XX
Pierre le bon enfant aux dés a tout perdu.
RCCMEA.
Le régiment des arquebusiers de Munckholm est en marche à tra\ers les défilés qui se trouvent entre Drootheini et Skon^en. Tantôt il côtoie un torrent , et Ton voit la flic des baïonnettes ramper dans les ravines comme uo long serpent dont les écailles brillent au jour ; tantôt il tourne eu spirale à Teulour d'une montagne, qui ressembb* alors à ces colonnes triomphales autour desquelles montent des bataillons de bronze.
Les soldats marchent , les armes basses et les nianteaui déphiyés , d'un air d'humeur et d'ennui , parce que ces nobles hommes n'aiment ([ue le combat ou le rcpoSi Les
HAN D^IHLAMUK. 283
grosses railleries, les vleax sarcasmes qui faisaient hier leurs délices ne les égaient pas aujourd'hui : Tair est froid, le ciel est brumeux. Il faut au moins , pour qu*un rire passager s'élève dans les rangs, qu'une cantinièrc se laisse tomber maladroitement du haut de son petit cheval barbe, ou qu'une marmite de fer-blanc roule de rocher en rocher jusqu'au fond d'un précipice.
C'est pour se distraire un moment de l'ennui de cette route que le lieutenant Randmcr, jeune baron danois, aborda le vieux capitaine Lory, soldat de fortune. Le capitaine marchait, sombre et silencieux, d'un pas pesant, mais assuré ; le lieutenant , leste et léger, faisait siffler une baguette qu'il avait arrachée aux broussailles dont le che* min était bordé.
— Hé bien , capitaine , qu'avez-vous donc ? vous êtes triste. '
— C'est qu'apparemment j'en ai sujet , répond le vieil officier sans lever la tête.
— Allons , allons , point de chagrin : regardez-moi , suisje triste? et pourtant je gage que j'en aurais au moins autant sujet que vous.
— J'en doute, baron Randmcr; j'ai perdu mon seul bien , j'ai perdu toute ma richesse.
— Capitaine Lory , notre infortune est précisément la même. 11 n'y a pas quinze jours que le lieutenant Alberick m'a gagné d'un coup de dé mon beau château de Randmer et SCS dépendances. Je suis ruiné : me voit-on moins gai pour cela ?
Le capitaine répondit d'une voix bien triste :
— Lieutenant, vous n'avez perdu que votre beau château ; moi , j'ai perdu mon chien.
A cette réponse , la figure frivole du jeune homme resta indécise entre le rire et l'attendrissement.
— Capitaine, dil-il, coosolez-TOUs; tenez, moi, qui» perdu mon château...
L'autre Tinterrompit.
— Qu'est-ce que cela? d'ailleurs, vous regagnerez uo autre château. -
— Et vous retrouverez un autre chien. Le vieillard secoua la tête.
— Je retrouverai un chien; je ne retrouverai pas man pauvre Drake.
Il s'arrêta : de grosses larmes roulaient dans ses yeux et tombaient une à une sur son visage dur et rude.
— Je n'avais, contiuua-t-il , jamais aimé que lui; je n'ai connu ni père ni mère ; que Dieu leur fasse paix , comme à mon pauvre Drake ! — Lieutenant Randmer, il m'avait sauvé la vie dans la guerre de Poméranie ; je l'ap- . pelai Drake pour faire honneur au fameux amiral. — Ce bon chien ! il n'avait jamais changé pour moi , lui , selon ma fortune. Après le combat d'Oholfen , le grand général Schack l'avait flatté de la main en me disant : Vous avez là un bien beau chien , sergent Lory ! — car à cette époque je n'étais encore que sergent.
— Ah! interrompit le jeune homme en agitant sa baguette , cela doit paraître singulier d'être sergent.
Le vieux soldat de fortune ne l'entendait pas ; il paraissait se parler à lui-même , et l'on entendait à peine quelques paroles inarticulées s'échapper de sa bouche.
— Ce pauvre Drake! être revenu tant de fois saiû et sauf des brèches et des tranchées pour se noyer , comme un chat, dans le maudit golfe de Drontheim! — Mou pauvre chien ! mon brave ami ! tu étais digne de mourir comme moi sur le champ de bataille.
— Brave capitaine , cria le lieutenant , comment pouvez-vous rester triste? nous nous battrons peut-être demain.
— Ooi, rendit dédaigneasement le vieux capitaine , contre de fiers ennemis!
— Gomment , ces brigands de mineurs ! ces diables de montagnards!
^ Des tailleurs de pierres , des voleurs de grands chemins! des gens qui ne sauront seulement pas former en bataille la tête de porc ou le coin de Gustave-Adolphe ! McSîk de belle canaille en face d'un homme tel que moi , qui ai fait toutes les guerres de Poméranie et de Holstein ! les campagnes de Scanie et de Dalécarlie ! qui ai combattu sons le glorieux général de Schack , sous le vaillant comte de Guldenlew!...
— Mais vous ne savez pas, interrompit Randmcr, qu'on donne à ces bandes un redoutable chef, un géant fort et sauvage comme Goliath , un brigand qui ne boit que du sang humain , un démon qui porte en lui tout Satan...
— Qui donc? demanda Tautre.
— Eh ! le fameux Han d'Islande !
— Brrr ! je gage que ce formidable général ne sait seulement pas armer un mousquet en quatre mouvements ou charger une carabine à Timpériale !
Randmer éclata de rire.
— Oui , riez , poursuivit le capitaine. Il sera fort gai en effet de croiser de bons sabres avec de viles pioches , et de nobles piques avec des fourches à fumier ! voilà de dignes ennemis! mon brave Drake n'aurait pas daigné leur mordre les jambes!...
Le capitaine continuait de donner un cours énergique à son indignation, lorsqu'il fut interrompu par l'arrivée d'un officier qui accourait vers eux tout essoufflé. — Capitaine Lory ! mon cher Randmer !
— Hé bien, dirent-ils tous deux à la fois...
— Mes amis... je suis glacé d'horreur... D'Ahlefcld ! le
286 HA^ d'iblanue.
lieutenant d'Âhlefeld I le fils du grand chancelier ! Tooà savez, mon cher baron Randmert ce Frédéric... si âé^ gant., si fat!...
— Oui , répondit le jeune baron , très-élégant I Gepen* dant, au dernier bal de Cbarlottenbourg, mon déguisement était d*un meilleur goût que le sien... — Mais que lui est>il donc arrivé?
— Je sais de qui vous voulez parler, disait en même temps Lory, c*est Frédéric d'Âhlefeld , le lieutenant de la troisième compagnie., qui a les revers bleus» Il fait asses négligemment son service.
— On ne s'en plaindra plus , capitaine Lory.
— Gomment ? dit Randmer.
— Il est en garnison à Walstrohm , continua froidement le vieux capitaine.
— Précisément, reprit l'autre , le colonel vient de recevoir un messager... Ce pauvre Frédéric I
— Mais qu'est-ce donc? capitaine BoUar^ vous m'effrayez.
I^ vieux Lory poursuivit :
— Brrr! notre fat aura manqué aux appels comme à son ordinaire ; le capitaine aura envoyé en prison le fils da grand chancelier; et voilà, j'en suis sûr, le malheur qui vous décompose le visage.
Bollar lui frappa sur l'épaule.
— Capitaine Lory, le lieutenant d'Ahlefeld a été dévore tout vivant.
Les deux capitaines se regardèrent fixement , et Randmer, un moment étonné, se mit tout à coup à rire aui éclats.
— Ah! ah! capitaine Bollar, je vois que vous êtes toujours mauvais plaisant. Mais je ne donnerai pas dans cellelà , je vous en préviens.
Et le lieutenant , croisant ses deux bras , donna un libre ^ toute sa gaieté, en jurant que ce qui Tamusait le plus , c'était la crédulité avec laquelle Lory accueillait les amiuantes inventions de Bollar. Le conte , disait-il , était vraiment drôle , et c'était une idée tout à fait divertissante que de faire dévorer tout cru ce Frédéric qui avait de sa peau un soin si tendre et si ridicule.
— Randmer, dit gravement Bollar, vous êtes un fou. Je vous dis qu'Ahlefeld est mort. Je le tiens du colonel : — mort!
— Oh ! qu*il joue bien son rôle I reprit le baron toujours en riant; qu'il est amusant !
Bollar haussa les épaules , et se tourna vers le vieux Lory, qui lui demanda avec sang-froid quelques détails.
— Oui vraiment , mon cher capitaine Bollar, ajouta le rieur inextinguible , contez-nous donc par qui ce pauvre diable a été ainsi mangé. A-t-il fait le déjeuner d'un loup, le goûter d'un buffle ou le souper d'un ours?
— Le colonel, dit Bollar, vient de recevoir une dépêche qui l'instruit d'abord que la garnison de Walhstrom se replie vers nous devant un parti considérable d'insurgés....
Le vieux Ix)ry fronça le sourcil.
— Ensuite , poursuivit Bollar, que le lieutenant Frédéric d'Ahlefcld, ayant été, il y a trois jours, chasser dans les montagnes, du côté de la Ruine d'Arbar, y a rencontré un monstre, qui Ta emporté dans sa caverne et dévoré.
Ici le lieutenant Randmer redoubla ses joyeuses exclamations.
— Oh ! oh ! comme ce bon Lory croit aux contes d'enfants! C'est bien, gardez votre sérieux, mon cher Bollar; vous êtes admirablement drôle. Mais vous ne nous direz
2g8 H AN D ISLANDE.
pas quel est ce monstre , cet ogre , ce Tampire qui a esporté et inaDgé le lieutenant comme un chevreau de ii jours !
— Je ne TOUS le dirai pas, à vous, murmura BoDv avec impatience ; mais je le dirai à Lory * qui n'est pas follement incrédule. — Mon cher Lory, le monstre qui a iw le sang de Frédéric , c'est Han d'Islande.
— Le colonel des brigands ! s'écria le vieux officier.
— Hé bien ! mon brave Lory, reprit le railleur Randmer, a-t-on besoin de savoir l'exercice à l'impériale, qoaad on fait si bien manœuvrer sa mâchoire?
— Baron Randmer , dit Bollar , vous avez le même caractère que d' Ahlcfeld , prenez garde d'avoir le même sort.
— J'aOirmc , s'écria le jeune homme, que ce qui mV nmse le plus , c'est le sérieux imperturbable du capitaine Bollar.
— Et moi, répliqua celui-ci, que ce qui m'effraie le plus , c'est la gaieté intarissable du lieutenant Randmer.
En ce moment un groupe d'officiers , qui paraissaient s'entretenir vivement , se rapprocha de nos trois interiocutcurs.
— Ah ! pardicu , s'écria Randmer, il faut que je les amuse de l'invention de Bollar. — Camarades, ajouta-t-fl en s'avançant vers eux , vous ne savez pas? ce pamre Frédéric d'Ahlefeld vient d'être croqué tout vivant park barbare Ilan d'Islande. —
En achevant ces paroles , il ne put réprimer un édal de rire , qui , à sa grande surprise , fui accueilli des nou^cauvcnus presque avec des cris d'indignation.
— Comment ! vous riez ! — Je ne croyais pas que Rand- UKr dût répéter de celte manière une semblable nouvelle. — llirc d'un pareil malheur. —
IIAK D^SLAiNDE. 289
— Quoi! (lil Randincr troublé, est-ce que cela serait Trai?
— Eh ! c'est vous qui nous le répétez ! lui cria-l-ou de tontes parts. Est-ce que vous n*avezpas foi en vos paroles?
— Mais je croyais que c'était une plaisanterie de Bollar... —
Un vieux oflicier prit la parole.
— La plaisanterie eût été de mauvais goût ; mais ce n'en est malheureusement pas une. Le baron liVœthaQn, notre colonel , vient de recevoir cette fatale nouvelle.
• — Une affreuse aventure ! c'est effrayant , répétèrent une foule de voix.
— Nous allons donc , disait l'un , combattre des loups et des ours à face humaine !
— >ous recevrons des coups d'arquebuse , disait l'autre , sans savoir d'où ils partiront ; nous serons tués un à nn , comme de vieux faisans dans une volière.
— Cette mort d'Ahlefeld , cria Bollar d'une voix solennelle , fait frissonner. Notre régiment est malheureux. La mort de Dispolsen , celle de ces pauvres soldats trouvés à Cascadthymorc , celle de d'Ahlefeld , voilà trois tragiques événements en bien peu de temps.
Le jeune baron Randmer, qui était resté muet , sortit de sa rêverie.
— Cela est incroyable, dit-il; ce Frédéric, qui dansait si bien !
Et après cette réflexion profcmde , il retomba dans le silence, tandis que le capitaine Lory affirmait qu'il était très-aflligé de la mort du jeune lieutenant, et faisait remarquer au second arquebusier, Toric Belfast, que lo cuivre de sa bandoulière était moins brillant qu'à lor-
f90 1''^''' O'WLANDE.
Ghutl chutl voilà un homme qui descend de là-bail par le moyen d*une échelle.
— oh oui , c'est un espion.
^ Le ciel ne pouvait m'accorder une plu» snnifc fj^veur que celle de pouvoir vous livrer... na vk. Jenis à VOUS; mais dites-mol, de grAce, à qui appartieit cette armée.
^ AU comte de Barcelone. •
— Quel comte ?
— Qu'est-ce doue ?
— Général , voilà un espion de Vennemi.
— D'où viens-tu?
— Je venais Ici... bien éloigné de songer à ce que je devais y trouver ; Je ne m'attendais pas à ce que je vois.
LoPK DE Vega, la Vuerza Ittsttmosa,
Il y a quelque chose de sinistre et de désolé dans l'aspect d'une caini)agnc rase et nue, quand le soleil a dis|)ara; lorsqu'on est seul, qu'on marche en brisant du [neddes tronçons de |)aille sèche , au cri monotone de la cigale , et qu'on voit de grands nuages déformés se coucher lentement sur l'horizon , comme des cadavres de fantômes.
Telle était rimpression qui se mêlait aux tristes (khscc^ d*Ordener, le soir de son inutile rencontre avec le brigand d'Islande. Ktourdi un moment de sa brusque disparilitNi, il avait d'al)ord voulu le |K)ursuivre; mais il s'était égaro dans les bruyères, et il avait erré toute la journée dans des terres de plus en plus incuhes et sau\agos , sans rencontrer trace d'homme. A la chute du jour, il se trou^tic dans une plante spacieuse , qui ne lui oiïrait de tous c&ih qu'un horizon égal et circulaire , où rien ne promettait un abri au ieuiie Novateur exténué de fatigue et de besoin.
iiAN d'iklafioe. f91
EnriYre , ê\ ces Mniïrances corporelles n'eiment pas éié aggrair^ par les tristesses de son âme ; mais c*eh était fait ! il arait atteint le ternie de son voyage, sans en remplir le but. II ne lui restait mômc plus ces folles illusions d'espérance qoi rayaient entraîné à la poursuite du brigand; et maintenant que rien ne soutenait plus son cœur, mille pensées décourageantes, qui n'y trouvaient point place la veille , venaient Tassaillir. Qu'allait-il faire ! comment revenir vers Schumacker sans lui apporter le salut d'ÉlhelT de quelle effrayante nature étaient les malheurs que la conquête de la fatale cassette eût prévenus? Et son mariage avec Ulrique d'Ahlcfeld! S'il pouvait du moins enlever son Éthel à cette indigne captivité; s'il pouvait fuir avec elle, et emporter son bonheur dans quelque lointain exil!..< —
11 s'enveloppa de son manteau et se coucha sur la terre. Le ciel était noir; une lueur orageuse apparaissait par intervalles dans les nues comme à travers un crêpe funèbre , et s'éteignait; un vent froid tournait sur la plaine. Le jeune homme songeait à peine à ces signes d'une tempête violente et prochaine ; et d'ailleurs , quand il eût pu trouver un asile où fuir l'orage et se reposer de ses fatigues , en eût-il trouvé un où fuir son malheur, et se reposer de ses pensées?
Tout à coup des sons confus de voix humaines arrivèrent h son oreille. Surpris, il se souleva sur le coude, et aperçut , à quelque distance do lui , comme des ombres se mouToir dans l'obscurité. Il regarda ; une lumière brilla au millea du groupe mystérieux, et Ordener vh, avec un élonnement facile k concevoir, chacune de ces Ggures fantasmagoriques s'enfoncer successivement dans la terre. -^ Tout disparut.
Ordener était au-dessus dos superstitions do son temps
et de son pays. Son esprit grave et mûr ignorait ces crédulités vaincs, ces terreurs étranges qui tourmentent Fcifance des peuples, de même que Tenfance des hommes. Il y avait cependant dans cette apparition singulière quelqw chose de surnaturel qui lui inspira une religieuse déûana de sa raison ; car nul ne sait si les esprits des morts oe f^ viennent pas quelquefois sur la terre.
Il se leva , fit un signe de croix, et se dirigea vers leKfa où la vision avait disparu. De larges gouttes de pluie coumençaient à tomber ; son manteau se gonflait comme me voile, et la plume de sa toque, tourmentée par leTent, battait son visage.
Il s*arréta tout à coup. — Un éclair venait de lui monirer devant ses pas une sorte de pruits largue et circubire, où il se serait infailliblement précipité sans la lueur bieofaisantc de l'orage. Il s'approcha du gouffre. Une himKte vague y brillait à une profondeur clTra vante , et répandait une teinte rougcâtre sur Tcxtrémilé inférieure de cet immense cylindre creusé dans les entrailles de la terrr. (> rayon, qui semblait un feu magique allumé par les gnomes, accroissait, en quelque sorte, rincommensurable étendoe des ténèbres que J'œil était contraint de traverser pour Tatteindre.
L'intrépide jeune homme , penché sur rahime , écouu. In bruit lointain de voix monta à son oreille. Il ne donta ])lus que les êtres qui avaient étrangement paru et disparu à ses yeux ne se fussent plongés dans ce gouffre, et il sentit un désir invincible , parce qu'il était sans doute dans si destinée, d'y descendre après eux , dût-il suivre des spectres dans une des bouches de l'enfer. D'ailleurs , la tonn ptHe commençait avec fureur, et ce gouffre lui présentait un abri contre elle. î>lais conmient y descendre ? quel chi^min avaient pris ceux cju'il voulait suivre , si ce n'élaicflt
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pas des fantômes? — Un second Cchir vint à son secours, et lui fit voir à ses pieds l'extrémité supérieure d*unc échelle, qui se prolongeait dans les profondeurs du puits, crétait une forte solive verticale, que traversaient horizontalement, de distance eu distance , de courtes barres de fer destinées h recevoir les pieds et les mains de c^ux qui oseraient s'aventurer dans ce gouffre.
Ordener ne balança pas. Il se suspendit audacieusement Il la formidable échelle, et s'enfonça dans Tabîme, sans savoir même si elle le conduirait jusqu'au fond, sans songer qu'il ne reverrait peut-être plus le soleil. Bientôt, dans les ténèbres qui couvraient sa tête , il ne distingua plus le ciel qu'aux éclairs bleuâtres qui l'illuminaient fréquemment. Bientôt la pluie abondante, qui battait la surface de la terre, n'arriva plus à lui qu'en rosée fme et vaporeuse. Bientôt le tourbillon de vent qui s'engouffrait impétueusement dans le puits , se perdit au-dessus de lui en long sifflement Il descendit , il descendit encore , et à peine paraissait-il s'être rapproché de la lumière souterraine. Il continua sans se décourager, en évitant seulement d'abaisser son regard dans le gouffre, de peur d'y être précipité par un étourdisscmcnt.
Cependant, l'air de plus en plus étouffé, le bruit de voix de plus en plus distinct, le reflet pourpré qui commençait à colorer la muraille circulaire du puits, l'avertirent enfin qu'il n'était pas loin du fond. Il descendit encore quelques échelons , et son regard put voir clairement , au bas de l'échelle, l'entrée d'un souterrain éclairée d'une lueur tremblante et rouge, tandis que son oreille était frappée par des paroles qui attirèrent toute son attention.
— Kennybol n'arrive pas , disait une voix du ton de l'impatience,