XX\II
Il y a des pcns(îC3 daus la l6ic qui >oiil jusqu'aux deux.
Romances espagnoles,
L*àme a ([uelquefois des inspirations subites, des illuminations soudaines, dont un volume entier de pensées et de réflexions n'exprimerait pas mieux réteiuhMî, ne sonderait pas plus la ])r()f()ndenr , que la clarté de mille flambeaux ne rendrait la hieur immense et rapide de l'éclair.
On n'essaiera donc pas d'analyser ici l'impulsion impérieuse et secrète qui, à la proposition du jeune Norbilh,
309 UAK D^lftLilXDE.
jeta le noble Gis du vice-roi de Norwége parmi les bandits qui se révoltaient pour un proscrit Ce fut tout à h fois, sans doute , un généreux désir d'approiDodir , à tout prix, cette ténébreuse aventure, mêlé k un dégoût amer de la vie, à un insouciant désespoir de l'avenir; peat-étre je ne sais quel doute de la culpabilité de Schnmacker, inspiré par tout ce qu'offraient de louche et de faux les apparences diverses qui avaient frappé le jeune bomme , par un instinct inconnu do la vérité, et surtout par son amour pour Éthcl. Enfin , ce fut certainement une révélation intime du bien qu'un ami clairvoyant de Schumacker pourrait lui faire, au milieu de ses aveugles partisans.
Est-ce la le chef.' ses re^fards iD*effraU*oL , je n'uteraU lui parler.
Mathvkix, Hertrain.
Aux cris qui annonçaient le fameux chasseur Kennyhiil, Ilackcl s'élança précipitamnienl au-devant de lui, en laissant Ordener avec les deux autres chefs.
— Vous voilà eufu), mon cher Kennybol! Venez que je vous présente à votre formidable chef, Ilan d'Irlande.
A ce nom , Keiinyl)ol , ([ui arrivait pâle , haletant , les cheveux hérissés , le visa^^e inondé de sueur , et les mains teintes de sang, recula de trois pas.
— Ilan d'Islande!
— Allons, dit llacket, rassurez-vous! il vient pour vou» seconder. Ne voyez en lui qu'un ami , qu'un compagnon...
kennybol ne l'entendait pas.
— ilan d'itkbmdc ici ! répéia-l-il.
nAlf D^ISLANDE. dO.3
— Hé oui, dit Hflckot, en r^^primant nn rire ^uivoquo ; aUez-Tous en a^oir pear?
— Quoi ! interrompit pour la troisième fois le chasseur, TOUS m*affinnez... Han d'Islande dans cette mine I...
Racket se tourna vers ceux qui l'entouraient : — Est-ce que notre brave Kcnnybol est fou? Puis, s'adrcssantà Rennylxri : — Je Tois que c'est la crainte de Ilan d'Islande qui vous a retardé.
Kennybol leva la main au ciel : — Par Ëtbeldera , la sainte martyre norwégienne, ce n'est pas la crainte de flan d'Islande, seigneur Hackct, mais bien Han d'Islande luimême, je vous jure, qui m'a empêcbé d'Otrc ici plus tôt.
C<9 paroles firent éclater un murmure d'étonnemcnt parmi la foule de montagnards et de mineurs qui entouraient les deux inlerkicutcurs , et jetèrent sur le front de Racket le même nuage que l'aspect et le salut d'Ordener y avaient déjà fait naître un moment auparavant.
— Gomment t que dites-fous? demanda-t-il en baissant la voix.
— Je dis, seigneur Hachet, que sans votre maudit Han l'Islandais j'aurais élu ici avant le premier cri de la chouette.
— En vérité ! Que vous a-t-il donc fait ?
— Oh I ne me le demandez pas ; je veux seulement que ma barbe blanchisse en un jour , comme le poil d'une hermine, si l'on me surprend de ma vie, puisqu'il est vrai que je vis encore , à la chasse d'un ours blanc.
— Est-ce que vous avex failli être dévoré par un ours ? Kcnnybol haussa les épaules en signe de mépris :
— Un ours! voilà un redoutable ennemi! Kenn>bol dévoré par un ours! Pour qui me prenez -vous, seigneur Hacket ?
— Ah ! pardon , dit Ilacket en souriant.
304 H AN D*IftLA!«DE.
— Si VOUS saviez ce qui in*cst arrivé , mon brave 9(\gncur, interrompit le vieux chasseur en baissant la voii, vous ne me répéteriez point que Han d'Islande est ici.
Hacket parut de nouveau un moment déconcerté. Il arrêta brusquement Kennybol par le bras , comme s'il craignait qu*il n'approchât davantage du point de la place souterraine où Ton apercevait, au-dessus des tétcs des mi* neurs , la tête énorme du géant.
— Mon cher Kennybol, dit-il d'une voix presque solennelle , contez- moi ^ je vous prie , ce qui a causé votre retard. Vous sentez qu'au moment où nous sommes , tout peut être d'une haute importance.
— Cela est vrai , dit Kennybol après un moment de inflexion.
Alors, cédant aux instances réitérées de Hacket , il lui raconta comment il avait ^ le matin même, aidé de six compagnons , poussé un ours blanc juscpi'aux en^ irons de la grotte de AValderhog , sans s'apercevoir , dans l'ardeur de la chasse, qu'il était si près de ce lieu redoutable; comment les plaintes de l'ours aux abois avaient attiré un petit homme, un monstre, un démon, qui, armé d'une hache de pierre, s'était jeté sur eux à la défense de Tours. L'apparition de cette espèce de diable , qui ne pouvait être autre que llan, le démon islandais, les avait glacés tous sept de terreur; enfm , ses six malheureu\ camarades avaient été victimes des deux monstres , et lui , Kcnn>b(il. n'avait du son salut qu'à une prompte fuite, qui n'a\ail pas été entravée , grâce à son agilité , à la fatigue de llan d'Islande, et, avant tout, à la protection du bienheureux patron des chasseurs, saint Sylvestre. — Vous ^oyez, seigneur Hacket , dit-il en terminant son récit encore pleio de son épouvante, et orné de toutes les fleurs de la rhélin
ue des moula^uos^ vous voyez que si je viens tard, ce
iiAN d'islandk. ;i05
n'est pas moi qu'il faut accuser , et qu'il est impossible que le démon d'Islande , que j'ai laissé ce matin avec son ours, s'acharnant sur les cadavres de mes six pauvres camarades dans la bruyère de Walderhog , soit maintenant, comme notre ami, dans cette mine d'Apsyl-Corh, à notre rendez- Tous. Je vous proteste que cela ne se peut Je le connais , à présent, ce démon incarné; je l'ai vu !
Hacket, qui avait tout écouté attentivement, prit la parole et dit d'une voix grave :
— Mon brave ami Kennybol, quand vous parlez de llan d'Islande ou de l'enfer , ne croyez rien impossible. Je savais tout ce que vous venez de me dire...
L'expression de l'extrême étonnemcnt et de la plus naïve crédulité se peignit sur les traits sauvages du vieux chas-^ seur des monts de Kole. — Comment ?
— .... Oui, poursuivit Hacket, sur le visage duquel un observateur plus adroit eût peut-être démêlé quelque chose de triomphant et de sardonique , je savais tout , excepté pourtant que vous fussiez le héros de cette triste aventure. Han d'Islande me l'avait contée en me suivant
— Vraiment ! dit Kennybol ; et son regard attaché sur Hacket venait de prendre un air db crainte et de respect.
Hacket continua avec le même sang-froid : — Sans doute ; mais maintenant soyez tranquille y je vais vous conduire à ce formidable llan d'Islande.
Kennybol poussa un cri d'efîroi.
— Soyez tranquille , vousdis-je, reprit Hacket. Voyez en lui votre chef et votre camarade; gardez-vous seulement de lui rappeler en rien ce (pii s'esl passé ce malin. Vous comprenez ?
Il fallut céder, mais ce ne fut pas sans une vive répugnance intérieure qu'il coiistuitit à se laisser présenter an
306 IIAN D^ISLANDG.
démon. Us ^l'àVâncèt-etlt tcrsle ghoUpê où élàiCilt OMëdefi Jonas et Nôrbith.
— Mon bon Jonas ; mon cher Nôrbitb i dit iEetlny b(d , qbe Dieu vous assiste !
— * Nous en avdns besoin , KeUttybol , dit Jonas: Eh ce moment le regard de Kenhybd 8*arrêtà sur celdi d*Ordener , qui cherchait le sien:
— Ah! vous voilà; jeutie homitie; dît-il en s*approchant vivement de lui et lui tendant sd tnain ridée et rude, soyez le biéiivenu. Il paraît que votre bahlieëde a eu hou succès?
Ordener , qui ne coniprënait pas ^é ce moûtàgD&fd parût le comprendre si bien , allait ptotoqtier tldë explication , ^uand Norblth s'écria i
— Vous connaissez donc Cet étranger , KetlUybdl ?
— Par nidn ange gardieh, si je le contiais! Je l 'aime et je restime. tl est dévoué comttie tlous tbus ^ la bonne cause que nous servons.
Et il lança vers Ordener un second regard d'intelligence, adquel celui-ci se préparait a répondre, lorsque Hacket , qui était allé chercher son géant , que tous ces bandits semblaient fuir j^Vec effroi , les aborda totis quatre en disant :
— Mon bravé bhâsseuf Rettttybol , voici votre chef , le fameux II an de Klipsladur!
Kcnnybol jeta sur le brigand gigantesque lin cdûp d*œîl où il y avait plus de surprise encore que de crainte' , et se pencha vers Toreille de Hacket :
— Seigneur Hacket, le Han d'Islande qiie j'ai laissé ce matin à Walderhog était un petit homnie...
Hacket lui répondit à voix basse:
— Vous oubliez , Kennybol ! Un dénioh !
— Tl est vrai , dit le crédule chafôédr , il aura chdiige
de forme ; bt il se détouiHà en tremblant pdiir faire furtivement nn signe de crtfiS;
Le maïque approclie : c'est Angélo lui-même ; le drOle entend bien Ion métier ; Il faut quil soit sûr de ion fait.
LCSS1?(G.
G^est dans Une Sombh; fdtéi de yieui chênes, dû pénètre à peine le pâle crépuscule du matin , qu*un homme èè petite taille en abonde Un dutrc (}tii est seul , et qui parait Tattendi-c. L'I^iitheticii suKant commeilcb à toit basse.
•^^ baigiie totrc grâce me pardonner si je l'ai fait attendre! Plusieurs incidents m'ont retardé.
■^ Lesqtiels ?
— Le chef des montagnards , Kcnilybol , n'est arrivé au réildéz-toùs qu'à minuit; et iloiis avons eh revanche été troublés par un téiiioih inattendu.
— Qui donc ?
'^ C'est liti homme qui s'est jeté comme Un fou dans la mille an milieu de notre sanhédrin, .rai pensé d'abord que c'était un espion , et j'ai voulu le faire poignarder ; mais il s*est trouvé porteur de la sauveganle de je ne sais quel peiidu fort respecté de nos mineurs , et ils l'ont pris scnis leur protection. Je pense, en y réfléchissant, que c« n'est qu'un voyageur curieux ou un savant imbécile. En tout ras , j'ai disposé mes mesures à son égard.
— Tout va-t-il bien du reste ?
— Fort bien. Les mineurs de Guldbranshal et Ho FaroCr , commandés par le jeune \orbith et le vieux .U\u;\s ;
308 IIAK D^ISLAKDE.
les montagnards de Kole, conduits par Kennybol , doivent être en marche en ce moment. ^ quatre milles de TÉtoile- Bleue , leurs compagnons de Hubfallo et de Sund-Moer les joindront ; ceux de Kongsberg et la troupe des forgerons du Smiasen , qui ont déjà forcé la garnison de liValhstrom de se retirer , comme le noble comte le sait , les attendent quelques milles plus loin. — Enfin , mon cher et honoré maître , toutes ces bandes réunies feront halte cette nuit à deux milles de Skongen , dans les gorges du Pilier-Noir.
— Mais votre Han d'Islande , comment Tont-ils reçu ?
— Avec une entière crédulité.
— Que ne puis-je venger la mort de mon fils sur ce monstre ! Quel malheur qu*il nous ait échappé !
— Mon noble seigneur , usez d*abord du nom de Han d'Islande pour vous venger de Schumacker; vous aviserez ensuite au moyen de vous venger de Han lui-même. Les révoltés marcheront aujourd'hui tout le jour , et feront halte ce soir , pour passer la nuit dans le défilé du Pilier- Noir , à deux milles de Skongen.
— Comment ! vous laisseriez pénétrer si près de Skongen un rassemblement aussi considérable?... — Musdcemon!...
— Un soupçon , noble comte ! Que votre grâce daigne envoyer , à Tinstant même , un messager au colonel Vœihaùn , dont le régiment doit être en ce moment à Skongen ; informez-le que toutes les forces des insurgés seront campées cette nuit sans défiance dans le défilé du Pilier- Noir , qui semble avoir été créé exprès pour les embuscades...
— Je vous comprends; mais pourquoi, mon cher, avoir tout disposé de façon que les rebelles soient si nombreux?
— Plus Finsurreclion sera formidable , seigneur , plus |o crjme de Schumacker et votre mérite seront grands,
11%:^ d'isla^îdf.. 309
iVailleui's ii importe quelle soit entièrement t^teinte d*un seul amp.
— Bien! mais pouiriuoi le lieu de halte est il m \oi>in de Skongen ?
— Parce que, dans tuules les montagnes, c\'»t le st^ul où la défense soit ini|)ossiblc. 11 ne sortira de là que ceux qui s<mt désignés pour figurer devant le tribunal.
— A merveille! —Quelque chose, Musdœmon , me dit de terminer proinptemcnl cette affaire. Si tout est rassurant de ce cùlé, tout est inquiétant de Taulre. Vous savez que nous avons fait faire à (iopt^nhagm* dt>s rech«Tf lies secrètes sur les [papiers qui pouvaient être tomU-s au |)iiuvoir do ce certain Disjwlsen?...
— Hé bien , seigneur ?
— Hh bien , je viens d'apprendre à l'instant que cet intrigant avait eu des rapports mystérieux a\ec ce maudit aMrolosue Cumb\ suisum. . .
— Oui est mort dernièrement ?
— Oui; et ([ue le \ieu\ sorcier a\ ait en mourant remis à l'agent de Schuinacker des papiers...
— Damnation ! il avait des lettres de moi , un c\|KiSi'- (le notre plan!...
— De votre plan , Musdœmon î
— ^lille i)ardons, noble comte, mais ausM pourqutii \olre grâce avait-elle été se livrer à ce charlatan de <lumbvsulsum?... le vieux traître î
— Kcoulez, Musdœmon. je ne suis pas comme vous un être sans croyance et sans foi. — iW n'est pas sans de justes raisons, mon cher, que j'ai toujours ou crmfianc»- dans la science magirpu* du vieux (lund)ysulsuui.
— Que voire grâce n'a-t elle eu autant de défiance de sa fidélité que de confiance en sa science ? \u surplus , iw nous alarmons t)as, mon i l)is|>olKe>* ""• ■■'"wv ,
310 H AN D^ISLAUDE.
SCS papiers sont perdus ; dans quelques jours il ne sers! plus question de ceux auxquels ils pourraient servir.
— En tout cas quelle accusation pourrait monter jusqu'à moi ?
— Ou jusqu'à moi , protégé par votre grâce?
— Oh oui , mon cher , vous pouvez , certes , compter sur moi ; mais hâtons , je vous prie , le dénoûment de tout ceci : je vais envoyer le messager au colotiel. Venez, mes gens m'attendent derrière ces halliers , et il faut reprendre le chemin de Drontheim, que le Mecklenbourgeois a quitté sans doute. Allons, continuez à me bien servir ^ et, malgré tous les Cumbysulsum et les Dispolsen de la terre, comptez sur moi à la vie et à la mort I
— Je prie votre grâce de croire.;. — Diable!
Ici ils s'enfoncèrent tous deux dans le bois , dans les détours duquel leurs voix s'éteignirent peu à peu; et bientôt après on n'y entendit plus que le bruit des pas de deux chevaux qui s'éloignaient.
llAIi D^ISLANDE. 311
•M Battei , tamtMHirtf Ut viennent!
... Us ont fiadt lerment toué, et tous le même «erment , de ne pas rentrer en GastUle tans le comte prisonnier, leur seigneur.
Us ont sa siatue de pierre dans un chariot , et sont rétoliw à ne retourner en arrière qu'en voyant la statue s'en retourner elic-méme.
Et en signe que celui qui ferait un pas en arrière serait regardé comme un traître , ils ont tous levé la raalu et prêté leur serment
Et Us marchent vers Ariançon , aussi vite que peuvent aller les bœufii qui traînent le chariot ; Us ne s'arrêtent pas plus que le soleil.
Burgos reste désert : seulement les femmes et les enfants y sont demeurés : U en est ainsi dans tes environs.
Ils vont causant ensemble du cheval et du faucon , el se demandant s*U Caut affranchir U GastiUe dn tribut qu'elle paie à Léon.
Et avant dVntrer dans la ^varre, Us rencontrent sur lafrontlér«^..—
Homanees ctpagnole$.
Pendant que la conversation qu'on vient de lire avait Heu dans une des forôts qui avoisincnt le Smiascn , les révoltés , divisés en trois colonnes , sortirent de la mine de \Àomb d'Apsyl-Corh , par l'entrée principale , qui s'ouvre de plain-pied sur un ravin profond.
Ordcner , (jui , malgré ses désirs de se rapprocher de Kcnnvbol, avait été rangé dans la bande de Norbith , ne vit d'abord qu'une longue procession de torches , dont les feux , luttant avec les premières lueurs du jour , se réfléchissaient sur (les haches, des fourches, des pioches, des massues armées de pointes de fer, d'énormes marteaux , des pics, des leviers , el toutes les armes grossières que !a révolte peut emprunter au travail , mêlées à d'au-
312 n\^ di^lxkïde,
très amies régulières , qui annonçaient que cette révolte était une conspiration: des mousquets, des piques, des sabres , des carabines et des arquebuses. Quand le soleil eut paru, et que la lumière des torches ne fut plus que de la fumée, il put mieux observer l'aspect de cette singulière armée , qui s'avançait en désordre , avec des chants rauques et des cris sauvages , pareille à un troupeau de loups affamés qui vont à la conquête d'un cadavre. £lle était partagée en trois divisions , ou plutôt en trois foOles. D'abord marchaient les montagnards de Kole , commandés par Kennybol , auquel ils ressemblaient tous par leur cos* lume de peaux de bêtes, et presque par leur mine farouche et hardie. Puis venaient les jeunes mineurs de Norbith et les vieux de Jonas , avec leurs grands feutres , leurs larges pantalons, leurs bras entièrement nus et leurs visages noirs , qui tournaient vers le soleil des yeux stupides. Audessus de ces bandes tumultueuses flottaient pêle-mêle des bannières couleur de feu, sur lesquelles on lisait différentes devises, telle que : Five Schumacker ! — Délivrons notre libérateur ! — Liberté aux mineurs! Liberté au comte de Griffenfeld! — Mort à Guideniew ï — • Mort aux oppresseurs! Mort à d'Ahlefeld! — Les rebelles paraissaient plutôt considérer ces enseignes comme des fardeaux que conmie des ornements , et elles passaient de main en main quand les porte-étendards étaient fatigués ou voulaient mêler le son discordant de leur trompe aux psalmodies et aux vociférations de leurs camarades.
L'arrière-garde de cette étrange armée se composait de dix chariots traînés par des rennes et de grands ânes , destinés sans doute à porter les nmnitions ; et l'avant-garde , du géant amené par Ilacket, qui marchait seul , armé d'une massue et d'une hache , et bien loin duquel venaient , avec une sorte de lerrem, les premiers rangs commandés iwur
IIAl^ D'iSLAiNDE. 313
Keniiybol, qui ne le quiitail pas des yeux , couiine pour pouvoir suivre son chef diabolique dans les diverses transfigurations qu'il lui plairait de subir.
Ce torrent de rebelles descendait ainsi, avec une rumeur confuse et en remplissant les bois de pins du bruit de la trompe des montagnes du Dronthcimhus septentrional, li fut bientôt grossi par les diverses bandes de Sund-.Moër, de Hubfallo, de Kongsberg, et la troupe des forgerons du Smiasen , qui présentait un contraste bizarre avec le reste des révoltés. C'étaient des hommes grands et forts, armés de pinces et de marteaux , ayant pour cuirasses de larges tabliers de cuir, ne portant pour enseigne qu'une haute croix de bois , qui marchaient gravement et en cadence , avec une régularité plus religieuse encore que militaire , sans autre chant de guerre que les psaumes et les cantiques de la Bible. Ils n'avaient de chef que leur porte-croix, qui s'avançait sans armes à leur tête.
Tout ce ramas d'insurgés ne rencontrait pas un être humain sur son passage. A leur approche le chevrier poussait son troufKïau dans une caverne , et le paysan désertait son village : car l'habitant des plaines et des vallées est partout le même ; il craint la trompe des bandits de même que le cor des archers.
Ils traversèrent ainsi des collines et des forets semées de rares bourgades , suivirent des routes sinueuses où l'on voyait plus de traces de bCtos fauves ({ue de pas d'hommes, côtoyèrent des lagunes , franchirent des torrents , des ravins, des marais. Ordener ne connaissait aucun de ces lieux, l ne fois seulement, son regard , se levant , rencontra h l'horizon Tapparence lointaine et bleuâtre d'une grande roche courbée. 11 se pencha vers un de ses grossiers com|)agnons de vo)age: — Ami, quel est ce rocher làbas, au sud, adroite?
— C'est le Cou-de- Vautour, le rocher d'Oëlmoe , répondit l'autre.
Ordener soupira profondément
Ma fille, Dieu voui girde et fouf veuille béolr :
Gueuou, perroquets , pcigneset rubans, tout était prêt chez la comtesse d'Ahlefeld pour recevoir le lieutenanl Frédéric. £llc avait fait venir à grands frais le dernier roman de la fameuse Scudéry. On Tavait, par son ordre, rcvOtu d'une riche reliure à fermoirs de vermeil ciselé, et placé entre les flacons d'essence et les boîtes de mouches , sur Téiégantc toilette à pieds dorés , ornée de mosaïque de bois , dont elle avait meublé le boudoir futur de son cher enfant Frédéric. Quand elle eut ainsi parcouru le cercle minutieux de ces petits soins maternels , qui l'avaient un moment distraite de la haine, elle songeait qu'elle n'avait plus autre chose à faire qu'à nuire à Schumacker et à Éthcl. I.e départ du général Lovin les lui livrait sans défense.
Il s'était passé depuis peu dans le donjon de Munciholiu une foule de choses sur lesquelles elle n'avait pu obtenir ffuo des données très-vagues. — Quel était le serf, vassal on paysan , ({ui , à en croire les paroles très-ambiguës et très-embarrassées de Frédéric , s'était (ait aimer de la fiUe de l'ex -chancelier? — Quels étaient les rapports du haron Ordener avec les prisonniers de Muuckholm? — Queb
HMi D*IftLAI11IG. 315
étaient les motifs incompréhensibles de l*al)sence si singu1i^rc d'Ordcner, dans un moment où les deux royaumes n'étaient occupés que de son prochain mariage avec cette Clrique d*Ahlefeld qu'il paraissait dédaigner? — Enfin^ que s'était-il passé entre Levin de Knud et Schumacker !. . . — L*esprit de la comtesse se perdait en conjectures. Elle résolut enfm , pour éclairdr tous ces mystères, de hasarder une descente à Munckholm, conseil que lui donnaient à la fois sa curiosité de femme et ses intérêts d'ennemie.
Un soir qu*Éthel , seule dans le jardin du donjon, venait de graver, pour la sixième fois, avec le diamant d'une bague , je ne sais quel chiffre mystérieux sur le pilier noir de la poterne qui avait vu disparaître son Ordener, celte porte s'ouvrit. La jeune fdle tressaillit. C'était la première fois que cette poterne s'ouvrait , depuis qu'elle s'était refermée sur lui.
Une grande femme pâle , vêtue de blanc , était devant elle. Elle présentait à Éthcl un sourire doux comme du miel empoisonné 9 et il y avait , derrière son regard paisible et bienveillant , Comme une expressioti de haine , de dépit et d'admiration involontaire.
Éthcl la considéra avec étonncment, presque avec crainte. Depuis sa vieille nourrice, qui était morte en ses bras, c'était la première femme qu'elle voyait dans la sombre enceinte de Munckholm.
— Mon enfant, dit doucement l'étrangère, vous êtes la fille du prisonnier de Munckholm?
Éthel ne put s'empêcher de détourner la tête ; quelque chose en elle ne sympathisait pas avec l'étrangère , et il lui semblait qu'il y avait du venin dans le souffle qui accompagnait cette douce voix. Elle répondit :
— Je m'appelle Étiiel Schumacker. 3Fon père dit c^u'ou
316 nAN d'islande.
me nommait , dans mon berceau , comtesse de Tongsberg et princesse de Wollin.
— Votre père vous dit cela!... s'écria la grande femme avec un accent qu'elle réprima aussitôt. Puis elle ajouta: — Vous avez éprouvé bien des malheurs !
— Le malheur m*a reçue à ma naissance dans ses bras de fer, répondit la jeune prisonnière ; mon noble père di' qu'il ne me quittera qu'à ma mort.
Un sourire passa sur les lèvres de l'étrangère , qui reprit du ton de la pitié :
— Et vous ne murmurez pas contre ceux qui ont jeté votre vie dans ce cachot? vous ne maudissez pas les auteurs de votre infortune ?
— Non , de peur que notre malédiction n'attire sur eux des maux pareils à ceux qu'ils nous font souffrir.
— Et , continua la femme blanche avec un front impassible , connaissez-vous les auteurs de ces maux dont vous vous plaignez ?
Élhel réfléchit un moment et dit :
— Tout s'est fait par la volonté du ciel.
— Votre père ne vous parle jamais du roi ?
— Le roi?... c'est celui pour lequel je prie malin et soir sans le connaître.
Éthel ne comprit pas pourquoi l'étrangère se mordit les lèvres à cette réponse.
— Votre malheureux père ne vous nomme jamais, dans sa colère , ses implacables ennemis, le général Arensdorf, l'évéque SpoUyson, le chancelier d'Ahlcfeld?...
— J'ignore de qui vous me parlez.
— Et connaissez-vous le nom de Levin de Knud ?
Le souvenir de la scène qui s'était passée la surveille entre le gouverneur de Drontheini et Schuniacker étail trop
Il \\ i> isi. \M»r. :\ 1 7
remit dans rosi)ril d'IUliol pour que lo nom dr Le\iii de Rinid ne la frappât point.
— Lcvin de Knud? dll-elle; il me semble que c'est cet hoaimc pour lequel mou père a tant d'estime et presque tant d'affection.
— Comment ! s'écria la grande femme.
— ... Oui, reprit la jeune fdle, c'est ce Levindc Kniid que mon seigneur et père défendait ai vlveineot avant-hier contre le gouverneur de Drontheim.
Ces paroles redoublèrent la surprise de l'autre. — Contre le gouverneur de Drontheim ! Ne vous jouez pas de moi, ma fille. Ce sont vos intérêts qui m'amènent Votre père prenait contre le gouverneur de Drontheim le parti du général Levin de Knud!
— Du général! il me semble que c'était du capitaine... Mais non ; vous avez raison. — Mon père, poursuivit Éthel, paraissait conserver autant d'attachement à ce général Levin de Knud qu'il témoignait de haine au gouverneur du Drontheimhus.
— Voilà encore un étrange mystère! dit en elle-même la grande femme pâle , dont la curiosité s'allumait de plus en plus. — Ma chère enfant, que s'est -il donc passé entre votre père et le gouverneur de Drontheim?
L'interrogatoire fatiguait la pauvre Éthel, qui regarda fixement la grande femme.
— Suis-je donc une criminelle pour que vous m'interrogiez ainsi ?
A ce mot si simple, l'inconnue parut interdite, comme si elle sentait le fruit de son adresse lui échapper. £lle reprit néanmoins d'une voix légèrement émue :
— Vous ne me parleriez pas ainsi si vous saviez pour* quoi et pour qui je viens...
318 HAlf D'ISLANDE.
— Quoi ! dit Éthcl, viendriez-Tous de sa part 7 ln*appo^
teriez-vous uu message de lui?...
Et tout son sang rougissait son beau visage ; et tout ra cœur s'était soulevé dans son sein, gonflé d'impatience H
d'inquiétude.
— ... De qui 7 demanda l'autre.
La jeune ûUe s'arrêta au moment de prononcer le mm adoré. Elle a^ait vu lairc dans l'œil de l'étrangère on édiir de sombre joie qui semblait un rayon de l'enfer. Elle dit tristement :
— Vous ne savez pas de qui je veux parler.
L'expression de l'attente trompée se peignit pouf la lèconde fois sur le visage bienveillant de l'autre.
— Pauvre jeune fille I s'écria-t-elle, qtle pourrais-je faire pour vous 7
Éthcl n'entendait pas. Sa pensée était derrière les mootagiiës du septentrion, à la suite de l'aventureux voyageur. Sa tête s'était baissée Sur son sein, et ses mains s'étaioat jointes comme d'elles-mêmes.
— Votre père espère-t-il sortir de celte prison 7
Cette question, que l'inconnue répéta deux fois, raraeoa Éthel à elle-même.
— Oui, dit-elle, et une larme roula dans ses yeux. Ceux de l'étrangère s'étaient animés k cette réponse. — 11 l'espère, dites-moi! et comment? par quel nio} en?...
quand?...
— Il espère sortir de cette prison , parce qu'il espîTe sortir de la vie.
Il y a quelquefois dans la simplicité d'iine âliie douce et jeune une puissance qtii se joue des ruses d'un cœur vieilli dans la méchanceté. Celte Jiensée parut agiter l'esprit de la grande femme ^ car l'etpression di» «mil lisagf
iiw D [ST. wnr. .'*)19
changea tout à coup; et, posant sa main froide sur le bras d'Élhel :
— Écoutez-moi , dit-elle d*uti ton qui était presque de b franchise : aTCz-Tous entendu dire que les jours de Totre père sont de nouveau menacés d'une enquête juridique? qu'il est soupçonné d'avoir fomenté une révolte parmi les mineurs du nord?...
Ces mots de révolte et à'aïqaête n'offraient pas d'idée elaire à Éthel ; elle leva son grand œil noir sur l'inconnue : ^— Que voulez-vous dire?
— Que votre père conspire contre l'État; que son crime est presque découvert ; que ce cHmë entraîne lai peine de mort...
— Mort ! crime !.. • s*écria la pauvre enfant.
'— Grimé et ttlort, dit gravement là femme étrangéi*e.
— Mon père ! mon noble père ! potti*sûivait Éthel. Hélas ! Inl qui passe ses jours à m'entendre lire l'Ëdda et l'ÉvangiliB ! lui, conspirer ! Que vous a-t-il donc fait?
— Ne me regardez pas ainsi ; je vous le répète , je suis loin d'être vôtre ennemie. Yotre père est soupçonné d'un crime , je vous en avertis. Peut-être , au lieu de ces témoignages de haine , aurais- je dl-oit h quelque reconnaissance.
Ce reproche toucha Éthel.
— oh! pardon, noble dame! pardon! Jusqu'ici quel être humain avons-nous vu qui ne fût de nos ennemis? J'ai été défiante envers vous, vous nie le pardonnez, n^ëstce pas?
L'étrangère sourit.
— Quoi! ma fille! est-ce que jusqu'à ce jour vous n*avez pas encore rencoUtré uri ami?
Une vive rougeur enflamma les joues d'Éthd. £lte hésita un moment.
320 UW D*ISLANDE.
— Oui,... Dieu connaît la vérité. Nous avons trouvé on ami, noble dame... un seul !
— Un seul ! dit précipitamment la grande femme. Nommez-le-moi , de grâce ; vous ne savez pas combien il est important... C'est pour le salut de votre père... Quel est cet ami?
— Je rignore, dit Élhel.
L'inconnue pâlit.
— Est-ce parce que je veux vous servir que vous vous jouez de moi? Songez qu'il s'agit des jours de votre père. Quel est, dites, quel est l'ami dont vous me parliez?
— Le ciel sait, noble dame, que je ne connais de lui que son nom, qui est Ordener.
Éthel dit ces mots avec cette peine que l'on éprouve à prononcer devant un indifférent le nom sacré qui réveille en nous tout ce qui aime.
— Ordener ! Ordener ! répéta l'inconnue avec une émotion étrange, tandis que ses mains froissaient vivement la blanche broderie de son voile.
— Et quel est le nom de son père ? demanda-t-elle d'une voix troublée.
— Je ne sais, répondit la jeune fille. Qu'importe sa famille et son père ! Cet Ordener , noble dame , est le plus généreux des hommes.
Hélas ! l'accent qui accompagnait cette parole avait livré tout le secret du cœur d'Éthel à la pénétration de l'étrangère.
L'étrangère prit un air calme et composé, et fit celte demande sans quitter la jeune fille du regard :
— Avez-vous entendu parler du prochain mariage du fils du vice-roi avec la fille du grand -chancelier actuel, d'Ahlefeld?
Il fallut recommencer celle question pour ramoner IVs-
IIA^ D*I8LANBE. 321
prit d*Étbel à des idées qui ne semblaient point Tintéresser.
— Je crois que oui, fut toute sa réponse. Sa tranquillité, son air indifférent, parurent surprendre Finconnuc.
— lié bien, que pensez- vous de ce mariage?
11 lui fut impossible d'apercevoir la moindre altération dans les grands yeux d*Éthel tandis qu'elle répondait : — Kn vérité, rien. Puisse leur union être heureuse !
— Les comtes Guldenlew et d*Ahlefeld, pères des deux fiancés, sont deux grands ennemis de votre père.
— Puisse, répéta doucement Éthel, Tunion de leurs enfants être heureuse !
— Il me vient une idée, poursuivit l'astucieuse inconnue. Si les jours de votre père sont menacés, vous pourriez, à l'occasion de ce grand mariage, faire obtenir sa grâce par le fils du comte vice-roi.
— Les saints vous récompenseront de tous vos soins pour nous , noble dame ; mais comment faire parvenir ma prière jusqu'au fils du vice-roi ?
Ces paroles étaient prononcées avec tant de bonne foi qu'elles arrachèrent à l'étrangère un geste d'étonnement.
— Quoi I est-ce que vous ne le connaissez pas?
— Ce puissant seigneur! s'écria Éthel; vous oubliez qu^aucun de mes regards n'a encore franchi l'enceinte de celte forteresse.
— Mais vraiment , murmura entre ses dents la grande femme, que me disait donc ce vieux fou de Lcvin?... Elle ne le connaît pas. — Impossible cependant! dit-elle en élevant la voix, vous devez avoir vu le fils du vice-roi, il est venu ici.
— Cela se peut, noble dame ; de tons les honmies qui sont venus ici je n'ai jamais vu que lui , mon Ordener...
— Votre OrdcMïcr! interrompit rinronnno. — Klh» con-
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tinua sans paraître s'apercevoir de la nni^enr d*ÉUiel : — Connaissez-vous un jeune homme au visage noble, à II tliille élégante, à la démarche grave et assurée ; son œil est doux et austère, son teint frais comme celui d'une jeune fille, ses cheveut châtains... —
— Oh! s*écria la pauvre Éthel^ c'ëdt lui, c'est mon fiancét mon adoré Ordetter! DltéS-tnoi , noble et chère dame, m'apportez-vous de ses nouvelles?;.. Où Tavezvous rencontré ? Il vous a dit qu'il daignait m'aimer^ n'estil pas vrai? Il vous a dit qu'il avait tout mon amour. Hélas I une malheureuse prisonnière n'a que son amoar au monde... Ce noble ami! il n'y a pas huit jours, je le voyais encore à cette même place , avec son manteau \ert, sous lequel bat un si génèrent cœur, et cette plume noire qui se balançait avec tant de grâce Sur son beau front... —
Elle n'acheva pas. £lle vit la grande femme inconnue trembler , pâlir et rougir, et crier d'une voix foudroyante à ses oreilles :
— IMalheureuse! tu aimes Ordener Guldenlew, le fiancé d'Ulrique d'Ahlefeld, le fils du mortel ennemi de ton père, di| vice-roi de Norwége.
Éthel tomba évanouie.
HAN J>'l8I.ANDE. 3S3
CAUPOLICAN.
>^ liarchez avec tant de pnêcaution que la terre ellemême n'enteode pas le bruit de vos pas.... Redoublez de soins, mes amis.... si nous arrivons sans être entendus , je vous réponds de la victoire.