‹ La Mythologie dans l'art ancien et moderneChapitre 86 sur 111 · I.i:S FATALITÉS IJE TROIK · texte numérisé non relu

I.i:S FATALITÉS IJE TROIK

Un descendant d'Kaquo. — Les floches d'Hercule. — Le palladium. — Les chevaux de Rhùsus. — La mort de Troïle. — La blessure de Télophe.

Les fatalités de Troie. — La prise de Troie était, selon les devins, attachée à certaines conditions qu'on a appelées les fatalités de Troie, parce que si les Grecs parvenaient à les remplir, la ville devait néces- .sairement tomber entre leurs mains. Ces fatalités étaient les suivantes:

Fig. 700. — Philoctètc dans l'ilo de Lemnos (d'après une pierre gravée antique).

l" Avoir parmi les chefs de rarniée un descendant d'Éaque ; 2° être en possession des flèches dTIercule; 3° avoir le Palladium; 4° empêcher les chevaux de Rhésus, roi de Thrace, déboire l'eau du Xanthe ; 5° faire mourir Troïle, le plus jeune des fils de Priam, et détruire le tombeau de Laomédon ; G" avoir Télèphe, roi de Mysie, dans l'armée des Grecs. — Une fois que ces siv conditions seraient remplies, la ville assiégée ne devait plus pouvoir résister aux assaillants.

l°Un descendant d'Éaque. — La première des fatalités de Troie obligeait les Grecs à avoir parmi eux un descendant d'Eaque. C'est pour cela qu'Ulysse avait mis tant d'insistance à aller chercher Achille, et à le découvrir parmi les filles de Lycomède, oii sa mère l'avait caché.

LES FATALITES DE TROIE

Mais une lois Achille iiioii, la condition n'était plus remplie. On se rappela alors qu'Achille en partant pour la guerre avait laissé un iîls, Pyrrhus ou Néoptolème, qu'il avait eu de la belle Déidamie. Ce fils, qui par son père descendait d'Eaque, était tout à fait enfant lorsque la flotte était partie, mais, vers la dixième année du siège, il devait avoir atteint l'âge d'homme; on décida qu'Ulysse et Diomède partiraient dans un vaisseau à vingt rameurs, avec la mission de le ramener au camp. Ménélas, en souhaitant un bon voyage à. Ulysse, lui dit : « Si par tes conseils le fils du puissant Achille vient dans notre armée, si favorisé du ciel il nous fait vaincre et retourner heureux dans la Grèce, je promets de lui donner ma fille Hermione, et avec elle une riche fortune. Quel est le mortel qui ne doive rechercher mon alliance et désirer une épouse aussi accomplie? » (Quintus de Smyrne.)

Pyrrhus reçut les deux héros qui venaient le chercher, et partit sans tenir compte des larmes de sa mère Déidamie. A son arrivée sur le rivage de Troie, il se signala en tuant Eurypyle, prince mysien allié de Priam, qui s'était beaucoup fait redouter des Grecs.

Les flèches d'Hercule. — Fils de Pœan et célèbre par son habi-

h^té à tirer de l'arc, Philoctète avait été l'ami d'Hercure, et c'est lui qui

l'ig. 710. — Macliaon et Podalyre (d'après uiio cornaline antique).

avait allumé le bûcher du mont OEta. Pour le récompenser de ce service, Hercule lui laissa ses flèches trempées dans le sang de l'hydre de Lerne, mais en lui faisant jurer de ne jamais dire où était son tombeau. Philoctète viola son serment, en montrant avec le pied l'endroit où Hercule était enterré ; au même moment, une de ses flèches, étant tombée sur son pied, lui fit une cruelle blessure. Ses douleurs étaient si violentes qu'il poussait nuit et jour des cris affreux, et l'odeur qui s'exhalait de sa plaie était si insupportable, que les Grecs l'abandonnèrent dans lîle de Lemnos. où pendant neuf ans il vécut misérablement des produits de sa chasse. Il était parti pour accompagner les princes grecs dans leur expédition contre Troie, et quand vint la dixième

LA GUERRE DE TROIE

année du siège, un oracle prédit aux Grecs que Troie ne pouvait pas être prise s'ils n'avaient pas en leur possession les flèches d'Hercule. Ulysse quitta donc les rivages de Troie avec le fils d'Achille, Pyrrhus, pour se rendre; à Lemnos, et làclun' de .ramener IMiiloctète. Le vieillard, (Ml proie à d'horribles soulTrances dejuiis neuf ans, et d'une niaigi'eur ctîVayante à voir, se répandit en imprécations contre Ulysse et refusa ahsolnnient de le suivre. Mais ayant vu l'ombre d'Hercule, qui lui or-

l'"iK- "11. — Pliiloctète évente sa plaie avec une ])lunir d'oiseau (d'après une pierre gravée

antique}.

donna d'aller à Troie, Philoctète finit pourtant par y consentir et il s'en trouva bien, caries fils d'Esculape, Machaon et Podalyre, le guérirent de sa blessure (fig. 710). 11 n'arriva donc (pià la fin du siège, mais ce

Fig. 7i:.'. — l'hiloctète à la chasse {d'après une pierre gravée antique).

fut lui (pii tua Paris avec une de ses flèches. A son retour dans son pays, il trouva les habitants révoltés contre son autorité et s'embarqua pour l'Italie, oii il fonda une colonie.

Les malheurs de Philoctète ont inspiré dans rantiquité des ouvrages fameux, entre autres une peinture célèbre de Parrhasius, dont il est plusieurs fois question dans les épigrammes de V Anthologie grecque.

« Je vois Philoctète. A sa douleur qui éclate, on le reconnaît de loin. Sa chevelure est hérissée, inculte; il tombe de ses tempes des mèches rudes et poudreuses. Sa peau est rugueuse, âpre, desséchée. Sous sa paupière aride, des larmes se sont figées, témoignage de souffrances que nc' suspend i)as même le sommeil. »

LES FATALITÉS DE TROIE

Dans une autre épigrauime, on lit : « Il avait vu sans doute le héros de Trachine en proie à ses souffrances, Parrhasius qui a peint ce Philoctète. Car de ses yeux desséchés s'échappe une larme, et au dedans la douleur le dévore. 0 le plus habile des peintres, tu es maître dans ton art; mais ta puissance, il fallait remployer à calmer les douleurs <hi héros infortuné. »

Le même sujet a été reproduit sur plusieurs pierres gravées antiques. Tantôt on voit le malheureux en face du petit autel, où pendant si longtemps il implora vainement la clémence divine (fig. 709), tantôt il porte à Troie son arc et ses flèches et marche en s'appuyant avec peine sur un gros bâton qu'il tient à la main (fig. 712); enfin un bas-relief le montre recevant sa guérison, non pas de Machaon et Podalyre, mais de la déesse lïygie elle-même.

Le Palladium. — Le Palladium était une antique idole de Minerve, à laquelle on attachait une très-grande importan<"e, parc(> qu'elle était tombée du ciel. Diomède et Ulysse résolurent de s'en emparer et se ren-

Fig. 7Ki. — Diomède tenant le Palladium (d'après une pierre gravée antique]!

dirent au pied des murs de la ville. Quand ils lurent arrivés, Diomède monta sur les épaules d'Ulysse, qui ne montra pas dans cette occasion sa finesse ordinaire ; car Diomède, une fois parvenu sur le haut du rempart, laisse Là le pauvre Ulysse qui comptait que son camarade l'aiderait à monter. Diomède, étant entré dans la citadelle, trouva le, Palladium et s'en empara. Mais quand il sortit de la ville, Ulysse, irrité de son procédé, affecta de marcher derrière lui et, tirant son épée, allait transpercer son compagnon, lorsque Diomède, frappé de la liicui' de l'épée, se retourna, arrêta le cou[) et obligea Ulysse à passer devant lui. La querelle d'Ulysse et de Diomède à pro[)OS du Palladium est fréquemment reproduite sur les monuments, et les représentations figurées prêtent à des interprétations assez différentes. Une pierre gravée nous montre Diomède assis sur un autel orné d'un feston et tenant le Palladium. Ulysse, placé en face de lui, semble montrer avec indignation le

LA GUERRE DE TROIE

corps (le la prêtresse que Diomède vient déj^^oiger et dont on voit seulement les pieds (fig. 714). La dispute des deux héros apparaît aussi sur les vases et elle présente de très-grandes variétés dans la manière

Fig. 714. — Dispute d'Ulysse et de Diomèdo (d"après une pierre gravée antique).

de comprendre le sujet. Dans Fart moderne , Rubens a fait un tableau sur l'enlèvement du Palladium.

Pas plus que les autres chefs grecs, Diomède n'a trouvé le repos après

Fig. 715. — Prise du Palladium (d'après une pierre gravée antique).

son retour. Sa femme avait profité de son absence pour le tromper, et ne voulant plus rester dans son pays, il alla finir ses jours en Italie.

Les chevaux de Rhésus. — Rhésus, roi de Thrace, était venu au secours de Priam avec une puissante armée. Mais son importance venait moins encore de ses soldats que des chevaux qui conduisaient son char; car une prédiction avait fait savoir aux Troyens que, si ces chevaux buvaieutde l'eau du Xanthe, fleuve qui coule près de Troie, les Grecs ne pourraient jamais se rendre maîtres delà ville. Aussi ils accueillirent avec une joie démesurée l'arrivée de cet utile auxiliaire.

Les Grecs, en apprenant la venue de Rhésus, vouhu'ent à tout prix s'emparer de ses chevaux ou tout au moins les empêcher de boire les

LES FATALITES DE TROIE

eaux du Xanthe. Mais la grande difficiillé était qu'ils ignoraient absolument dans quel endroit ils pouvaient être. Ulysse résolut donc de partir la nuit pour aller explorer le camp des Troyens. Mais ceux-ci, de leur côté, se doutant d'une attaque prochaine, promirent une récompense

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Fig. 7IG. — Ulysse et Diomède surprenant Dolon (d'après une peinture de vase) (1),

magnifique à celui qui serait assez audacieux pour s'approcher du camp des Grecs et servir d'espion. Dolon se présenta et partit aussitôt.

Ulysse et Diomède, qui venaient de partir également, aperçurent Dolon, qui ne les avait pas encore vus, et concertèrent ensemble la

Fig. 717. — Diomède et Ulysse (pierre gravée).

conduite qu'ils dcA-aient tenir. « Ils s'écartent du chemin, dit Homère, et se cachent parmi les cadavres. L'imprudent Dolon les dépasse d'un pied rapide. Quand il est éloigné de toute la longueur d'un sillon tracé par des mules plus promptes que des bœufs à traîner la pesante charrue

(I) L'inscription placée au bas du tableau veut dire : deux coups mortels, voilà le char qu'il a gagné. C'est une allusion îi la promesse du char d'Achille qu'Hector avait faite à Dolon.

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LA GUERRE DE TROIE

dans un champ, les doux guerrieis courent sur lui. Dolon s'arnMe en entendant leurs pas : il croit que, d'après un nouvel ordre d'Hector, ses compagnons viennent du camp des Troyens pour le rappeler. Mais lorsque Ulysse et Diomède ne sont pas plus éloignés de Dolon que la portée d'un trait, le Troyen les reconnaît pour deux ennemis, et soudain il prend la fuite, em|H)rté par ses genoux agiles. Diomede et Ulysse se lancent à sa poursuite. Tels deux limiers à la dent meurtrière et exercés à la chasse poursuivent sans relâche, à travers les sentiers d'une l'orêt, soit un lièvre, soit un faon timide qui fuit devant eux en bêlant : tels Diomède et Ulysse coupent la retraite au Troyen et le poursuivent avec furie. » (Homère.)

Dolon est bientôt atteint et s'arrête en tremblant : il est pâle de fraveuret ses dents s'entre-choquent. Les deux héros le saisissent et commencent à l'interroger; dans l'espoir d'avoir la vie sauve par ses révélations, le malheureux espion leur indique toutes les positions des Troyens et de leurs alliés, et notamment lendroit exact où est la tente de Rhésus. Ensuite, il les supplie de lui laisser la vie, et leur offre une

Moi-t de Uoloii (pii'i'i'C gravco'l.

rançon. Mais Diomède, lanç^'ant sur lui des regards courroucés, s'écrie : <( Malgré tous les renseignements que tu viens de nous donner, ne pense pas échapper à la mort, puisque tu es tombé entre nos mains! Si nous acceptions ta rançon et si nous te laissions libre, tu reviendrais encore surprendre nos secrets, ou bien tu nous combattrais ouvertement. Mais si, dompté par mon bras, tu perds la vie, tu ne seras |>liis funeste aux Argiens. » (Homère.) A peine avait-il dit ces mots, que ki tète de Dolon roulait dans la poussière.

Une pierre gravée nous montre Dolon surpris par Diomède et Ulysse. U est couvert d'une peau de loup, conformément au récit d'Homère, et embrasse les genoux d'Ulysse, qui semble l'interroger, tandis que Diomède,

LES FATALITES DE TROIE. 745

un pied posé sur lui, s'apprête à le frapper de son épée (fig. 718). Sur un autre monument, on voit Diomède tenant la tète de Dolon, qui est coiffée du bonnet phrygien, et se concertantavcc Ulysse, qui lui donne un conseil sur la manière dont ils entreront dans le camp troyen (fig. 717).

Munis des renseignements que leur avait donnés Dolon, les deux guerriers se dirigent vers les retranchements ennemis. « Ils s'avancent en foulant les armes, les cadavres qui couvraient la plaine et parviennent jusqu'à l'armée des Thraces. Ces guerriers, accablés de fatigue, dormaient d'un profond sommeil, et à côté d'eux étaient leurs armes éclatantes rangées avec ordre sur trois lignes : près de chaque guerrier étaient deux chevaux destinés au même joug. Rhésus reposait au milieu de ses soldats et ses coursiers étaient liés par des courroies à l'extrémité de son char. » (Homère.)

Alors Diomède s'approche hardiment de Rhésus qu'il tue après avoir

Fig. 719. — L'iysse emmène les chevaux de Rhésus (d'après une pierre gravée antique".

étendu à ses pieds douze de ses compagnons. En même temps Ulysse délie les coursiers et les conduit en les frappant de son arc, parce qu'il avait oublié d'enlever le fouet du char de Rhésus. Ensuite les héros partent, ramenant au camp des Grecs les chevaux de Rhésus avant qu'ils aient pu boire l'eau du Xanthe.

La mort de Troïle. — La cinquième fatalité de Troie était la nécessité où on était, pour prendre la ville, de faire mourir Troïle, fils de Priam, encore dans une extrême jeunesse, et de détruire le tombeau de Laomédon, qui était sur la porte de Scée. Achille, dès le commencement du siège, se fit le meurtrier de Troïle: quant au tombeau de Laomédon, il fut détruit par les Troycns eux-mêmes, lorsque, pour faire entrer le cheval de Troie dans la ville, ils y firent une brèche. La mort de Troïle est représentée sur un vase de Voici : Achille, descendu de son quadrige, placé derrière lui, pose le pied sur l'autel d'Apollon, et s'apprête à transpercer le jeune Troïle qui s'y était réfugié. Derrière l'autel on voit la porte de Scée et les murs de Troie, entre les créneaux desquels se

LA GUERRE DE TROIE

montrent deux tctes de guerriers : de la porte sort un autre guerrier, probablement Hector ou Déiphobe, venant au secours de Troïle (lig.720).

Fig. 720. — La mort de Troïle (d'après une peiiUiirc de vase].

La blessure de Télèphe. — En arrivant sur la côte d'Asie, les Grecs avaient débarqué sur la côte de Mysie et, se croyant sur une terre troyenne, ils se mirent à ravager le pays. Télèphe, fils d'Hercule, régnait alors sur les Mysiens ; il avait épousé une fille de Priam et cette alliance le rangeait naturellement du parti des Troyens. Il vint avec ses soldats combattre les Grecs et un combat furieux s'engagea. Télèphe blessa Patrocle, l'inséparable compagnon d'Achille, et ce héros accourant au secours de son ami blessa à son tour Télèphe. Un superbe vase du Louvre montre Achille suivi de la Victoir^; qui s'apprête à le couronner et s'avançant contre Télèphe (fig. 721). Celui-ci avait chancelé au premier choc à cause d'une plante qu'un dieu favorable à Achille avait fait pousser subitement sous ses pas et qu'on voit ici représentée. Il est suivi d'un guerrier mysien, et d'un héraut qui lève le bras droit pour faire cesser le combat. En effet, comme Télèphe était fils d'Hercule, on pouvait supposer qu'à un moment donné il passerait au parti des Grecs.

Comme la blessure qu'il avait reçue d'Achille était extrêmement grave, il envoya consulter l'oracle pour savoir si elle était mortelle et la réponse fut qu'il ne pouvait être guéri que par celui qui l'avait frappé. Achille, qui le regardait comme un ennemi, ne voulut pas consentir à sa guérison. Mais Ulysse, qui voulait amener Télèphe dans le parti des Grecs, parce que Troie ne }>ouvait être prise sans le secours d'un des fils d'Hercule, parvint à concilier la chose. Sans qu'Achille eût à s'en mêler aucunement, Ulysse prit la rouille de l'épée d'Achille, et l'envoya à Télèphe qui la mit sur sa plaie et fut aussitôt guéri. Voyant là un effet de la volonté d'Hercule, il se rangea désormais du côté des Grecs.

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