CHAPITRE PREMIER
LES DIEUX DE L'EGYPTE
Lii tiicide égyptienne. — Isis, Osiris et Horus. — La naissance des dieux. — Le bœuf Apis. — Anubis. — Thoth. — Pacht. — Le jugement de l'âme. — Ptha. — Ammon.
La triade égyptienne. — Au sommet du Panthéon égyptien, dit M. Mariette, plane un dieu unique, immortel, incréé, invisible et caché dans les profondeurs inaccessibles de son essence; il est le créateur dii ciel et de la terre ; il a fait tout ce qui existe et rien n'a été fait sans lui ; c'est le Dieu réservé à l'initié du sanctuaire. » Les découvertes récentes de la science des déchilTremcnts des hiéroglyphes, ajoute le savant égyptologue, ont confirmé ces vues. Mais en dehors du sanctuaire, le dieu revêt mille formes différentes, car ses agents, qui ne sont que ses propres attributs personnifiés, deviennent, pour le vulgaire, les dieux visibles dont l'art multiplie les images variées à l'infini.
La forme que les dieux égyptiens ont prise dans l'art peut être attribuée à différents motifs. La religion égyptienne est un composé de cultes divers, qui pendant une longue suite de siècles ont subi de nombreuses altérations. Des peuples de races différentes se mêlaient dans la vallée du Nil, et chacun apportait à la croyance commune le cachet de son génie propre, philosophique ou superstitieux. L'Orient est le pays des rêveurs, des grands consiructeurs de systèmes religieux ; l'Afrique est la terre du fétichisme et de Tidolàtrie pure. Les tribus noires de l'Afrique centrale ont toujours adoré les animaux de leurs déserts; l'homme se sent inférieur à eux, parce qu'ils possèdent à un plus haut
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degré la for-ce, rag:ililé. De la différence de ces hommes réunis sur un même sol, résulte dans Tordre religieux, une croyance très-élevée, mais s'appliquant à des divinités qui empruntent toutes quelque chose <à la forme animale.
Ce n'est pas là pourtant l'explication que donnaient les Grecs, toujours portés à chercher dans leurs propres légendes la raison d'être des divinités étrangères. Dans la terrible guerre que les dieux de l'Olympe livrèrent aux géants, ils furent obligés, pour échapper aux coups de leurs adversaires, de se réfugier en Egypte, sous la forme d'animaux, pour n'être pas reconnus, et les Egyptiens leur attribuèrent naturellement l'aspect d'emprunt sous lequel ils en avaient eu connaissance. Ce qu'il y a de sûr, c'est que dès que les Grecs voulurent rendre par l'art les dieux égyptiens, ils les dénaturèrent absolument, en leur ôtant le caractère d'animalité, qui leur paraissait humiliant pour des dieux.
Au-dessus de cette multitude de divinités de formes diverses, un Dieu suprême est adoré sous des noms différents, suivant les localités. C'est celui que les légendes sacrées appellent « le seul être vivant en vérité », celui qui a donné naissance aux dieux inférieurs, qui a tout fait. Ce dieu unique, auteur de toutes choses, n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin. Il est en trois personnes: le père, le fils, et un personnage féminin qui joue le rôle de mère, mais demeure toujours vierge. Carie fils a été enfanté, mais non créé, ou plutôt il s'engendre lui-même par le souffle divin. La triade égyptienne varie dans le nom de ses personnages, comme dans leur histoire, mais on la retrouve partout.
ft On ne doit pas s'attendre, dit M. de Rougé, à trouver dans la mythologie égyptienne un tout bien coordonné, un système embrassant le ciel et la terre, sans lacune et sans double emploi. La religion égyptienne fut, comme «l'empire lui-même, une réunion de cultes locaux; on y trouve par conséquent une répétition des mêmes idées sous différents types et avec des variantes importantes. 11 serait même très-inexact de penser que cette multitude de divinités adorées chez les Egyptiens eût complètement oblitéré chez eux la notion d'un Dieu suprême et unique. Les textes hiéroglyphiques apportent une lumière précieuse sur cette question. Le Dieu suprême, quel que soit le nom local qu'on lui ait appliqué, est souvent désigné par des expressions qui ne permettent point le doute à cet égard. Il est le seul être vivant en vérité, disent les légendes sacrées. // a donné naissance à tous les êtres et à tous les dieux inférieurs. Il a tout fait, et il n'a pas été fait. Enfin, // s'engendre lid-même. C'est là le second point et peut-être le plus curieux de la doctrine égyptienne. Si certains textes disent que le Dieu père engendre un fils, son image, on en rencontre d'autres qui semblent ne faire du fils qu'une autre manière d'envisager le père. Les Hlgyptiens ont distingué dans la généra-
tion étemelle de la divinité un père et un fils dont les deux personnalités ont été plus ou moins confondues et distinguées, suivant les temps et les lieux. Un personnage féminin, jouant le rôle maternel, venait s'ajouter aux deux premiers et complétait la triade divine, telle qu'on la voit adorée dans la pliijtart des temples. »
La légende d'Isis et d'Osiris. — Osiris, dieu solaire, Isis, sa sœur
et son épouse, et lloriis, son lils, composent la |»lus importante des triades égyptiennes. Ces personnages ont une légende mythologique, dont les auteurs grecs nous ont transmis le récit, et qui symbolise la lutte du soleil contre les ténèbres. Les détails de ce récit sont intéressants à connaître, parce qu'ils nous expliquent une foule d'emblèmes qui se présentent très-fréquemment sur les monuments égyptiens.
Isis la première trouve l'orge et le blé, mais Osiris, inventeur des instruments de l'agriculture, fonde la société civile, en donnant aux hommes des lois, en même temps qu'il leur enseigne Fart de faire la moisson. Puis, il songe à porter plus loin ses bienfaits et parcourt le monde en subjuguant les peuples, non par la force mais par l'attrait de la musique. Tandis qu'il est absent, son frère, le perfide Typhon (personnification de la stérilité du désert), veut régner à sa place, mais les projets du méchant sont déjoués par la fermeté d'Isis. Typhon feint une joie hypocrite au retour de son frère ; s'alliant avec Aso, la reine des Ethiopiens, ces éternels ennemis de l'Egypte, il invite Osiris à un banquet oii sa perte est préméditée. Au milieu de la fête, on apporte un colï're magnifique, qui excite l'admiration des convives. Typhon alors dit qu'il en. fera présent à celui qui pourra le remplir de son corps. Le traître avait fait faire le coffre d'après la mesure exacte d'Osiris. Tous les convives essayent de s'y placer et échouent tour à tour ; mais dès qu'Osiris est venu s'y mettre sans défiance, Typhon et ses complices se précipitent sur lui, referment le coffre, le scellent avec du plomb et le jettent dans le fieuve. Le coffre est ainsi porté à la mer par la bouche Tanitique, qui depuis lors fut pour les Egyptiens un objet d'exécration. Ainsi périt Osiris à l'âge de vingt-huit ans.
Quand le Dieu fut mort, les pans et les satyres se mirent à parcourir l'Egypte en poussant des cris de douleur. Isis, sa sœur et son épouse, était à Chemnis quand elle apprit la triste nouvelle. Elle se couvrit d'habits de deuil et se mit à la recherche du corps d'Osiris, en compagnie d'Anubis, le dieu à tète de chacal. Des enfants lui montrèrent la bouche du INil par laquelle le colfre avait été porté à la mer, mais elle le chercha en vain, car il avait été poussé dans les roseaux et s'était arrêté sur la côte de Byblos, au pied d'une bruyère, qui avait grandi d'une manière si étonnante que le cercueil du dieu était entièrement enveloppé par son écorce. Dès qu'Isis eut rtîconnu la chose, elle se précipita
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sur le corps de son époux en poussant des cris si aigus qu'un des fils du roi de Byblos en mourut de frayeur. Ensuite elle voulut aller chercher son fils Ilorus, le futur vengeur d'Osiris, et elle cacha le corps en un lieu sûr. Typhon, parvint néanmoins a le découvrir et l'ayant coupé en morceaux, il les dissémina dans les divers bras du Nil.
(( Les prêtres, dit Diodore de Sicile, avaient caché longtemj»s la mort d'Osiris, mais enfin il arriva que quelques-uns d'entre eux divulguèrent le secret. On raconte donc qu'Osiris, régnant avec justice sur l'Egypte, fut tué par son frère Ty[)hon, homme violent et impie, et que celui-ci partagea le corps de la victime en plusieurs parties, qu'il distribua à ses complices, afin de les envelopper tous dans une haine commune, et de s'assurer ainsi des défenseurs de son règne. Mais Isis, sœur et femme d'Osiris, aidée de son fils Ilorus, poursuivit la vengeance de ce meurtre ; elle fit mourir Ty[)hon et ses complices, et devint reine d'Egypte. Il y avait eu un combat sur les bords du fleuve, du côté de l'Arabie, près du village d'Antée, ainsi nommé d'Antée qu'Hercule y avait tué du temps d'Osiris. Isis y trouva toutes les parties du corps d'Osiris, excepté le phallus. Pour cacher le tombeau de son mari, et le faire vénérer par tous les habitants de l'Egypte, elle s'y prit de la manière suivante : elle enveloppa chaque partie dans une figure faite de cire et d'aromates, et semblable en grandeur à Osiris, et convoquant toutes les classes de prêtres les unes après les autres, elle leur fit jurer le secret de la confidence qu'elle allait leur faire. Elle annonça à chacune des classes qu'elle lui avait confié de préférence aux autres la sépulture d'Osiris, et rappelant ses bienfaits, elle exhorta tous les prêtres à ensevelir le corps dans leurs temples, à vénérer Osiris comme un dieu, à lui consacrer un de leurs animaux, n'importe lequel; à honorer cet animal pendant sa vie, comme autrefois Osiris, et à lui rendre les mêmes honneurs après sa mort. Voulant engager les prêtres par des dons à remplir leurs offices, Isis leur donna le tiers du pays pour l'entretien du culte et des sacrifices. Les prêtres, se rappelant les biens qu'ils avaient reçus d'Osiris, et comblés des bienfaits de la reine, firent selon l'intenlion d'Isis à laquelle ils cherchaient tous à complaire. C'est pourquoi, encore aujourd'hui, tous les prêtres prétendent avoir chez eux le corps d'Osiris, ainsi que les animaux qui lui sont consacrés dès l'origine ; et ils renouvellent les funérailles d'Osiris à la mort de ces animaux. »
Ainsi, d'après la légende, Osiris avait régné sur l'Egypte, et le souvenir de ses bienfaits l'avait fait identifier avec le principe du bien, tandis que Set, son meurtrier, représentait le mal. Les membres épars du dieu, recueillis par Isis aidée de sa sœur Nephthys, avaient été embaumés par Anubis, dont le rôle funèbre apparaît ainsi dès le début. Enfin Osiris est vengé par Horus, vainqueur de Typhon.
Théologiqueinent celte légende présente un double sens : Osiris est
DIVINITES ÉTRANGÈRES.
le soleil, tué par les ténèbres; la lune recueille ce qu'elle peut de sa lumière, et Horus, le soleil levant, venge son père en dispersant les ténèbres. Mais si le soleil est la manifestation visible d'Osiris, le bien est sa manifestation morale. Quand le soleil meurt, il reparaît à l'horizon sous la forme d'Iïorus, fils d'Osiris ; de même le Bien, quand il a succombé sous les coups du Mal, reparaît sous la forme d'Horus, fils et vengeur d'Osiris. C'est parce qu'Osiris représente le soleil nocturne, ou disparu, ([u'il préside dans les rég^ions inférieures au châtiment des coupables et à la récompense des justes.
Sur la terre, la vallée du Nil appartient aux dieux bons, Isis et Osiris, tandis que le désert stérile et brûlant, ainsi que les marais pu trides de la basse Egypte, sont l'apanage de Typhon, le mauvais principe. Dans le fond de ces légendes on trouve la trace des races diverses qui ont peuplé primitivement l'Egypte. Les populations agricoles de la vallée du Nil vénèrent Apis, l'incarnation d'Osiris, adoré sous la forme du bœuf, l'animal sacré de l'agriculture. Les pasteurs nomades du désert, de tout temps exécrés des habitants des villes, ont l'âne pour monture habituelle, et l'âne devient l'animal consacré à Typhon. Mais les influences malsaines des marais sont aussi l'œuvre du mauvais principe, et on les personnifie dans le crocodile, animal également consacré à Typhon (Creuzer).
Fig. "'1. — Osiris h tête de taureau d'après un bas-relief d'Esneh).
Horus n'a pu tuer Typhon, car le niiil existe encore sur la terre, mais il l'a affaibli en assurant le triomphe des lois divines sur les forces désordonnées de la nature.
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Osiris est quelquefois emmaillotté comme une momie: son attribut ordinaire est le crochet ou le fouet, symbole de domination et la croix ansée que portent toutes les divinités égyptiennes.
Fig. 773. — Tète d'Isis-Hathoi- (d'après un chapiteau du temple de Denderah).
Osiris porte aussi quelquefois la tête de taureau (fig. 771) pour indiquer son identification avec Apis dont nous parlerons tout à l'heure.
Fig. 77:3. — Isis (d'après un bas-relief de Denderah).
Isis est quelquefois confondue avec Ilathor, très-ancienne divinité qui personnifie l'espace dans lequel se meut le soleil, lldont crus symbo-
DIVINITÉS ÉTIIANGEFIES.
lise le lever. Dans les ciiapileaiix du l('m]tle de Denderah, cette divinité, caractérisée par des oreilles de vache, est coiffée d'un édifice eiiihléniaticiue exprinianl riinivei'S cl posée sur une conpe richenuMit ornée, symbole de Thuniidité ipii produit toutes choses (fig-. 772).
Isis, la sœur et Téjjouse d'Osiris, est caractérisée par le distpie et les deux cornes qu'elle porte sur la tète (fig-. 773). Quand llorus triomphant a amené Typhon enchaîné, Isis a eu la faiblesse de lui pardonner, et c'est pour cela qu'Horiis lui a enlevé son diadème et l'a remplacé par des cornes de vache. La déesse a même quelquefois la tète entière d'une vache, en sorte que les Grecs l'ont confondue avec la nymphe lo, changée en vache par Junon.
Isis nous apparaît sous cet aspect sur une statuette où on la voil allaitant son (ils Horus (tig. 771).
Fig. 774. — Isis h ti'te de vache <'t Horus (d'après une statuette antique).
Le fils d'Isis et d'Osiris est Horus, le vainqueur de Typhon. Physiquement,. Osiris est souvent considéré comme le soleil, et Isis comme la lune : leur fils Ilorus représente le soleil levant, vainqueur de Typhon, les ténèbres personnifiées. Au surplus cette mythologie est très-obscure, et les explications qu'en ont données les Grecs sont fondées uniquement sur les rapports qu'ils croyaicMït \ trouver avec leurs propres fables. Le monstreux Typhaon, qui dans la guerre des Géants, fut quelque temps vainqueur de Jupiter, et pour lui enlever toute force lui coupa ses muscles, peut bien être en eiï'et le même que Typhon vainqueur d'Osiris.
La naissance des dieux. — 11 fallait trouver une légende pour les dieux un i)eu abstraits de l'ancienne Egypte ; mais les Grecs n'étaient pas embarrassés pour si peu de chose. Selon eux Isis et Osiris sont enfants du Soleil : ce dieu, irrité d'une infidélité de sa femme, déclara qu'elle ne pourrait mettre ses enfants au monde ni dans le mois, ni dans l'année. Mercure, qui au fond se sentait un peu coupable, voulut réparer la
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