CHAPITRE IX
LES RETOURS
Les chefs grecs. — Ulysse et le cyclope. — 1/outrc (rÉolo. — La magicienne Circé.
— Le devin Tli'(';sias. — Les sirènes. — Charybde et Scylla. — La nymphe Calypso.
— Les Phéaciens. — Le voile de Pénélope. — Ulysse et sa nourrice. — Mort des prétendants.
Les chefs grecs. — La ruine de Troie ne profita pas aux Grecs. Parmi les chel's qui avaient pris part à l'expédition, les uns ne revirent jamais leur patrie, d'autres furent assassinés en arrivant, quelquesuns enfin ne purent retrouver leurs foyers qu'après des périls et des fatigues de toute sorte. Agamemnon, le roi des rois, revint à Argos accompagné de sa captive Cassandre, et fut tué en arrivant par sa femme Clytemncstre, assistée d'Egisthe, son plus mortel ennemi (1).
Ménélas, qui avait repris Hélène, fut jeté par une tempête sur la côte d'Egypte, et obligé d'y rester huit années, loin de sa patrie qu'il finit du moins par revoir.
Sa fille Hermione avait été fiancée à Oreste avant la guerrer de Troie, mais Ménelas prétendit ensuite la marier à Pyrrhus. Oreste voulut faire valoir ses prétentions et reprendre Hermione : Pyrrhus s'y refusa et, étant allé peu après dans le temple de Delphes, y périt de la main d'Oreste, H y a au surplus une grande confusion sur ces faits dans les auteurs anciens qui ne sont nullement d'accord entre eux, et la poésis française a créé pour les besoins de la scène des situations absolument étrangères à la mythologie.
Une peinture de vase nous montre la mort de Pyrrhus, d'après la tradition la plus répandue. Oreste^ qui vient de frapper son rival, tient en main son épée nue et pose son genou sur l'autel du dieu de Delphes. Un serpent, symbole du remords, enlace le meurtrier. Le génie de la mort, sous la figure d'un personnage nu et ailé, vient prendre Pyrrhus qui vient d'être frappé par Oreste. Derrière le laurier sacré d'Apollon, on voit lui prêtre du dieu, tenant un sceptre d'une main et de l'autre une pierre qu'il s'apprête à lancer (fig. 734),
Philoctète à son retour trouva son pays déchiré par la guerre civile et
(I) Pour riiistoii'o d' Agamemnon, voir page lOi.
LES RETOURS
ne put y rester; Diomède, trompé par sa femme, ne voulut plus habiter ses foyers et ne put rester dans sa patrie. Idoménée, en abordant en Crète dont il était roi, voulut après une tempête sacrifier son fils à Neptune,
Fig. 734. — La mort de Pyrrhus (d'après une peinture de vase).
pour accomplir un vœu: mais, une peste étant survenue aussitôt, les habitants le chassèrent.
Ajax fils de Télamon avait été frappé de folie et s'était tué avant la fin de la guerre. L'autre Ajax, fils d'Oïlée, avait osé outrager la prêtresse Cassandre, fille de Priam, qui s'était réfugiée dans le temple de Minerve et embrassait la statue de la déesse. Ulysse voulait le tuer à coups de pierres, à cause de ce sacrilège. Mais la déesse sut se venger elle-même et fit susciter par Neptune une tempête furieuse qui brisa le navire d'Ajax. Celui-ci pourtant parvint à se sauver sur un rocher, et, dès qu'il y fut arrivé, il s'écria avec son impiété ordinaire : « J'en échapperai malgré les dieux. » Mais Neptune, qui avait entendu le sacrilège, frappa le rocher de son trident et Ajax fut englouti sous les eaux.
Palamède,qui avait découvert la ruse d'Ulysse, lorsque celui-ci contrefaisait l'insensé pour ne pas venir à Troie, était mort depuis longtemps quand la ville fut prise. Ulysse ne lui pardonna jamais de s'être montré plus rusé que lui. En outre on dit qu'Ulysse envoyé en Thrace pour approvisionner l'armée grecque fut accusé par Palamède d'avoir mal rempli son mandat. Une haine mortelle éclata bientôt entre les deux chefs, et elle se termina par la mort de Palamède. Quand on fut arrivé à Troie, une lettre de Priam et une grosse somme d'argent enfouie sous sa tente le firent accuser de trahison par les Grecs qui le lapidèrent. Mais on sut ensuite que la prétendue lettre de Priam et l'argent avaient été mis là par Ulysse^ qui voulait à tout prix se défaire de son ennemi. Nauplius,le père de Palamède, accourut pour demander justice ; les Grecs, qui avaient absolument besoin d'Ulysse, ne voulurent pas l'écouter. Alors Nauplius résolut de consacrer à la vengeance tout ce qui lui restait de temps à vivre, et enveloppa tous les Grecs dans une haine commune. 11 envoya dire aux femmes des principaux chefs soit que
762 LA GUERRE DE TROIE
leurs maris étaient morts, soit qu'ils étaient infidèles. C'est ainsi que, selon Enstathe, il l\it la cause qu'Anticlée, mère d'Ulysse, se pendit, et que Pénélope se jeta à la mer de déses[)oir de la mort de son époux; mais elle l'ut retirée de l'eau. (Toutes ces traditions sont postérieures à Homère.)
La véritable vengeance de Nauplius éclata quand, après la prise de Troie, les rois grecs voulurent rentrer dans leurs foyers. Une épouvantable tempête ayant jeté leur flotte sur la côte d'Eubée, il alluma des feux sur les récifs les plus dangereux pour y attirer les vaisseaux, et, accompagné de ses fils, il tua tous ceux qui curent le malheur d'échouer dans le pays.
Ulysse et le cyclope. — Grâce à Homère l'histoire d'Ulysse nous a été conservée avec beaucoup plus de détails que celle des autres chefs. 11 est bon de remarquer au reste, qu'Homère ne donne aucunement à Ulysse le caractère de perfidie odieuse que lui ont souvent prêté les poètes postérieurs.
Dans l'effroyable tempête qui dispersa la flotte des Grecs, Ulysse fut jeté avec quelques-uns de ses compagnons sur les côtes d'une contrée inconnue. C'était l'île habitée par les cyclopes, géants orgueilleux qui ne connaissent aucune loi, et habitent au sommet des montagnes dans des grottes profondes. En abordant, Ulysse choisit douze de ses compagnons et se dirigea vers l'antre du cyclope, espérant y trouver l'hospitalité. Dès qu'il les aperçut, le cyclope s'avança vers eux et leur dit : « Etrangers, qui ôtes-vous ? D'où venez-vous, en traversant les plaines immenses de l'Océan ? Est-ce pour votre négoce, ou errez-vous, sans dessein, comme des pirates qui parcourent les mers en exposant leur vie et en portant le ravage chez des peuples étrangers ? » Aux accents terribles de sa voix formidable, et à l'aspect de cet affreux colosse, les compagnons d'Ulysse furent saisis d'effroi. Cependant Ulysse lui expliqua qu'ils revenaient de Troie, et avaient été poussés dans ces parages par des vents contraires. « Maintenant, ajouta-t-il, nous venons embrasser tes genoux afin que tu nous donnes suivant l'usage l'hospitalité, ou du moins quelques présents. Vaillant héros, respecte les dieux, puisque nous implorons ta pitié. Jupiter Hospitalier est le vengeur des suppliants et des hôtes, et il accompagne toujours les vénérables étrangers. »
Mais le cruel cyclope leur répondit : « Etranger, tu as sans doute perdu la raison, ou tu viens d'un pays bien éloigné, puisque tu m'ordonnes de respecter et de craindre les dieux. Sache donc que les cyclopes se soucient peu de Jupiter et de tous les immortels fortunés ; ils sont plus puissants qu'eux ! » (Homère.)
« A peine avait-il prononcé ces paroles, dit Ulysse, le cyclope se leva brusquement, saisit deux de mes compagnons et les écrase comme de
LES RETOURS
-rca
jeunes faons contre la pierre de la grotte ; leur cervelle jaillit à l'instant et se répand sur la terre. Alors il divise leurs membres palpitants, prépare son repas, et, semblable au lion des montagnes, il dévore les chairs, les entrailles, et même les os remplis de moelle de mes deux compa-
Fig. 735. — Ulysse dans la grotte de Polyphème (d'après un bas-reliefantique).
gnons. A la vue de cette indigne cruauté, nous élevons en gémissant nos mains vers Jupiter, et le désespoir s'empare de nos âmes. Quand le cyclope a rempli son vaste corps en mangeant ces chairs humaines, il boit un lait pur, se couche dans la caverne, et s'étend au milieu de ses troupeaux. »
Ulysse alors imagine une ruse : quand le cyclope, est revenu le lendemain après avoir mené paître ses troupeaux, le héros qui avait été enfermé tout le jour dans la grotte avec ses compagnons, offre du vin au géant qui rentre. C'est ce que représente une statue de la villa Pamphili à Rome. Le cyclope trouvant que cette liqueur était bonne dit à Ulysse : «Verse-moi encore de ce vin délectable et dis-moi quel est ton nom, afin que je te donne comme étranger un présent qui te réjouisse. » Ulysse répond en lui versant de nouveau du vin : « Cyclope, puisque tu me demandes mon nom, je vais te le dire ; mais fais-moi le présent de l'hospitalité comme tu me l'as promis. Mon nom est Pej^soime ; c'est Personne que m'appellent mon père et ma mère et tous mes fidèles compagnons. » Pour présent d'hospitalité, le cyclope lui promet qu'il sera mangé le dernier, et ayant bu du vin outre mesure, il s'endort aussitôt.
Ulysse alors va prendre le bâton dont le cyclope se servait pour guider ses troupeaux, et l'ayant taillé en pointe et chauffé dans la cendre brûlante, il s'en saisit avec l'aide de ses compagnons, car ce bâton pastoral était grand comme le mat d'un navire, et en ayant dirigé la pointe vers l'œil unique du cyclope, ils se mettent à l'enfoncer de manière
"704 LA GUERRE DE TROIE
à le crever, Girodet a fait sur ce sujet une composition pleine de inouvement.
Le cyclope, en proie à la plus atroce douleur et ne voyant plus clair,
Fig. 73G. — Les compagnons d"Ulj-sse chez le cyclope (peinture de vase).
veut chercher à tâtons Ulysse et ses compagnons. Mais le héros, s'étant accroché à la laine d'un bélier, dans la position que nous montre une sculpture de la villa Albani (fig. 737), ordonne à ses compagnons d'en
Fig. 737. — Uljsse fuyant Polyphème (d'après une sculpture antique, de la villa Albani, à Rome).
faire autant. Le cyclope passait sa main sur le dos des moutons, les mettait dehors quand il avait senti leur laine : il comptait bien trouver ainsi les compagnons d'Ulysse, mais ceux-ci étaient déjà partis, grâce au stra-
LES RETOURS. 765
tagème du héros. Le cyclope, no les trouvant plus, se met à pousser des hurlements affreux en appelant les autres cyclopes, qui accourent à son secours en lui demandant quel est l'audacieux qui lui fait du mal. 11 répond Personne, qui est le nom sous lequel il connaissait Ulysse, et ses camarades, comprenant que personne ne lui fait de mal, retournent aussitôt chez eux. Ulysse et ses compagnons avaient déjà gagné le rivage, et le cyclope jeta vainement d'énormes quartiers de rocher dans la mer; ils l'évitèrent facilement, car il ne savait pas les diriger puisqu'il ne voyait plus clair. C'est ainsi qu'ils échappèrent à ce péril.
L'outre d'Éole. — Ulysse aborda bientôt à l'île où règne Eole qui commande aux vents. Il y fut bien reçu et le dieu lui donna, avec de riches présents, une outre bien fermée, dont dépendait le succès de sa navigation. Ulysse roula l'outre jusqu'à son navire cton partit (tig. 738). Pendant
Fig. 738. — L'outre d'Éole (d'après une pierre gravée).
neuf jours, la navigation fut en effet des plus heureuses, et le dixième on aperçut Ithaque et les rives de la patrie. Comme Ulysse fatigué s'était endormi, les rameurs, pensant que l'outre mystérieuse contenait des trésors, l'ouvrirent dans le but de s'en approprier une partie. Mais aussitôt les vents s'échappèrent avec la dernière violence et il s'éleva une furieuse tempête qui rejeta le navire dans des mers inconnues.
Après six jours d'une navigation pénible le vaisseau arrive à l'île des Lestrigons, géants anthropophages qui dévorent encore quelques-uns des compagnons d'Ulysse. Le héros coupe aussitôt le câble qui retenait le navire, et touche bientôt à l'île où habite la magicienne Circé. Il envoie ses compagnons pour demander l'hospitalité, et la magicienne leur offre un breuvage qui fait oublier la patrie. Ensuite elle les touche avec sa baguette et les enferme dans une étable : ils étaient devenus des porcs.
La magicienne Circé. — Cependant Ulysse, instruit par Mercure de ce qu'il doit faire, se rend au palais de Circé^ après avoir pris une plante, le moly, que le dieu lui a donnée et qui préserve des maléfices. La magicienne lui présente une coupe, et dès qu'il y a porté les lèvres, elle le touche
LA GUERRE DE TROIE
de sa baguolto on disant : « Va inaintcnanl à lï"tal)lc rejoindre les compagnons! » Mais le charme n'agit pas, et le héros fond sur la magicienne l'épéc à la main. Circé, sentant qu'Ulysse la domine, prend un ton tout dilTérent avec lui, et après avoir rendu à ses compagnons leur première forme, les établit dans son palais oùils restent une année entière (lig. 739). Le devin Tirésias. — D'après les conseils de Circé, Ulysse voulut aller aux enfers consulter l'àme du devin Tirésias : il se rendit dans le
r/rm^^'^^^ -^ -^
êKTHS AlHrHZHoçT;,'- HFo^ AAK/.NO,-;/ TOï" KAnn.A Fig. 739. — Le palais de Circé (d'après un fragment antique).
pays desCimmériens que le soleil n'éclaire jamais, et, ayant creusé un fossé dans le sable et fait les libations aux morts, il commence ses évocations. Les ombres se pressent autour de lui : il reconnaît sa mère et cherche inutilement à embrasser ce vain fantôme. Quand le devin Tirésias lui a dit que Ismaux l'attendent encore avant de revoir sa patrie, il parle avec Agamemnon qui lui raconte comment il est tombé sous les coups de Clytemnestre, puis avec Achille, Hercule et bien d'autres héros, qui furent illustres sur la terre et sont maintenant parmi les ombres.
Nicias d'Athènes, peintre célèbre dans l'antiquité, avait fait un tableau représentant Ulysse évoquant les ombres des morts. Le roi Attale lui en offrit un prix énorme (deux cent soixante-dix mille francs de nos jours), mais l'artiste refusa pour faire don k sa patrie de son chefd'œuvre.
Un bas-relief nous montre Ulysse interrogeant le devin Tirésias. Le héros tient en main le couteau avec lequel il vient de faire couler hsang de deux agneaux. Tirésias, assis et couvert d'un grand manteau, tient en main un long sceptre (fig. 740).
LES RETOURS
Les sirènes. — Le vaisseau se remit en marche et on aperçut bientôt lîie des Sirènes : prévenu par la magicienne Circé de ce qu'il devait faire pour éviter ces enchanteresses, Ulysse boucha avec de la cire les oreilles de ses compagnons et leur ordonna de luilier à lui-même les pieds et les
Fig. * 10. — Ulysse et Tirésias (bas-relief antique, au Louvre).
mains afin qu'il ne pût cédera la séduction de leurs chants (fîg. 742). Cependant comme il n'avait pas voulu se boucher les oreilles, il se sentit attiré irrésistiblement et ordonna à ses matelots de le délier ; mais ceux-ci n'obéirent point, car ils avaient été prévenus par le héros. L'ile qu'habitent les sirènes était jonchée d'ossements de voyageurs qui, n'ayant pu résister à ces séductrices, avaient trouvé la mort en s'approchant d'elles. Charybde et Scylla. — A peine échappé à ce danger, Ulysse que ses compagnons avaient délié, aperçoit un grand bouillonnement dans la mer, et entend un grondement terrible sous les eaux. Les rameurs s'arrêtent n'osant plus avancer : on approchait du fatal détroit qui a d'un côté Charybde, et de l'autre Scylla. Charybde est un gouffre profond et tourbillonnant qui engloutit les navires ; Scylla un monstre effroyable, dont les gueules béantes avalent au moyen de ses longs cous les voyageurs assez téméraires pour en approcher. Ces deux terribles écueils sont trèsprès l'un de l'autre, et on ne peut éviter l'un sans être immédiatement attiré par l'autre. Ulysse, voulant éviter Charybde où tout l'équipage aurait péri, se rapprocha de Scylla, mais le monstre enleva six de ses
LA GUERRE DE TROIE
compagnons, quo le héros vit dévorer sans jioiivoir leur porter secours (fig. 741).
En quittant ces parages redoutables, le navire approcha d'une île <[ui appartient au Soleil et où paissent ses immenses troupeaux. Celui qui touche aux troupeaux du Soleil, attire sur lui le courroux des dieux,
Fig. 741. — Scylla enlève les compagnons d'Ulysse (d'après une monnaie antique).
car manger leur viande est un sacrilège. Aussi Ulysse ne voulait pas <iborder dans l'île, mais ses compagnons épuisés de fatigue veulent h tout prix un peu de repos, et le héros linit par leur accorder ce qu'ils demandent. Cependant, quand il s'éveille, il sent une odeur de viande.
Fig. 742. — Ulysse et les sirènes (d'après une pierre gravée antique).
et ajiprenant que ses matelots afîamés ont désobéi à ses ordres et tué les génisses du Soleil, il prévoit les plus terribles malheurs. En effet, à peine le vaisseau s'est-il remis en marche, que le ciel se couvre, et le tonnerre lancé par Jupiter foudroie le navire qui se brise en miettes.
Les compagnons d'Ulysse sont submergés par les flots, et le héros seul, saisissant le mat, est entraîné par le courant vers le gouffre mugissant de Charybde, qu'il ne peut plus éviter. Emporté vers la caverne où l'eau bouillonne avec fracas, il s'accroche en passant à un figuier dont les branches s'étendaient au-dessus de l'abîme, et y reste suspendu jusqu'à ce que le monstre ait rejeté le mât qu'il avait engouf-
LES RETOURS
iré. Alors il se laisse retomber dans l'eau, saisit de nouveau le màt flottant et est rejeté au loin par le courant contraire. Pendant neuf jours, il reste ainsi errant sur les flots, et le dixième il arrive à l'île d'Og^ygie quiiabite la nymphe Calypso,
La nymphe Calypso. — La nymphe habitait une grotte spacieuse vi s'occupait à chanter ou à tisser de la toile avec sa navette d'or. « Autour de sa demeure s'élevait une forêt verdoyante»d'aunes, de peupliers et de cyprès. Lcà, venaient construire leurs nids les chouettes, les vautours, les corneilles aux larges langues et qui se plaisent à la pêche. Là, une jeune vigne étendait ses branches chargées de nombreuses grappes. Là, quatre sources roulaient dans les plaines leurs eaux limpides qui, tantôt s'approchant et tantôt s'éloignant les unes des autres, formaient mille détours ; sur leurs rives s'étendaient de vertes prairies émaillées d'aches et de violettes. Un immortel qui serait venu en ces lieux eût été frappé d'admiration; et dans son cœur il eût ressenti une douce joie. » [Odyssée.)
Pendant sept années, Ulysse resta l'hôte de Calypso, qui lui proposait l'immortalité s'il voulait y rester encore. Mais le héros songeait à la patrie et à sa chère Pénélope. Il préféra partir sur un frêle esquif, se mettant de nouveau à la merci des flots. Après dix-huit jours de navigation, il approchait déjà de la côte des Phéaciens. Mais la colère de Nep-
Fig. 743. — Ulysse recevant jrécharpc de Leucothée (d'après une peinture de vase).
tune n'était pas encore satisfaite, et ce dieu le voyant ainsi Aoguer sur les eaux envoya contre lui un furieux orage. La déesse Leucothée vint à l'aide d'Ulysse et l'arracha à une mort certaine ; elle lui confla son voile en lui ordonnant de s'en entourer la poitrine, et ({uand il aurait échappé à la tempête, de le jeter à la mer en détournant la tête. Une peinture de vase montre Leucothée, qui replonge dans la mer, après avoir remis son écharpe à Ulysse qui vient de faire naufrage et est entièrement nu (fig. 743).
Les Phéaciens. — C'est à l'aide de cette écharpe qu'Ulysse arrive à la
LA GUERRE DE TROIE
côte des Phéacions, où le roi Alcinoiis et sa fille Naiisicaa lui donnent la plus cordiale hospitalité; il arrive enfin à Ithaque, sa patrie, où nul ne le reconnaît, si ce n'est son vieux chien Argus, qui lait aller sa queue cl expire en le voyant. C'est ce qu'a représenté Auguste Barre, dans sa statue du Louvre (fig. 744).
Le voile de Pénélope. — Pendant l'ahsence d'Ulysse, les princes voisins, le croyant mort, dissipaient son bien et voulaient lui ravir sa
Fig. 744. — Ulysse reconnu par son chien (statue d'Auguste Barre, musée du Louvre).
femme Pénélope. Celle-ci, fatiguée par leurs obsessions, espérant toujours le retour de son époux et voulant gagner du tenips^ leur déclara qu'elle se décideraillorsqu'elle aurait achevé un tissu auquel elle travaillait et qui devait servir aux funérailles du vieux Laërte. Mais dès que la nuit arrivait elle défaisait l'ouvrage de la journée. Cette ruse dura assez longtemps, sans que personne se fut aperçu de rien ; elle fut pourtant découverte par une esclave qui en instruisit les prétendants. Ceux-ci alors exigèrent une réponse décisive, et y mirent d'autant plus d'insistance que son fils Télémaque était en ce moment parti sans avoir dit où il allait. Mais le fidèle Eumée, gardien des troupeaux d'Ulysse, avertit Pénélope de la prochaine arrivée de son fils. Les prétendants de leur côté se disposaient à égorger dans un festin ce fils chéri. Tunique soutien de sa mère ; car personne ne se doutait (ju'Ulvsse était encore vivant.
LES RETOURS
Ulysse et sa nourrice. — Ulysse se présente en suppliant et reçoit l'hospitalité dans son itroprc palais. Sa vieille nourrice Euryclée apporte
Fig. 74ô. — Ulysse et son chien (d'après une peinture gravée antique).
un splendide bassinqui servait à baigner les pieds; elle y met d'abord de l'eau froide et ensuite de l'eau bouillante. Ulysse s'assied près du
Fig. 7iO. — Llysse reconnu par sa nourrice (d'après] une terre cuite antique).
loyer en se tournant du côté de l'ombre, car il craignait qu'Euryclée, en lui lavant les pieds, ne découvrît la cicatrice qu'il avait au-dessus du
Fig. 747. — Ulysse blessé par un sanglier (^d'après une peinture de vase).
genou et qui pouvait le trahir. Euryclée s'approche de son maîh'c, lui
LA GUERRE DE TROIE
baigne les pieds et reconnaît aussitôt la hlessiire que lui fit jadis un sanglier, lorsque Llysse parcourait le mont Parnèse avec son aïeul Autolycus. Cet accident qui avait eu lieu pendant la jeunesse du héros est représenté sur un vase antique (fig. 747). Le chien d'Ulysse, Argus, a sauté sur le dos du sanglier qui s'avance contre le héros armé de sa lance. Le personnag(^ ([ui atta([ne l'animal par derrière est probablement un fils d'Autolvcus.
La vieille nourrice, en baissant les mains, avait touché la cicatrice, et ses yeux se remplissant de larmes, elle s'écrie : « Tu es Ulysse, oui,
Fig. 7 i8. — Ulysse et Pénélope (d'après une peinture antique, musée de Naples).
tu es mon cher fils, mais je n'ai pu te reconnaître, ô mon maître, avant d'avoir touché ta cicatrice.» Aussitôt elle veut s'élancer vers Pénélope pour la prévenir de l'arrivée d'Ulysse, mais le héros la retient en lui mettant les mains sur la bouche (fig. j746).
Mort des prétendants. — Cependant Télémaque arrive et Ulysse se fait connaître à lui. Ils conviennent de cacher son retour; le héros reste dans le palais comme s'il était un suppliant. Ulysse avait un arc Cameux qu'il avait laissé à Ithaque pendant ses vingt années d'absence. Pénélope, obsédée par les prétendants qui avaient exigé qu'elle fixât enfin
LES RETOURS. 773
son choix, leur déclara qu'elle épouserait celui qui pourrait tendre l'arc et traverser avec une flèche douze piliers de fer : elle savait bien qu'aucun des princes ne pourrait y parvenir.
Après le banquet, chacun veut essayer à son tour l'arc du héros, mais ils échouent l'un après l'autre par l'impossibilité absolue où ils sont de s'en servir. Un vieux mendiant se présente alors dans la salle du banquet, et demande à essayer aussi ses forces et son adresse. Les prétendants sont indignés de tant d'audace, car aucun n'avait reconnu Ulysse sous les haillons qu'il portait. Mais déjà le héros a saisi son arc et ce n'est pas seulement pour montrera ses ennemis son adresse; car, aidé de son fils Télémaque et de quelques serviteurs demeurés fidèles, il extermina les prétendants qui avaient pillé sa maison pendant son absence.
Cependant Pénélope s'était retirée avec ses suivantes au fond de son appartement. Quand la vieille nourrice Euryclée vint lui annoncer le retour d'Ulysse et la mort des prétendants, elle refusa d'y croire. Etant descendue pour voir Tétranger, elle trouve un homme couvert de haillons assis contre une colonne et le regarde en silence, croyant pourtant le reconnaître, mais doutant encore que ce fût lui. Une peinture d'IIerculanum nous montre Pénélope debout et contemplant le héros qu'elle n'a pas vu depuis vingt ans(fig. 748), Ulysse, voyant ses hésHations, lui parle de la chambre nuptiale et du lit qu'il avait lui-même taillé dans un bois d'olivier. Nul autre n'avait jamais pénétré dans cette chambre, qui était restée telle qu'Ulysse l'avait laissée vingt ans auparavant. Pénélope alors reconnut qu'elle parlait à son époux et tomba dans ses bras. Ulysse quitta ses vêtements déguenillés et alla revêtir des habits somptueux : Minerve lui rendit les traits et l'éclat de sa jeunesse, et, à côté de son épouse chérie, il régna paisiblement sur Ithaque.