IH
210 n;\N D ISLANDE.
— Pourquoi t*effraics-lu de ma présence! Ta me cherchais. — Écoute , ne crie pas , ou tu es mort.
Le petit homme agita sa hache de pierre au-dessus de h tOte du concierge ; il poursuivit d*une toîx qui sortait de sa poitrine comme le bruit d*un torrent sort d'une caverne :
— Tu m'as trahi.
— Non, votre grâce, non, excellence... dit eoGn Benignus pouvant à peine articuler ces paroles suppliantes
L'autre fit entendre comme un rugissement sourd.
— Ah ! tu voudrais me tromper encore I Ne Tespèn plus. — Écoute , j'étais sur le toit du Spladgcst quand tn as scellé ton pacte avec cet insensé ; c'est moi dont tu is deux fois entendu la voix. C'est moi que tu as encore entendu dans l'orage sur la roule; c'est moi que lu as r^ trouvé dans la tour de Vygla ; c'est moi qui t'ai dit : Ju revoir I... —
Lo concierge épouvanté jeta un regard égaré autour de lui , comme pour appeler du secours. Le |)etit homme continua :
— Je ne voulais pas laisser échapper ces soldats qui te poursuivaient. Ils étaient du régiment de Munckholm.— Pour toi , je ne j>ouvais te perdre. — Spiagudry, c'est iwa que tu as revu au village d'Oëlmœ sons ce feutre de mineur; cVsl moi dont U\ as onlendu les pas et la voix, dont tu as reconnu les yeux en montant à ces ruines ; cVsl vml
Hélas! rinforlmié n'en était que trop convaincu; il se roula à terreaux pieds de son formidable juge, en sVcriant d'une voix déchirante et étoulféc: Grâce I....
Le petit jionime, les bras toujours croisés, attachait sur lui un regard de sang, plus ardent que la (lanime du foyer.
— Demande ton salut .'i celte casselte dont tn raileniK. dit-il ironiquement.
— Grâce, seigneur !... Grâce, répéta le mourant Spiagadry.
— Je t'avais recommandé d'être fidèle et muet : lu n'as pu être fidèle ; à l'avenir je te proteste que tu seras muet.
Le concierge, entrevoyant Thorriblc sens de ces paroles , poussa un long gémissement.
— Ne crains rien , dit l'homme , je ne te séparerai pas de ton trésor.
A ces mots , dénouant sa ceinture de cuir, il la passa dans l'anneau de la cassette , et la suspendit ainsi au cou de Spiagudry, qui fléchissait sous le (HÛds.
— Allons! reprit l'autre , quel est le diable auquel tu désires donner ton âme? hâte-toi de l'appeler, afin qu'un autre démon dont tu ne te soucierais pas ne s'en empare point avant lui.
Le désespéré vieillard , hors d'état de prononcer une parole, tomba aux genoux du petit homme en faisant mille signes de prière et d'épouvante.
— Non , non ! dit celui-ci ; écoute , fidèle Spiagudry, ne te désole pas de laisser ainsi ton jeune compagnon sans guide. Je te promets qu*il ira où tu vas. Suis-moi : tu ne fais que lui montrer le chemin. — Allons!
A ces mots , saisissant le misérable dans ses bras de fer, il l'emporta hors de la tour comme un tigre emjwrle une longue couleuvre ; et un moment après il s'éleva dans les ruines un grand cri , auquel se mêla un effroyable éclat de rire.
SI 2 HAN d'islandi:.
x\in
Oui, l*on peut bien montrer à Toell éploré de Tamant ndêlc l'objet éloigné de »oii IdoUtrie. Mais. Itélas! la scîMics de ralleiile... des adieux I... les pensées... lei souvenirs doux et amers... les rôve<i cnclianicun de* êtres qui aiment! qui peut les rendre 7
MATUURisf, Derlram.
Cependant ravcntureux Ordener, après avoir vingt fus failli tomber dans sa périlleuse ascension , était paneno sur le haut du mur épais et circulaire de la tour. A mo arrivée inattendue , de noires chouettes centenaires , brusquement troublées dans leurs ruines , s'enfuirent d'un vol oblique, en tournant vers lui leur regard fixe; et des pierres roulantes, heurtées par son pied, tombèrent dans le gouffre en bondissant sur les saillies des rochers avec des bruits sourds et lointains.
En tout autre instant, Ordener eût long- temps bis$ê errer sa vue et sa rêverie sur la profondeur de rabimc, accrue de la profondeur de la nuit. Son œil, obsenant à rhorizon toutes ces grandes ombres , dont une lune nébuleuse blanchissait à peine les sombres contours , eût long-temps cherché à distinguer les vapeurs panni les rociiers et les montagnes parmi les nuages ; son imagination eût animé toutes les formes gigantesques, toutes k-s apparences fantasti(|ues (fue le clair de lune prête an\ monts et aux brouillards. Il eût écouté de loin la plaiuti' confuse du lac et des forêts , mêlée au silllement aigu d(.> herbes sèches que le vent ton i mentait à ses pieds, entre les fentes des pierres ; et s<m esprit eût d(»nné mi laiiga;;e
H AN d'iblakde. 213
à toutes CCS yoix mortes que la nature matérielle élève pendant le sommeil de Thommc et le silence de la nuit. Mais, quoique cette scène agît 5 son insu sur son être entier, d'autres pensées le remplissaient. A peine son pied s'était-il posé sur le faîte de la muraille , que son œil s'était tourné vers le sud du ciel , et qu'une joie indicible l'avait transporté en apercevant , au-delà de l'angle de deux montagnes , un point lumineux rayonner à l'horizon comme une étoile rouge. — C'était le fanal de JUunckliolm.
Ceux-là ne sont pas destinés à goûter les vraies joies de la vie , qui ne comprendront pas le bonheur qu'éprouva le jeune homme. Tout son cœur se souleva de ravissement; son sein, gonflé, palpitant avec force, respirait à peine. Immobile , l'œil tendu , il contemplait l'astre de consolation et d'espérance. Il lui semblait que ce rayon de lumière, venant au sein de la nuit du séjour qui contenait toute sa félicité , lui apportait quelque chose de son Éthel. Ah ! n'en doutons pas , à travers les temps et les espaces, les âmes ont quelquefois des correspondances mvslérieuscs. En vain le monde réel élève ses barrières entre deux êtres qui s'aiment ; habitants de la vie idéale , ils s'api)araissent dans l'absence, ils s'unissent dans la mort. Que peuvent on effet les séparations corporelles , les distances physiques sur deux cœurs liés invinciblement par une même pcnsc'c et un commun désir? — Le véritable amour peut souffrir, mais non mourir.
Qui ne s'est point arrêté cent fois durant les nuits pluvieuses sous quelque fenêtre à peine éclairée? Qui n'a point passé et repassé devant une porte , erré avec délices autour d'une maison? Qui ne s'est point brusquement détourné de son chemin pour suivre le soir, dans les détours d'une rue déserte, une robe flottante , mi voile blanc
s 14 n^K l»'l6L.%NI»E.
toui à coup reconnu dans i*ombre 7 Celui qui ne conaiii pas ces émotions peut dire qu*il n*a jamais aimé.
En présence du fanal lointain de .Muuckholm , Ordener méditait. A .sa première joie avait succédé un contimtcment triste et ironique ; mille seutiments divers se pressaient dans son âme tumultueuse. — Oui, se disait-il, il faut que Thommc gravisse long-temps et péniblement pour voir enfm un point de bonheur dans Timmensc nuit — Elle est donc là I... elle dort, elle rêve, elle pense à moi peut-être... ; mais qui lui dira que son Ordener est niaiiitenant, triste et isolé, suspendu dans Tombre au-dessus d*un abîme ?. . . — Son Ordener, qui n*a plus d*eUe qu*aM boucle de cheveux sur son sein et une lueur vague à l'horizon !... — Puis, laissant tomber un coup d*œil sur ks rayons roiigeâtres du grand feu allumé dans la tour, qà s'échappaient au dehors à travers les cre\asses de la muraille : — Peut-être, murmura-t-il , de Tune des fenéuts de sa prison , Jette-t-elle un regard indifférent sur la flamae lointaine de ce foyer... —
Tout h coup un grand cri et un long éclat de rire se firent entendre, comme au-dessous de lui , sur le bord df Tahîme; il se détourna brus(piement , et vit rintérieurdr la tour désert. Alors, inquiet ])our le vieillard , il se hâta de descendre ; mais à |K*ine avait-il franchi quelques marches de Tescalier, qu'un bruit sourd, |)an*il à celui d'na corps |)esant qui serait tombé dans les eaux profondes du lac, monta jus(|u'à lui.
DAM b'iSLAXDE. 215
Le comte don sanclio Diaz, seijjiicur de Saldana , répandait d'amcrcs larmes dans sa prison.
Plein de désespoir , Il exhalait ses plaintes dans la sollludc contre le roi Alphonse...
«0 tristes moments: ou mes clicveux blancs me » rappellent combien d'années j'ai déjà passées dans • cette prison horrible. «
Romances esfagnolvi.
Le soleil se couchait : ses ravons horizontaux dcssinaicut sur la simarre de laine de Schumacker et sur la robe de crêpe d'Étliel l'ombre noire des barreaux de leur fenêtre. Tous deux étaient assis }Yrès de la haute croisée en ogi^e , le vieillard sur uu grand fauteuil gothique , la jetme fille sar un tabouret, à ses pieds. Le prisonnier paraissait rêver dans sa position favorite et mélancolique. Son front cliauye et ridé était appuyé sur ses mains, et l'on ne voyait de son visage que sa barbe blanche qui i)endait en désordre sur sa poitrine.
— Mon père , dit Éthel , qui cherchait tous les moyens de le distraire, mon seigneur et père, j'ai fait cette nuit an songe d'heureux avenir... — Voyez, levez les yeux, uion noble père , regardez ce beau ciel.
— Je ne vois le ciel , repondit le vieillard , qu'à travers les barreaux de ma prison , comme je ne vois votre avenir, Élhel , qu'à travers mes malheurs.
Puis sa lOtc, un moment soulevée, retomba sur ses mains , et tous deux se lurent.
— .>lou seigneur cl pure, reprit la jeune (ille un moment après et d'une voix timide , est-ce au seigneur Or- (lener que vous pensez?
216 H.1N d'islande.
— Ordcncr, dit le vieillard, comme cherchant i senfpelcr de qui on lui parlait... — Ah ! je sais qui tous tmlez dire. Hé bien ?
— Pensez-vous qu*il revienne bientôt , mon père? H y a long-temps déjà qu'il est parti , voici le quaUièmr jour... —
Le vieillard secoua tristement la tôtc.
— Je crois que , lorsque nous aurons compté la qntrieme année depuis son départ , nous serons aussi prèi de son retour qu'aujourd'hui.
Éthel pâlit
-^Dieu I croyez- vous donc qu'il ne reviendra pas? Scbumacker ne répondit point. La jeune fille répélia question avec un accent suppliant et inquiet.
— N'a-t-il donc pas promis qu'il reviendrait? dit bms^ quement le prisonnier.
— Oui, sans doute, seigneur! reprit Éthel empressée...
— Hé bien , comment pouvez-vous compter sur soi retour ? n'est-ce pas un homme ? Je crois que le vauM pourra retourner au cadavre , mais je ne crois pas au retoa du printemps dans l'année qui décline.
Éthel , voyant son père retomber dans ses mélancolie» se rassura ; il y avait dans son cœur de vierge et d'eiilan une voix qui démentait impérieusement la philosophie du grinc du vieillard.
— Mou père, dit-elle avec fermeté, le soigneur Or dener reviendra : ce n'est pas un homme comme les auirr hommes.
— Qu'en savez-vous, jeune lilie?
— Ce que vous en savez vous-même , mon seigneur e I)ère.
— Je ne sais rien, dit le vieillard. J'ai entendu des p rôles d'un homme qui annonçaient des actions d'un Dkn
HAN D^JSLAKDE. 217
uîs il ajouta avec un rire amer : — J*ai réfléchi sur et j'ai Yu que c*était trop beau pour y croire.
£t moi , seigoeur , j*y ai cru , précisément parce que
it trop beau.
Oh ! jeune fille , si vous étiez ce que vous deviez être,
esse de Tongsberg et princesse de W'ollin , entourée ,
ne vous le seriez, d*une cour de beaux traîtres et
irateurs intéressés , cette crédulité serait d'un grand
er pour vous.
Mon père et seigneur, ce n'est pas crédulité, c'est
ance.
On s'aperçoit aisément, Étbel, qu'il y a du sang
dis dans vos veines. — Cette idée ramena le vieillard ,
une transition imperceptible, à des souvenirs, et il
inua avec une sorte de complaisance : — Car ceux qui
iégradé votre père plus qu'il n'avait été élevé ne pour-
empêcbcr que vous ne soyez fille de Charlotte , prinde Tarente, et que l'une de vos aïeules ne soit
B ou Édèlc , comtesse de Flandre , dont vous portez
hel pensait à toute autre chose.
Mon père, vous jugez mal le noble Ordener.
•Noble, ma fille! quel sens donnez-vous à ce mot?
'ait des nobles qui ont été bien vils.
> Je ne veux point dire , seigneur , qu'il soit noble de
blesse qui se donne.
£st-ce donc que vous savez s'il descend d'un jar/
'un ^u^rsa * ?
• Je l'ignore comme vous, mon père. Il est peut-être^
es anciens seigneurs en Norwége, avant que Griffenfeld fondût oblesse régulière, portaient les titres de ^^r^a (baron), oujart ;e). C'est de ce dernier mot qu*est formé le mot anglais cari
918 HAM d'WLANBE.
poarsttîTit-elle en baissant les yeux , le fib d*an serf oi d'un Tassai. Hélas, on peint des coaronnes etdeslyra sur le y^urs d*an marche-pied. Je yenx dire senlenient d*après vous, mon vénéré seigneur, qu*il est noUe is cœur.
De tons les hommes qu'elle avait vas , Ordener éuA celui qu'Ëthel connaissait le plus et le moins tont enseinUe. Il était apparu dans sa destinée, ponr ainsi dire, comiM ces anges qui visitaient les premiers hommes en s'enreloppant à la fois de clartés et de mystères. Letir senk présence révélait leur nature , et Ton adorait. Ainsi Ordener |i avait laissé voir à Éthel ce que les hommes cachent le plu, son cœur ; il avait gardé le Silence sur ce dont ib se vn* tent assez volontiers, sa patrie et sa famille; sontegari avait suffi à Éthcl , et elle avait eu foi en ses paroles. Bfc Taimait , elle lui avait donné sa vie , elle n'ignorait riei de son âme et ne savait pas son nom.
— Noble de cœur ! répéta le vieillard , noble de CŒnr! Cette noblesse est au-dessus de celle que donnent lesrob: c*est Dieu qui la donne. Il la prodigue moins qu'eux...- Ici le prisonnier leva les yeux vers ses armoiries brisées ei ajoutant : — Et il ne la reprend jamais»
— Aussi , mon père , dit la jeune fille , celui qui garde Tune se console-t-il aisément d'avoir perdu l'autre.
Cette parole fit tressaillir le père et lui rendit son coorage. Il reprit d'une voix ferme :
— Vous avez raison , jeune fille, mais vons ne savez pu que la disgrâce jugée injuste par le monde est quelqnefob justifiée par notre intime conscience. Telle est notre misérable nature : une fois malheureux , il s'élève en nousmêmes, pour nous reprocher des fautes et des erreurs, une foule de voix qui dormaient dans la prospérité.
— Ne parlez pas ainsi, mon illustre père, dit Éthel pw*
HAN d'mLANDE. 210
odément émae ; ear , à h ydx altérée du ?ieillard , elle nuit qu*il avait Iiiasé écbapper le secret de Tune de ses )uleurs. Elle leva ses yeux sur lui , et, baisant sa maio ûde et ridée, elle reprit doucemeot : — Vous jugez bien vèrement deux hommes nobles , le seigneur Ordener et lus , mon vénéré père.
— Vous décidez légèrement, Éthel ! On dirait que vous \ savez pas que la vie est une chose grave.
— Ai-je donc mal fait , seigneur , de rendre justice au néreux Ordener ?
Schumacker fronça le sourcil d'un air mécontent.
— Je ne puis vous approuver, ma fille, d'attacher ainsi tre admiration à un inconnu que vous ne reverrez jalis sans doute.
— Oh ! dit la jeune fille , sur laquelle ces paroles glaes tombaient comme uu poids , ne croyez pas cela. Nous reverrons. N'est-ce pas pour vous qu'il a entrepris son yage? n'est-ce pas pour vous qu'il va affronter ce nger ?
— Je me suis comme vous , je l'avoue , laissé prendre ibord à ces promesses. Mais non , il n'ira pas , et alors ne reviendra pas vers nous.
— Il ira , seigneur , il ira.
Le ton dont la jeune fille prononça ces mots était prèse celui de l'offense. Elle se sentait outragée dans son dener. Hélas! elle était trop sûre dans son âme de ce 'elle affirmait.
Le prisonnier reprit sans paraître ému :
— Hé bien ! s'il va combattre ce brigand , s'il se dévoue ^e danger , il en sera de même : il ne reviendra pas. Pauvre Éthel !... combien une parole dite avecindifféice peut quelquefois froisser douloureusement la plaie frète d'un cœur inquiet et déchiré! Klie baissa sou vi-
220 HAN d'MLANDE.
sage pâle pour dérober au regard froid de son père ki deux larmes qui s'échappaient malgré elle de ses paapièns gonflées.
— O mon pi're , munnura-t-cUe , au moment où nw parlez ainsi , peut-être ce noble infortuné meurt-il pov vousl
Le vieux ministre secoua la tête en signe de doate.
— Je ne le crois pas plus que je ne le désire ; et d*iileurs où serait mon crime? J'aurais été ingrat enicrscf jeune homme , comme tant d'autres l'ont été envers ml
Vn soupir profond fut la seule réponse d'Éthel; d Schumacker , se penchant vers son bureau , continua'de déchirer d'un air distrait quelques feuillets des Fits du Hammes iitustres de Plutarque, dont le volume, déji lacéré en vingt endroits et surchargé de notes, était defiM lui.
Un moment après le bruit de la porte qui s'ouvrait » fit entendre; et Schumacker , sans se détourner, cria sa défense habituelle : — Qu'on n'entre pas ! laissez-moi : j« ne veux pas qu'on entre.
— CViït son excellcJK (• ! • gouverneur , répondit la voit de l'huissier.
Kn eiïet, un vieillard, revêtu d'tm grand habit degfnéral , portant à son cou les colliers de l'Éléphant , d<* l)annei)r()g et de la Toison-d'Or, s'avança vers Sclramacker, qui se leva à demi en répétant entre ses dénis: Le gouverneur! le gouverneur! — (lelui-ci salua avec respect Kihel , qui , delyout près de son jHîrc , le considérait d'im air inquiet et craintif.
Peut-être , avant d'aller plus loin , n'est-il pas inutile d«> rappder en queUpies mots les motifs de cette visite du général Le\in à Munrkholm. \a^ lecteur n'a pas oublie'* i*^ fâchensps nonv<*lles cpii tourmentaient le vieux gouvir-
H\i\ d'isi.\i\dk. 221
nciir , au chapitre xx de cette véritable histoire. En les recevant , la n<3cessité crintcrroger Schuniacker s*étalt d'abord prés(*nt(V à Fesprit du général ; mais il n'avait pu s'y décider sans une extrême répugnance*. L'idée d'aller tourmenter un infortuné prisonnier, déjà livré à tant de tourments, et qu'il avait vu si puissant, de scruter sévèrement les secrets du malheur , même coupable , déplaisait à son 2me bonne et généreuse. r4e|H*ndant le service du roi l'exigeait, il ne devait pas c(uitter Drontheim sans emporter les nouvelles lueurs qui pouvaient jaillir de l'interrogatoire de l'auteur apparent de l'insurrection des mineurs. C'était donc le soir qui devait précéder son départ , qu'après un entretien long et confidentiel avec la comtesse d'Ahlcfeld , le gouverneur s'était résigné à voir le captif. En se rendant an château , l'idée des intcTéts de l'État, du parti que ses nombreux ennemis personnels ;K)urraient tirer de ce qu'on nommerait sa négligence, et peut-être aussi d'astucieuses paniles de la grandi>-chancelièrc , avaient fermenté dans sa tète (*t l'avaient ramené «i In fermeté. Il était donc monté au donjon du Lion de SIesvig avrc des projets de sévérité ; il se promettait d'être avec le cons[)iratcur Schumacker comme s'il n'avait jamais connu le chancelier GrifTenfeld , de dépouiller tous ses souvenirs et jusqu'à son caractère , et de parler en juge inflexible à cet ancien confrère de faveur et de puissance.
Cei^endant , à peine entré dans l'appartement de l'excliancelier , le visage vénérable , quoique morose, du vieillard l'avait frappé : la figure douce, ({uoiciue fîére, d'Éthcl l'avait attendri; et le premier aspect des deux prisonnieis avait déjà dissipé la moitié de sa sévérité.
Tl s'avança vers le ministre tombé et lui tendit involonlairement la main en disant , sans s'apercevoir que l'autre ne répondait pas à sa |)olitesse :
23*2 II AN d'islande.
— Salut, comte do. Griiïenf... ^-C'était la surprise d*une vieille habitude. Jl se reprit préGipitamment : — Seigneur Scbuniacker! ... — Puis il s'arrêta , tout satisfait et tout épuisé d'uu tel effort. Il se fit une pause. Le général cherchait dans s^ tOte quelles paroles assez sévères pourraient dignement répondre à la dureté de ce débuL
— Hé bien, dit enfin Schumacker, vous êtes le goaverneur du Drontheimbus?
Le général , un peu surpris de se voir questionné par celui qu'il venait interroger, fit un signe affirmatif.
— En ce cas , reprit le prisonnier, j'ai une plainte à vous faire.
— Une plainte! laquelle? laquelle? et le visage da noble Levin prenait une expression d'intérêt. Schumacker conthma d'un air d'humeur :
— Un ordre du vice-roi prescrit qu'on me laisse libre et tranquille dans ce donjon ! . . .
— Je connais cet ordre.
— Seigneur gouverneur , on se permet pourtant de m'importuner et de pénétrer dans ma prison.
— Quoi donc! s'écria le général, nommez-moi celui qui ose. . .
— Vous , seigneur gouverneur.
Ces paroles, prononcées d'un ton hautain, blessèrent le général. 11 répondit d'une voix presque irritée :
— Vous oubliez que mon pouvoir , lorsqu'il s'agit de servir le roi, ne connaît point de limites.
— Si ce M'est, dit Schumacker , celles du respect qu'on doit au malheur. iMais les hommes ne siiavent pas c^|(i.
L'ex-grand-chancelier parlait «linsi , coq^n^e s'il se fut parlé à lui-même, il fut entendu du gquverneur.
— Si vraiment, si vraiment! J'ai eu tort, comle ('e
il\^ iriftl.\ftDE. 223
tiriff... seigneur Scliumackcr , voiiic-je dire; je deiais rous laisser la colère , puisque j'ai la puissance. Schuiuacker se tut un instant.
— Il y a , reprit-il pensif, dans votre visage et dans rotre voix, seigneur gouverneur, quelque chose d'un bomme que j'ai connu jadis. Il y a bien long-temps; il n'y 1 que moi qui me souvienne de ce temps-là : c'était dans nu prospérité. — C'était un certain Levin de knud , du Mecklenbourg. Avez-vous connu ce fou ?
— Je l'ai connu , ré|)liqua le général sans s'émouvoir.
— Ah ! vous me le rapi)elez. Je croyais qu'on ne se souvenait des hommes que dans l'adversité.
— N'était-ce i)as un capitaine de la milice royale? poursuivit le gouverneur.
— Oui , un simple capitaine , bien que le roi Taimât beaucoup. Mais il ne songeait qu*aux plaisirs et ne montrait pas d'ambition. C'était une tête singulièrement extravagante. Conçoit-on une i)areiUe modération de désirs dans un favori?
— Mais cela peut se concevoir.
— Je l'aimais assez, ce I^vin de Knud, parce qu'il ne m'inquiétait pas. Il était l'ami du roi comme d'un autre homme. On eût dit qu'il ne l'aimait que pour son plaisir particulier, et nullement pour sa fortune.
Le général voulut interrompre Schumacker ; mais celui-ci continua avec quelque opiniâtreté, soit par esprit de contrariété, soit que le souvenir réveillé en lui lui plût en effet.
— Puisque vous avez connu ce capitaine Levip , seigneur gouverneur, vous save; sans doute qu'il eut un fils, lequel même est mprt tout jeune, >lais vous souvpnex-YOus de ce qui se passa à la naissance de ce lils ?
— Je me souviens bien plus encore de ce qui se passa
2â4 U\K D ISLANDE.
à sa mon , dit le général on cachant ses yciix de sa main et d'une voix altércn?.
— Mais, poursuivit l'indilTérent Schumacker, c*est an fait connu de peu de personnes et qui vous |Mnndra toate la bizarrerie de ce Levin. Le roi voulait tenir Tcnfant sur les fonts de baptême; croiriez-vous que Levin refusa? Il ût bien plus encore : il choisit pour le parrain de son flis dq vieux mendiant qui se traînait aux portes du palais. Je n'ai jamais pu comprendre le motif d*un pareil acte de démence.
— Je vais vous le dire, répondit le général. En choisissant un protecteur 5 Tâme de son fils, ce capitaine Lerîa pensait sans doute qu'un pauvre est plus puissant aaprh de Dieu qu'un roi.
Sebumacker réfléchit un instant et dit :
— Vous avez raison.
Le gouverneur voulut encore ramener la conversation au but de sa visite. Mais Schumacker l'arrêta.
— De grâce , s'il est vrai que ce Levin du Meckk^nbourg ne vous soit pas inconnu , laissez-moi |>arler de lui. De tous les hommes que j*ai vus daus mes temps de grandeur, c'est le seul dont le souvenir ne m'ap|)ortc ni dêguùt ni horreur. S'il poussait la singularité jusqu'à la folie, il n'fo était pas moins, par ses nobles qualités, un homme tel qu'il y en a bien peu.
— Je ne pense pas de même. Ce I^vin n'avait rien df plus que les autres hommes. Il y en a beaucoup même qui valent mieux que lui.
Schumacker croisa les bras , en levant les \ eux an cli
— Oui , voilà bien comme ils sont tous ! on ne p- «i louer devant eux un homme digne de louange , qu'ils w cherchent aussitôt à le noircir. Us empoisonnent jusqu'en plaisir de louer justement. Il est cependant assez rare.
— Si vous me connaissiez, vous ne m'accuseriez pas ci*'
HAN d'islandc. 235
noirceur envers le gén...., c'est-à-dire le capitaine îx'vin.
— Laisse2-nioi , laissez-moi , dit le prisonnier; pour la loyauté et la générosité il n'y a jamais eu deux hommes comme ce Levin de Knnd, et dire le contraire, c'est à la fois le calomnier et louer démesurément cette exécrable race humaine!
— Je TOUS assure, reprit le gouverneur, cherchant à calmer la colère de Schuniackcr, que je n'ai eu contre Leviu de Knud aucune intention perfide...
— >'e dites pas cela. Bien qu'il fût insensé, tous les hommes sont loin de lui ressembler. Ils sont faux, ingrats, envieux , calomniateurs. Savez-vous que Levin de Knud donnait aux hôpitaux de Copenhague plus de la moitié de son revenu?...
— J'ignorais que vous en fussiez instruit.
— C'est cela ! s'écria le vieillard d'un air triomphant. Il espérait pouvoir le flétrir en toute sûreté , dans la confiance que j'ignorais les bonnes actions de ce pauvre Levin!
— Mais non, mais non...
— Pensez-vous que je ne sais pas encore qu'il fit donner le régiment que le roi lui destinait, à un officier qui l'avait blessé en duel, lui, Levin de Knud, parce que, disait-il, l'autre était plus ancien que lui ?
— Je croyais cependant cette action secrète...
— Dites-moi donc, seigneur gouverneur du Drontheimhus, est-ce que pour cela elle en est moins belle? Parce que Levin cachait ses vertus, est-ce une raison pour les nier ? Oh ! que les hommes sont bien tous les mêmes ! oser confondre avec eux le noble Levin , lui qui , n'ayant pu sauver un soldat convaincu d'avoir voulu l'assassiner , fit une pension à la veuve de son meurtrier!
— Et qui n'en eût pas fait autant?
Ici Schiimarker éclata.
•2 2(> n\N h'isi.wni:.
— Qui ? vous ! moi ! ions los iiommes, seîgnc^ur gw\rT nour ! Parce que vous portez le briilant costume de giii«^rai et des plaques d'honneur sur votre poitrine, croyei-f ow donc à votre mérite? Vous êtes général, et le malbeuren Leviu sera mort capitaine. Il est vrai que c'était un loo, et qu'il ne songeait pas à son avancement
— S'il n'y a point songé lui-même , la bonté du roi va songé pour lui.
— La bonté! dites la justice ! si pourtant on peut dire h justice d'un roi Hé bien ! quelle insigna récompense W
a-t-on donnée ?
— Sa majesté a payé Levin de Knnd bien au-deik ëe son mérite.
— A merveille ! s'écria le vieux ministre en frappant dei mains. Un loyal capitaine vient peut-être, après trente ans de service, d'être nommé major, et cette haute feveor vous porte ombrage, noble général? Un proverbe pema i raison de dire que le soleil coucliant est jaloux de la loae qui se lève.
Schumacker était tellement irrité que le général pot à peine faire entendre ces paroles : — Si vous m'interronipei sans cesse... vous m'empêchez de vous expliquer...
— Son, non, poursuivit l'autre, j'avais cru, seignear général, saisir, au premier abord, quelques traits de rfssemblance entre vous et le bon Levin ; mais, allez I il n'en existe aucun.
— Mais, écoutez -moi...
— Vous écouter I |)our que vous me disiez que Levin de Knud est indigne de quelque misérable récompense...
— Je vous jure que ce n'iiil pas...
— Vous eu viendriez bientôt, je vous devine, vous autres hommes, à nie soutenir qu'il est comme vous tous, fourbe, hypocrite, m<Vhnn(...
HAN b'mlandi:. 297
-^£n Térité, non.
— Que sus-je? peut-être qu'il a trahi un ami, persécuté un bienfaiteur, comme TousTavez tous fait?... ou cmpoi- Boané son père, ou assassiné sa mère?...
— Vous êtes dans une erreur. . . Je suis loin de Touknr. . .
— Sarez-Tous que ce fut lui qui détermina le vicechancelier "Wind, ainsi que Scheel, Yindîng et le justicier Lasson, trois de mes Juges, à ne point opiner pour là peine de mort? Et tous voulez que je vous entende, de sang-froid , le calomnier! Oui , c'est ainsi qu'il a agi enven moi , et pourtant je lui avais toujours fait plutôt du mal que du bien ; car je suis semblable à vous, vil et méchant.
Le noble Lcvin éprouvait, durant cet étrange entretien, une émotion singulière. Objet à la fois des outrages les plus directs et de la louange la plus sincère , il ne savant quelle contenance faire à d'aussi rudes compliments, à tant de flatteuses injures. Il était cho<tué et attendri. Tantôt il voulait s'emporter ; tantôt , remercier Schumacker. Présent et inconim, il aimait à voir le farouche Schumacker défendre en lui, et contre lui, un ami et on absent; seulement, il eût voulu que son avocat mit un peu moins d'amertume et d'àcrcté dans son panégyrique. Mais, au fond de Tame, les éloges furieux donnés au capitaine Levin le touchaient plus (jue les injures adressées au gouverneur de Drontheim ne le blessaient. Attachant sur le favori disgracié son regard bienveillant , il prit le parti de lui 'lais.ser exhaler son indignation et sa recoimaissance. Celuici, enfin, après une longue déclamation contre l'ingratitude humaine, tomba épuisé sur son fauteuil , dans les bras de la tremblante Éthel, en disant d'une voix douloureuse : — O iionnnes, (jue \ous ai-je donc fait, |K>ur ^ous être fait connaître à moi ?
Le géuérai u*aYait pas eucore pu arriver au sujet importaut de sa descente à Muackholm. Toute sa répugnance à tourmenter le captif d*uu interrogatoire lui était revenue; à sa pitié et à son attendrissement se joignaient deux raisons assez fortes : l'état d'agitation où était tombé Schamacker ne laissait pas espérer qu'il pût répondre d'une façon satisfaisante; et d'ailleurs, en envisageant l'affaire en elle-même , il ne semblait pas au confiant Levin qu'un pareil homme pût être un conspirateur. Néanmoins, comment partir de Drontheim sans avoir interrogé Schumacker? Cette nécessité fâcheuse de sa position de gouverneur vainquit une fois encore toutes ses hésitations , et ce fut ainsi qu'il commença, en adoucissant le plus possible l'accent de sa voix :
— Veuillez calmer un peu votre agitation , comte Schumacker...
C'était d'inspiration que le bon gouverneur avait trouvé cette qualification, comme pour concilier le respect dû au jugement de dégradation avec les égards réclamés par le malheur du dégradé, en unissant son titre nobiliaire à sou nom roturier. Il continua.
— C'est un devoir pénible pour moi que de venir...
— Avant tout , interrompit le prisonnier , permettez- Inoi , seigneur gouverneur , de vous reparler d'une chose qui m'intéresse beaucoup plus que tout ce que votre excellence peut avoir à me dire. Vous m'avez assuré tout à l'heure qu'on avait récompensé ce fou de Levin de sesser-, vices. Je désirerais vivement savoir comment.
— Sa majesté, seigneur de Griffcnfeld, a élevé Levin au rang de général, et depuis plus de vingt ans ce fou vieillit paisiblement , honoré de cette dignité militaire et de la bienveillance de son roi.
Scbuoiacker iMûssa la tête :
— Oui , ce fou de Leviu , auquel il importait si peu de TÎeiilir capitaine, mourra général, et le sage Schumacker, qui comptait mourir grand-chancelier, vieillit prisonnier d*État.
En parlant ainsi, le captif couvrit son visage de ses mains , et de longs soupirs s'échappaient de sa vieille poitrine. Éthel^ qui ne comprenait de Tentrctien que ce qui attristait son père, chercha sur-le-champ à le distraire.
— Mon père, voyez donc là -bas au nord, on voit briller une lumière que je n'ai pas remarquée les soirées précédentes.
En effet, la nuit, qui était tout à fait tombée, faisait ressortir à rhorizon une lumière faible et lointaine qui semblait partir du sommet de quelque montagne éloignée. Mais Tœil et Tesprit de Schumacker ne se dirigeaient pas incessamment comme ceux d'Éthel vers le nord ; aussi ne répondit- il point. Le général seul fut frappé de Tobsenation de la jeune fille. — C'est peut-être, se dit-il en luimême, un feu allumé par les révoltes; et cette idée lui rappelant avec force le but de sa présence, il adressa la parole au prisonnier :
— Seigneur Griiïenfeld, je suis fâché de vous tourmcu^ ter; mais il faut que vous subissiez...
— J'entends, seigneur gouverneur, ce n'est pas assez de passer mes jours dans co donjon, de vivre flétri et abandonné , de n'avoir plus à moi que des souveniis amers de grandeur et de puissance , il faut encore que vous violiez ma solitude |)our scruter mes douleurs et jouir de mon infortune. Puis<|ue ce noble Levin de Kuud, que plusieurs traits extérieurs de votre |H;rsonne m'ont rappelé , est général comme vous, il eût été trop^ heureux i)our moi qu'on lui donnât le poste ciue vous (>ccu|)ez; car ce n'**"* •»•»*» lui.
i30 HAN D^I8LANI>E.
je vous jure, seigneur gouverneur, qui fèt Teira tminimter un infortuné dans sa prison.
Dorant le cours de cet entretien bizarre, le géoMl avait été plus d*une fois sur le point de se nommer afin de le faire cesser. Ce reproche indirect de Schumackcr in en ôta le pouvoir. Il s*accordait si bien avec ses sentimots intérieurs , qu*il lui inspira comme un sentiment de honte de lui-même. Il essaya néanmoins de répondre à la supposition accablante de Schumacker. Chose étrange! parb seule différence de leur caractère, ces deux bommes arafrot changé réciprocjnement de position. Le juge était en qnri* que sorte réduit à se justifier devant Taccusé.
— 51ais, dit le général, si le devoir l'y eût contraint, ne doutez pas que Lcvin de Knud...
— J'en doute, noble gouverneur, s'écria Scbumaciier! ne douiez pas vous-même qu'il n'eût rejeté , avec toute h généreuse indignation de son âme, l'emploi d'épier et d'accnûtro les tortures d'un malheureux captif! Allez, je lé connais mieux que vous ; en aucun cas il n'edt accepté des fonctions de i)ourreau. — Maintenant, seigneur général , je vous écoute. Faites ce que vous appelez votre devoir : que veut de moi votre excellence?
Et le vieux ministre attachait son regard fier sur le goo- \erneur. Toute la résolution de celui-ci était tombée. Ses premières répugnances s^étaient réveillées, et réveillées io* vincibles.
— Il a raison, se disait-il en lui-même ; venir tourmenter un malheureux sur de simples sou))çons! Qu*on en charge un autre (jue moi.
L'effet de ces réflexions fut prompt; il s*avan«;a vers Schumacker étonné, lui serra la main, puis sortant pmrt- (Mtannnenl :
— Comte SdiNmack^ , dit-il, conserveis toujours la rnênifi efitiine k Levia de K»ud.
LE LIOK.
HOllt
THÉSJËE.
Bien rugi , lion !
Shakspeare , le Songe d?Èté,
Le Foyagour qui par(»)urt de nos jours les montagnes [^ouvertes de neige dfmt le lac de Smiasen est entouré comme d'une ceinture blanche , ne trouve plus aucun vestiges de ce que les Norw^ens du dix-septième siècle appelaiapt la Kuine d^Jrbar, On n'a jamais pu savoir de pelle construction humaine, de quel genre d'édifice, prorendit c^tte ruine , si Ton peut lui donner ce nom. £n sortant de la forêt qui couvre la partie méridionale du lac, après 9YQir gravi une pente semée çà et là de pans de murs ^t d^ restes de tours , on arrive à une ouverture voûtée ]ul perce le flanc du mont. Cette ouverture , aujourd'hui entièrement obstruée par les éboulements de terre , était l'entrée d'une espèce de galerie creusée à vif dans le roc , laquelle traversait la montagne de part en part. Cette galerie, éclairée faiblement par des soupiraux coniques, pratiqués dans sa voûte de distance en distance, aboutissait k une sorte de salle oblongue et ovale , creusée à moitié dans la roche et terminée en une espèce de maçonnerie cyclopéenne. Autour de cette salle , on observait , dans des niches profondes , des figures de granit grossièrement travaillées. Quelques-uns de ces simulacres mystérieux,
23<2 H\Bi d'ialakdf..
tombés de leurs piédestaux , gisaient pêle-mêle sur In dalles, avec d'autres décombres informes couverts d^heri» et de mousses , à travers lesquels serpentaient le lèard, Taraignce , et tous les insectes hideux qui naissent de il terre et des ruines.
Le jour ne pénétrait dans ce lieu que par une porte op- |)08ée à la bouche de la galerie. Celte porte avait , vued^u certain côté , la forme ogive , mais grossière , sans âge et sans date , et évidemment donnée à Tarchitecte par le hasard. On aurait pu donner à cette porte , bien qu'elle fit de plain-pled , le nom de fenêtre , car elle s'ouvrait sur dq précipice immense ; et Ton ne comprenait pas où poovaient conduire trois ou quatre marches d'escalier snspenducs sur Tahîmc en dehors et au-dessous do celte singulière issue.
Celte salle était Tintérieur d'une esi)ècc de tourrik» gigantesque , qui , de loin , vue du côté du précipice, semblait un des pitons de la montagne. Celte tourelle était isolée , et , comme on Ta déjà dit , nul ne savait à qih'i édifice elle avait ap|>artenu. On apercevait seulement andessus , sur un plateau inaccessible au plus hardi chasseur, une masse qu'on ]K)uvait prendre, à cause de l'cloignement , pour une roche courbée ou |X)ur le débris d'nw arcade colossale. — Celte tourelle et cette arcade écniuk^ étaient connues des paysans sous le nom de Buînes d'Arbar, On ne savait pas plus l'origine du nom qoe l'origine du monument.
C'est sur une pierre située au milieu de cette salle ellip tique qu'un petit homme vctu de peaux de bétes, et qn»* nous avons déjà eu occasion de rencontrer plusieurs fois dans le cours de c(^t ouvrage , est assis. Il tourne le dos an jour, ou plu lot au vague crépuscule qui péniHre dans la sombre tourelle pendant lo soleil (Vlalant de midi. (>lte
UiXfi d'islande. 233
loear , la plus forte qui paisse éclairer naturellement Tintérieur de la tourelle , ne suflQt pas pour qu*on puisse distinguer de quelle uature est Fobjet vers lequel le petit homme se tient courbé. On entend quelques gémissements sourds, et l'on pourrait juger qu'ils partent de ce corps , aux mouvements faibles qu*il semble faire de temps en temps. Quelquefois le petit homme se redresse , et il porte à ses lèvres une sorte de coupe , dont la forme paraît Ôtre celle d'un crâne humain , pleine d'une liqueur fumante dont on ne peut voir la couleur , et qu'il savoure à longs traits.
Tout à coup il se lève brusquement.
— On marche dans la galerie , je crois ; est-ce déjà le chancelier des deux royaumes ?
Ces paroles sont suivies d'un éclat de rire horrible , qui se termine en rugissement sauvage , auquel répond soudain un hurlement parti de la galerie.
— Oh! oh! reprend l'hôte de la Ruine d'Arbar, ce n'est pas un homme ; mais c'est toujours un ennemi : c'est un
loup.
En effet, un grand loup sort subitement de dessous la Yoûte de la galerie , s'arrête un moment, puis s'approche obliquement vers l'homme, le ventre à terre et fixant sur lui des yeux ardents qui étinccllcnt dans l'ombre, (^cluici , toujours debout et les bras croisés , le regarde.
— Ah! c'est le vieux loup au poil gris! le plus vieux loup des forêts du Smiasen. — Bonjour , loup ; tes yeux brillent ; lu es affamé , et l'odeur des cadavres t'attire. — Tu attireras aussi bientôt les loups affani('^s. — Sois le bienvenu, loup de Smiasen; j'ai toujours eu envie de te rencontrer. Tu es si vieux qu'on dit que tu ne peux mourir. — On ne le dira plus demain. —
L'animal répondit par un hurlement affreux , fit un
soubresaut en arrière et 8*élança d*QU bond sur te petit horooie.
Celui-ci ue recula point d'un pa». Aussi prompt que r-édair , de 9on bras droit il étreignit le ventre du loup, qui, debout en face de lui, avait jeté ses deux pattes de devant sur ses épaules ; de la main gauche , il garantit son visage de la gueule béante de son ennemi , en lui saisûnot le gosier avec une telle force que l'animal , contraint de lever la tête , put à peine articuler un cri de douleur.
— Loup de Smiasen , dit Thommo triomphant , tu dé*' chircs ma casaque , mais ta peau la remplacera.
Au moment où il mêlait à ces paroles de victoire quelques mots d'un jargon bizarre , un effort eonvukif da loup à l'agonie le fit trébucher contre les pierres qui par» semaient la salle. Ils tombèrent tous deux , et les rugissements de l'homme se confondirent avec les hurlements de la bête.
Obligé dans sa chute de lâcher le gosier du loup , le petit homme sentait déjà les dents tranchantes s'enfoncer dans son épaule, quand, en se roulant l'un sur l'autre, l6i deux combattants heurtèrent une énorme masse blanche velue qui gisait dans la partie la plus ténébreuse de la salle.
C'était un ours , qui se réveilla de son lourd sommeil en grondant.
A peine les yeux paresseux de ce nouveau personnage se furent-ils assez ouverts pour qu'il pût distinguer la lutte, qu'il se précipita avec fureur, non sur l'homme, mais sur le loup , qui en ce moment triomphait à son tour; le saisit violemment de sa gueule par le milieu du corps, et dégagea ainsi le combattant à face humaine.
Ce dernier, loin de se montrer reconnaissant d'un si grand service, so releva tout ensanglanté, et s'élançant sur l'oiirs. Iiij donna un vigoureux coun de piod dans le
venipe. conmie un niaitre à son cliîen lorBqu'il a commis quelque faute.
— Friand I qui est-ce qui t'appelle? De quoi te méles-tu ?
C^s mots étaient entrecoupés d'interjections furibondes et de grincements de dents.
— Va-t'en ! ajouta-t-U en rugissant.
L'ours , qui avait reçu k la fois un coup de pied do l'homme et un coup de dent du loup , fit entendre une sorte de murmure plaintif; puis, baissant sa lourde lOlc, il l^clia ranimai affamé, qui se jeta sur l'homme avec une rage nouvelle.
Pendant que la lutte continuait , Tours rebuté retourna i {a place où il dormait, s'assit gravement eu laissant errer sur les deux ennemis furieux un regard indifférent, et garda le plus paisible silence, en passant alternativement c)iacune de ses pattes de devant sur l'extrémité de son museau blanc.
Alais le petit homme , au moment où le doyen des loups lu Siniasen était revenu à la charge , avait saisi le mufle sanglant de la betc; puis, par pn effort inouï de force et l'fidresse , il était parvenu Ji emprisonner la gueule tout euU^'ro dans sa main. Le Ipup se déballait avec des élancements de rage et de douleur ; une (cume livide tonibait de ses lèvres comprimées, et ses yeux , comme gonflés de colère, semblaient sortir de leur orbite. Des deux adversaires, celui dont les os étaient broyés par des dents aiguës, les chairs déchirées par des ongles brûlants, ce n*était pas rbomme , mais la béte féroce ; celui dont le hurlement avait raccent le plus sauvage, l'expresisipn la plus ffirouçhe, ce n'était point la béte fauve , mais l'homme.
Enfin a'iui-ci, ramassant toutes ses forces épuisées par h longue résistance du vieux loup, serr^ le museau de K "S deii\ mains avec luie telle vigueur , que le sang jaillit
236 nw d'i8L.\nde«
des narines et de la gueule de Tanîmal ; ses yeux de flaimne s'éteignirent et se fermèrent à denû; il chancela et tomba inanimé aux pieds de son vainqueur. Le mouvement faiMe et continuel de sa queue et les tremblements convulsiâ) et intermittents qui couraient partout son corps annonçaient seuls qu'il n'était pas encore tout à fait mort
Tout à coup une dernière convulsion ébranla ranimai expirant, et les symptômes de vie cessèrent
— Te voilà mort, loup cervier ! dit le petit homme en le poussant du pied avec dédain; est-ce que tu croyais vieillir encore après m'avoir rencontré ? tu ne courras plus à pas sourds sur les neiges en suivant l'odeur et les traces de ta proie ; te voilà toi-même bon pour les loups ou les vautours; tu as dévoré bien des voyageurs égarés autoar du Smiasen durant ta longue vie de meurtre et de carnage; maintenant tu es mort toi-même , tu ne mangeras pins d'hommes; c'est dommage.
Il s'arma d'une pierre tranchante , s'accroupit sur le corps chaud et palpitant du loup, rompit les jointures des membres , sépara la tête des épaules , fendit la peau dans toute sa longueur sur le ventre, la détacha comme on enlève une veste , et en un clin d'œil le formidable lonp du Smiasen n'offrit pluîi qu'une carcasse nue et ensanglantée. Il jeta cette dépouille sur ses épaules meurU-ics de morsures , en tournant au dehors le côté nu de la peau humide et tachée de longues veines de sang.
— Il faut bien, grommela-l-il entre ses dents, se vêtir de la peau des bêtes , celle de l'homme est trop mince pour préserver du froid.
Pendant qu'il se parlait ainsi à lui-même , plus hideui encore sous son hideux trophée , l'ours , ennuyé sans doute de son inaction, s'était approché comme furtivement de l'autre objet couché dans l'ombre dont nous avons parlé '
HAX D*I8LANDE. 237
aa oommenoenient de ce chapitre, et bientôt il s'éleva de cette partie ténébreuse de la salle un bruit de dents mêlé de soupirs d*agonie faibles et douloureux. — Le petit liomme se retourna.
— Frieud! cria-t-il d'une voix menaçante; ah! misérable Friend! — Ici^ viens ici!
£1, ramassant une grosse pierre , il la jeta à la tête du monstre , qui , tout étourdi du choc , s'arracha lentement à son festin, et vint, en léchant ses lèvres rouges, tomber pantelant aux pieds du petit homme , vers lequel il élevait sa tôte énorme en courbant son dos, comme pour demander grâce de son indiscrétion.
Alors, il se fît entre les deux monstres, car on peut bien donner ce nom à Thabitant de la Ruitie d'Arbar, un échange de grondements significatifs. Ceux de l'homme exprimaient l'empire et la colère, ceux de l'ours la prière et la soumission.
— Tiens, dit enfîn Thomme , en montrant de son doigt erochu le cadavre écx)rché du loup, voici ta proie : laissemoi la mienne.
L'oors, après avoir flairé le corps du loup, secoua la tête d'un air mécontent et tourna son regard vers l'homme qui paraissait son maître.
— J'entends , dit celui-ci , cela est déjà trop mort pour toi , tandis que l'autre palpite encore. — Tu es raffiné dans tes voluptés, Friend, autant qu'un homme; tu veux que ta nourriture vive encore au moment où tu la déchires ; tu aimes à sentir la chair mourir sous ta dent; tu ne jouis que de ce qui souffre; nous nous ressemblons ; — car je ne suis pas homme, Friend, je suis au-dessus de cette espèce misérable , je suis une hôte farouche comme toi. — Je voudrais que tu pusses parler, compagnon Friend, pour me dire si elle égale ma joie , la joie dont palpitent tes
238 11 AN D^lSIANBE.
entrailles d'oiiri quand lu dévorea dea entraillea d*haMM , mais non , je ne voudrais pas fentendre parler, de paw que ta >oix ue me rappelât la voiv humaine. -^ Oui, grande à mes pieds , de ce grondement qui fait tressaillir dass h montagne le chevrier (*%nré ; il me plaît comme une voix amie, parce qu'il lui annonce un ennemL Lève. FrioMl, lève ta tète ver? moi ; lèche mes mains de cette laigiie qui a bu tant de fois le sang humain. — Tu m, ainsi que moi, les dents blanches, cependant ce n'est point nalre faute si elles ne sont pas rouges comme une plaîe noe» velie ; mais le sang lave le sang. -^ J'ai vu plus d'une fliii, du fond d'une caverne noire , les jeunes filles de Kole m d'OClmœ laver leurs pieds nus dans l'eau des torrenls, en chantant d'une voix douce ; mais je préfère à ces voii mélodieuses et à ces figures satinées ta gueule velue et tes cris rauques : ils épouvantent Tliomme.
Kn parlant ainsi , il s'était assis et abandonnait sa mail aux caresses du monstre . qui , se roulant sur le dos à s<*s pieds , les lui prodiguait de mille manières , comms m épagneul qui déploie toutes ses gentillesses sur le sopha de sa maîtresse.
Ce qui était encore plus étrange , c'est Tattention intelligente avec laquelle il paraissait recueillir les paroles de son patron. Les monosyllabes bizarres dont celui-ci les entremêlait semblaient surtout compris de lui , et il manifeslait cette compréhension en redressant subitement a léte , ou en roulant quelques sons confus au fond de son gosier.
— Les hommes disent que je les fuis , re|)rit le petit honmie, mais ce sont eux qui me fuient; ils font par craioie ce que je ferais par haine... Cependant tu sais, Friend. que je suis aise de rencontrer un homme quand j'ai faim ou soif.
BAN b'mLAI^OC. 330
Tout fc coop M aperçât dans les profondeure de la galerie une lumière roogeflltre poindre et s'accroître par degrés « en adonnt laibleneni les ikiat murs humides.
— En Toid un justement. Quand on parie d*cnfcri 8atan montre sa corne*
— Holà! Friend, ajouta-t-il en se tournant vers Tours; hob , lèf e-toi.
L*animal se dressa sur-le- champ.
— Alloas, il faot bien récompenser ton obéissance en satisfaisant ton appétit.
En parlant ainsi, Thomme se coorba vers ce qui était concbé à terre. On entendit comme un craquement d'os brisés par la hache; mais il ne s*y mêlait plus ni soupirs ni gémisseoientSk
— Il parait I murmura le petit homme, que nous ne sommes plus que deux qui vivons dans cette salle d'Arbar. — Tiens, ami Friend, achève ton festin commencé.
Il jeta vers la porte extérieure dont nous avons parlé ce qn*il avait détaché de l'objet étendu à ses pieds. L'ours se préfipila sur cette proie si avidement , que le coup d*œil le plus rapide n'eût pu distinguer si ce lambeau n'avait pns en effet la forme d'un bras humain , revOta d'un morceau d'étoffé verte de la nuance de l'uniforme des arquebusiers de Munckholni.
— Voici que Ton approche, dit le petit homme, rwil fixé sur la hunière qui croissait de plus en plus. — (Compagnon Friend , laisse-moi seul un instant. . . lié ! deliors !
Le monstre obéissant s'élança vers la |)orle , descendit à reculons les marches extérieures, et dispanu, emportant dans sa gueule sa proie dé^^oul tante, avec un hurlement de satisfaction.
Au même instant, un honnne assez t^raml se pK*senta à l'issue de la (paierie , dont les profondeurs sinoeuscs re-
240 UAK D ISLAftBE.
flétaieut encore une lumière vague. li était enveloppé d*un long manleau brun, et portait une bnteme sourde, dont il dirigea le foyer lumineux droit au visage du petit homme.
Celui-ci , toujours assis sur sa pierre et les bras croisés, s*écria :
— Sois le mal-venu , toi qui viens ici amené par nue pensée et non par un instinct I
— Mais l'étranger , sans répondre , paraissait le considérer attentivement.
— Regarde-moi, poursuivit-il en dressant la lête,ta n'auras peut-être pas dans une heure un souflDe de voii pour te vanter de m'avoir vu.
Le nouveau-venu , en promenant sa lumière sur toute la personne du petit homme , paraissait plus surpris qu'effrayé.
— Hé bien , de quoi t'élonnes-tu ? reprit le petit homme avec un rire pareil au bruit d'un crâne qu'on brise; j » des bras et des jambes ainsi que toi , seulement mes membres ne seront pas , ainsi que les tiens , la pâture des chatpards et des corbeaux.
L'étranger répondit enfm d'une voix basse, quoique assurée , et comme s'il craignait seulement d'être eniendo de dehors.
— Écoutez , je ne viens pas en ennemi , mais en ami. . . — L'autre l'interrompit :
— Pourquoi alors n'as-tu pas dépouillé ta forme d'homme?
— Mon intention est de vous rendre service, si vous êtes celui que je cherche...
— Ci'est-à-dire, de tirer un service de moi. Homme, tu iKîrds tes pas. Je ne sais rendre de scT\ice (lu'à ceui qui sont las de la vie.
u\h d'islai^de. 341
— A vos paroles , répondit l'étranger, je vous reconnais bien pour riiomme qu*il me faut; mais votre taille... Han d'Islande est un géant : ce ne peut être vous.
— C'est la première fois qu'on en doute devant moi.
— Quoi ! ce serait vous I Et l'étranger se rapprochait du petit homme. Mais on dit que Han d'Islande est d'une stature colossale 7. ..
— Ajoute ma renommée à ma taille , et tu me verras plus haut que l'Hécla.
— Vraiment! Répondez-moi, je vous prie; vous êtes bien Ilan , natif de Klipstadur , en Islande ?
— Ce n'est point avec des paroles que je réponds à cette question , dit le petit homme en se levant ; et le regard qu'il lança sur l'imprudent étranger Gt reculer celui-ci de trois pas.
— Bornez-vous, de grâce , à la résoudre avec ce regard, répondit-il d'une voix presque suppliante , et en jetant vers le seuil de la galerie un coup d'œil où se peignait le regret de l'avoir franchi. Ce sont vos seuls intérêts qui me conduisent ici... —
En entrant dans la salle , le nouveau-venu , n'ayant fait qu'entrevoir celui qu'il abordait , avait pu conserver quelque sang-froid ; mais quand l'hùte d'Arbar se fut levé , avec son visage de tigre , ses membres ramassés , ses épaules sanglantes, à ])einc couvertes d'une peau encore fraîche, ses grandes mains armées d'ongles , et son regard flamboyant, l'aventureux étranger avait frémi , comme un voyageur ignorant , qui croit caresser une anguille et se sent piquer par une vipère.
— Mes intérêts? reprit le monstre. Vions-tu donc nie donner avis qu'il y a quelque source à empoisonner, quelque village à incendier, ou (fueique arquebusier de Muuckholni à égorger?...
249 H AN ll'l0L/Ui»E.
— Peut-être. — Écootei. Les minears de Norwé^ se révoltent. Vous sayez combieif de désMlres amène or révolte.
-— Oui , le meurtre, le viol , le sicrilége , rncendie, lepîllige.»«
— Je vous offre tout celSé
Le petit boniuie se mit à rire.
— Je n*ai pas besoin que tu ineroffres, pour le pmàre. Le ricanement féroce qui accompagnait ces paraki fl
de nouf eau tressaillir Fétranger. Il condinua néanmoins^
— Je vous propose , au nom des mineurs, le comma dément de Tinsurreetion.
Le petit homme resta un moment silencieux. To«t k coup sa physionomie sombre prit une eipression de malice infernale.
— Est-ce bien en leur nom que tu me le proposes? dit-il.
Cette question sembla déconcerter le nouveau-veno ; mais , sâr d'Otrc inconnu de son redoutable interlocoteor. il se remit aisément.
— Pourquoi les mineurs se révoltent-ils? demanda alui-ci.
— Pour s'affranchir des charges de la tutelle royale.
— ^*est-ce que pour cela? repartit Tautrc avec le mésif ton railleur.
— Ils veulent aussi délivrer le prisonnier de MonckiKilm.
— Kst-re là le seul bul de ce mouvement ? répéta k |H'fi( homme avec cet accent (pii déconcertait Tétranger.
— .le n'en connais point d*autre, Kilbutia re dernier.
— Ah ! tu n'en connais |K)int d'autre !
< )es |)arole$ étaient prononcées du même ton îrottiqiif. L'éiranger , pour di5si|)er rembarras qu'elles lui causaieui.
■AN d'ismkde. 243
l'emprem de tirer de dessous son maatetu une grosse bourse qu'il jeta aux pieds du monstre...
— Voici les honoraires de votre cominandeiueiit. Le petit homme repoussa le sac du pied.
— Je n*en veux pas. Crois-tu donc que si J'avais envie le ion or ou de ton sang , j'attendrais ta permission pour me satisfaire ?
L'iHranger fit un geste de surprise et presque d'effroi.
— C'était un présent dont les mineurs royaux m'avaient chargé pour vous... —
— Je n'en veux pas, te dis-je. L'or ne me sert à rien. Les hommes vendent bien leur âme, mais ils ne vendent pas leur vie. On est forcé de la prendre.
— J'annoncerai donc aux chefs des mineurs que le redoutable Han d'Islande se borne à accepter leur commandement ?
— Je ne l'accepte pas.
Ces mots , prononcés d'une voix brève , parurent frapper très-désagréablement le prétendu envoyé des mineurs révoltés.
— Comment! dit-il.
— Non I répéta l'autre.
— Vous refusez de prendre part à une expi'idition qui "VOUS présente tant d'avantages !
— Je puis bien pilier les fermes, dévaster les hameaux, massacrer les paysans ou les soldats , tout seul.
— Mais songez qu'en acceptant l'offre des mineurs l'impnnité vous est assurée.
— Est-ce encore au nom des mineurs que tu me promets l'impunité? demanda l'autre en riant.
— Je ne vous dissimulerai pas, répondit l'étranger d'un air mystérieux, que c'est au nom d'un puissant personnage qui s'intéresse à l'insurrection.
244 IIAK .DISLANDE.
— Et ce puissant personnage , lai-ménie , est-il sûr de n'être pas pendu ?
— Si vous le connaissiez , vous ne secoueriez pas ainsi la tête.
— Ah ! Hé bien ! quel est-il donc 7
— C'est ce que je ne puis vous dire. — Le petit homme s'avança , et frappa sur l'épaule de Tétranger , toujours avec le môme rire sardonique :
— Vcux-tu que je te le dise , moi ?
In mouvement échappa à l'homme au manteau; cYlait h la fois de l'épouvante et de l'orgueil blessé. Il ne s'atleadait pas plus à la brusque interpellation du monstre qui sa sauvage familiarité.
— Je me joue de loi , continua ce dernier. Tu ne sais pas que je sais tout. Ce puissant personnage , c*est le grandchancelier de Daneniarck et de >orwége, et le grand-chao* celier de Daneniarck el de Norwége, c'est toi.
C'était lui eu effet. Arrivé à la Ruine d'Arbar, vers laquelle nous l'avons laissé voyageant avec Musdœmoa , il avait voulu ne s'en remettre qu'à lui-même du soin de séduire le brigand , dont il était loin de se croire connu h attendu. Jamais , par la suite , le comte d'Ahlefeld , mal^irv toute sa finesse et toute sa puissance, ne put découvrir par quel moyen Ilan d'Islande avait été si bien informé. Étaitce une trahison de Musdœmon ? C'était Musdœmon, il est vrai , qui avait insinué au noble comte Tidét^ de se préseflter en personne au brigand ; mais ciuel intérêt pouvait-il tirer de cette perfidie ? — Le brigand avait-il saisi sur quehfu'une de ses victimes des papiers relatifs au proj^ du grand-chancelier ? >Iais Frédéric d'Ahlefeld était avv Alus(l(emon le seul être vivant instruit du plan de son père, et, tout frivole (pi'il était, il n'était i>as assez insensé |>our compromettre un pareil secret. D'ailleurs , il était en gar*
IIAN D*J8LAKDE. 945
nison à Munckholm, du moins le grand-chancelier le croyait. — Ceux qui liront la suite de celte scène , sans être, plus que le comte d*Ablefeld, à même de résoudre le problème, verront quelle probabilité ou pouvait asseoit* sur cette dernière hypotlièse.
Une des qualités les plus émiuentes du comte d*Âhlefeld,' c'était la présence d*esprit. Quand il s'entendit si rudement nommer parle petit homme, il ne put réprimer un cri de surprise ; mais en un clin d*œil sa physionomie pâle et hautaine passa de l'expression de la crainte et de Tétonnement à celle du calme et de T assurance.
— Eh bien , oui ! dit-il , je veux être franc avec vous ; je suis en effet le chancelier. Mais soyez franc aussi.. . —
Un éclat de rire de Tautre l'interrompit.
— Est-ce que je me suis fait prier pour te dire mon nom et pour te dire le tien ?
— Dites-moi avec la même sincérité comment vous aTez su qui j'étais?
— Ne t'a-t-on donc point dit que Han d'Islande voit à travers les montagnes ?
Le comte voulut insister : — Voyez en moi un ami. . . —
— Ta main, comte d'Ahlefeld! dit le petit homme brutalement Puis il regarda le ministre en face et s'écria : — Si nos deux âmes s'envolaient de nos corps en ce moment, je crois que Satan hésiterait avant de décider laquelle des deux est celle du monstre.
Le hautain seigneur se mordit les lèvres; mais, placé entre la crainte du brigand et la nécessité d'en faire son instrument , il ne manifesta pas sou mécontentement.
— Ne vous jouez pas de vos intérêts ; acceptez la direction de l'insurrection , et conûez-vous à ma reconnaissance.
— Chancelier de Norw('*ge , tu comptes sur le succès de te8 entreprises, comme une vieille femme qui songe à la
24G li%N D^IAL%l«DE.
robe qu'oHe va se filer avec du chanvre dérobé , la griffe du chat embrouille sa quenouille.
— Encore une fois, réfléchisseï avant de rejeter me^ offres.
— Encore une fois, moi , brigand , je te dis à toi, grand-chancelier des deux royaumes, non.
— J^altendais une autre réponse, après l'éminent service que vous m*avcz déjà rendu.
— Quel service ? demanda le brigand.
— N*cst-co point par vous que le capitaine Dispolm i ('té assassiné? répondit le chancelier.
— Cela se peut, comte d*Ahlefeld ; je ne lo connais pu Quel est cet homme dont tu me parles ?
— Quoi ! est-ce que ce ne serait point dans vos maini par hasard que serait tombé le coffret de fer dont il était porteur ?
Cette question parut fixer les souvenirs du brigand.
— Attendez, dit-il, je me rappelle en effet cet homme et sa cassette de fer. C'était aux grèves d*L>rcbtal.
— Du moins , reprit le chancelier , si vous pouviei ne remettre celte cassette, ma reconnaissance serait sans bornes. Dites-moi , qu'est devenue cette cassette , car elle fst en votre pouvoir?
Le noble ministre insistait si vivement sur cotte demande que le brigand en parut frappé.
— Cette boite de fer est donc d'une bien haute impor* tance pour ta grAce , chancelier de Norwége ?
— Oui.
— Quelle sera ma récompense si je te dis où tu la trouveras ?
— Tout ce que vous |X)Uvex (ltV«%irer , mon cher Haa d'Islande.
— Eh bien I je ne le Uî dirai imh.
— Allons, vons riez I Songes au sorfice que vous me rendre!.
— J'y songe précisément.
— Je vous assurerai une fortune immense , je demanderai votre grâce au roi.
— Demande-moi plutôt la tienne, dit le brigand. Écoutemoi , grand-chancelier de Danemarck et de Norwége , les tigres ne dévorent pas les hyènes. Je vais te laisser sortir vivant de ma présence , parce que tu es un m'i^xhant , et qiie chaque instant de ta vie , chaque pensée de ton âme , enfante un malheur pour les hommes et un crime pour toi. Mais ne reviens plus, car je t'apprendrais que ma haine n'épargne personne , pas même les scélérats. Quant à ton ^pitaine , ne te flatte pas que ce soit pour toi que je l'ai iflBassiué : c'est son uniforme qui l'a condamné , ainsi que 2et autre misérable , que je n'ai pas non plus égorgé (wur te rendre service , je t^assure.
En parlant ainsi, il avait saisi le bras du noble comte et 'avait entraîné vers le corps couché dans l'ombre. Au noment où il achevait ses protestations, la lumière do la anterne sourde tomba sur cet objet, (l'était un cadavre léchiré et revêtu en effet d'un habit d'officier des arquesnsiers de Munckholm. Le chancelier s'approcha avec un lentiment d'horreur. Tout h coup son regard s'arrêta sur .« visage blême et sanglant du mort, dette bouche bleue SI entr'ouvertc , ce» cheveux hérissés , cxis joues livides , ces yeux éteints , ne l'empêchèrent pas de le reconnaître. n poussa un cri effrayant :
— Ciel ! Frédéric ! mon fils I
Qu'on n'en doute pas, les cœurs on apparence les plus desséchés et les plus endurcis recèlent toujours dans leur dernier repli quekiue affection ignorée d'eux-mêmes , ([ui semble se cacher |)armi des |uis<ions ^t des vices, C4)mme
248 H/iK d'islande.
uu témoin mystérieux et un vengeur futur. On dirait qu'elle est là pour faire un jour connaître au crime la douleur. Elle attend son heure en silence. L'homme pervers la porte dans son sein et ne la sent pas , parce qu'aucuoe des af&iclions ordinaires n'est assez forte pour pénétrer l'écorce épaisse d'égoïsme et de méchanceté dont die est enveloppée ; mais qu'une des rares et véritables doolears de la vie se présente inattendue, elle plonge dans le gouffre de cette âme comme un glaive et en touche le fond. Alors l'affection inconnue se dévoile à l'infortuné méchant, d'autant plus violente qu'elle était plus ignorée , d'autant plus douloureuse qu'elle était moins sensible , parce que l'aiguillon du malheur a dû remuer le cœur bien plus pro« fondement pour l'atteindre. La nature se réveille et se déchaîne; elle livre le misérable à des désolations inaccoutumées, à des supplices inouïs; il éprouve réunies en un instant toutes les souffrances dont il s'était joué durant tant d'années. Les tourments les plus opposés le déchirent à la fois. Son cœur, sur qui pèse une stupeur morne, se soulève en proie à des tortures convulsives. Il semble qu'il vienne d'entrevoir l'enfer dans sa vie, et qu'il se soit révélé à lui quelque chose de plus que le désespoir.
Le comte d'Ahlefeld aimait son fils sans le savoir. Nous disons son fils, parce que, ignorant l'adultère de sa femme, Frédéric , l'héritier direct de son nom, avait ce titre à ses yeux. Le croyant toujours à iMunckholm, il était bien loin |^ de s'attendre à le retrouver dans la tourelle d'Arbar et à le retrouver mort ! Cependant il était là , sanglant , décoloré; c'était lui, il n'en pouvait douter. On peut se figurer ce qui se passa eu lui quand la certitude de l'aimer pénétra dans son âme inopinément avec la certitude de l'avoir perdu. Tous les sentiments que ces deux pages décrivent à peine fondirent sur son cœur ensemble comme des éclats
HAN D'igLANDE. 249
de tonnerre. Foudroyé, en quelque sorte, par la surprise, l'épouvante et le désespoir, il se jeta en arrière et se tordit les bras en répétant d'une toîx lamentable : — Mon Gis ! mon fils!
Le brigand se mit à rire ; et ce fut une chose horrible que d'entendre ce rire se mêler aux gémissements d*un père devant le cadavre de son fils.
— Par mon aïeul Ingolphe ! tu peux crier, comte d* Ahlefeld, tu ne le reveilleras pas.
Tout à coup son atroce visage se rembrunit , et il dit d'une voix sombre :
— Pleure ton fils, je venge le mien.
Un bruit de pas précipités dans la galerie l'interrompit ; et au moment où il retournait la tête avec surprise, quatre hommes de hante taille , le sabre nu , s'élancèrent dans la salle; un cinquième, petit et replet, les suivait portant une torche d'une main et une épée de l'autre. Il était enveloppé d'un manteau brun , pareil à celui du grandchancelier.
— Seigneur I cria-t-il , nous vous avons entendu , nous accourons à votre secours. Le lecteur a sans doute déjà reconnu Musdœmon et les quatre domestiques armés qui composaient la suite du comte.
Quand les rayons de la torche jetèrent leur lumière vive dans la salle , les cinq nouveau-venus s'arrêtèrent frappés d'horreur ; et c'était en effet un spectacle effrayant. D'un côté, les restes sanglants du loup ; de l'autre, le cadavre défiguré du jeune ofiicier ; puis ce père aux yeux hagards , aux cris farouches, et près de lui l'épouvantable brigand, tournant vers les assaillants un visage hideux, où se peignait un étouncment intrépide.
En voyant ce renfort inattendu , l'idée de la vengeance s'empara du comte et le jeta du désespoir dans la rage.
950 U\fi D'igL/iNDB.
— Mort à ce hrigaudi s'écria-t-il ea timot son épée. Il a assassiné mon fils!... MortI mort!
— fi a assassiné le seigneur Frédéric? dit Musdœmon, et la torche qu'il portait n'éclaira point la moindre alténh tion sur son visage.
— MortI mort! répéta le comte furieux; et ils s'ékncèrent tous six sur le brigand. Celui-rci, surpris de cette brusque attaque , recula vers l'ouverture qui donnait sur le précipice avec un rugissement féroce, qui annonçait plor tôt la colère que la crainte.
Six épécs étaient dirigées contre lui, et son regard était plus enflammé, et ses traits étaient plus menaçants qu'ancun de ceux des agresseurs. Il avait saisi sa hache de pierre, et, contraint par le nombre des assaillants à se borner à b défensive , il la faisait tourner dans sa main avec une telle rapidité , que le cercle de rotation le couvrait comme un bouclier. Une multitude d'étincelles jaillissaient avec un bruit clair de la pointe des épées, lorsqu'elles étaient heurtées par le tranchant de la hache; mais aucune lame ne touchait son corps. Toutefois, fatigué par son précédent combat avec le loup, il perdait insensiblement dn terrain , et il se vit bientôt acculé à la porte ouverte sur l'abîme.
— Mes amis ! cria le comte, du courage ! jetons le monstre dans ce précipice.
— Avant que j'y tombe, les étoiles y tomberont, réplir qua le brigand.
Cependant les agresseurs redoublèrent d'ardeur et d'audace en voyant le petit hon^me forcé de descendre une marche de l'escalier suspendu aii-dessus du gouffre.
— Bien , poussons ! reprit le grand-chancelier ; il faudra bien qu'il tombe ; encore up eiïort I — Misérable ! tu as commis ton dernier crime. — Courage, compagnons!
Tandis que de sa main droite il continuait les terribles hrolutlons de sa hache, le brigand, sans répondre, prit de a gauche une trompe de corne suspendue à sa ceinture , ety la portant à ses lèvres, lui fil rendre à plusieurs reprises un son rauque et prolongé, auquel réi)ondit soudain un ruipasement parti de Tabime.
Quelques instants après , au moment où le comte et ses satellites, serrant toujours le petit homme de près, s'applaudissaient de lui aToir fait descendre la seconde marche , la tête énorme d'un ours blanc parut au bout rompu de Tescdier. Frappés d*an étonnement mêlé d'effroi, les assailhfits reculèrent.
L'ours acheta de gravir Tescalier lourdement en leur présentant sa gueule sanglante et ses dents acérées.
— Merci, mon braye Friend ! cria le brigand ; et profi- UArt de la surprise des agresseurs, il se jeta sin* le dos de mn ours qui se mit à descendre à reculons, montrant toujours sa tète menaçante aux ennemis de son maître.
Bientôt, rcTenus de leur première stupéfaction, ils purent tm Tours, eni|iortant le brigand hors de leur atteinte, descendre dans Tabtme, ainsi que sans doute il en était monté, en s'accrochant à de vieux troncs d'arbres et à des saillies de rochers. Ils voulurent faire rouler des quartiers de pierre sur lui ; mais avant qu'ils eussent soh-> leTé du sol une de ces vieilles masses de granit qui y dormaient depuis si long-temps, le brigand et son étrange mouture araient disparu dans une caverne.
Non , non , ne rions plus, voyez-vous, ce qui me paraissait si plaisant a aussi son cAté sérieux, trèssérieux , comme tout dans l'univers!... Croyez-moi; ce mot hasard est un blasphème ; rien sous le soleil n'arrive par hasard; et ne voyez-vous pas IcilelNit . marqué par la Providence ?
Lessing, EmiUa GalotlL
Oui , une raison profonde se dévoile souvent dans oe que les hommes nomment hasard. Il y a dans les événements comme une main mystérieuse qui leur marque , en quelque sorte , la voie et le but. On se récrie sur les caprices de la fortune, sur les bizarreries du sort, et tout-àcoup il sort de ce chaos des éclairs effrayants , ou des rayons merveilleux ; et la sagesse humaine s'humilie devant les hautes leçons de la destinée.
Si, par exemple, quand Frédéric d'Ahlefeld étalait dans un salon somptueux, aux yeux des femmes de Copenhague, la magnificence de ses vêtements, la fatuité de son rang et la présomption de ses paroles; si quelque homme , instruit des choses de l'avenir , fût venu troubler la frivolité de ses. pensées par de graves révélations ; s'il lui eût dit qu'un jour ce brillant miiforme qui faisait son orgueil causerait sa perte; qu'un monstre à face humaine boiraifson sang comme il buvait, lui, voluptueux insouciant, les vins de France et de Bohême ; que ses cheveux , pour lesquels il n'avait pas assez d'essences et de parfums , balaieraient la poussière d'un antre de bêtes fauves ; que ce bras, dont il offrait avec tant de grâce l'appui aux belles dames de Charlottenbourg , serait jeté à un oiu-s comme un os de chevreuil à demi rongé; comment Frédéric eût-il ré-
n:\N D'lSLA3iDE. 253
pondu à ces lugubres prophéties? par un éclat de rire et une pirouette; et ce qu'il y a de plus effrayant, c*est que toutes les raisons humaines auraient approuvé l'insensé.
Examinons cette destinée de plus haut encore. — N'estce pas un mystère étrange que de voir le crime du comte et de la comtesse d'Ahlcfeld retomber sur eux en châtiments? Ils ont ourdi une trame infâme contre la fille d'un captif; cette infortunée rencontre par hasard un protecteur qui juge nécessaire d'éloigner leur fils, chargé par eux d'exécuter leur abominable dessein. Ce fils , leur unique espérance, est envoyé loin du théâtre de sa séduction; et à peine arrivé dans son nouveau séjour, un antre hasard yergeur lui fait rencontrer la mort. Ainsi c'est en voulant entraîner une jeune fille innocente et abhorrée dans le déshonneur, ([u'ils ont poussé leur fils coupable et chéri dans le tombeau. C'est par leur faute que ces misérables sont devenus des malheureux.
XWII
Ail! \o\\h noire bille comtesse I... lardon, madumc, si Je nu puis anjounrhul profiter (li> JNionneur de votre visite... Je 8iils en affaires : une antre fois, cli^re comtesse, une autre Uns : mais, pour aujourd'hui, Je ne vous retiens pas pins loni^-lcmp^ ici.
Le prince à Onlna,
Le leiuleniaiii do sa visite à ^luiickliolm, de grand matin, le gou\emeur d<* Drontlioiin ordonna ([u'on attelât sa \oitiire de \()>age, espérant partir pondant que la comtesse dWlilefcld dormirait cncoio ; mais nous avons déjii dit que le sommeil de celif? ci était léîjer.
Le général venait de signer les dernières recommamblions qu'il adressait à rév(k]ue , aux mains duquel le gooverneinent devait être remis par intérim. Il se kvaiti après avoir endossé sa redingote fourrée, pour lortir, quand l'huissier annonça la noble chancelière.
Ce contre- temps déconcerta le vieux soldat, accouiomé à rire devant la mitraille de cent canons, niais noo dciuit les artifices d'une femme. Il fit néanmoins d*assez hatm grâce ses adieux à la méchante comtesse , et ne laissa percer quelque humeur sur son visage que lorsqu^il la vil se pencher vers son oreille avec cet air astucieux qui Toulit seulement paraître confidentiel.
— Hé bien , noble général , que vous a-t-il dit?
— Qui? Pot»l? il m*a dit que la voiture allait être prête...
— Je vous parle du prisonnier de Munckholm, génénL
— Ah!...
— A-t-il rr'j)ondu à votre interrogatoire d'iwc manièn sati.sfaisante ?
— Mais... oui vraiment, «lame comtesse, dit le gomerneur, dont on devine Tenibarras.
— Avez-vous la preuve qu'il ait trempé dans le compki des mineurs?
I ne exclamation échappa a Leviu.
— jVobJc dame , il est innocent !
II s'arrêta tout court, car il venait d'exprimer une croviction de son cœur, et non de son esprit.
— Il est innocent ! répéta Ja comtesse d'un air consterné, qnoicpic incrédule; car elle tremblait qu'en cffrt Schumacker n'eut démontré au général cette innocGiKV qu'il était si important aux intérêts du gralid-chanceliff de noircir.
Le gouverneiu- avait en le temps de réfléchir ; il réfvwdit à l'insistance de la grande chancelière d'un ton de \on
UAN d'islande. 956
qui la rassura, parce qa*il décelait le doute et le trouble :
— Innocent. . . — Oui , — si vous voulez, . .
— Si je veux, seigneur général! et la méchante femme éclata de rire.
Ce rire blessa le gouverneur.
— Noble comtesse, dit-il, vous permettrez que je ne rende compte de mon entrelien a>ec Tex-grand-chancelier qu*au vice-roi.
Alors il salua profondément, et descendit dans la coiu* où l'attendait sa voiture.
— Oui, se disait la comtesse d*Ahlefeld rentrée dans ses appartements, pars, chevalier errant , que ton absence nous délivre du protecteur de nos ennemis. Va , ton départ est le signal du retour de mon Frédéric. — Je vous le demande un ])eu , oser envoyer le plus joli cavalier de Copenhague dans ces horribles montagnes ! heureusement il ne me sera pas diflicile maintenant d'obtenir son rappel.
À cette pensée , elle s'adressa à sa suivante favorite.
— Ma chère Lisbeth , vous ferez venir de Berghen deux douzaines de ces petits peignes que nos élégants portent dans leurs cheveux; vous vous informerez du nouveau roman de la fameuse Scudéry , et vous veillerez à ce qu'on lave régulièrement tous les matins dans l'eau de rose la guenon de mon cher Frédéric.
— Quoi ! ma gracieuse maîtresse , demanda Lisbeth , est-ce que le seigneur Frédéric peut revenir ?
— Oui , vraiment ; et pour qu'il ait quelque plaisir h me revoir , il faut faire tout ce qu'il demande ; je veux lui ménager une surprise h son retour.
Pauvre mère !
XXVUI
.... Bernard suit en courant les rives de l'Ariança. Il est semblable à un lion qui sort de son antre, cberdiaiit les chasseurs , et déterminé à les vaincre ou à mourir.
Il est parti , l'Espagnol vaillant et déterminé !
C'est d'un pas rapide, une grosse lance au poing, dans laquelle il met ses espérances, que Bernard suit les ruines de l'Ariança.
Romances espagnoles.
Ordener descendu de la tour d'où il avait aperça le fanal de Munckholm, s'était long-temps fatigué à chercher de tous côtés son pauvre guide BenignusSpiagudry. Longtemps il l'avait appelé , et l'écho brisé des ruines avait seul répondu. Surpris , mais non effrayé de cette inconcevable disparition , il l'avait attribuée à quelque terreur panique du craintif concierge , et , après s'être généreusement reproché de l'avoir quitté quelques instants, il s'était décidé à passer la nuit sur le rocher d'Oëlraœ pour lui donner le temps de revenir. Alors il prit quelque nourriture, et , s'enveloppant de son manteau , il se coucha près da foyer qui s'éteignait , déposa un baiser sur la boucle de cheveux d'Éthel , et ne tarda pas à s'endormir ; car on peut dormir avec un cœur inquiet , quand la conscience est tranquille.
Au soleil levant il était debout , mais il ne retrouva de Spiagudry que sa besace et son manteau laissés dans la tour , ce qui semblait l'indice d'une fuite Irès-précipitée. Alors désespérant de le revoir , du moins sur le rocher d'Oëlmœ , il se détermina à partir sans lui , car c'était le lendemain qu'il fallait atteindre Han d'Islande à Walderhog.
On a appris dans les premiers chapitres de cet ouvrage
n\N nisi. \mm;. 2)7
qu'Ordoner s'était de bonne heure accoutumé aux fatigues d'une vie errante et aventurière. Ayant déjà plusieurs fois parcouru le nord de la Norwégc , il n'avait plus besoin de guide maintenant qu*il savait où trouver le brigand. Il dirigea donc vers le nord-ouest son voyage solitaire,, dans lequel il n*eat plus de fienignus Spiagudry pour lui dire combien de quartz ou de spath renfermait chaque colline, quelle tradition s'attachait à chaque masure , et si tel ou tel déchirement du sol provenait d'un courant du déluge ou de quelque ancienne commotion volcanique.
Il marcha un jour entier à travers ces montagnes qui , partant comme des côtes, de distance en distance, de la chaîne principale dont la Norwégc est traversée dans sa longueur, s'étendent en s'abaissant graduellement jusqu'à la mer, où elles se plongent; de sorte que tous les rivages de ce pays ne présentent qu'une succession de promontoires et de golfes, et tout l'intérieur des terres qu'une suite de montagnes et de vallées , disposition singiUière du sol , qui . a fait comparer la Norwégc à la grande arête d'un poisson.
Ce n'était point une chose conmiode que de voyager dans ce pays. Tantôt il fallait suivre pour chemin le lit pierreux d'un torrent desséché, tantôt franchir sur des ponts tremblants de troncs d'arbres les chemins mêmes , que des torrents nés de la veille venaient de clioisir pour Uts.
Au reste, Ordener cheminait quehfucfois des heures entières sans être averti de la présence de l'homme dans ces lieux incultes autrement que par l'apparition intermittente et alternative des ailes d'un moulin à vent au sommet d'une colline, ou par le bruit d'une forge lointaine, dont la fumée se courbait au gré de l'air comme un panaciie noir.
258 UA.^ d'islande.
De loin en loin il rencontrait un paysan monté snr titi petit cheyal au poil gris, à la tête basse , moins sauTage encore que son maître , ou un marchand de pelleteries assis dans son traîneau attelé de deux rennes , derrière lequel était attachée une longue corde , dont les nœuds nombreux, en bondissant sur les pierres de la route ^ étaient destinés à effrayer les loups.
Si alors Ordener demandait au marchand le chemin âe la grotte de Walderhog : — Marchez toujours au ncrdouest , vous trouverez le village d'IIervalyn , vous franchirez la ravine de Dodlysax , et cette nuit vous pourrez atteindre Surb , qui n*est qu'à deux milles de Walderhog. — Ainsi répondait avec indifférence le commerçant nomade , instruit seulement des noms et de la position des lieux que son métier lui faisait parcourir.
Si Ordener adressait la même question au paysan , celui-ci , imbu profondément des traditions du pays et des contes du foyer , secouait plusieurs fois la tête et arrêtait sa monture grise en disant : — "SA alderhog ! la caverne de Walderhog ! les pierres y chantent , les os y dansent et le démon d'Islande y habite : ce n'est sans doute point à la caverne de Walderhog que voire courtoisie veut aller ?
— Si vraiment , répondait Ordener.
— C'est donc que voire courtoisie a perdu sa mère , oa que le feu a brûlé sa ferme , ou que le voisin lui a volé son cochon gras ?
— ^'on , en vérité, reprenait le jeune homme.
— Alors c'est qu'un magicien a jeté un sort sur l'esprit de sa courtoisie.
— Bonhomme , je vous demande le chemin de Walderhog.
— C'est à cette demande que je réponds, seigneur.
HAI« d' ISLANDE. 259
Adieu doDC Toujours au nord I je sais bien comment vous irez, mais j*ignore comment vous reviendrez.
Et le paysan s'éloignait avec un signe de croix.
 la triste monotonie de cette route se joignait l'incommodité d'une pluie fine et pénétrante qui avait envahi le ciel vers le milieu du jour et accroissait les difficultés du chemin. Nul oiseau n'osait se hasarder dans Fair , et Ordener, glacé sons son manteau , ne voyait voler au-dessus de sa tête que l'autour , le gerfaut ou le faucon-pécheur , qui^ au bruit de son passage , s'envolait brusquement des roseaux d'un étang avec un poisson dans ses griffes.
Il était nuit close quand le jeune voyageur , après avoir franchi le bois de trembles et de bouleaux qui est adossé à la ravine de Dodlysax, arriva à ce hameau de Surb, dans lequel Spiagudry , si le lecteur se le rappelle, voulait fixer son quartier -général. L'odeur de goudron et la fumée de charbon de terre avertirent Ordener qu'il approchait d'une peuplade de pécheurs. Il s'avança vers la première hutte qae l'ombre lui permit de distinguer. L'entrée , basse et étroite , en était fermée , suivant l'usage norwégien , par une grande peau de poisson transparente , colorée en ce moment par la lumière rouge et tremblante d'un foyer allumé. Il frappa sur l'encadrement de bois de la porte en criant: — C'est un voyageur.
— Entrez, entrez, répondit une voix de l'intérieur. Au
même instant , une main officieuse leva la peau de poisson,
*t Ordener fut introduit dans l'habitacie conique d'un pê-
cfceur des côtes de Norwége. C'était une sorte de tente
t)nde de bois et de terre , au milieu de laquelle brillait un
feu où la flamme pourpre de la tourbe se mariait à la clarté
'blanche du sapin. Près de ce feu le pécheur , sa femme et
^eux enfants vêtus de haillons étaient assis devant une ta-
*lc chargée d'assiettes de bois et de vases de terre. Du côte
260 HA>i D^ISLAKDE.
opposé , parmi des filets et des rames , deux rennes endormis étaient couchés sur un lit de feuilles et de peaux , doU le prolongement semblait destiné à recevoir le sommeil de maîtres du logis et des hôtes qu'il plairait au ciel de leur amener. Ce n'était pas du premier coup d'œllqueToo pouvait distinguer cette disposition intérieure de h hotte, car une fumée acre et pesante qui s'échap|)ait avec peine par une ouverture pratiquée à, la sommité du côoe enveloppait tous ces objets d'un voile épais et mobile.
A peine Ordener eut-il franchi le seuil, que le péchcv et sa femme se levèrent et lui rendirent son salut d'an air ouvert et bienveillant. Les |)aysans norwégiens aiment les voyageurs, autant peut-être i)ar le sentiment de curiosité , si vif chez eux , que par leur penchant naturel à rhospitalité.
— Seigneur, dit le pécheur, vous devez avoir faim el froid, voici du feu pour séclier votre manteau et d'excellent rindebrod pour apaiser votre appétit. \'otrc courtoisie daignera ensuite nous dire qui elle est , d'où elle vient , où elle va , et quelles sont les liistoi es que racontent U's \icilb femmes de son pays.
— Oui, seigneur, ajouta la femme, et vous iKninvi joindre à ce rindebrod excellent, comme le dit mon stigneur et mari, un morceau délicieux de slock-fish sal^, assaisonné d*huiie de baleine. — Asseyez- vous , seignour étranger.
— Et si votre cx)urtoisic n'aime pas la chère de sainl l'sulph * , reprit l'homme , qu'elle veuille bien preu'lre pa' tience un moment, je lui réponds (pi'elle mangera un quar'
ier de chevreuil merveilleux ou au nnins une aile de faisaa royal. Nous attendons le retour du plus fui chasseur qni
• Patron Uo^ pOcIieiiis,
HAN D^ISLAKUË. 261
foit dans les trois provinces. N*est-il pas vrai, ma bonne tfaase?
Maase, nom que le pêcheur donnait à sa femme , est in mot norwégien qui signifie mouette. Celle-ci n'en parut nullement choquée , soit que ce fût son nom véritable, mt que ce fût un surnom de tendresse.
— Le meilleur chasseur! je le crois certes, réponditeUe avec emphase. C*est mon frère , le fameux Kennybol! Dieu bénisse ses courses ! Il est venu passer quelques jours ivec nous , et vous pourrez , seigneur étranger, boire dans la même tasse que lui quelques coups de cette bonne bière. Cest un voyageur comme vous.
— Grand merci , ma brave hôtesse, dit Ordcner en souriant; mais je serai forcé de me contenter de votre appétissant stock-fish et d'un morceau de ce rindebrod. Je n'aurai pas le loisir d'attendre votre frère , le fameux chas- ■enr. Il faut que je reparte sur-le-champ.
La bonne Maase , à la fois contrariée du prompt départ de l'étranger et flattée des éloges qu'il donnait à son stock- Brii et à son frère , s'écria :
— Vous êtes bien bon, seigneur... mais comment! vous riiez nous quitter si tôt?
— Il le faut.
— Vous hasarder dans ces montagnes à cette heure et 9» un temps semblable ?
— C'est pour une afl'aire importante.
Ces réponses du jeune homme piquaient la curiosité na- ^fcc de ses hôtes autant qu'elles excitaient leur étonnejlnit.
Le pêcheur se leva et dit :
— Vous êtes chez Christoplic-Buldus-Braall , pécheur, |4i hameau de Surb. —
la femme ajouta :
— Maase Kennybol est sa femme et sa servante.
Quand les paysans norwégiens voulaient demander poliment son nom à un étranger, leur usage était de lui dire le leur.
Ordener répondit :
— £t moi , je suis un voyageur qui n'est sûr ni du nom qu*il porte , ni du chemin qu*il suit.
Cette réponse singulière ne parut pas satisfaire le pécheur Braall.
— Par la couronne de Gormon-le- Vieux , dit-il, je croyais qu'il n*y avait en ce moment en Norwége qa'un seul liomme qui ne fût pas sûr de son nom. C'est le noble baron de Thorvick , qui va s'appeler maintenant , assoret-on , le comte de Danneskiold , à cause de son glorieax mariage avec la fille du chancelier. C'est du moins, m bonne Maase, la plus fraîche nouvelle que j'aie apportée de Drontheim. — Je vous félicite , seigneur étranger, de celte conformité avec le fils du vice-roi , le grand comte Guldenlew.
— Puisque votre courtoisie , ajouta la femme avec un visage enflammé de curiosité , paraît ne pouvoir rien nous dire de ce qui lui touche , ne pourrait-elle pas nous apprendre quelque chose de ce qui se passe en ce moment; par exemple , de ce fameux mariage dont mon seigneur et mari a recueilli la nouvelle ?
— Oui , reprit celui-ci d'un air important , c'est ce qu'il y a de plus nouveau. Avant un mois, le fils du vice-roi épouse la fille du grand-chancelier.
— J'en doute , dit Ordener.
— Vous en doutez, seigneur! Je puis vous affirmer, moi , que la chose est sûre. Je la tiens de bonne source. Celui qui m'en a fait part l'a apprise du seigneur Poël, le domestique favori du noble baron de Thorvick , c'est-à-
rf.\N D^ISLANDG. 363
dire du noble comte de Danneskiold. Est^^ qu*an orage aurait troublé l'eau , depuis six jours? Cette grande union serait-elle rompue ?
— Je le crois , répondit le jeune homme en souriant.
— S'il en est ainsi , seigneur, j'avais tort. Il ne faut pas allumer le feu pour frire le poisson , avant que le filet ne se soit refermé sur lui. Mais cette rupture est-elle certaine? de qui en tenez-vous la nouvelle?
— De personne , dit Ordener. C'est moi qui arrange cela ainsi dans ma tête.
A ces mots naïfs, le pécheur ne put s'emi)ôcher de déroger à la courtoisie norvégienne par un large éclat de rire.
— Mille pardons, seigneur. >lais il est aisé de voir que TOUS êtes en effet un voyageur, et sans doute un étranger. Yoos imaginez-vous donc que les événements suivront vos caprices , et que le temps se rembrunira ou s'éclaircira selon Totre volonté?
Ici , le pécheur, versé dans les affaires nationales, comme tons les paysans norvégiens , se mit à expliquer à Ordener pour quelles raisons ce mariage ne |)ouvait manquer : il était nécessaire aux intérêts de la famille d'Ahlefeld; le vice-roi ne pomait le refuser au roi, qui le désirait. On affirmait en outre qu'une passion véritable unissait les deux futurs époux ; en un mot , le pêcheur Braall ne doutait pas que cette alliance n'eut lieu ; il eût voulu être aussi sûr de tuer, le lendemain , le maudit chien de mer qui infestait Fétang de Masler-Bick.
Ordener se seutait peu dis|)osé à soutenir une conversation |)()litique avec un aussi rude honnnc d'État , quand la survenue d'un nouveau pcrsonna^'c vint le tirer d'emban*as.
— C'est lui , c'est mon frorc ! s'écria la vieille Maase ;
264 iirVK d'islandê.
et il ne fallait rien moins que l'arrivée d'un frère pour Tarracher de Fadmiration contemplative avec laquelle elle écoulait les longues paroles de son mari.
Celui-ci, pendant que les deux enfants se jetaient bruyamment au cou de leur oncle , lui tendit la main gravement.
— Sois le bien-venu , frère. — Puis , se tournant vers Ordener : — Seigneur, c'est notre frère, le renommé chasseur Kenuybol , des montagnes de Kole.
— Je vous salue tous cordialement , dit le montagnard en ôtant son bonnet de peau d'ours. Frère , je fais maa-r vaise chasse sur vos côtes, comme tu ferais sans doate mauvaise pcchc dans nos montagnes. Je crois que je remplirais encore plutôt ma gibecière en chassant des lutins et des follets dans les forêts brumeuses de la reine Mab. Sœur Maase , vous êtes la première mouette à laquelle j'aie pu dire bonjour de près aujourd'hui. Tenez, amis, Dieu vous maintienne en paix I c'est pour ce méchant coq de bruyère que le premier chasseur du Drontheimhus a couru les clairières jusqu'à celte heure , et par ce temps.
En parlant ainsi , il lira de sa carnassière et déposa sur la table une gelinotte blanche , en aftirmant que cette bêle maigre n'était pas digne d'un coup de mousquet.
— Mais , ajouta-t-il entre ses dents , fidèle arquebuse de Kennybol , tu chasseras bientôt de plus gros gibier. Si ' tu n'abats plus des robes de chamois ou d'élan , tu auras à percer des casaques vertes et des justaucorps rouges.
Ces mots, à demi entendus, frappèrent la curieuse Maase.
— Hem! demanda- t-ellc , que dites-vous donc là , mon bon frère?...
— Je dis qu'il y a toujours un farfadet qui danse sous la langue des femmes.
— Tu as raison, frère Kennybol, s'écria le pêcheur.
Os /illos d'Eve sont loules ciiiicuhos comme leur mùie. — >e parlais-tu pas de casaques verlcs ?
— Frère Braall , répliqua le chasseur d'ua air d'humeur, je ne conûc mes secrets qu'à mon mousquet, parce que je suis sûr qu'il ne les répétera pas.
— On parle dans le village, poursuivit intrépidement le pêcheur, d'une révolte des mineurs. Frère, saurais-lu quelque chose de cela?...
Le montagnard reprit son bonnet, et l'enfonça sur ses yeux , en jetant un regard oblique sur l'étranger ; puis il le baissa vers le |)êcheur, et dit d'une voix brève et basse : — - Silence I
Cdoi-ci secoua la tcte à plusieurs reprises. — Frère Kennybol, le poisson a beau être muet, il n'en tombe pas moins dans la nasse.
Il se fit un moment de silence. Les deux frères se regardaient d'un air expressif; les enfants tiraient les plumes de la gelinotte déposée sur la table; la bonne femme écoutait ce qu'on ne disait pas; et Ordener observait. * — Si vous faites maigi*e chère aujourd'hui, dit tout à coup le chasseur, cherchant visiblement à changer de con- Tcrsatlon , il n'en sera pas de même demain. Frère Braall, ta peux pêcher le roi des i)oissons, je te promets de l'huile d*ours pour l'assaisonner.
— De l'huile d'ours ! s'écria Maase. Est-ce qu'on a vu an ours dans les environs?... Patrick, Régner, mes enfants, je vous défends de sortir de cette cabane... Un ours!
— Tranquillisez-vous , sœur , vous n'aurez plus à le craindre demain. Oui, c'est un ours en effet que j'ai a})erçu à deux milles environ de Surb; un ours blanc. 11 paraissait emporter un honnue , ou un animal plutôt. — Mais non, ce pouvait être un cbcvrier qu'il enlevait, car les
^66 HAN D^ISLAKDE.
chevriers se vêtissent de peaux de bétes. — Au reste, Tèloigncment ne m*a pas permis de distinguer... Ce qui m'a étonné , c*cst qu*il portait sa proie sur son dos et non entre ses dents.
— Vraiment, frère?
— Oui , et il fallait que Tanimal fût mort, car il ne faisait aucun mouvement pour se défendre.
— IMaJs, demanda judicieusement le pêcheur, s'il était mort, comment était -il soutenu sur le dos de Tours?
— C'est ce que je n*ai pu comprendre. Au reste, il an» fait le dernier repas de Tours. £n entrant dans ce village je viens de prévenir six bons compagnons ; et demain, sœor Maase , je vous apporterai la plus belle fourrure blanche qui ait jamais couru sur les neiges d'une montagne.
— Prenez garde , frère , dit la femme , vous avez re-^ marqué en eflet de singulières choses, (^let ours est peutêtre le diable...
— Êtes-vous folle? interrompit le montagnard en riant; le diable se changer en ours ! f]n chat, en singe, à la bonne heure , cela s'est vu ; mais en ours ! ah ! par saint Eldon l'Exorciseur, vous feriez pitié à un enfant ou à une vieille femme avec vos superstitions !
La pauvre femme baissa la tête.
— Frère , vous étiez mon seigneur avant que mon vénéré mari jetât les yeux sur moi , agissez comme votre ange gardien vous inspirera d'agir.
— Mais , demanda le pêcheur au montagnard , de quel côté as-tu donc rencontré cet ours?
— Dans la direction du Smiasen à AValderhog.
— Walderhog ! dit la femme , avec un signe de croix.
— W'alderhog ! répéta Ordener.
— Mais, mon frère, reprit le pêcheur, ce n'est pas toi, ^'espère , qui te dirigeais vers cette grotte de AValderhogî
Il \N i) isi. \Mn.. '2{')'
— Moi I Dieu m'en garde ! C'était l'ours.
— Est-ce que vous irez le cliercher là demain ? interrompit Maase avec terreur.
— Non vraiment; comment ^-oulez-vous, mes amis, qu*un ours même ose prendre pour retraite une caverne où?... Il s*arrôta , et tous trois (irent un signe de croix.
— Tu as raison , répondit le pi^rheur, il y a un instinct qui avertit les bOles de ces choses-là.
— Mes bons hôtes, dit Ordener, qu*y a-t-il donc de si effrayant dans cette grotte de Waiderhog ?
Ils se regardèrent tous trois avec un étonnement stupide, comme s'ils ne comprenaient pas une pareille question.
— C'est là qu'est le tombeau du roi Walder ? ajouta le jeune homme.
— Oui , reprit la femme , un tom])eau de pierre qui chante.
— Et ce n'est pas tout, dit le pécheur.
— Non, continua-t-elle , la nuit on y a vu danser les os des trépassés.
— Et ce n'est pas tout , dit le montagnard. Tous se turent , comme s'ils n'osaient poursuivre.
— Hé bien , demanda Ordener, qu'y a-t~il donc encore de somaturei?
-->- Jeune homme, dit gravement le montagnard, il ne faut pas parler si légèrement quand vous voyez frissonner un vieux loup gris tel que moi.
Le jeune homme répondit en souriant doucement :
— J'aurais pourtant voulu savoir tout ce qui se passe de merveilleux dans cette grotte de Waiderhog; car c'est là précisément que je ^ais.
Ces mots pétri^l^rent de terreur les trois auditeurs.
— A Waiderhog ! ciel I vous allez à Waiderhog ? — Et il dit cela , reprit le pécheur , comme on dirait : Je vais à
268 IIAN D*lSLA]>iDE.
Lœvig vendre ma morae ! ou à la clairière de Ralph pêcher le hareng ! — A Walderhog , grand Dieu !
— Malheureux jeune homme! s'écriait la fenmie, vous êtes donc né sans ange gardien! aucun saint du ciel n*est donc votre patron! hélas! cela est trop vrai, puisque vous paraissez ne savoir même pas votre nom.
— Et quel motif, interrompit le montagnard, peut donc conduire votre courtoisie à cet effroyable lieu ?
— J'ai quelque chose à demander à quelqu'un, répondit Ordener.
L'étonnement des trois hôtes redoublait avec leur curiosité.
— Écoutez , seigneur étranger ; vous paraissez ne pas bien connaître ce pays : votre courtoisie se trompe sans doute, ce ne peut être à Waldcrhog qu'elle veut aller.
— D'ailleurs , ajouta le montagnard , si elle veut parler à quelque être humain , elle n'y trouverait personne...
— Que le démon , reprit la femme.
— Le démon ! quel démon?...
— Oui, continua-t-elle , celui pour qui chante le tombeau et dansent les trépassés.
— Vous ne savez donc pas , seigneur , dit le pêcheur en baissant la voix et en se rapprochant d'Ordener , vous ne savez donc pas que la grotte de Walderhog est la demeure ordinaire de...
La femme l'arrêta.
— Mon seigneur et mari , ne prononcez pas ce nom , il porte malheur.
— La demeure de qui ? demanda Ordener.
— D'un Belzébuth incarné, dit Kennvbol.
— En vérité , mes braves hôtes , je ne sais ce que vous voulez dire. On m'avait bien appris que Walderhog était liabilé par H an d'Islande. . .
Il \N I) ISLWIH:. 'li)\)
Un triple cri d'effroi s'éleva dans la chaumière. — Hé Lieu ! — Vous le saviez... — C'est ce démon !
La femme baissa sa coiffe de bure en attestant tous les saÎDts que ce n'était pas elle qui avait prononcé ce nom.
Quand le pécheur fut un peu revenu de sa stupéfaction, il regarda ûxement Ordencr, comme s'il y avait en ce jeune homme quelque chose qu'il ne pouvait comprendre.
— Je croyais , seigneur voyageur , quand j'aurais dû yivre une vie encore plus longue que celle de mon père , qui est mort âgé de cent vingt ans, n'avoir jamais à indiquer le chemin de Walderhog à une créature humaine douée de sa raison et croyant en Dieu.
— Sans doute , s*écrla Maase , mais sa courtoisie n'ira pas à cette grotte maudite ; car , pour y mettre le pied , il £siut vouloir faire un pacte avec le diable !
— J'irai , mes bons hôtes , et le plus grand service que vous pourrez me rendre sera de m'indiqner le plus court chemin.
— I^ plus court pour aller où vous voulez aller , dit le pêcheur, c'est de vous précipiter du haut du rocher le plus voisin dans le torrent le plus proche.
— Est-ce donc arriver au même but, demanda Ordener d'une voix tranquille , que de préférer une mort stérile à un danger utile ?
Braall secoua la tête , tandis que son frère attachait sur le jeune aventurier un regard scrutateur.
— Je comprends , s'écria tout à coup le pêcheur , vous voulez gagner les mille écus royaux que le haut-syndic promet pour la tête de ce démon d'Islande.
Ordener sourit.
— Jeune seigneur , continua le pêcheur avec émotion , croyez-moi, renoncez à ce projet. Je suis pauvre et vieux ^
270 UAi^ d'isl.\mde.
et je ne donnerais pas ce qui me reste de vie pour tos mille écus royaux, ne me restât- il qu^un jour.
L*œil suppliant et compatissant de la femme épiait l'effet que produirait sur le jeune seigneur la prière de son mari Ordener se bâta de répondre :
-^ G*est un intérêt plus grand qui me fait cbercber ce brigand que tous appelez un démon : c^est pour d*autres que pour moi...
Le montagnard, qui n'avait pas un moment quitté Ordener du regard, Tinterrompit.
— Je vous comprends à mon tour , je sais pourquoi vous cherchez le démon islandais.
— Je veux le forcer à combattre , dit le jeune homme.
— G*est cela , dit Kennybol , vous êtes chargé de grands intérêts, n'est-ce pasî
— Je viens de le dire.
Le montagnard s'approcha du jeune homme d'un air d'intelligence, et ce ne fut pas sans un extrême étonnement qu'Ordener l'entendit lui dire à l'oreille , à demi-voix :
— C'est pour le comte Schumacker de Griffenfeid, n'est-il pas vrai ?
— Brave homme, s'écria-t-il, comment sa vez-vous?... Et en effet , il lui était difTicile de s'expliquer comment
un montagnard norwégien pouvait savoir un secret qu'il n'avait confié à personne , pas même au général Levin.
Kennybol se pencha vers lui : — Je vous souhaite bon succès, reprit-il du même ton mystérieux; vous êtes un noble jeune homme de servir ainsi les opprimés.
La surprise d'Ordener était si grande qu'il trouvait à peine des paroles pour demander au montagnard comment il était instruit du but de son vovage. '
— Silence , dit Kennybol en mettant son doigt sur la bouche, j'espère que vous obtiendrez de l'habitant de
JIAN D ISLAiKDE. ^7\
Walderhog ce que vous désirez; mon bras est déyoué comme le vôtre au prisonnier de Munckholm. — Puis élevant la voix, avant qu*Ordener eût pu répliquer : Frère, bonne sœur Maase, poursuivit-il, recevez ce respectable jeune bomme comme un frère de plus. Allons , je crois que le souper est prêt...
— Quoi I interrompit Maase , vous avez sans doute décidé sa courtoisie à renoncer à sou projet de visiter le démon ?
— Sœur , priez pour qu'il ne lui arrive point de mal. G*est un noble et digne jeune homme. Allons , brave seigneur , prenez quelque nourriture et quelque repos avec nous. Demain je vous montrerai votre chemin , et nous irons à la recherche , vous de votre diable , et moi de mon ours.
Compagnon, cil! compagnon, de quel compagnon es-tu donc né ? de quel enfant des hommes es-tu provenu pour oser ainsi attaquer Fafnir?
Edda,
Le premier rayon du soleil levant rougissait à peine la plus haute cime des rochers qui bordent la mer, lorsqu'un pêcheur, qui était venu avant l'aube jeter ses filets à quelques portées d'arquebuse du rivage, en face de l'entrée de la grotte de Walderhog , vit comme une figure enveloppée d'un manteau ou d'un linceul descendre le loug des roches et disparaître sous la voûte formidable de la caverne. Frappé de terreur , il recommanda sa barque et son âme à saint Usulph , et courut raconter à sa famille effrayée qu'il
!27 2 ilA^ D ISLABiDE.
avait aperçu l'un des spectres qui habitent le palais de Han d'Islande rentrer dans la grotte au lever du jour. .
Ce spectre , l'entretien et l'effroi futur des longues veillées d'hiver , c'était Ordener , le noble fils du vice-roi de Norwége , qui , tandis que les deux royaumes le croyaient livré à de doux soins auprès de son altière fiancée, venait, seul et inconnu , exposer sa vie pour celle à qui il avait donné son cœur et son avenir , pour la fille d'un proscrit
De tristes présages, de sinistres prédictions Tavaient accompagné à ce but de son voyage ; il venait de quitter la famille du pêcheur, et en lui disant adieu, la bonne Maase s'était mise en prières pour lui devant le seuil de sa porte. Le montagnard Kennybol et ses six compagnons , qui lai avaient indiqué le chemin , s'étaient séparés de lui à an demi-mille de Wîilderhog, et ces intrépides chasseurs, qoi aliaicfit en riant affronter un ours, avaient long-temps attaché un œil d'épouvante sur le sentier que suivait l'aventureux voyageur.
Le jeune homme entra dans la grotte de AValderhog comme on entre dans un port long-temps désiré. Il éprouvait une joie céleste en songeant qu'il allait accomplir l'objet de sa vie , et que dans quelques instants peut-être il aurait donné tout son sang pour son Éihel. Près d'attaquer un brigand redouté d'une province entière, un monstre, un démon peut-être, ce n'était point cette effrayante figure qui apparaissait à son imagination ; il ue voyait que l'image de la douce vierge captive , priant pour lui sans doute devant l'autel de sa prison. S'il se fût dévoué pour toute autre qu'elle , il aurait pu songer un moment , pour les mépriser , aux périls qu'il venait chercher de si loin ; mais est-ce qu'une réflexion trouve place dans un jeune cœur au moment où il bat de la double exaltation d'un beau dévouement et d'un noble amour.
HAX O^ISLAi\DE. i73
U s'avança» b lôte haate, soas la Toute sonore dont les mille échos multipliaient le bruit de ses pas, sans mi^nie jeter un coup d*œil sur les stalactites, sur les basaltes léculaires qui pendaient au-dessus de sa tête parmi des dAdcs de mousses, de lierre et de lichen; assemblages confus de formes bizarres, dont la crédulité superstitieuse des campagnards norwégiens avait fait plus d'une fois des foules de démons ou des processions de fantômes.
Il passa avec la même indiiïêrence devant ce tombeau do roi l?^'aldcr, auquel se rattachaient tant de traditions logubres , et il n'entendit d'autre voix que les longs sifflements de la bise sous ces funèbres galeries.
Il continua sa marche sous de tortueuses arcades , éclairées faiblement par des crevasses à demi obstruées d'herbes et de bruyères. Son pied heurtait souvent je ne sais quelles mines, qui roulaient sur le roc avec un son creuK, et présentaient dans l'ombre , à ses yeux , des apparences de crânes brisés ou de longues rangées de dents blanches et dépouillées jusqu'à leurs racines.
Mais aucune terreur ne montait jusqu'à son âme. 11 s*étonnait seulement de n'avoir pas encore rencontré le formidable habitant de cette horrible grotte.
Il arriva dans une sorte de salle ronde , naturellement creusée dans le flanc du rocher. Là aboutissait la route souterraine qu'il avait suivie, et les parois de la salle n'offraient plus d'autre ouverture que de larges fentes, à travers lesquelles on apercevait les montagnes et les forêts extérieures.
Surpris d'avoir ainsi infructueusement parcouru toute la fatale caverne , il commença à désespérer de rencontrer le brigand. L'n monument de forme singulière , situé au milieu de la salle soulcrrainc , appela son attention. Trois pierres longues et massives , posées debout sur le sol , eu
274 H AN D^lSLAilDB.
fwutenaient une quatrième , lai*ge et carrée , toknme trois piliers portent un toit. Sous cette espèce de trépied gigantesque s^élevait une sorte d*autel, formé égaleme&t d*un seul quartier de granit et percé circuiairement aa milieu de sa face supérieure. Ordener reconnut une de ces colossales constructions druidiques qu'il avait sourent obserTées dans ses voyages en Norwége , et dont les modèles les plus étonnants peut-être sont, en France, les monuments de Lokmariaker et de Garnac. ËdiGces étranges qui ont vieilli , posés sur la terre comme des tentes d'un jour, et où la solidité naît de la seule pesanteur.
Le jeune homme , livré à ses rêveries , s'appuya machi- / nalement sur cet autel, dont la bouche de pierre était brunie , tant elle avait bu profondément le sang des viC" times humaines.
Tout à coup il tressaillit; une voix, qui semblait sortir de la pierre , avait frappé son oreille :
— Jeune homme , c'est avec des pieds qui touchent au sépulcre que tu es venu dans ce lieu.
Il se leva brusquement, et sa main se jeta sur son sabre, tandisqu'un écho, faible comme la voix d'un mort, répétait distinctement dans les profondeurs de la grotte :
— Jeune homme , c'est avec des pieds qui touchent au sépulcre que tu es venu dans ce lieu.
En ce moment une tôte effrovablc se leva de Taulrc côté de l'autel druidique , avec des cheveux rouges et un rire atroce.
— Jeune homme, répéta-t-elle , oui, tu es venu dans ce lieu avec des pieds qui touchent au sépulcre.
— Et avec une main qui touche une épée , répondit le jeune homme sans s'émouvoir.
Le monstre sortit entièrement de dessous Tau tel , et montra ses membres trapus et nerveux, ses vêtements
H\s d'islakdk. )75
lauvagescl sanglants, ses mains crochues et sa lourde hache le pierre.
— C'est moi, dit-il avec un grondement de héte fauve.
— G*est moi , répondit Ordcner.
— Je t'attendais.
— Je faisais plus, repartit Fintrépide jeuno homme, je te cherchais.
Le brigand croisa les bras.
— Sais-tu qui je suis?
— Oui.
— Et tu n*as point de peur?
— Je n'en ai plus.
— Tu as donc éprouvé une crainte en venant ici 7 et le monstre balançait sa tète d'un air triomphant.
— Celle de ne pas te rencontrer.
— Tu me braves , et les pas \ienueut de trébucher contre des cadavres humains !
— Demain peut-Otre ils irébuciierout contre le lien. Un tremblement de colère saisit le petit homme. Ordcner , immobile , rons(înait son attitude calme et fière.
— Prends garde! murmura le brigand; je vais fondre rar toi , comme la grêle de \orwége sur un parasol.
— Je ne voudrais point d'autre bouclier contre toi.
On eût dit qu'il y avait dans le regard d'Ordener quelque chose qui dominait le monstre. 11 se mit à arracher a^cc ses ongles les poils de son manteau , connue un tigre qui dévore l herbe avant de s'élancer sur sa proie.
— Tu m'apprends ce que c'est que la pitié , dit-il.
— Et à moi , ce ((ue c'est ((ue le mépris.
— £nfant , ta voix est douce , ton visage est frais comme h voix et le vitrage d'une jeune lille : — quelle mort veuxtu de moi ?
— La tienne.
Le petit homme rit.
— Tu ne sais point que je suis un démon, que moa esprit est Tesprit dlngolphe l'Exterminateur.
— Je sais que tu es un brigand, que ta commets le meurtre pour de Tor.
— Tu te trompes, interrompit le monstre, c*est pour
du sang.
' — N'as-tu pas été payé par les d*Ahlefeld pour assassiner
le capitaine Dispolsen?
— Que me dis-tu là? Quels sont ces noms !
— Tu ne connais pas le capitaine Dispolsen , que ta as assassiné sur la grève d'Urchtal ?. . ,
— Gela se peut, mais je l'ai oublié, comme je t'aorai oublié dans trois jours.
— Tu ne connais pas le comte d'Ahlefeld , qui t'a payé pour enlever au capitaine un coiïret de ferl
— D'Ahlefeld ! Attends , oui , je le connais. J'ai bu hier le sang de son fils dans le crâne du mien.
Ordencr frissonna d'horreur.
— Est-ce que tu n'étais pas content de ton salaire?
— Quel salaire? demanda le brigand.
— Écoute : ta vue me pèse ; il faut en unir. Tu as dérobé , il y a huit jours, une cassette de fer à l'une de tes victimes, à un officier de Munckholm?
Ce mot fit tressaillir le brigand.
— Un officier de Munckholm! dit-il entre ses dents; puis il reprit , avec un mouvement de surprise : — Seraistu aussi un officier de Munckholm, toi!...
— Non , dit Ordener.
— Tant pis I et les traits du brigand se rembrunirent.
— Écoute, reprit l'opiniâtre Ordener, où est celle cassette que tu as dérobée au capitaine ?
ie i)etit homme parut méditer un instaut.
HAX 1>*I8LA^DE. 277
— Par Ingdphe, voilà une méchante boîte de fer qui iiccupe bien des esprits. — Je te réponds que Ton cherchera moins cdie qui contiendra tes os, si jamais ils isont dans un cercueil, paroles, en montrant à Ordener que le brigand connaissait la cassette dont il lui parlait , lui rendirent respoir de la reconquérir.
— Dis-moi ce que tu as fait de cette cassette. Est-elle ao pouvoir du comte d*Ahlefeld?
— Non.
— Tu mens, car tu ris.
— Crois ce que tu voudras. Que mlmporte?
Le monstre avait en eiïet pris un air railleur qui inspirait de la défiance à Ordener. Il vit qu'il n*y avait plus rien à faire que de le mettre en fureur, ou de Tintimider, s*U était possible.
— Entends-moi , dit-il en élevant la voix, il faut que tu me donnes cette cassette.
L'autre répondit par un ricanement fi^ouche.
— Il faut que tu me la donnes I répéta le jeune homme d'une voix tonnante.
— Est-ce que tu es accoutumé à donner des ordres aux bnflfles et aux ours? répliqua le monstre avec le même rire.
— J'en donnerais au démon dans Tenfer.
— C'est ce que tu seras à môme de faire tout à Theure, Ordener tira son sabre, qui élincela dans Fombre comme
un éclair. — Obéis!
— Allons, reprit Tautrc en secouant sa hache, il ne tenait qu'à moi de briser tes os et de sucer ton sang quand tu es arrivé; mais je me suis contenu; j'étais curieux de voir le moineau franc fondre sur le vautour.
— lUisérable , cria Ordener, défends-toi !
278 ll%N II*JSL\NDG.
— C'est la première fois qu*on me le dit , marmon W brigand en grinçant les dents.
En parlant ainsi , il sauta sur Tautel de granh et se nmassa sur lui-même, comme le I^pard qui attend ■ chasseur au haut d'un rocher pour se précipiter sur luii rimproTJste.
De là son œil fixe plongeait sur le jeune hoaiiiie,rt semblait chercher de quel côté il pourrait le mieux s'éfaDciT sur lui. C'en était fait du noble Ordeuer, s'il eAt attendu un instant. Mais il ne donna pas au brigand le tenps de réfléchir, et se jeta impélueusemeut sur lui en lui portant la pointe de son sabre au visage.
Alors commença le combat le plus elTrayant que rimagination puisse se figurer. Le petit hoinmo, debout w l'autel , comme une statue sur son pié<lestal , semblait oof dos horribles idoles qui, dans les siôcles barbares, avaleat reçu dans ce même lieu des sacrifices impies et de sacrilèges offrandes.
Ses inouvem(>nts étaient si rapides que de quelque rôt^ qu'Ordcner l'attaquât, il rencontrait toujours la face da monstre et le tranchant de sa hache. Il aurait été mis ro pièces dès les premiers chocs s'il n'avait eu Theureos^ inspiration de rouler son manteau autour de son bn» gauche , en sorte (|ue la plupart dos coups de son furieoi ennemi se perdaient dans ce bouclier flottant. Ils lînnt ainsi inutilement, pendant pjui^ieurs minutes , des efFiirb inouïs pour se blesser l'un et l'autre. Les yeux gris et «nflammés du petit homme sortaient de leur orbite. Surpris d*étre si vigoureusement et si audacieusement combattu par un ad>ersaire en apparence si faible , une rage sombre avait remplacé ses ricanements sauvages. L'atroce inuno* bilité des traits du monstre , le calme intrépide de ceoi d'Ordcner contrastaient singulièrement avec la prompti-
Iode de leurs mouvements et la vivacité de leurs attaques.
On n'entendait d'autre bruit que le cliquetis des armes, lei pas tumultueux du jeune homme et la respiration prasée des deux combattants, quand le petit homme poQSKi on rugissement terrible. Le tranchant de sa hache tenait de s'engager dans les plis du manteau. Il se raidit ; fl Kcoua furieusement son bras , et ne fit qu'embarrasser le manche avec le tranchant dans rétofTc , qui , à chaque nouvel effort , se tordait de plus en plus à Tentour.
Le formidable brigand vil donc le fer du jeune homme s'appuyer sur sa poitrine.
— Écoute-moi encore une fois, dit Ordencr triomphant ; veux-tu me remettre ce coiïi*e de fer que tu as Iftchcment vo16?
Le petit homme garda un moment le silence , puis il dit ■u milieu d'un rugissement :
— Non , et sois maudit !
Ordener reprit , sans quitter son attitude victorieuse et menaçante :
— Réfléchis !
' — Non ; je l'ai dit que non , répéta le brigand. Le noble jeune homme baissa son sabre.
— Kh bien ! dit-il , dégage ta hache des plis de mon manteau , afin que nous puissions continuer.
Un rire dédaigneux fut la réponse du monstre.
— Enfant , lu fais le généreux , comme si j'en avais besoin !
Avant qu'Onlcnor surpris cùl pu tourner la télé , il avait posé son pied sur l'épaule de son loyal vainqueur, et d'un bond il était à douze pas dans la salle.
D'un autre bond il était sur Ordener. Il s'élait suspendu \ lui tout entier, connue la panihére s'allaclie de la gueule et des griffes aux flancs du grand lion. Ses ongles s'cafou-
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çaieot dans les épaules du jeune homme; ses génon noueux pressaient ses hanches, tandis que son afiEireux visage présentait aux yeux d*Ordener une bouche sauf^te et des dents de bête fauve prêtes à le déchirer. Il ne parlait plus; aucune parole humaine ne s'échappait de son gosier pantelant : un mugissement sourd , enlremêlé de cris ranques et ardents , exprimait seul sa rage. C'était qndque chose de plus hideux qu'une bête féroce , de plus monstrueux qu'un démon : c'était un homme auquel il ne restait rien d'humain.
Ordener avait chancelé sous l'assaut du petit homme , et serait tombé à ce choc inattendu , si l'un des larges piliers du monument druidique ne se fût trouvé derrière lui pour le soutenir. Il resta donc à demi renversé sur le dos , et haletant sous le poids de son incommode ennemi Qu'on pense que tout ce que nous venons de décrire s'était passé en aussi peu de temps qu'il faut pour se le figurer, et Ton aura quelque idée de ce que présentait d'horrible ce moment de lutte.
Nous l'avons dit, ce noble jeune homme avait chancelé, mais il n'avait pas tremblé. Il se hâta de donner une pensée d'adieu à son Éthel. Cette pensée d'amour fut comme une prière : elle lui rendit des forces. Il enlaça le monstre de ses deux bras ; puis , saisissant la lame de son sabre par le milieu , il lui appuya perpendiculairement la pointe sur l'épine du dos. Le brigand atteint poussa une clameur effrayante , et d'un soubresaut , qui ébranla Ordener, il se dégagea des bras de son intrépide adversaire , et alla tomber à quelques pas en arrière, emportant dans ses dents un lambeau du manteau vert qu'il avait mordu dans sa fureur.
Il se releva, souple et agile comme un jeune chamois, et le combat recommen«M pour la troisième fois, d'une
manière plus terrible encore. Le iiasard avait jeté près dti liea où il se trouvait un amas de quartiers de rochers , entre lesquels les mousses et les ronces croissaient paisiblement depuis des siècles. Deux hommes de force ordinaire auraient à peine pu soulever la moindre de ces masses. Le brigand en saisit une de ses deux bras et Téleva au-dessus de sa tête en la balançant vers Ordener. Son regard fut affreux dans ce moment. La pierre , lancée avec violence , traversa lourdement Tcspacc : le jeune homme n*eut que le temps de se détourner. Le quartier de granit 8*était brisé en éclats au pied du mur souterrain avec un bruit épouvantable, que se renvoyèrent long-temps les échos profonds de la grotte.
Ordener étourdi avait h |)eine eu le temps de reprendre son sang-froid , qu'une seconde masse de pierre se balançait dans les mains du brigand. Irrité de se voir ainsi lapider lâchement , il sï'lança vers le petit homme , le sabre haut , aGn de changer de combat; mais le bloc formidable, parti comme un tonnerre, rencontra, en roulant dans Tatmosphère épaisse et sombre de la caverne, la lame frélc et nue sur son passage : elle tomba en éclats comme un morceau de verre , et le rire farouche du monstre remplit la voûte.
Ordener était désarmé.
— As-tu, cria le monstre, quehfuc chose à dire à Dieu au diable avant de mourir ?
Et son œil lançait des flammes, et tous ses muscles s'étaient raidis de rage et de joie, et il s'était précipité avec un frémissement d'impatience sur sa hache laissée à terre dans les plis du manteau... — Pauvre Kthrl!
Tout à coup un rugissement lointain se fait entendre au dehors. Le monstre s'arrête. Le bruit redouble ; des clameurs d'hommes se mêlent aux grondements plaintifs d'un
ours. Le brigand écoute. Les cris douloureux continuaL Il saisit brusquement la hache et s*élance « non vers Ordencr, mais vers Tune des crevasses dont nous avons parié et qui donnaient passage au jour. Ordener » au comble de la surprise de se voir ainsi oublié, se dirige comme lai vers Tune de ces portes naturelles , et voit , dans une dairière assez voisine , on grand ours blanc réduit aux aboii par sept chasseurs , parmi lesquels il croit même dlsliaguer ce Kennybol dont les paroles Tavaîent tant frappé ta veille.
Il se retourne. Le brigand n'était plus dans la grotte, d il entend au dehors une voix effrayante qui criait : Frieud! Friend ! je suis à toi ! me voici !