LES SEPT CHEFS DEVANT THÈBES
De l'union incestueuse d'GBdipe avec Joçp^^ naquirent Étéocle et Polynice, dont les disco**®^ ®^ la haine engendrèrent la guerre de Thè'^*» ^^^ deux princes étaient d'abord convenus ^"® chacun d'eux exercerait l'autorité souverair^ pendant une année, et que, l'année suivante ,. Vautre frère moulerait sur le trône. Étéocle, l'aJié , prend le premier les rênes du gouvernement; 0ais, l'année révolue, il ne veut pas tenir sa pronesse, Polynice se relire
à Argos , près du roi Adraste , qui lui donne sa 6lie en mariage, et essaie de ramener Étéocle à des sentiments de justice. Celui-ci , persistant dans sa mauvaise foi , cherche à faire périr l'ambassadeur Tydée, qui échappe glorieusement à cette trahison. Bientôt une nombreuse armée marche vers les murs de Thèbes. Sept chefs, Adraste, Polynice, Tydée, Amphiaraûs, Capanée, Hippomédon et Parthénopée commandaient les assiégeants. Tydée, fils du roi de Galydon et père du fameux Diomède, était gendre d' Adraste. Vainqueur d' Étéocle dans plusieurs combats, il fut tué par Mélanippe. Amphiaraûs, guerrier habile et devin célèbre, avait, par le secours de son art, prévu qu'il périrait dans cette guerre. Il voulut se dérober à son sort, et se cacha avec tant de soin, que son épouse ^ule connaissait sa retraite. Polynice, qui désirait ^ ttacher un auxiliaire renommé, gagna l'épouse mdii>rèie par le don d'un riche collier. Amphiaraûs patit à regret pour se joindre à l'armée; mais il ordonnià son (ils Alcméon de faire périr sa fenmie Euriphile du quMI recevrait la nouvelle de sa mort. Jupiter, qu'il oUragea, le précipita d'un coup de foudre, avec son chat, dans les entrailles de la terre, Alcméon exécuta sur^e-champ l'ordre de son père. Comme l'obéissance éUH en pareil cas un exécrable forfait , il fut livré aux t%urments des Furies, et se
LA MYTHOLOGIE. ÎOI
retira en Arcadie, où il épousa Alphésibée, lil'e du roi Phégée. Plus tard, il la répudia, et exigeo d'elle Il remise du collier précieu\ , qu'il oRrit à sa nouvelle fiancée, Callirhoé. Les Trëres d'Alphésibée la vengèrent en assassinant Alcméon. Aussitôt Callirhoé prie les Dieux de faire passer ses deux fils à l'état d'hommes. Ses vœux sont exaucés. Les deux
jeunes enfants tuent tes meurtriers de leur père , et égorgent Alphésibée et Phéf^ée , mais, pour apaiser les Dieux, ils sarnhent le rollicr fatal sur lpt autels d'Apollon.
Capanée fut foudroyé par Jupiter sur les remparts qu'il venait d'escalader. C'était le plus impie, le plus brave et le plus cruel des sept chefs.
A la perte d'Eledro, i S'élève comme un roc
X as^tib destinée , pnorme Capanée.
i02 LA MYTHOLOGIE.
Nul mortel no saurait égaler sa stature : Audacieux gôant qu'agrandit son armure.
Il jure que nos tours tomberont soirs son bras. Que les Dieux conjurés ne nous sauveront pas. D'une voix sacrilège il défie, il blasphème L'Olympe, le Destin et Jupiter lui-même. Il ose se vanter qu'en vain le dieu jaloux > Armerait contre lui son foudroyant courroux. Pour lui , tout ce fracas qui fait trembler la terre N'est rien que du Midi la vapeur passagère ; Pour jeter plus d'effroi , son bouclier d'airain Présente un homme nu la torche dans la main , Et ces sinistres mots : f embraserai la ville !
Eschyle, trad. par La Harpe.
Lorsqu'on brûla les restes de Capanée , son épouse Évadné se jeta dans le bûcher pour ne pas lui survivre. Hippomédon et Parthénopée périrent aussi dans ce siège. Seul des chefs, Adraste revit sa patrie. Quant à Étéocle et Polynîce , ennuyés de la durée de cette guerre, ils convinrent de la terminer par un combat singulier; leur mère, Jocaste , apprit par le récit suivant la funeste issue de leur triste duel :
Vous avez vu , madame , avec quelle furie Les deux princes sortaient pour s'arracher la vie : Que d'une ardeur égale ils fuyaient de ces lieux , Et que jamais leurs coîurs ne s'accordèrent mieux. La soif de se baigner dans le sang de leur frère Faisait ce que jamais le sang n'avait su faire :
LA MVTHOlJXili:. H)\
Par l excès de leur haine ils semblaient réunis, Et , prùts à s'égorger, ils paraissaient amis. Ils ont choisi d'abord , pour leur champ de bataille , Un lieu près des deux camps , au pied de la muraille. Cest là que, reprenant leur première fureur, Ils commencent enfin ce combat plein d'horreur ; Don geste menaçant, d'un œil brûlant de rage, Dans le sein l'un de l'autre ils cherchent un passage; Et, la seule fureur précipitant leurs bras. Tous deux semblent courir au-devant du trépas.
Polynice est frappé le premier.
Mais bientôt le combat tourne à son avantage.
Le roi, frappé d'un coup qui lui perce le flanc.
Lai cède la victoire, et tombe dans son sang.
Les deux camps aussitôt s'abandonnent en proie ,
Le nôtre à la douleur, et les Grecs à la joie ;
Et le peuple, alarmé du trépas de son roi,
Sur le haut de ses tours témoigne son elTroi.
Polynice , tout fier du succès de son crime ,
Regarde avec plaisir expirer sa victime ;
Dans le sang de son frère il semble se baigner :
« Et tu meurs, lui dit-il, et moi je vais régner.
« Regarde dans mes mains l'empire et la victoire ;
c Va rougir aux enfers de l'excès de ma gloire;
» Et pour mourir encore avec plus de regret,
» Traître, songe en mourant que tu meurs mon sujet. »
En achevant ces mots, d'une démarche fière
11 s'approche du roi couché sur la poussière ,
Et, pour le désarmer, il avance le bras.
Le roi , qui semble mort , observe tous ses pas ;
Il le voit, il l'attend, et son àmo irritée
m LA HYTHOLOGIB.
Pour quelque grand dessein semble a'èire arrêtée. L'ardeur du se venger tlalie encor ses déaîrn, Et relanjiï le coure de ?es dernière eoupire. Prél à rendre la vie, il on cache le rcele, El sa mort au vainqueur est un piège funeste : Et dans l'instant fatal que ce frère inhumain Lui veut ô(er le fer qu'il tenait à la main. Il lui perce le cœur, et son âme ravie, En achevant ce coup, abandonne la vie.
Polynice frappé pousse un cri dans les aire. Et son Ame en courroux s'enfuît dans les enfera. Tout mort qu'il est, madame, il garde sa colère. Et l'on dirait qu'encore il menace son ft^e : Son visage, où la mort a répanilu ses traita, Daneure plus terrible et plus lier que jamais.
R.\ci7iii, (es Frères ennemis, acte v, scène m.
Cette liaine implacable se maniresta même après leur mort, truand on plaça sur le bûcher les corp) des deux frères, les flammes se séparèrent eo s*élevant dans les airs.
TANTALE, PÉLOPS, ATRÉE et THYESTE.
Tantale, fils de Jupiter et de la nymphe Plotis, régnait en Phrygie. Un jour que les Dieu\ le visitèrent , il voulut essayer leur pouvoir, et leur fit servir les membres de son fils Pélops, en leur demandant quel était ce mets inconnu. Gérés, préoccupée de la disparition de Proserpine, mangea Tune des épaules avec son avidité ordinaire ; mais Jupiter foudroya le palais et ordonna à Mercure de précipiter Tantale au fond des Enfers.
Pélops , ressuscité par les Dieux , reçut une
épaule d'ivoire eu place de celle que Gérés avait
dévorée ; il succéda à son père et soutint , contre
le roi de Troie , une guerre à laquelle avait donné
lieu Tenlèvement, par Tantale, du jeune Gany-
mède, fils de Tros. Pélops, forcé de quitter la
Phrygie , chercha une retraite chez Œnomaûs , roi
de TÉlide et de Pise. Ge prince ne voulait point
marier sa fille Hippodamie , et , joignant à ses refus
une cruelle ironie , il annonçait aux prétendants que
sa fille épouserait celui qui lui disputerait la victoire
à la course des chars. Les vaincus, frappés d'un
coup de lance , périssaient au moment où il les at-
teiguait. Il se confiait en la légèreté extraordinaire
<le ses chevaux, dont le Vent était père. Pélops,
2(l<> LA MYTHOLOGIE,
épris d'Hippodomic, eut recours à la ruse. Il accepta le déli , après avoir gagné Mjrtile , coodncteur du char d'OEnomaiiti. Ce serviteur iofidèle ii» le morceau de Ter qui retenait les roues , et le roi Tut tué au milieu de la course. Pélops fit jeter Mïttile dans In mer, sous prétexte de le punir de si négligence. Maître , par un crime , des états et de
la main d' Hippodamle, il fit In guerre à ses voisins et s'empnrn de la contrée que l'on nomme Péloponèse , ou ile de Pélops.
Dans cette Famille des Pélopides , le meurtre fl l'nssnssinat semblaient ne devoir jamais s'arrêter.
Atrée et Thyeste , fils de Pèlops , avaient tué , par le conseil d'Hippodamie , Ghrysippe , autre enfant du roi. Chassés de la cour de leur père , ils se retirèrent chez Eurystée, dont Atrée épousa la fille. Atrée, devenu roi d'Argos, traita avec bienveillance son frère, qui le récompensa en séduisant Érope, son épouse. Instruit de cet outrage, Atrée accomplit la plus exécrable vengeance. Il égorge les enfants d'Érope et de Thyeste, et invite cedernier à un festin.
Thyeste , averti par un songe , hésite à accepter rinvitation de son frère.
Sauvez-moi, par pitié , de ces bords dangereux : Du soleil à regret j'y revois la lumière ; Malgré moi le sommeil y ferme ma paupière. De mes ennuis secrets rien n'arrête le cours : Tout à de tristes nuits joint de plus tristes jours Une voix , dont en vain je cherche à me défendre , Jusqu'au fond de mon cœur semble se faire entendre : J'en suis épouvanté. Les songes de la nuit Ne se dissipent point par le jour qui les suit : Malgré ma fermeté , d'infortunés présages Asservissent mon âme à ces vaines images. Cette nuit même encor, j'ai senti dans mon cœur Tout ce que peut un songe inspirer de terreur. Près de ces noirs détours ique la rive infernale Fonne à replis divers dans cette île fatale , J'ai cru long-temps errer parmi des cris affreux Que des mânes plaintifs portaient jusques aux cieux. Parmi ces tristes voix , sur ce rivage sombre , J'ai cru d'Érope en pleurs entendre gémir l'ombre ; Bien plus, j'ai cru la voir s'avancer jusqu'à moi ,
Mais dans un appareil qui me glaçait d'efifiroi :
a Quoi ! tu peux ^arrêter dans ce séjour funeste !
» Suis-moi , m'a-t-elle dit , infortuné Thyesle. »
Le spectre , à la lueur d'un triste et noir flambeau ,
A ces mots m'a traîné jusque sur son tombeau.
J'ai frémi d'y trouver le redoutable Atrée,
Le geste menaçant et la vue égarée,
Plus terrible pour moi , dans ces cniels moments ,
Que le tombeau , le spectre et ses gémissements.
J'ai cru voir le barbare entouré de Furies;
Un glaive encor fumant armait ses mains impies;
Et , sans être attendri de ses cris douloureux ,
Il semblait dans son sang plonger un malheureux.
Érope, à cet aspect, plaintive, désolée,
De ses lambeaux simglants à mes yeux s'est voilée.
Alors j'ai fait pour fuir des efforts impuissants;
L'horreur a suspendu l'usage de mes sens.
A mille affreux objets l'âme entière livrée,
La frayeur m'a jeté sans force aux pieds d'Atrée.
Le cruel d'une main semblait m'ouvrir le flanc.
Et de l'autre à longs traits m'abreuver de mon sang.
Le flambeau s'est éteint , l'ombre a percé la terre ,
El le songe a fmi par un coup de tonnerre.
Crébillon, Atrée et Thyeste, Irag.
(iependant , le malheureux père prend place au festin royal. Atrée T invite h boire et lui présente une coupe pleine de sang. Thyeste, saisi d'horreur, se perce de son épée. Mais les Dieux lui permirent de léguer sa vengeance à Égisthe , fils qu il avait eu de Pélopéc.
Fruit d'un grand crime, cet enfant avait été élevé avec Agamemnon et Ménélas , fils d'Atrée. Aussi ,
pour le déterminer à un assassinat , il fallut que le spectre de Thyeste vint l'exhorter à plusieurs reprises. Il raconte ainsi à Tun de ses confidents les songes cruels qui l'obsèdent :
0 mon père!... pourquoi ton spectre errant, livide,
Âssiége-t-il mes pas? Il me parle, il me suit
Sous ce même portique , au milieu de la nuit.
Ne crois pas qu'une erreur, dans le sommeil tracée ,
De sa confuse image ait troublé ma pensée :
Je veillais sous ces murs, où de son souvenir
Ma douleur recueillie osait s'entretenir;
Le calme qui régnait à cette heure tranquille
Environnait d'effroi ce solitaire asile ;
Mes regards sans objet dans Tombre étaient fixés ;
11 vint, il m'apparut les cheveux hérissés,
Pâle , offrant de son sein la cicatrice horrible ;
Dans Tune de ses mains brille un acier terrible ,
L'autre tient une coupe... ô spectacle odieux!
Souillée encor d'un sang tout fumant à mes yeux.
L'air farouche , et la lèvre à ses bords abreuvée :
« Prends, dit-il, c^tte épée à ton bras réservée;
» Voici , voici la coupe où mon frère abhorré
» Me présenta le sang de mon fils massacré ;
» Fais-y couler le sien que proscrit ma colère ,
» Et qu'à longs traits encor ma soif s'y désaltère. »•
Il recule à ces mots, me montrant de la main
Le Tartare profond dont il suit le chemin.
Le dirai-je? sa voix perçant la nuit obscure,
Ce geste , et cette coupe , et sa large blessure ,
Ce front dérx)loré, ses adieux menaçants...
J'ignore quel prestige égara tous mes sens.
Entraîné sur ses pas vers les demeures sombres ,
Gouffre immense , où gémit le peuple errant des ombres ,
Vivant, je cni^ descendre au noir séjour des morts.
Là, jurant et le Slyx et les dieux de ses bords,
Et les monstres hideux de ses rives fatales,
Je vis, à la pâleur des torches infernales.
Les trois sœurs de l'enfer irriter leurs serpenli*.
Le rire d'Alecton accueillir mes serments;
Thyeste les reçut, me tendit son épée,
Et je m'en saisissais, quand ù ma main trompéi'
Le vain spectre 6cliappa poussant d'horribles cris.
ie fuyais... je ue sais à jnes faibles esprits
Quelle flatteuse erreur présenta s.i rliîmère.
Il me sembla monter au trùne de mon père ;
Que , de sa pourpre auguste héritier glorieux ,
Tout un peuple on mon nom brûlait l'encens des dieux;
ie vis la Grâce cnliëre à mon joug enchaînée,
La reine me guidant aux autels d'Hyménée,
Et mes liers ennemis, consternés et tremblants,
Abjurer à mes pieds leurs mépris insolents.
Lbmebcier , Aija'wniDon , tragédie.
Égistlie , poussé au meurtre , obéit et périt luimôme misérublemenl.
AGAUEMNON et MËNÉLAS.
ILt avaient épousé Hélène et Clytemnestre, filles de Tyndare. Agamemnon monta sur le trAne d'Ar- «os et se fîia à Mycénes. Ménélas, succédant à son beau-père , devint roi de Sparte. Pfiris , fils de Priam , roi de Troie , vint à sa cour. Ce jeune prince, qui était d'une grande beauté , avait, aux noces de Thétis et de Pelée, donné la pomme de discorde à Vénus, parce que la déesse des Amours lui avait promis la possession de la plus belle femme de la Grèce. A la vue d'Hélène, Piris réfJama le prix qui lui était dâ Bien-
i\i LA MYTHOLOGIE.
tôt Tépouse de Ménélas, abusée par Vénus, s'abandonna à son séducteur, au point de consentir à le suivre dans son palais de Troie. Des ambassadeurs partirent avec mission d'exposer à Priam les justes réclamations d'un mari si scandaleusement outragé. Mais, au lieu de forcer son coupable fils à une réparation , le vieux roi reprocha aux Atrides l'enlèvement de Ganymède par Tantale, leur aïeul, et il leur rappela les anciens griefs des Troyens.
Cette injuste conduite donna naissance à une guerre terrible. Agamemnon embrassa avec force la cause de son frère , souleva toute la Grèce contre les Troyens, et fut proclamé chef des rois qui réunirent leurs armées sous les murs d'Argos. Avant de partir, il se réconcilia avec Égisthe, et lui confia le soin de veiller sur Clytemnestre , son épouse.
L'armée des Grecs comptait soixante - quinze mille soldats , et leur flotte douze cents vaisseaux , réunis dans le port d'Aulide. Au moment où ils comptaient mettre à la voile , un calme profond les empêcha de traverser l'Ilellespont.
Le devin Calchas, consulté, déclara que ce silence des vents venait du courroux de Diane. Agamemnor avait tué une biche consacrée à la déesse , 'et et sacrilège ne pouvait être expié que par le sang d'une princesse de la famille même du roi. Le malheureux
prince, dont le cœur était partaf^é entre l'ambi- Uon et l'amour, hésitait. Ijihigénie se dévoua : Mon père, Ini dit-elle,
Ha vie est votre bien, vous pouvez le reprendre : Vos ordres sans détour pouvaient se faire entendre. D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis.
Je saurai, s'il ie faut, victime obéissante. Tendre au fer de Calchas une l^to innocente , Et, re^>eclant le coup par vous-même ordonné, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné. Si pourtant co respect, si cette obéissance Parait digne à vos yeux d'une autre récompense ; Si d'une mère en pleurs vous p1aif;nez les ennuis, J'ose vous dire ici qu'en l'étal où je suis Peutr^tre a^sez d'honneurs environnaient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût nivio.
Ni qu'en me l'arrachant un sévère destin
Si près de ma naissance en eût marqué la 6n.
Fille d'Âgamemnon, c'est moi qui la première.
Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père;
C'est moi qui , si long-temps le plaisir de vos yeux ,
\ous ai fait do ce nom remercier les Dieux,
Et pour qui, tant de fois prodiguant vos caresses,
Vous n'avez point du sang dédaigne les faiblesses.
Hélas ! avec plaisir je me faisais conter
Tous les noms des pays que vous allez dompter,
Et déjà d'Ilion présageant la conquête.
D'un triomphe si beau je préparais la fête.
Je ne m'attendais pas que , pour le commencer,
Mon sang fût le premier que vous dussiez verser.
Non que la peur du coup dont je suis menacée
Me fasse rappeler votre bonté passée :
Ne craignez rien; nion cœur, de votre orgueil jaloux.
Ne fera point rougir un père tel que vous;
Et, si je n'avais eu que ma vie à défendre.
J'aurais su renfermer un souvenir si tendre.
Mais à mon triste sort, vous le savez, seigneur,
Une mère , un amant attachaient leur bonheur.
Un roi digne de vous a cru voir la journée
Qui devait éclairer notre illustre hyménée;
Déjà, sûr de mon cœur à sa flamme promis,
Il s'estimait heureux : vous me l'aviez permis.
Il sait votre dessein ; jugez de ses alarmes.
Ma mère est devant vous , et vous voyez ses larmes.
Pardonnez aux efforts que je viens de tenter
Pour prévenir les pleurs que je vais leur coûter.
Racine, IphigéniSj acte iv, scène iv.
Agamemnoii est ému; mais Tambition triomphe d'un sentiment plus naturel et plus tendre, et le sia-
crifice d'Iphigénie est résolu. On la conduit à l'autel, et un Grec vient rendre compte à Glytemnestre du dénouement de ce drame terrible :
Vous m'en voyez moi-même, en cet heureux moment,
Saisi d'horreur, de joie et de ravissement.
Jamais jour n'a paru si mortel à la Grèce.
Déjà de tout le camp la Discorde maîtresse
Avait sur tous les yeux mis un bandeau fatal ,
Et donné du combat le funeste signal.
De ce spectacle affreux votre fille alarmée
Voyait pour elle Achille ^ et contre elle Tarméc.
Mais, quoique seul pour elle, Achille furieux
Épouvantait Tarmée, et partageait les dieux.
Déjà de traits en Tair s'élevait un nuage;
Déjà coulait le sang, prémice du carnage :
Entre les deux partis Calchas s'est avancé ,
L'œil farouche, l'air sombre, et le poil hérissé.
Terrible, et plein du dieu qui l'agitait sans doute :
« Vous, Achille, a-t-il dit, et vous. Grecs, qu'on m'écoute. »
Calchas annonce à Tarmée qu'une autre victime du sang des Pélopides peut remplacer Iphigénie. C'est Euriphile ! Celle-ci en est informée ,
Furieuse elle vole , et sur l'autel prochain Prend le couteau sacré, le plonge dans son sein. A peine son sang coule et fait rougir la terre , Les Dieux font sur l'autel entendre le tonnerre. Les vents agitent l'air d'heureux frémissements. Et la mer leur répond par ses mugissements;
it6 LA MYTHOLOGIE.
I^ rive au loin gémit, blanchiâsante d'écume; La flamme du bûcher d'elle-même s'allume ; Le ciel brille d'éclairs, s'entr'ouvre , et parmi nous Jette une sainte horreur qui nous rassure tous. Le soldat étonné dit que dans une nue Jusque sur le bûcher Diane est descendue ; Et croit que , s'élevant au travers de ses feux , Elle portait au ciel notre encens et nos vœux.
Tout s'empresse, tout part
RAaNE, Iphigénie, acte v, scène vi.
Tel est ce morceau célèbre que nous avons pris plaisir à mettre ici, bien qu'il soit en désaccord avec les fables les plus répandues. Selon les légendes , Diane , apaisée , mit une biche sur Tautel et transporta Iphigénie dans la Ghersonèse Taurique, où elle devint la fervente prôtresse d'un culte homicide.
Clytemnestre, désespérée de se voir ravir sa fille, et indignée contre Agamemnon , se vengea d'un crime par un autre crime , ainsi que nous le verrons plus tard.
<;i)ERIlE DE TU OIE.
Les vents enflèrent les voiles et poussèrent les navires vers les rivages de Troie. Priam et ses vaillants fils reçurent Tennemi avec vigueur ; mais la descente eut lieu , et le siège conmiença par un blocus qui dura neuf ans. Il fallait, en eiïet, plus que de la valeur pour s'emparer de la \ille. Le
LA MvriioiJMiii:. 217
Destin avait dicté des conditions qu'il salissait avant tout de remplir.
Un ancien oracle voulait que parmi les assiégeants fût un des descendants d'Éaque, qui avait travaillé aux murs d'Ilion. \chille, fils de Thétis, comptait Éaque au nombre de ses aïeux ; mais ce jeune héros avait été caché, par une mère alarmée, dans l'île de Scyros. Couvert de vêtements de femme , il vivait près de la belle Déidamie, et enchaîné par TAroour, il oubliait, à la vue du berceau de Pyrrhus , fruit de son union secrète avec la princesse, et la gloire, et les préceptes de son mattre, le centaure Chiron. Il importait de le découvrir pour le rappeler à des sentiments plus nobles et plus généreux.
Ulysse , roi d'Ithaque , se chargea de l'amener au camp des alliés. Déguisé en marchand, le Grec astucieux s'introduit dans le palais de Lycomède. H étale devant les femmes des bijoux et de belles armes. Pyrrha, l'une de ces femmes, dédaigne les parures et saisit uneépée! — C'est Achille!.... Bientôt le héros écoute en frémissant le roi d'Ithaque, qui lui parle des périls déjà surmontés et de sa gloire future... Il part et vient oflrir à Ménélas un défenseur de plus!...
Les assiégeants devaient aussi posséder les flèches d'Hercule que ce héros, en mourant, avait léguées à
£48 LA MYTHOLOtilE.
Philoctète. Mais cet ami, dépositaire iufidële des secrets d'Alcide, expiait sa faute. Un des traita empoistHinés lui avait fait au pied une blessure dont l'odeur était si fétide, que les Grecs s'étaient vus forcés de l'abaDdoaner dans l'tle de Lemnos. Philoctète , irrité contre eux , ite leur eût pas livré volontairement des armes terribles qu'aucun mortel n'aurait osé lui arracher, Ulysse revint à Lemnos et se présenta au malheureux blessé, qu'il plai^it j il gagna sa confiance en feignant de partager sa colère et sa haine ; puis , il lui déroba impitoyablement son carquois.
Ce n'était pas tout. 11 fallait ravir qu\ Truyens le talisman protecteur de leur cité, le Palladion.
Ulysse fut encore chargé de cette mission; mais l'intrépide Diomède l'aida à triompher d' obstacles
qui eassent résisté à la ruse seule, et ils allèrent chercher la statue de Pallas jusque dans la citadelle.
Il Tallaît aussi empêcher Rhésus , roi de Thrace , de faire boire ses coursiers dans les eaux du Xanthe. On y réussit. Enfin, Télèphe, fils d'Hercule, qui avait été blessé par la lance d'Achille, et devait être guéri par cette lance même, reçut de l'adroit Ulysse un peu de la rouille de l'arme terrible, et sa plaie se cicatrisa.
Tous les oracles étaient remplis , et le siège commençait, lorsqu'une querelle imprévue arrêta les opérations des Grecs. Achille , par un acte de violence, mérita le courroux d'Agamemnon, et se retira dans sa tente. Une foule de revers signalèrent son absence. Néanmoins, on ordonna un assaut général , et , dans l'instant où Tarmée se déployait en face des murs, Péris vint défier Ménélas, et promit de rendre Hélène s'il était vaincu. Le roi de Sparte, protégé par la justice de sa cause, allait punir le lâche Troyen , lorsque celui-ci prit la fuite et s'échappa avec le secours de Vénus. Tandis que les Grecs réclamaient l'exécution de la promesse qui faisait la condition du combat singulier, un archer troyen lança un trait qui blessa Agamemnon. Une mêlée générale s'ensuivit. Le redoutable Diomède , fils de Tydée ^ s' élançant au milieu des Troyens, blessa Vénus, qui protégeait
Énée, son fils, et frappa Mars lai-méme. Hector, le plus brave des fils de Priam, se retire, en exhortant les Troyennes à supplier Pallas d'éloigner Diomède du lieu du combat.
Après cette action sanglante, à laquelle les Dieux eux-mêmes avaient pris part , les deux armées se livrèrent plusieurs escarmouches sans résultat. Le siège traînait en longueur, et la colère d'Achille arrêtait tout. Enfin , Patrocle , ami du prince de Thessalie, ayant été tué par Hector, Achille, pour le venger, conduisit les Grecs à l'attaque.
La Discorde et la Peur qui la suit
Au milieu des guerriers fondent avec grand bruit. Pallas jette deux cris pour signal du carnage , L'un aux retranchements, l'autre sur le rivage : Mars répond à sa voix : tel qu'un noir tourbillon, 11 tonne sur le Xanthe et les tours d'Ilion. Jupiter dans les cieux fait gronder son tonnerre, La terre et ses vallons, et ses hautes forêts. Les fondements d'Ida, ses sourcilleux sommets, Les navires des Grecs et la ville ennemie. Pluton sort de son trône; il pâlit, il s'écrie : H a peur que le dieu dans cet affreux séjour D'un coup de son trident ne fasse entrer le jour. Et , par le centre ouvert de la terre ébranlée , Ne fasse voir du Styx la rive désolée , Ne découvre aux vivants cet empire odieux , Abhorré des mortels et craint même des Dieux.
Les Dieux s'attaquent et se mêlent aux combattants. Hector et Achille se rencontrent. Le premier
succombe glorieusement. Le fils de Pelée refuse au Troyen la cuDSolatiou de peuser eu mourant que ses restes seront rendus au vieux Prium. Bien plus , il a la barbarie d'attacher le corps du vaincu à son char, et de le traîner niusi trois fois autour de la ville et da tombeau de Patrocle. Enfin, Tinfortuné Priam vient échanger contre une magnifique rançon et un regard de Polyiène les dépouilles d'Hector.
Après cette action barbare , Achille , que poussait sans doute le Destin , a la folie de demander la main de Polyxène , fille du roi des Troyens. Cette demande est accueillie; mais, pendant qu'on célèbre cette union daus le temple, Paris, le plus lâche des hommes, dirige contre le plus brave des Grecs une llèrhe qu'Apollon guide au seul endroit qui fût vul-
'■érablc, au talon. Achille meurt, et les Grecs lui ^'^vunt un superbe tombeau sur le riva(;c de l'Ilel-
Ui LÀ MYTHOLOGIE.
lespont, au promontoire de Sigée. Pyrrhus, après la prise de Troie, immola Polyièoe aux mânes paternelles. Ajax , fils de Télamon , et Ulysse , se disputèrent ses armes ; elles furent données au roi d'Ithaque. Ajax , furieux , se précipita au milieu d'un troupeau de porcs eji croyant immoler ses anciens compagnons d'armes; puis, honteux de sa folie, il se tua, et fut changé en hyacinthe.
Énée, fils de Vénus et d'Anchise, prit part à tous les combats qui précédèrent In chute de sa patrie , et il raconte le stratagème au moyen duquel les Grecs pénétrèrent dans la ville. Rebutés par l'inutilité de nombreux assauts, ils avaient construit un énorme cheval de bois , et renfermé dans ses flancs l'élite de leurs soldats. Puis , feignant de lever le siège , ils s'embarquèrent et allèredt jeter l'ancre près de l'île de Ténédos. Les Troyens, heureux de voir cette flotte qui s'éloigne, sortent de leurs murs et viennent contempler la machine immense. Les uns proposent de la détruire. Les |)lus superstitieux demandent, au contraire, qu'elle soit conduite dans la ville et offerte à Miner\e. Laocoon , grand-prêtre de Neptune, insiste pour qu'on détruise le don toujours suspect des ennemis. Vainement il s'écrie : Craignez les Grecs et leurs présents ! On ne l'écoute pas. Alors , plein (le dépit , il plonge sa javeline dans les flaiK*s
du colosse. En ce moment, des pasteurs conduisent devaut les chefs uu Grec , Sinon. Ce perfide leur dit que ses frères d*armes, irrités contre lui, Tont abandoDDé, et il leur apprend que ce cheval est une offrande faite par les Grecs pour apaiser le courroux de Minerve, et obtenir d'elle un heureux retour. Eu même temps, un prodige semble indiquer que les Dieux veulent punir T audace de LaocooD. Voici le récit qu en fait Énée :
Par un malheur nouveau , pour mieux nous aveugler,
Un prodige effrayant vient encor nous troubler.
Prêtre du dieu des mers, pour le rendre propice,
Laocoon offrait un pompeux sacrifice,
Quand deux affreux serpents, sortis de Ténédos
(J'en tremble encor d'horreur), s'allongent sur les flots;
Par un calme profond, fendant Tonde écumante.
Le cou dressé, levant une crête sanglante,
De leur tête orgueilleuse ils dominent les eaux ;
Leur corps au loin se traîne en immenses anneaux.
Tous deux nagent de front , tous deux dos mers profondes
Sous leurs vastes élans font bouillonner les ondes.
Enfin, de vague on vague ils abordent; leurs yeux
Roulent, ardents de rage, et de sang , ni de feux ;
Et les rapides danls de leur langue brûlante
S'agitent en sifflant dans leur gueule béante.
Tout fuit épouvanté. Le couple monstrueux
Marche droit au grand-prêtre , et leur corps tortueux
D'abord vers ses deux fils en orbe se déploie ,
Dans un cercle écaillé saisit sa faible proie ,
La ronge de ses dents, l'étouffé de ses plis.
Les armes à la main, au secours de ses fils
iU LA MYTHOLOGIE.
Le père uccouri : tous deux à Eun tour le s D'épouve Diables nœuds tout entier l 'investissent. Deux fois par le milieu leurs plis l'ont embrassé. Par deux fois sur son cou leur corps s'est enlacé; Ils redoublent leurs nœuds, et leur superbe crête Dépasse encor son front et domine sa [été. Lui, dégouttant de sang, souillé de ooirs poisons Qui du bandesu sacré profanent les festons, Roidissant ses deux bras contre ses oœuds terribles, Exhale sa douleur en tiurlements horribles : Tel, d'un coup impuissant par le prêtre frappé. Mugit un lier taureau , de l'autel échappé. Oui, du fer suspendu victime déjà prête, A la hache trompée a dérobé sa léle.
Enfm, dans les replis de ce roupie sanglant, Qui déchire son sein , qui dévore son Qanc , 11 expire... Aussitôt l'un et l'autre replile S'éloigno, et, de Palla» gagnant l'auguste asile, .\it\ pieds de la déussc et sous son bouclier D'un air tranquille et fier va se réfugier. •
L'Enéidf, irad. de Dblille,
Les Troyens , suivant le conseil de Sinon , abattent un pan de muraille et font entrer le cheval dans la ville ; puis ils célèbrent la délivrance de leur
patrie par des fêtes et des festins A la faveur
des ombres de la nuit , la flotte des Grecs sort de Ténédos et fait voile vers Troie. Leurs troupes débarquent et pénètrent par la brèche qui avait livré passage au cheval. En même temps les guerriers cachés dans le colosse sortent et sèment partout Tincendie et le carnage. Énée se réveille, prend les armes , court au palais de Priam et voit tomber sous les coups de Pyrrhus, fils d'Achille, ce vieux monarque, ses filles et ses fils.
Quant à Priam,
Voyant les Grecs vainqueurs, au sein de ses rem|>arts. Son antique palais forcé de toutes parts, L'ennemi sous ses yeux , d'une armure impuissante Ce vieillard charge en vain son épaule tremblante, Prend un glaive , à son bras dès long-temps étranger, Et s'apprête à mourir plutôt qu'à se venger. Dans la cour du palais, de ses rameaux antiques Un laurier embrassant les autels domestiques Les couvrait de son ombre. En ces lieux révérés, Hécube et ses enfants ensemble retirés , Ainsi qu'aux sifllements des tempêtes rapides S'attroupe un faible essaim de colombes timides , ^ Se pressaient; embrassaient les images des Dieux. Dès qu'elle voit Priam vainement furieux , Par un dernier effort oubliant sa vieillesse ,
226 LA MYTHOLOGIB.
Saisir les dards rouilles qu'illustra sa jeunesse. a Cher époux, dit Hécube, où courez-vous? Hélas I Contre un destin cruel que peut ce faible bras? Mon Hector même en vain renaîtrait de sa cendre. Approchez : de nos dieux Tautel va nous défendre , Ou sous le même fer nous expirerons tous. » Par ces mots, du vieillard désarmant le courroux, La reine en6n l'entraîne, et le place auprès d'elle. Tout à coup, de Pyrrhus fuyant la main cruelle, A travers mille dards, un dernier fils du roi S'échappe , et du palais dépeuplé par l'effroi Traverse tout sanglant la longue galerie. Pyrrhus le suit ; déjà tout bouillant de furie , H le presse , il le touche , il l'atteint de son dard : Enfin , au saint autel , asile du vieillard , Son fils court éperdu , tend les bras à son père , Hélas! et dans son sang tombe aux pieds de sa mère. A ce spectacle affreux , quoique sur de la mort , Priam ne contient plus son douloureux transport : « Que les Dieux, s'il en est qui vengent l'innocence. T'accordent , malheureux ! ta juste récompense ; Toi qui d'un sang chéri souilles mes cheveux blancs, Qui sous les yeux d'un père égorges ses enfants! Toi, fils d'Achille! non, il ne fut point ton père. D'un ennemi vaincu respectant la misère, Le meurtrier d'Hector, dans son noble courroux , Ne vit pas sans pitié Priam à ses genoux ; Et, pour rendre au tombeau des dé|)Ouilles si chères, Il me renvoya libre au palais de mes pères. Tiens, cruel! » A ces mots, au vainqueur inhumain Il jette un faible trait, qui, du solide airain Etlleurant la surface avec un vain murmure , Langiiissamment expire , et pend à son armure. M — Eh bien! cours aux enfers conter ce que tu vois:
LA MYTHOLOGIE m
A mes nobles aïeux va dire mes exploits ; Dis au fils de ThéUs que son sang dégénère ; Mais avant, meurs I » Il dit; et d'un bras sanguinaire, Du monarque traîné par ses cheveux blanchis, Et nageant dans le sang du dernier de ses fils, 11 pousse vers Tautel la vieillesse tremblante; De l'autre, saisissant l'épée étincelante, Lève le fer mortel , Tenfonce , et de son flanc Arrache avec la vie un vain reste de sang. Ainsi finit Priam , ainsi la destinée Marqua par cent malheurs sa mort infortunée. Il périt, en voyant de ses derniers regards Brûler son Ilion et crouler ses remparts ; Et ce grand potentat, dont les mains souveraines De tant de nations avaient tenu les rênes; Que l'Asie à genoux entourait autrefois De l'amour des sujets et du respect des rois , De lui-même aujourd'hui reste méconnaissable , Hélas! et dans la foule étendu sur le sable. N'est plus, dans cet amas des lambeaux d'Ilion, Qu'un cadavre sans tombe, et qu'un débris sans nom.
L'Enéide, trad. de Dblille.
Andromaque , veuve d'Hector, prisonnière du meurtrier de sa famille , est forcée de subir cette affreuse vue.
Énée veut rallier les Troyens : il fait t(He à Tennemi et accuse les Dieux. Mais, tandis qu'il s'abandonne à des sentiments de douleur et de rage , sn Manche mère, aida mater , l'avertit de l'inutilité de ses efforts :
Je m'emportais, lorsque dans la nuit sombre.
m LA MYTHOLOGIE.
Ha mère disapant la vaine horreur de l'ombre. Jeune, brillante, enfin, telle que dans les cien Des immortels charmés elle éblouit les yeux , Me retient, et me dit de sa bouche de rose :
« Mon nis, de ces Tiireiir^, ehl quelle est donc la causée " Est-il lemps d'écouter un aveugle rourroux? Il Qu'as-tu fait des objcLs de nos soins les plus doux? 1 Qu'as-tu fait de Ion père appesanti par l'âge , » D'une épouse, d'un lils entouras de carnage, n Entourés d'ennemis, cl qui, sans mon secoure, 1 Par la Hamme ou le Ter auraient lini leurs jours? « L'Enéide, imd. de Delillb.
Éiiée suil le conseil de Vénus. Il réveille Anchi» charge ce vieilUrd sur ses épaules, prend V". jeui
Ascagne par la main , et s'éloigne au milieu du tumulte en recommandant à Creuse , son épouse , de le suivre et de ne point le quitter. Vaine prière! r infortunée le perd de vue et est massacrée par les Grecs.
Après de vaines recherches pour retrouver Creuse, le héros se fait jour avec d'autres Troyens , et tous se retirent sur le mont Ida , où ils construisent une flotte de vingt vaisseaux. Puis ils mettent à la voile et cherchent à travers mille hasards une nouvelle patrie.
Les vainqueurs détruisirent Troie de fond en comble; après quoi, ils se partagèrent le butin. Les veuves et les filles des princes troyens en faisaient partie. Plusieurs d'entre elles, renommées par leur beauté , inspirèrent à leurs nouveaux maîtres des passions qui se manifestèrent par des querelles et finirent par de sanglantes catastrophes. De ce nombre fut Andromaque, veuve d'Hector et mère d'Astyanai. Aimée de Pyrrhus, elle éprouvait pour lui une aversion justifiée par ses souvenirs :
Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle ;
Rappelle-loi Pyrrhus les yeux étincelants
Marchant à la lueur de nos palais brûlants,
Sur tous mes frères morts se frayant un passage ,
Et, de sang tout couvert, échauffant le carnage.
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des niourauU.
ao LA MYTHOLOGIE.
Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants; PeinMoi dans ces borreure Andromaque éperdue : Voilà comme Pyrrhus vint s'offrir à uia vue.
Rachie, Andromaque.
Cependant la veuve d'Hector promit sa main û Pyrrhus sous la condition qu'il sauverait la vie de son Gis AstyanaiL , meuacé par les Grecs. On avait envoyé en Épire des ambassadeurs pour sommer Pyrrhus de livrer le dernier rejeton d'une race ennemie. Oreste, filsd'\gjimeninon, iiyant exposé l'objet de sa mission , le roi lui répondit :
Ui Grèci.' (-n ma faveur osl trop inquiétép : Dr soins plus importante je l'ai rnio asiitéc , Seigneur; el. -tiir In nom de ^n amhassaiteur. J'avais dans ses |irojois conçu plus de prnndeiir. Qui croirait en effet iprune tello entreprise Du nis d'AiBiinemnon mMtdt l'entremise?
Qu'un peuple tout entier, tant de fois triomphant,
N*eùt daigné conspirer que la mort d'un enfant?
Mais à qui prétend-on que je le sacrifie?
La Grèce a-trelle encor quelque dpit sur sa vie?
Et, seul de tous les Grecs, ne m'est-il pas permis
D'ordonner d*un captif que le sort m'a soumis?
Oui , seigneur, lorsqu'au pied des murs fumants de Troie
Les vainqueurs tout sanglants partagèrent leur proie,
Le sort, dont les arrêts furent alors suivis,
Fit tomber en mes mains Andromaque et son fils.
Hécube, près d'Ulysse, acheva sa misère;
Cassandre dans Argos a suivi votre père ;
Sur eux, sur leurs captifs, ai-je étendu mes droits?
Ai-je enfin disposé du fruit de leurs exploits?
On craint qu'avec Hector Troie un jour ne renaisse ;
Son fils peut me ravir le jour que je lui laisse!
Seigneur, tant de prudence entraîne trop de soin !
Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin.
Je songe quelle était autrefois cette ville
Si superbe en remparts , en héros si fertile ,
Maîtresse de l'Asie ; et je regarde enfin
Quel fut le sort de Troie, et quel est son destin.
Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes ,
Un fleuve teint de sang , des campagnes désertes ,
Un enfant dans les fers; et je ne puis songer
Que Troie en cet état aspire à se venger.
Ah! si du fils d'Hector la perte était jurée,
Pourquoi d'un an entier l'avons-nous différée?
Dans le sein de Priam n'a-t-on pu l'immoler?
Sous tant de morts, sous Troie, il fallait l'accabler.
Tout était juste alors : la vieillesse et l'enfance
En vain sur leur faiblesse appuyaient leur défense ;
La victoire et la nuit, plus cruelles que nous,
Nous excitaient au meurtre et confondaient nos coups
i'62 LA MYTHOLOGIE.
Mon œurroux aux vaincus ne fut que trop sévère.
Mais que ma cruauté survive à ma colère !
Que , malgré la pitié dont je me sens saisir,
Dans le sang d*un enfant je me baigne à loisir !
Non, seigneur. Que les Grecs cherchent quelque autre proie;
Qu^ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie;
De mes inimitiés le cours est achevé ;
L'Ëpire sauvera ce que Troie a sauvé.
Racine, Androtnaque, acte i, scène ii.
Irrité de ces refus , qu'il appelait une trahison , Oreste poignarda Pyrrhus.
Le siège et la chute de Troie sont le sujet de Timmortel poème d'Homère, Tlliade. La destinée des vaincus fut affreuse , et nous dirons ailleurs la suite des aventures d'Énée.
Les rois de la Grèce eurent à subir à leur tour d'épouvantables revers.
Âgamemnon, de retour dans sa famille, y trouva le désordre et la débauche. Égisthe avait séduit Clytemnestre , et il la décida à tuer elle-même son époux. Le roi des rois, massacré à coups de hache par une mère irritée devenue une épouse parricide , périt au moment où la fortune et la gloire semblaient le combler de leurs faveurs. Oreste, sauvé par sa sœur Electre , se réfugia à la cour du roi de Phocide, et s'unit de Tamitié la plus tendre avec Pylade, Hls de ce prince.
Bientôt des songes affreux et des visions où il
croyait s'entretenir avec l'ombre d'Agamemnon décidèrent Oreste à une odieuse vengeance. Il rentre furtivement dans My cènes et se cache chez Electre. Puis , saisissant une occasion favorable , il égorge Clytemnestre et Égisthe dans le temple d'Apollon. Aussitôt les Furies le tourmentent; il erre de contrée en contrée, et la tempête le jette avec son fidèle Pylade sur les côtes de la Tauride. Iphigénie, naguère enlevée par Diane, y servait ses autels. Elle ordonna, suivant la loi cruelle de ces contrées, qu'on immolât les deux étrangers. Au moment du sacrifice, elle reconnut son frère, prit un prétexte pour suspendre le coup fatal et se sauva avec lui pendant la nuit. Plus tard Oreste parvint à apaiser les Dieux. Il mourut dans un âge avancé.
La vie d'Agamemnon et les crimes de sa race ont si souvent servi aux auteurs tragiques que nous avons dû lui consacrer de longs détails. Nous dirons maintenant quelle fut la destinée du plus habile des Grecs , Ulysse , fils de Laêrte , qui prit une part si importante à la ruine de Troie. Ses aventures sont racontées dans l'Odyssée d'Homère. A peine eut-il quitté les bords phrygiens que , jouet malheureux de la haine de Neptune et de Junon, une foule de misères l'accablèrent ainsi que ses com|)agnons. Enlin , après mille courses errantes sur les mers , une dernière temjM>te le précipite dans les abîmes...
11 s'accroche à un débris Oottaot , et erre au gré des flots , qui le poussent vers les côtes de Ttle des Phéaciens. Il voit sur le rivage la belle Nausicaa , qui rengage à se rendre près du roi , son père. A la fin du repas où il a été invité , il prend la parole et raconte ses aventures les plus merveilleuses.
Il parle de son arrivée dans le pays des Lotophages , peuple qui se nourrissait de lotos. Ces fruits avaient la propriété de faire oublier leur pairie à ceux qui en mangeaient , et Ulysse fut obligé de lier aux bancs de son vaisseau ceux de ses compagnons qui en avaient cueilli. Il courut d'affreux dangers dans Tile des Gyclopes. Polyphème, dont Tœil unique exprimait la férocité , enferma Ulysse et ses compagnons dans une caverne où il gardait ses troupeaux. Le matin venu, Polyphème prend deux des matelots et les dévore. A son repas du soir, il en mange deux autres. Ulysse, épouvanté, songe à conjurer le péril qui le menace, il amuse le Cyclope par ses récits, Tenivre et Tendort; puis, aidé de ses compagnons, il lui enfonce. dans fœil un pieu qu'il avait fait chauffer. Polyphème pousse des cris effroyables : tous les autres Gyclopes accourent et lui demandent quel est l'auteur de sa blessure ? Ulysse avait tout prévu. 11 avait dit à Polyphème que son nom était Personne^ et le Cyclope répond que Personne l'avait blessé. Alors
le» Cyntopes ae retirent , et Polyphème , rugissant de colère et de douleur , songe aux moyens de se loger. Il écarte avec précaution la pierre qui ferme l'entrée de la caverne et se place de manière àponvoir l'ftter au moment de la sortie de chaque inimal. Ulysse dit à ses compagnons de se placer UQs le ventre des animaux , et ils parviennent ainsi I tromper la rage du Cydope , qui leur lance au
bïsard des blocs de rocher et poursuit leur barque jusqu'au miliea des flots.
Il arriva dans l'Ile d'Êolie, où régnait Éole, roi «les Vents. Ce dieu le prit en amitié ; et , pour lui mater une heureuse navigation , il lui donna , renfermés dans une outre, tous les vvnts dongereun . La
llotle voyait déjy les bords d'ilhaque , quand le^ compagnons d'Ulysse ouvrirent Toutre , croyant qu'elle renfermait un vin précieux : tous les vents s'échappèrent, une tempête furieuse bouleversa la mer. Les navires furent jetés sur les côtes des Lestrigons , qui mangeaient de la chair humaine. Deui Grecs furent dévorés par eux. La flotte remit à la voile et aborda dans l'Ile d'Oca. C'était le séjour de Circé , magicienne fameuse. Elle reçut avec bienveillance les compagnons d'Ulysse, et leur offrit un breuvage enchanté. Aussitôt ils furent changés en pourceaux. Mercure remit à Ulysse une herbe propre à arrêter les enchantements, et le héros s'avança vers le palais de Circé. Les abords en sont gardés par des ours , des lions , des loups et des monstres hideux... Circé parait, et, tandis qu'elle présente une coupe au (ils de Laêrte , il tire son épée et la menace de la mort si elle ne rend pas à ses compagnons leur première forme. La magicienne, frappée de terreur, obéit. Bientôt, séduite elle-même par l'esprit d'Ulysse , elle l'aime et le retient près d'elle pendant un an.
Enfin il s'arrache aux délices de l'île d'Oca, et ses navires cinglent vers le pays des Gimmériens. Il veut y évoquer les ombres des morts et consulter l'i^me du Thébain Tirésias. Circé lui avait indiqué les moycMis d'éviter les *;oulVres de (iharybde et
de Scylla, et il sut, par soo adresse, préserver ses compagnons des embûches des Sirènes , qu'il força à se précipiter du haut de leurs humides retraites.
La belle Lampélie faisait paître des troupeaux dans une ile consacrée au Soleil. Malgré les avertis sements de Circé , quelques bœufs sont égorgés , on prépare un festin... Soudain les chairs des victimes mugissent sur les brasiers et les peaux s'agitent d'elles-mêmes... Les Grecs, effrayés, se hâtent de regagner leurs vaisseaux ; mais un ouragan détruit la flotte , et ce fut après un nouveau naufrage qu'Ulysse resta prisonnier dans l'île de Calypso. Cette belle nymphe le trouva d'abord sensible à son amour ; puis , brûlant de revoir son Ithaque , sa femme Pénélope et son fils Télémaque , Ulysse s'échappe sur un frêle radeau que la mer brise sur les rochers de l'ile des Phéaciens.
Alcinoûs , père de N'ausicaa , écoute ce récit avec intérêt , et donne à Ulysse un vaisseau et un pilote qui le reconduisent à Ithaque. Pendant son absence, une foule d'événements avaient eu lieu dans son royaume. \ la faveur d'un déguisement, il cherche Télémaque. C'est dans la demeure de son fidèle serviteur Eumée qu'il attend le retour de son fils. Il le revoit grand et digne de son maître le sage Mentor. Mais il apprend les infortunes de la vertueuse Pénélope, qu'une foule de princes cher-
chaient à épouser. Ulysse , désirant s'assarer de la fidélité de sa femme , s'approche d'elle soas l'apparence d'un mendiant. Il lui raconte qu'il a coodb son époux. La voyant émue et attendrie, il l'en-
ga|z;e à accepter la main de celui des prétendants qui serait assez fort pour bander l'arc du héros. Le lendemain, ceui-ci se rassemblent, et tons, ivres d'espoir, prennent tour à tour l'arc , que leurs elTorts ne peuvent courber. Ulysse se Satte d'être plus heureux. On rit de sa prétention; mais il tend l'arc et dirige une flèche qui passe à travers douie anneaux attachés aux colonnes du palais. ProOtant aussitôt de leur stupeur et de leur eflroi , il tœ l'un après l'autre les poursuivants. Pénélope re-
LA MYTHOLOGIK. 239
C4>niiatt son époux , et le vieux LaeKe , baigné de douces larmes , embrasse ce (ils rendu à sa ten-. dresse. Ulysse, remonté sur le trAne, gouverna sagement son royaume.
Ainsi , les plus braves et les plus illustres de l'armée des Grecs , Achille , Agamemnon , Ajax et Patrocle, avaient trouvé la mort dans cette querelle , où rien ne les obligeait de prendre part. Hélène , cause de tous ces massacres , trahit Déiphobe , frère de Pftris et son successeur dans ses affections : elle le livra à Ménélas , qui amnistia sa criminelle épouse et la ramena à Sparte sur son vaisseau.
Pendant que les vainqueurs , divisés et en proie aux haines les plus furieuses, semblaient vouloir anéantir eux et leurs trônes , les vaincus , sous la conduite d'Énée, subissaient aussi mille maux. Mais le Destin leur avait promis qu ils fonderaient un empire plus grand et plus prospère que celui des Grecs.