombres de poissons que pour des poissons mêmes. Sur le fleuve est une barque et sur la barque un naiitonier qui rame. On ne distingue pas bien quels sont ceux que passe Caron. Le peintre a seulement marqué les noms de Tellis, emporté dans sa première jeunesse, et de Cléoboé, encore vierge. Celle-ci a sur ses genoux une corbeille toute semblable à celle que l'on a coutume de porter aux fêtes de Cérès ; on dit que ce fut elle qui apporta de
9i JUPlTKll ET JUNON.
1 îlo (le P.iros à Tliaso \o tulle et les mystères de Cérès. Sur le bord du ll(Mi\(', tout près (le la l)ar(|ue de Caroii, vous voyez un spectacle bien reniar([uable. Polygnote nous représente le supplice d'un lils dénaturé qui avait maltraité son père. Sa peine en l'autre monde est d'avoir pour bourreau son propre père qui l'étrangle. Auprès de ce fils dénaturé est un impie qui avait pillé les temples des dieux. Il a à côté de lui une femme qui semble préparer toutes sortes de poisons pour son supplice. La religion avait alors sur les hommes beaucoup plus d'empire qu'elle n'en a présentement : chacun craignait et respectait les Dieux. C'est pourquoi Polygnote dans son tableau des enfers a peint le supplice d'un impie. Au-dessus de ces deu\ figures, vous voyez Eurynome, que les interprètes des mystères à Delphes mettent au nombre des Dieux infernaux. Son emploi, selon eux, est de manger les chairs des morts, en sorte qu'il n'en reste rien que les os. Mais ni VOdfjssér d'Homère, ni la Minijade, ni le poème intitulé le Retour des enfers, ({\n sont les livres où il est le plus parlé de ces lieux souterrains et de ce qu'ils renferment de terrible, ne font aucune mention de cet Eurynome. Il faut néanmoins que je dise de quelle manière le peintre l'a représenté. Son visage est d'une couleur entre le noir et le bleu, comme celle de ces mouches qui sont attirées par la viande ; il grince des dents, et il est assis sur une peau de vautour. »
Ixion et Sisyphe. — Les descriptions de Pausanias font songer aux représentations que les peintres du quatorzième siècle ont données de l'enfer chrétien. Malheureusement, il ne nous reste presque pas de monuments figurés sur l'enfer païen, et ceux que nous connaissons laissent beaucoup à désirer sous le rapport de l'art. Le supplice d Ixion, Sisyphe et Tantale, apparaît sur des sarcophages de la basse époque. Ixion, qui avait outragé Junon, fut enchaîné sur une roue avec des liens d'airain ou des serpents, et cette roue tournait continuellement dans l'espace. Le brigand Sisyphe « avait dans ses mains, dit Homère, un gros rocher qu'il tachait de pousser vers le sommet d'une montagne en se raidissant sur ses jtieds ; mais lorsqu'il était parvenu jusqu'à la cime, une force supérieure repoussait le rocher qui retombait en roulant jusque dans la plaine. Ce malheureux le reprenait sur l'heure et recommençait son travail ; des torrents de sueur coulaient de tous ses membres et autour de sa tête s'élevaient des tourbillons de poussière. »
Tantale. — Tantale était roi de Lydie et lils du mont Tmole. Il fut un jour visité par les dieux. Quand on a pour père une montagne, on peut se permettre de recevoir à sa table de pareils hôtes. Mais en sa qualité de prince barbare, Tantale s'imagina que des sacrifices humains seraient bien vus par les Dieux de la Grèce. H prit donc son fils Pélops, le coupa
en morceaux, et le servit à ses hôtes olympiens. Ccrès qui avait grande faim eu mangea une éjtaule, avant que Jupiter eût le temps de découvrir la chose. Les autres ()lym[iiens n'y goûtèrent })as, et Mercure fut chargé de mettre les memhres de l'enfant dans une chaudière magique d'où Clotho le retira en }»arfaite santé. Seulement, comme il manquait l'épaule mangée par Cérès, Jupiter lui en remit une en ivoire. Tantale fut cruellement puni du repas de cannibale qu'il avait servi aux immortels : consumé d'une soif brûlante, il était au milieu d'un lac dont l'eau roulait jusqu'à son menton et s'échappait chaque fois qu'il voulait en boire. Egalement tourmenté par la faim, il était entouré de beaux arbres, d'oîi pendaient sur sa tète des fruits délicieux ; mais toutes les fois qu'il levait les bras pour en cueillir, un vent jaloux les élevait jusqu'aux nues.
Les Danaïdes. — Un autre châtiment fort curieux est celui qui a été infligé aux Danaïdes pour avoir tué leurs maris.
Bélus, roi d'Egypte et descendant, par sa mère Libye, de la malheureuse génisse lo, fut père d'Egyptus et de Danaûs, qui eurent le premier cinquante fils, le second cinquante filles. A la suite d'une sédition suscitée par les fils d'Egyptus, Danaûs fut obligé de quitter le pays avec ses cinquante filles. 11 partit sur un vaisseau construit par Minerve et arriva à Argos, où il fut reçu par Gélanor, roi du pays, à qui il prétendit disputer le trône. Le peuple ne voulut pas l'écouter, mais un loup étant survenu dans un troupeau voisin et ayant tué le taureau, Danaûs démontra que la volonté des dieux était manifeste, puisque le loup, qui était étranger, avait lutté victorieusement contre le taureau qui était auparavant chef du troupeau. Cet argument parut sans réplique, et le peuple le proclama roi. Cependant les fils d'Egyptus ne tardèrent pas à arriver aussi, et protestant de leurs intentions pacifiques, ils demandèrent en mariage leurs cousines. Danaûs, qui vit là une occasion de se venger d'un seul coup, leur accorda ce qu'ils demandaient, mais en même temps il ordonna à ses cinquante filles de tuer leurs maris, }tendant la nuit qui suivrait leurs noces.
Les Danaïdes, après avoir jeté les corps de leurs maris dans le lac de Lerne, portèrent les tètes à leur père pour lui montrer que ses ordres avaient été exécutés. En effet une seule des filles de Danaûs avait désobéi à son père et avait même fait sauver son mari : c'était Hypermnestre, épouse de Lyncée.
Danaûs s'occupa immédiatement de trouver de nouveaux époux pour ses filles, et fit annoncer des courses de char dans lesquelles chaque vainqueur était autorisé à venir tour à tour choisir parmi ses filles celle qui lui conviendrait. Ces courses sont figurées sur une peinture de vase, d'un style très-archaïque. On y voit Danaûs assis comme étant juge des jeux et tenant en main son sceptre. Un premier couple^ monté
sur un quadrige, est près d'atteindre le but, que lui montre une des Danaïdes, tandis qu'une autre semble au contraire vouloir l'arrêter. De l'autre côté du vase, un autre couple, également sur un quadrige, semble quitter la carrière après la victoire. Entre ces deux chars, on voit plusieurs Danaïdes, qui sont fort animées, sans doute dans la préoccupation du mari qu'elles vont avoir.
En même temps qu'il songeait à récompenser ses filles de leur obéissance, Danaûs voulut punir Hypermnestre qui avait méconnu ses ordres, et la fît jeter en prison, mais le peuple ayant prononcé l'acquitfe-
Fis.
Les Danaïdes (d'après un tableau de Mauzaisse).
ment, elle fît aussitôt revenir Lyncée, qui pour venger ses frères tua Danaûs et toutes ses filles, après quoi il fut proclamé roi du pays. Depuis ce temps, les Danaïdes sont aux enfers, où elles doivent perpétuellement verser de Teau dans un tonneau qui n'a pas de fond jusqu'à ce qu'elles l'aient rempli. Le supplice des Danaïdes est représenté sur un bas-relief antique du musée Pio-Clémentin, et dans l'art moderne il fait le sujet d'un tableau de Mauzaisse, qui se voyait autrefois au musée du Luxembourg.
Les supplices de l'enfer païen sont rarement figurés sur les monuments des arts, mais nous pouvons nous en dédommager par les descriptions que nous ont laissées les poètes. Ils nous montrent, dans ces lieux horribles, tous ceux qui pendant leur vie ont haï leurs frères, outragé leuipère ou trompé la bonne foi d'un client; ceux, et le nombre en est infini, qui couvant d'un œil insatiable des trésors pour eux seuls
JUPITER ET JUNON
cMitassés, n'en ont point donné une part à leurs proches; ceux qui ont trouvé la mort dans l'adultère et qui ont \iolé leurs serments.
(( Celui-ci a vendu sa patrie à prix d'or, et l'a livrée au pouvoir d'un tyran ; celui-là, au gré de son avarice, a fait et refait les lois. Tous ont osé méditer des forfaits horribles, et tous ont osé les accomplir. »
(Virgile.)
Les champs Élysées. — « Des champs délicieux, de riantes prairies, des hois toujours verts, forment le séjour des bienheureux. Là, un air plus pur revêt les campagnes d'une lumière pourprée; les ombres y ont leur soleil et leurs astres. Les unes exercent, dans des jeux sur le gazon, leur force et leur souplesse ou luttent sur le sable doré ; les autres frappent la terre en cadence et chantent des vers. Orphée, en longue robe de lin, fait résonner harmonieusement les sept voix de sa lyre. Des javelots fixés dans la terre, des chars vides, des chevaux qui paissent en liberté, ont toujours le même attrait pour ceux qui pendant leur vie ont aimé les armes, les chars et les chevaux, car on conserve encore ses goûts après la mort. On voit aussi des ombres couchées sous l'ombrage d'une forêt de lauriers, au bord d'une rivière limpide, qui chantent des chœurs joyeux. Là, sont les guerriers blessés en combattant pour la patrie, les prêtres dont la vie fut toujours chaste, les poètes qu'Apollon inspira, ceux qui par l'invention des arts ont civilisé les hommes, et ceux dont les bienfaits ont fait vivre la mémoire; tous ont le front ceint de bandeaux blancs comme la neige. »
(Virgile.)
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Fig. 90. — Les champs Élysées (d'après une peinture antique).
Une curieuse peinture antique nous montre une famille entière se promenant gravement dans les champs Élysées. Le nom de chaque personne est écrit au-dessus de sa tête. Dans une autre nous voyons im mari qui retrouve sa femme morte avant lui.
Le Léthé, ou fleuve d'oubli, dont parle Virgile, est un cours d'eau où après mille ans de séjour dans les champs Élysées, les ombres vont s'abreuver pour oublier leur première existence et revenir de nouveau sur la terre. Cette croyance du poëte latin n'était pas générale dans l'antiquité, et il n'est pas certain qu'elle fût partagée par les Grecs.