TUCAPEL
Qu*entends-Je? serions-nous découverts?
LQPfi DE Vega , l*4rauqiui dompté,
'y^Di&'-moi, Guidon Stayper, mon vieux camarade, ips-tu que la brise du soir commence à me rabattre vigoureusement les poils de mon bonnet sur le visage.
C'était Kennybol , qui , détachant un momen t son regard du géant qui marchait en tête des révoltés, s'était tourné à deaû vers l'un des n;u>ntagpaids que le hasard d'une course désordonnée avait placé près de lui.
Celui-ci secoua la tête , et changea d'épaule la bannière qu'il portait, avec un long soupir de lassitude.
— Hum ! je crois , notre capitaine , que dans ces maudites gorges du Pilier-Noir , où le vent se précipite comme un torrent , nous n'aurons pas tout à fait aussi chaud cette nuit qu'une flamme qui danse sur la braise.
— Il faudra faire de tels feux que les vieilles chouettes ea soient éveillées au haut des rochers , dans leurs palaji^ de ruines. Je n'aime pas les chouettes ; dans cette ^piTÂt
324 u.vN d'islakde.
nuit où j*al vu la fée Ubfem, elle avait la forme d'une chouette.
— Par saint Sylvestre ! interrompit Guidon Stayper en détournant la tête , Tange du vent nous donne de furieux coups d*ailes! — Si Ton m*en croit, capitaine Kennybol, on mettra le feu à tous les sapins d'une montagne. D'ailleurs, ce sera une belle chose à voir qu'une armée se chauffant avec une forêt.
— A Dieu ne plaise, mon cher Guidon! et les chevreuils! et les gerfauts I et les faisans ! fais cuire le gibier, à merveille ; mais ne le fais pas brûler.
Le vieux Guidon se mit à rire :
— Notre capitaine , tu es bien toujours le. même démon Kennybol, le loup des chevreuils, Tours des loups, elle buffle des ours !
— Sommes-nous encore loin du Pilier-Noir ? demanda une voix parmi les chasseurs.
— Compagnon , répondit Kennybol , nous entrerons dans les gorges à la nuit tombante ; nous voici dans un instant aux Quatre-Croix.
Il se fit un moment de silence , pendant lequel on n'entendit que le bruit multiplié des pas , le gémissement de la bise , et le chant éloigné de la bande des forgerons du lac Smiasen.
— Ami Guidon Stayper, reprit Kennybol après avoir sifflé Tair du chasseur Rollon , tu viens de passer quelques jours à Drontheim ?
— Oui , notre capitaine : mon frère George Stayper le pêcheur était malade; et j'ai été le remplacer pendant quelque temps dans sa barque , afin que sa pauvre famille ne mourût pas de faim pendant qu'il serait mort de maladie.
— Et ! puisque tu arrives de Drontheim , as-tu eu occa-
HAN D^ISL.VNDE. t335
sion de voir ce comte, 'e prisonnier,... Stumachcr,... Gleffcnhem,... quel est son nom déjà? cet homme enfin au nom duquel nous nous révoltons contre la tutelle royale, et dfmi tu portes sans doute les armoiries brodées sur cette grande bannière couleur de feu 7
— £Ue est bien lourde ! dit Guidon. — Tu veux parler du prisonnier du château fort de Munckhoini , le comte?... enfin soit. Et comment vcux-tu , notre brave capitaine , que je Taie vu 7 il m'aurait fallu , ajouta-t-il en baissant la voix , les yeux de ce démon qui marche devant nous sans pourtant laisser derrière lui Todeur du soufre , de ce Han d*Islande , qui voit à travers les murs , ou Tanneau de la fée Maab; qui passe par le trou des serrures. — 11 n'y a en ce moment parmi nous, j*en suis sûr, qu'un seul homme qui ait vu le comte,... le prisonnier dont tu me parles.
— Un seul?... Ah I le seigneur Hacket? Mais ce Racket n'est plus parmi nous. 11 nous a quittés cette nuit pour retourner...
— Ce n'est point le seigneur Hacket que je veux dire , notre capitaine.
— £t qui donc?
— Ce jeune homme au manteau vert, à la plume noire, qui est tombé au milieu de nous celte nuit...
— Et bien ?
— Et bien ! dit Guidon en se rapprochant de Kennybol, c'est celui-là qui connaît le comte,... ce fameux comte, enfin , comme je te connais , noire capitaine Kennybol.
Kennybol regarda Guidon , cligna de Tœil gauche en faisant claquer ses dents, cl lui frappa sur Tépaule avec cette exclamation triomphale qui échappe à notre amourpropre, quand nous sommes contents de notre i)énétraliou: — Je vi'cn doutais !
326 HAN D^IgLANBE.
— Ouï , notre capitaine , poursuiTÎt Gold<m Stayper en retraçant l'étendard coidenr de fea sur T^paide dâassée, je te jMTOteste que le jeime homme yerta vu le comte...*je ne sais comment tu ra{^)dles, tdm dencpour q» nom allons nous battre. .. — Dans k â<»ijon màoie -de Monckholm , et qu'il ne paraissait pas attacher moms d'importance à entrer dans cette prison, q«e toi ou moi àpénétrer dans un parc royd.
— Et comment sais-tu cda , notre frère Ouldon 7
Le vieux montagnard saisit le bras à& Kemiybol , pois, entr'ouvrant sa peau de kwtre avec une précaution presque soupçonneuse : — Regarde ! hd dit-iL .
— Par mon très-saint patPonJ s'écria Kcnnybol , cdi brille connue du diamant 1
C'était en effet une riche boucle de diamants , qtii attanchalt le grossier ceinturon de Guidon Stayper.
'— £t il est aussi vrai que c'est du diamant , repartit celui-ci eu laissant tomber le pan de sa casaque , qu'il est vrai que la lune est à deux journées de marche de li terre , et que le cuir de mon ceintar(» est du cuir de bufDe mort.
Mais les traits de Kennybol s'étaient rembrunis, et avaient passé de l'étonnoment kla sévérité. Il baissa les yeux vers la terre en disant avec une sorte de soleunité sauvage :
— Guidon Stayper , du village de Chol-Sœ , dans les montagnes de Kole , ton père , Medprath Stay|>er , est mort à cent deux ans , sans avoir rien à se reprocher , car ce ne sont pas des forfaitures que de tuer par mégarde un daim ou un élan du roi. — Guidon Stayper , tu as sur ta tOte grise cinquante-sept bonnes années, ce qui n'est jeunesse que pour le hibou. — Guidon Stayper , notre camarade , j'aimerais mieux pour toi que les diamants de cette boucle fussent des grains de mil, si tu ne Tas pas acquise
BAN B lâLANBE. 397
légitîÉttCMCBl, iinri légkinieiiieBt que te fanan royal acquière la batte de plomb da mousquet.
£d prononçaBt cette siogulière admonestation, îi y aTait dans Tacccnt du chef montagnard k la fois de la menace et de Fonction.
— Aussi Trai que notre capitaine Kennybol est le [^ua hardi chasseur de Kole, répondit Guidon sans s*émouvoir, et que ces diamants sont des diamants , je les possède en l^itime propriété.
— Vraiment I reprit Kennybol a^ec une inflexion de voix qui tenail le milieu entre la confiance et le doute.
— ïAeu et mon patron béni savent , reprit Guidon , que c'était un soir, au moment où je venais d'indiquer le Spladgest de Dronlheim à des enfants de notre bonne mère la Norwége, qui apportaient le corps d'un officier trouvé sur les grèves d'Urchtal. — Il y a de ceci huit jours environ. — Un jeune homme s'avança vers ma barque : — « A Munckhoim ! » me dit-il. Je m'en souciais peu , notre capitaine : un oiseau ne vole pas volontiers autour d'une cage. Cependant le jeune seigneur avait la mine haute et fière , il était suivi d'un domestique qui menait deux chevaux; il avait sauté dans ma barque d'un air d'autorité : je pris mes rames, — c'est-à-dire les rames de mon frère. C'était mon bon ange qui le voulait £n arrivant, le jeune passager, après avoir parié au seigneur s^^ent, qui commandait sans doute le fort, m'a jeté pour paiement, et Dieu m'entend, notre capitaine, oui, cette boucle de diamants que je viens de te montrer , et qui eût dû appartenir à mon frère Georges, et non à moi, si, à l'heure où le jeune voyageur , que le ciel assiste , m'a pris, la journée que je faisais pour Georges n'eût été finie. — Cela est la vérité, capitaine Kennybol.
— Bien.
398 HAN D*I8LANBE.
Peu à peu la physionomie du chef reprit autant de sérénité que son expression , naturellement sombre et dure, le lui permettait , et il demanda à Guidon , d'une voix radoucie :
— Et tu es sûr, notre vieux camarade, que ce jeune homme est le même qui est maintenant derrière nous avec ceux de Norbith?
— Sûr. Je n'oublierais pas, entre mille visages, le visage de celui qui a fait ma fortune. D'ailleurs, c'est le même manteau, la même plume noire... —
— Jeté crois. Guidon.
— Et il est clair qu'il allait voir le fameux prisonnier ; car, si ce n'eût pas été pour quelque grand mystère, il n'eût point récompensé ainsi le batelier qui l'amenait ; et d'ailleurs, maintenant qu'il se retrouve avec nous...
— Tu as raison.
— Et j'imagine , notre capitaine , que le jeune étranger est peut-être bien plus en crédit auprès du comte que nous allons délivrer , que le seigneur Hacket , qui ne me semble bon, sur mon âme, qu'à miauler comme un chat sauvage.
Kennybol fit un signe de tête expressif.
— Notre camarade, tu as dis ce que j'allais dire. Je serais , dans toute cette affaire , bien plus tenté d'obéir à ce jeune seigneur qu'à l'envoyé Hacket. Que saint Sylvestre et saint Olaûs me soient en aide ; si le démon islandais nous commande , je pense , camarade Guidon, que nous le devons beaucoup moins au corbeau bavard Hacket, qu'à cet inconnu.
— Vrai, notre capitaine?... demanda Guidon. Kennybol ouvrait la bouche pour répondre, quand il
se sentit frapper sur l'épaule. C'était Norbith.
— Kennybol , nous sommes trahis I Gormon Woestrœm
HAN d'islande. 329
vient du sud. Tout le régiment des arquebusiers marche contre nous. Les liulans de Slesvig sont à Sparbo ; trois compagnies de dragons danois attendent des chevaux au village de Lœvig. Tout le long de la route , il a vu autant de casaques vertes que de buissons. Hâtons-nous de gagner Skongen ; ne faisons point halte avant d*y être entrés. Là , du moins , nous pourrons nous défendre. Encore , Gormon croit-il avoir vu des mousquetons briller à travers les broussailles , en longeant les gorges du Pilier-Noir.
Le jeune chef était pâle, agité; cependant son regard et le son de sa voix annonçaient encore Taudace et la résolution.
— Impossible ! s'écria Kennybol.
— Certain ! certain ! dit Norbith.
— Mais le seigneur Hacket. . .
— Est un traître ou un lâche. Sois sûr de ce que je dis, camarade Kennybol... Où est-il, ce Hacket?... —
En ce moment le vieux Jonas aborda les deux chefs. Au découragement profond empreint dans tousses traits , il était facile de voir qu'il était instruit de la fatale nouvelle.
Les regards des deux vieillards, Jonas et Kennybol, se rencontrèrent, et tous deux se mirent à hocher la tête comme d'un mutuel accord.
— Hé bien! Jonas? hé bien! Kennybol? dit Norbith.
Cependant le vieux chef des mineurs de Fa-roër avait passé lentement sa main sur son front ridé , et il répondait à voix basse au coup d'œil du vieux chef des montagnards de Kole :
— Oui , cela est trop vrai , cela est trop sûr. C*cst Gormon Woëstrœm qui les a vus.
— Si la chose est ainsi , dit Kennybol , que faire ?
— Ono faire? répliqua Tonas.
330 n\N D ISLANDE.
— J*cstimc, cainarado Jooas, que nous agirions sagement de nous arrêter,
— £t plus sagement encore» notre frère Kennybol, de reculer.
—^ S'arrêter! reculer I s'écria Norbith. Il faut avancer I
Les deux vieillards tournèrent vers le jeune homme un regard froid et surpris.
*- Avancer I dit Kennybol, Et les arquebusiers de Munckhdm !
-^ £t les hulans de Slesvig ! ajouta Jonas.
— £t les dragons danois I reprit Kennybol, Norbilh frappa la terre du pied :
— Et la tutelle royale I et ma mère , qui meurt de faim et de froid !
— Démons ! la tutelle royale I dit le mineur Jonas, avec une sorte de frémissement.
— Qu'importe dit le montagnard Kennybol. Jonas prit Kennybol par la main.
— Notre compagnon le chasseur, vous n'avez pas l'honneur d*être pupille de notre glorieux souverain Chrisliern IV. Puisse le saint roi Olaiis, qui est au ciel, nous délivrer de la tutelle !
— Demande ce bienfait à ton sabre ! dit Norbith d'une
voix farouche.
— Les paroles hardies coûtent peu à un jeune homme, camarade Norbith , répondit Kennybol , mais songez que si nous allons plus loin, toutes ces casaques vertes...
— Je songe que nous aurons beau rentrer dans nos montagnes, comme des renards devant les loups, on connaît nos noms et notre révolte; et, mourir pour mourir, j'aime mieux la balle d'une arquebuse que la corde d'un gibet.
Jonas remua la trte de haut en bas en signe d'adhésion.
DAN d'ihlamde» 331
— Diable I It tutelle potir nos frères ! le gibet pour nous! Norbith pourrait bien avoir raison.
— Donne-moi la main, mon brave Norbith, dit Kennybol; il y a danger des deux côtés. Il vaut mieux marcher droit au précipice qu'y tomber à reculons.
— Allons! allons donc! 8*écria le vieux Jonas, en faisant sonner le pommeau de son sabre.
Norbith leur serra vivement la main.
— Frères, écoutez! Soyez audacieux comme moi, je serai prudent conmie vous. Ne nous arrêtons aujourd'hui qu*à Skongen : la garnison est faible , et nous Técraserons. Franchissons , puisqu'il le fant , les défiles du Piiier-Noir> mais dans un profond silence. Il faut les traverser , quand même ils seraient surveillés par l'ennemi.
— Je crois que les arquebusiers ne sont pas encore au pont de l'Ordals, avant Skongen... Mais, n'importe. Silence !
— Silence!... soit, répéta Kennybol.
— Maintenant , Jonas, reprit Norbith , retournons tous deux à notre poste. Demain peut-être nous serons à Dront* heim, malgré les arquebusiers, les hulans, les dragons, et tous les justaucorps verts du midi.
Les trois chefs se quittèrent. Bientôt le mot d'ordre siience! pàBSti de rang en rang, et cotte bande de rebelles , un moment auparavant si tumultueuse , ne fut plus, dans ces déserts, rembrunis par les approches de la nuit, que comme une troupe de fantômes muets, qui se promène sans bruit dans les sentiers tortueux d'un cimetière.
Cependant la route qu'ils suivaient se rétrécissait de moment en moment et semblait s'enfoncer par degrés entre deux remparts de rochers qui devenaient de plus en plus escarpés. A l'instant où la lune rougeâtre se leva au milieu d'un amas froid de nuages qui déroulaient autour
332 H4N D*ISL4NDE
d'elle leurs formes bizarres aved une mobilité fantastique, Kennybol s*inclina vers Guidon Stayper :
— Nous allons entrer dans le défilé du Pilier -Noir. Silence.
En effet, on entendait déjà le bruit du torrent qui suit entre les deux montagnes tous les détours du chemin , et Ton voyait au midi Ténorme pyramide oblongue de granit qu*on a nommée le Pilier -Noir se dessiner sur le gris du ciel et sur la neige des montagnes environnantes, tandis que Thorizon de Touest, chargé de brouillards, était borné par Textrémité de la forêt du Sparbo et par un long amphithéâtre de rochers, étages conune un escalier de géants.
Les révoltés, contraints d'allonger leurs colonnes dans ces routes tortueuses étranglées entre deux montagnes, continuèrent leur marche. Ils pénétrèrent dans ces gorges profondes sans allumer de torches , sans pousser de clameurs. Le bruit même de leurs pas ne s'entendait point au milieu du fracas assourdissant des cascades et des rugissements d*un vent violent qui ployait les forêts druidiques et faisait tournoyer les nuées autour des pitons revêtus de glace et de neige. Perdue dans les sombres profondeurs du défilé , la lumière souvent voilée de la lune ne descendait pas jusqu'aux fers de leurs piques , et les aigles blancs qui passaient par intervalles au-dessus de leurs têtes ne se doutaient pas qu'une aussi grande multitude d'hommes troublât en ce moment leurs solitudes.
Une fois le vieux Guidon Stayper toucha Tépaule de Kennybol de la crosse de sa carabine : — Capitaine ! notre capitaine! je vois quelque chose reluire derrière cette touffe de houx et de genêts.
— Je le vois également, répondit le chef montagnard; c'est Teau du torrent qui réfléchit les nuages.
Et l'on passa outre.
Une autre fois Guidon arrêta brusquement son chef par le bras :
— Regarde, lui dit-il, ne sont-ce pas des mousquetons qui brillent là-haut dans l'ombre de ce rocher?
Kennybol secoua la tête , puis après un moment d*attoition : — Rassure-toi , frère Guidon. C*est un rayon de la lune qui tombe sur un pic de glace.
Aucun sujet d*alarme ne se présenta plus autour d'eux, et les diverses bandes , paisiblement déroulées dans les sinuosités du défilé , oublièrent insensiblement tout ce que la position du lieu présentait de danger.
Après dcui^ heures de marche souvent pénible , au milieu des troncs d*arbrcs et des quartiers de granit dont le chemin était obstrué , l'avant-garde entra dans le montueux bouquet de sapins qui termine la gorge du Pilier-Noir , et au-dessus duquel pendent de hauts rochers noirs et moussus.
Guidon Stayper se rapprocha de Kennybol , affirmant qu'il se félicitait d'être enfin sur le point de sortir de ce maudit coupe-gorge , et qu*il fallait rendre grâce à saint Sylvestre de ce que le Pilier-Noir ne leur avait pas été fatal.
Kennybol se mit à rire, jurant qu'il n'avait jamais partagé ces terreurs de vieilles femmes ; car pour la plupart des hommes, quand le péril est passé, il n*a point existé, et l'on cherche alors à prouver, par l'incrédulité que l'on montre, le courage qu'on n'aurait peut-être pas montré.
En ce moment, deux petites lueurs rondes , pareilles à deux charbons ardents, qui se mouvaient dans l'épaisseur du taillis, appelèrent son attention.
— Par le salut de mon âme ! dit-il à voix basse , en secouant le bras de Guidon, voilà, certes, doux yeux de
334 HAIV B^^MLANBE.
braise qui doivent appartenir au plus beatt ehatpard qui ait jamais miaulé dans un hallier.
— Tu as raison , répondit le vieux Stayper , et s*il ne Biarchait pas devant nous, je croirais plutôt que ce soDt les yeux maudits du démon d*Ial...
— Chut ! cria Kennybol* -^ Puis, saisissant sa carabine : — £n vérité , poursoivit-il , il ne sera pas dit qu'une am belle pièce aura passé impunément sous les yeux de K.eDnyboL
Le coup était parti avant q»e Guidon Stayper, qui s'étall jeté sur le bras de Timprndent chasseur, eût po rarrêter... Ce ne fut pas la plainte aigu^ d'un chat sauvage qui répondit à la bruyante détonation de la carabine , ce fut an affreux grondement de tigre , suivi d*un éclat de rire htmain , plus affreux enccnre.
On n'entendit pas le retentissement du coup de feu M proloi^er , et mourir d*écho en écho dans les profondean des montagnes ; car , à peine la lumière de la carabine eutelle brillé dans la nuit, à peine le bruit fatal de la poudre eut-il éclaté dans le silence , qu*un millier de voix formidables s'élevèrent inattendues sur les monts, dans les gorges, dans les forêts; qu'un cri de Five ie roi! immense comme un tonnerre , roula sur la tête des rebelles, à leurs côtés, devant et derrière eux, et que la lueur meurtrière d'une mousqueterie terrible , éclatant de toutes parts, les frappant et les éclairant à la fois , leur ût voir, parmi de rouges tourbillons de fumée , un bataillon derrière chaque rocher , et un soldat derrière chaque arbre.
MAM >'l8I.AN»E. 335
XXXVUI
AUX armes I aux armesl capitaines l
Le Captif (FOchait
Qu'on veaille bien recMnmeiicer avec nous la journée i \icnt de s'écouler , et se transporter à Skongen , où , idis que les insurgés sortaient de la mine de pkMnb kptyl-Corfa, est entré le régiment des arquebusiers, que DS avons vu en marche an trentième chapitre de cette •-véridique narration.
Après avoir donné quelques ordres pour le logement B soldats qu'il cooMnandait, le baron ^œtbaOn, colonel g arquebusiers , allait franchir le seuil de l'hdtcl qui lui jt destiné près de la porte de la ville, quand il sentit e main lourde se poser familièrement sur son épaule. Il retourna.
C'était un homme de petite taille, dont un grand chapeau «ier, qui couvrait ses traits, ne laissait apercevoir que barbe rousse et touffue. Il était soignenscment enveloppé s plis d'une espèce de manteau de bure grise, qui, à un (te de capuchon qu'on y voyait pendre , paraissait avoir i une robe d'ermite, et ne laissait apercevoir que ses lins, cachées sous de gros gants.
— Brave homme, demanda brusquement le colonel, que ible me voulez-vous 7
— Colonel des arquebusiers de Munckholm, répondit lonimc avec une expression bizarre, suis-moi un instant, i un avis à te donner.
A cette étrange invitation, le baron resta im moment rpris et muet.
336 H AN d'islande.
— Un avis important, colonel, répéta rhomme aux gn gants. '"
Cette insistance détermina le baron Wœthaun. Dans !< moment de crise où se trouvait la province, et avec la mi sion qu*il remplissait , aucun renseignement n'était à dédaigner. — Allons, dit-il.
Le petit homme marcha devant lui , et dès qu'ils furent hors de la ville il s'arrêta : — Colonel , as-tu bonne envie d'exterminer d'un seul coup tous les révoltés?
Le colonel se prit à rire.
^- Mais ce ne serait point mal commencer la campagne»
— Hé bien , fais placer dès aujourd'hui en embuscade : tous tes soldats dans les gorges du Pilier-Noir, à deux milles ! de cette ville; les bandes y camperont cette nuit. Au pre- , mier feu que tu verras briller, fonds sur eux avec les tiens. La victoire sera aisée. |
— Brave homme, l'avis est bon, et je vous en remercie. Mais comment savez- vous ce que vous me dites?
— Si tu me connaissais , colonel , tu me demanderais plutôt comment il se pourrait faire que je ne le susse point.
— Qui donc êtes-vous?
L'homme frappa du pied.
— Je ne suis point venu ici pour te dire cela.
— Ne craignez rien. Qui que vous soyez, le service que vous rendez sera votre sauvegarde. Peut-être étiez-vous du nombre des rebelles?...
— J'ai refusé d'en être.
— Alors pourquoi taire votre nom, puisque vous êtes un fidèle sujet du roi ?
— Que m'importe !
Le colonel voulut tirer encore quelques éclaircissemei ^
de ce singulier donneur d'avis.
— Dites-moi , est-il vrai que les brigands soient commandés par le fameux Han d'Islande ?...
— Han dislande ! répéta le petit homme avec une inflexion de voix extraordinaire.
Le baron recommença sa question. Un éclat de rire, qui eût pu passer pour un rugissement, fut toute la réponse qu'il put obtenir. Il essaya plusieurs autres questions sur le nombre et les chefs des mineurs : le petit homme lui ferma la bouche.
— Colonel des arquebusiers de Munckholm , je t'ai dit Umt ce que j'avais à te dire. Embusque-toi dès aujourd'hui dans le défilé du Pilier-Noir avec ton régiment entier , et ta pourras écraser tout ce troupeau d'hommes.
— Vous ne voulez pas me dévoiler qui vous êtes; ainsi rous vous priv^iLe la reconnaissance du roi; mais il n'en est pas moins juste que le baron Wœthaûn vous témoigne sa gratitude du service que vous lui rendez.
Le colonel jeta sa bourse aux pieds du petit homme.
— Garde ton or, colonel, dit celui-ci. Je n'en ai pas besoin ; et, ajouta-t-il en montrant un gros sac suspendu k sa eeinture de corde , s'il te fallait un salaire pour tuer ces hommes, j'aurais encore, colonel , de l'or à te donner en paiement de leur sang.
Avant que le colonel fût revenu de l'étonnement où l'avaient jeté les inexplicables paroles de cet être mystérieux, il avait disparu.
Le baron Wœthaûn retourna lentement sur ses pas en se demandant ce qu'on pouvait ajouter de foi aux avis de Cet homme. Au moment où il rentrait dans son hôtel , on lui remit une lettre scellée des armes du grand-chancelier. C'était en effet un message du comte d'Ahlefeld, où le co" lonel retrouva, avec une surprise facile à concevoir, le t^iême avis et le même conseil que venait de lui donner aux
338 jiAii bWambjs.
portes de la ville rincooipréhensible perâKwnage an dliapeau d*osier et aux gros gants.
Cent bannières flottaient sur les têtes des hraves, des ruisseaux de sang coulaient de toutes parts,-el la mort paraissait préférable à la fuile. Un barde saion aurait appdé cette tmil la Kte des êpées; le cri des aigles fondant sur 4ear proie., ce brull de guerre , aurait été plus flatteur à son oreille que les ciiants Joyeux d'un festin de noces.
WALTfift SQùn f JvoHàoë.
On n'entreprendra pas de décrire ici Tépouvantahle confusion qui rompit les colonnes déjà désordonnées des rebelles, quand le fatal déûlé leur montra soudain toutes ses cimes hérissées , tous ses antres peuplés d'ennemis inattendus. Il eût été difficile de distinguer si le long cri , formé de mille cris , qui s'échappa de leurs rangs ainsi inopinément foudroyés, était un cri de désespoir, d'épouvante ou de rage. Le feu terrible que vomissaient sur eux de toutes parts les pelotons démasqués des troupes royales, s'accroissait de moment eu moment ; et avant qu'il fût parti de leurs hgnes uu autre coup de mousquet que le funeste coup de keunybol, ils ne voyaient déjà plus autour d'eux qu'uu nuage étouffant de fumée embrasée à travers lequel volait aveuglément la mort ; où chacun d'eux , isolé , ne recounaissait que soi-même , et distinguait à peine de loin les arquebusiers, les dragons, les luilans, qui se moutraieut confusément au front des rochers et sur la lisière des taiUis, comme des diables dans une fournaise.
Toutes ces bandes, ainsi épar&es dans une longueur
iiw Dîsi. \Nnr. XM^
d'environ un mille, sur un rheniin élroil et torlneiix, bordé d'un côté d'un torrent profond, de l'autre d'une muraille de rochers, ce qui leur ôtait toute facilité de se replier sur elles-mêmes, ressemblaient à ce serpent que Ton brise en le frappant sur le dos, lorsqu'il a déroulé tous ses anneaux , et dont les tronçons vivants se roulent long-temps dans leur écume, cherchant encore à se réunir.
Qnand la première surprise fut passée, le même désespoir parut animer, comme une âme commune, tons ces hommes naturellement farouches et intrépides. Furieux de se Toir ainsi écraser sans défense , cette foule de brigands poussa une clameur comme un seul corps, une clameur qui couvrit un moment tout le bruit des ennemis triomphants; et quand ceax-ci les virent sans chefs, sans ordre, presque sans armes, gravir, sons un feu terrible , des rochers à pic, s'attacher des dents et des poings à des ronces au-dessus des précipices, en agitant des marteaux et des fourches de fer, ces soldats si bien armés, si bien rangés» si sûrement postés, et qui n'avaient pas encore perdu un seul des leurs, ne purent se défendre d'un mouvement d'eflroi involontaire.
Il y eut plusieurs fois de ces barbares qui parvinrent , tantôt sur des ponts de mort , tantôt en s'élevant sur les épanles de leurs camarades, appliqués aux pentes des rocs comme des échelles vivantes, jusqu'aux sommets occupés par les assaillants ; mais h peine avaient-ils crié : JAberté ! à peine avaient-ils élevé leurs haches ou leurs massues noueuses; à peine avaient-ils montré leurs noirs visages , tout écumants d'une rage convulsive, qu'ils étaient précipités dans l'abîme, entraînant avec eux ceux de leurs hasardeux compagnons qu'ils rencontraient dans leur chute suspendus à quelque buisson ou embrassant quelque pointe de roches.
340 n4N d'islande.
Les efforts de ces infortuoés pour fuir et pour se défendre étaient vains; toutes les issues du déûlé étaient fermées; tous les points accessibles étaient hérissés de soldats. La plupart de ces malheureux rebelles expiraient en mordant le sable de la route, après avoir brisé leurs bisaiguês ou leurs coutelas sur quelque éclat de granit; quelquesuns, croisant les bras, Tœil fixé à terre, s*asseyaient sur des pierres au bord du chemin , et là ils attendaient , en silence et immobiles, qu'une balle les jetât dans le torrent. Ceux d*entre eux que la prévoyance de Hacket avait armés de mauvaises arquebuses , dirigeaient au hasard quelques coups perdus vers la crête des rochers , vers l'ouverture des cavernes d*où tombaient sans cesse sur eux de nouvelles pluies de balles. Une rumeur tumultueuse, où Ton distinguait les cris furieux des chefs et les commandements tranquilles des officiers, se mêlait incessamment au fracas intermittent et fréquent des décharges, tandis qu'une sanglante vapeur montait et fuyait au-dessus du lieu de carnage, jetant au front des montagnes de grandes lueurs tremblantes; et que le torrent, blanchi d'écume, passait comme un ennemi entre ces deux troupes d'hommes ennemis, emportant avec lui sa proie de cadavres.
Mais , dès les premiers moments de l'action , ou plutôt de la boucherie , c'étaient les montagnards de Kole , commandés par le brave et imprudent Kennybol, qui avaient le plus souffert. On se souvient qu'ils formaient l'avantgarde de l'armée rebelle , et qu'ils étaient engagés dans le bois de pins qui termine le défilé. A peine le malencontreux Kennybol eut-il armé son arquebuse, que ce bois, peuplé soudain, en quelque sorte par magie, de tirailleurs ennemis, les enferma d'un cercle de feu; tandis que, du sommet d'une hauteur en esplanade dominée par quelques grandes roches penchées, un bataillon entier du régiment
iiAN Disi. \M)i:. :ri I
do iMimckhoIiii, formé en cqiierro, les foiulroyail sans relâche crunc mousqueterie é|)ouvantablc. Dans cette horrible crise, Kennybol, éperdu, jeta les yeux vers le mystérieux géant, n'attendant plus de salut que d*un pouvoir surhumain, tel que celui de Han d'Islande ; mais il ne vit point le formidable démon déployer soudain deux ailes immenses, et s'élever au-dessus des combattants en vomissant des flammes et des foudres sur les arquebusiers; il ne le vit pomt grandir tout à coup jusqu'aux nuages, et renverser une montagne sur les assaillants; ou frapper du pied la terre, et ouvrir un abîme sous le bataillon embusqué. Ce formidable Han d'Islande recula conune lui dès la première bordée d'arquebusade , et vint à lui d'un visage presque troublé, demandant une carabine, attendu, disaitil avec une voix assez ordinaire, qu'en un pareil moment sa hache lui était aussi inutile que la quenouille d'tme Yieille femme.
Kennybol, étonné, mais toujours crédule, remit son propre mousqueton au géant avec un eiîroi qui lui faisait presque oublier la crainte des balles qui pleuvaicnt autour de lui. Espérant toujours un prodige , il s'attendit encore à voir son arme fatale devenir entre les mains de Han d'Islande aussi grosse qu'un canon , ou se métamorphoser en un dragon ailé lançant du feu par les yeux , la gueule et les narines. Il n'en fut rien , et l'étonnement du pauvre chasseur fut au comble quand il vit le démon charger comme lui la carabine de poudre et de plomb ordinaire , la mettre en joue à sa manière , et lâcher tout simplement son coup, sans même l'ajuster aussi bien que lui , Kennybol, l'aïu-ait pu faire. Il le regarda avec une ni^e stupeur répéter cette opération toute machinale plusieurs fois de suite ; et , convaincu enfm qu'il fallait renoncer à un miracle, il songea à tirer ses compagnons et hii-mème du mauvais pas
342 HAN d'islawde.
où ils se trouvaient , par quelque moyen humain. Déjà son pauvre vieux camarade Guidon Stayper était tombé ï ses côtés , criblé de blessures ; déjà tous les montagnards, épouvantés et ne pouvant fuir, cernés de tontes parts, se serraient les uns contre les autres , sans songer à se défendre , avec de lamentables clameurs. Kennybol comprit et vit combien cet amas d'hommes donnait de sûreté am coups de l'ennemi , dont chaque décharge lui enlevait une vingtaine des siens. Il ordonna à ses malheureux compagnons de s'éparpiller, de se jeter dans les taillis qui longent le chemin , beaucoup plus large en cet endroit que dans le reste de la gorge du Pilier- Noir, de se cacher sous les broussailles , et de riposter de leur mieux au feu de plus en plus meurtrier des tirailleurs et du bataillon. Les montagnards , pour la plupart bien armés , parce qu'ils étaient tous chasseurs , exécutèrent l'ordre de leur chef avec une soumission qu'il n'eût peut-être pas obtenue dans un moment moins critique ; car, en face du danger, les hommes en général perdent la tête , et alors ils obéissent assez volontiers à celui qui se charge d'avoir du sangfroid et de la présence d'esprit pour tous.
Cette mesure sage était loin cependant d'ôtre la victoire , ou seulement le salut. Il y avait déjà plus de montagnards étendus hors de combat qu'il n'en restait debout, \ et , malgré l'exemple et les encouragements de leur chef et du géant , plusieurs d'entre eux , s'appuyant sur leurs mousquets inutiles, ou s'étendant auprès des blessés, avaient pris obsiinément le parti de recevoir la mort sans avoir la peine de la donner. On s'étonnera peut-être que ces hommes , accoutumés tous les jours à braver la mort en courant de glaciers en glaciers à la poursuite des bêles féroces, eussent sitôt perdu courage. Mais qu'on ne s'y trompe pas , dans les cœurs vulgaires le courage est lo-
cal; on peat rire devant la mitraille, et trembler dans les ténèbres ou an bord d*an précipice; on peut affronter chaque jour les animaux farouches , franchir des abtmes d'un bond , et fuir devant une décharge d'artillerie. Il arrive souvent que Tintrépiditi^ n'est qu'habitude ^ et que, pour avoir cessé de craindre la mort sous telle ou telle forme , on ne l'en redoute pas moins.
Kennybol, entouré des monceaux de ses frères expirants, commençait lui-même à désespérer, quoiqu'il n'eût encore reçu qu'une légère atteinte au bras gauche et qu'il vit le diabolique géant continuer son office de mousquetaire avec l'impassibilité la plus rassurante. Tout à coup il aperçut dans le fatal bataillon rangé sur la hauteur ae manifester une confusion extraordinaire , et qui ne pouvait être certainement causée par le peu de dommage que lui faisait éprouver le très-faible feu de ses montagnards. Il entendit d'affreux cris de détresse, des imprécations de mourants , des paroles d'épouvante , s'élever de ce peloton victorieux. Bientôt la mousqueterie se ralentit , la fumée s'éclaircit , et il put voir distinctement d'énormes quartiers de granit tomber sur les arquebusiers do IMuncholm du haut de la roche élevée qui dominait le plateau où ils étaient en bataille. Ces éclats de rocs se suivaient dans leur chute avec une horrible rapidité ; on les entendait se briser à grand bruit les uns sur le.s autres et rebondir parmi les soldats , qui , rompant leurs lignes , se bâtaient de descendre en désordre de la hauteur et fuyaient dans toutes les directions.
A ce secours inattendu, Kennybol tourna la tête : — le géant était |)ourtant encore là ! l.o montagnard resta interdit, car il avait pensé que llan d'Islande avait enfm pris son vol et s'était placé au haut de ce rocher d'où il écrasait l'ennemi. Il éleva les veux vers le sommet d'où
344 HAN D*18LABiDE.
tombaient les formidables masses , et ne vit rien. Il ne pouvait donc supposer qu'une partie des rebelles étaient parvenus à ce redoutable poste , puisqu'on ne voyait point briller d'armes, puisqu'on n'entendait point de cris de triomphe.
Cependant le feu du plateau avait entièrement cessé; l'épaisseur des arbres cachait les débris du bataillon , qui se ralliait sans doute au bas de la hauteur. La mousqueterie des tirailleurs était même devenue moins vive. Kennybol , en chef habile , profita de cet avantage bien ines^ péré ; il ranima ses compagnons et leur montra , à la sombre lueur qui rougissait toute cette scène de carnage, le monceau de cadavres entassés sur l'esplanade parmi les quartiers de rocs qui continuaient de tomber d'intervalle en intervalle. Alors les montagnards répondirent à leur tour par des clameurs de victoire aux gémissements de leurs ennemis ; ils se formèrent en colonne , et , bien que toujours incommodés par les tirailleurs épars dans les halliers, ils résolurent, pleins comme d'un courage nouveau, de sortir de vive force de ce funeste défilé.
La colone ainsi formée allait s'ébranler ; déjà Kennybol donnait le signal avec sa trompe , au bruit des acclama- . lions TAhcrté! iiherté! pius de tuteiief quand le son du tambour et du cor, sonnant la charge , se fit entendre devant eux ; puis le reste du bataillon de l'esplanade, grossi de quelques renforts de soldats frais , déboucha à portée de carabine d'un tournant de la route et montra aux montagnards un front hérissé de piques et de baïonnettes, soutenu de rangs nombreux dont l'œil ne pouvait sonder la profondeur. Arrivé ainsi à l'improviste en vue de la colonne de Kennybol, le bataillon fît halte, et celui qui paraissait le commander agita une petite bannière blanche en s'avançant vers les montagnards, escorté d'un trompette.
L*apparîtion imprévae de cette troupe n'avait point dé* loncerté Kennybol. Il y a un point dans le sentiment du langer où la surprise et la crainte sont impossibles. Aux Nreniiers bruits du cor et du tambour, le vieux renard de iCoIe avait arrêté ses compagnons. Au moment où le front lu bataillon se développa en bon ordre, il fit charger ootes les carabines et disposa ses montagnards deux par leux, afin de présenter moins de surface aux décharges de *ennemi. Il se plaça lui-même en tête , à côté du géant , ivec lequel , dans la chaleur de l'action , il commençait jresque à se familiariser, ayant osé remarquer que ses ^eux n'étaient pas précisément aussi flamboyants que la Toarnaise d'une forge, et que les prétendues grilles de ses nains ne s'éloignaient pas autant qu'on le disait de la fonne des ongles humains.
Quand il vit le commandant des arquebusiers royaux l'avancer ainsi comme pour capituler, et le feu des tirailleurs s'éteindre tout à fait, bien que les cris d'appel , qai retentissaient de toutes parts , décelassent encore leur présence dans le bois , il suspendit un instant ses préparatifs de défense.
Cependant l'ofTicier à la bannière blanche était parvenu an milieu de l'espace qui divisait les deux colonnes : il s'arrêta, et le trompette qui l'accompagnait sonna trois fois la Bommation. Alors rofficier cria d'une voix forte , que les montagnards entendirent distinctement, malgré le fracas toujours croissant dont le combat remplissait derrière eux tes gorges de la montagne :
— Au nom du roi ! la grâce du roi est accordée à ceux des rebelles qui mettront bas les armes et livreront leurs chefs à la souveraine justice de sa majesté !
Le parlementaire avait à peine prononcé ces paroles , qu'un coup de fou |)artit d'un laillis voisin. L'olficier ,
346 HAIV I>I»LAN1»1&.
frappé , chancela ; il fit quelque pas en élevant iMif bail et tomba en s'écriant : — Trahison.
Nul ne sut de quelle main venait le coup fatal.
— Trahison ! lâcheté ! répéta le bataillon des arqs siers avec des frémissements de rage. Et une effiro salve de mousqucterie foudroya les montagnards.
— Trahison I reprirent à leur tour les niontagir> furieux de voir leurs frères tomber à leurs côtés; e décharge générale répondit à la bordée inattendu soldats royaux.
— Sur eux ! camarades ! mort à ces lâches ! 1 crièrent les officiers des arquebusiers.
— Mort ! mort ! répétèrent les montagnards.
Et les combattants des deux partis s'élancèrent les f nus , et les deux colonnes se rencontrèrent presque i corps du malheureux officier, avec un horrible d*armes et de clameurs.
Les rangs enfoncés se mêlèrent. Chefs rebelles, ofl royaux, soldats, montagnards, tous, pêle-mêle, se tèrent , se saisirent , s'étreigniront , comme deux peaux de tigres affamés qui se joignent dans un d Les longues piques, les baïonnettes , les pertuisanes é devenues inutiles; les sabres et les haches brillaient au-dessus des têtes; et beaucoup de combattants, li corps à corps , ne pouvaient même plus employer d*î armes que le poignard ou les dents.
Une égale fureur, une pareille indignation anima montagnards et les arquebusiers ; le même cri trahi vengeance! était vomi par toutes les bouches. Lai en était arrivée à ce point où la férocité entre dans les cœurs , où Ton préfère à sa vie la mort d'un en que Ton ne connaît pas., où Ton marche avec indifféi sur des amas de blessés et de cadavres, parmi lesqii'
IIW I>1SI.\MH.. .')4T
EiiouraiU hc i('\ cilié pour coini)allre ciicori.' de bU niursiirc celui qui le foule aux pieds.
C'est dans ce moment qu'un petit homme , que plusieurs combattants, à travers la iuméc et les vapeurs du sang , prirent d'abord , à son vêtement de peaux de botes, pour un animal sauvage , se jeta au milieu du carnage avec fl*horribles rires et des hurlements de joie. Nul ne savait 4'où il venait, ni pour quel parti il combattait, car sa liacbc de pierre ne choisissait pas ses victimes et fendait ^^galementle crâne d'un rebelle et le ventre d'un soldat. Il paraissait néanmoins massacrer plus volontiers les arquebutûers de Munckholm. Tout s'écartait devant lui ; il courait dans la mêlée comme un esprit ; et sa hache sanglante tournoyait sans cesse autour de lui , faisant jaillir de tous côtés des lambeaux de chair, des membres rompus, des ossements fracassés. Il criait vengeance ! comme tous les ~ autres , et prononçait des paroles bizaiTes, parmi lesquelles le nom de GUI revenait souvent. (]q formidable inconnu était dans le carnage conmie dans une fête.
Ln montagnard sur lequel son regard meurtrier s'était arrêté vint tomber aux pieds du géant dans le<ju(tl kcnnybol avait placé tant d'espérances déçues, eu criant:
— Ilan d'Islande , sauve-moi !
— llau d'Islande! répéta le petit homme. Il s'a\auç4 Mim le géant.
— Est-ce que lu es llan^d' Islande? dit-il.
Le géaut pour réponse leva sa hache de fer. Le petit homme recula , et le tranchant , dans sa chute , s'enfonça dans le crâne même du malheureux qui im|)lorait le secours du géant.
L'inconnu se mit à rire.
— Ilo ! ho ! par lugolphe I je croyais Uan d'Islande plus adroit*
348 UAx\ D ISLANDE.
— C'est ainsi que Han d'Islande saave qui Tiinplore! dit le géant.
— Tu as raison.
Les deux formidables champions s'attaquèrent avec rage. La hache de fer et la hache de pierre se rencontrèrent; elles se heurtèrent si violemment , que les deux tranchants volèrent en éclats avec mille étincelles.
Plus prompt que la pensée , le petit homme désarmé saisit une lourde massue de bois, laissée à terre par un mourant , et , évitant le géant qui se courbait pour le saisir entre ses bras , il asséna , à mains jointes , un coup furieux de massue sur le large front de son colossal adver-^ saire.
Le géant poussa un cri étouffé et tomba. Le petit homme triomphant le foula aux pieds en écumant de joie.
— Tu portais un nom trop lourd pour toi, dit-il. Et, agitant sa massue victorieuse, il alla chercher d'autres victimes.
Le géant n'était pas mort. La violence du coup l'avait étourdi , il était tombé presque sans vie. Il commençait à rouvrir les yeux et à faire quelques faibles mouvements, lorsqu'un arquebusier l'aperçut dans le tumulte et se jeta sur lui en criant : Han d'Islande est pris , victoinl
— Han d'islaiule est pris I répétèrent toutes les voix avec des accents de triomphe ou de détresse. Le petit homme avait disparu.
Il y avait déjà quelque temps que les montagnards se sentaient succomber sous le nombre ; car aux arquebusiers de Munckholm s'étaient joints les tirailleurs de la forêt, cl des détachements de hulans et de dragons démontés, (jui arrivaient de moment en moment de l'intérieur des gorges , où la reddition des principaux chefs rebelles avait arrêté le carnage. Le brave Keunybol ^ blessé au commeiH
HAK d'ulamde. 349
ccinent de Faction , avait été fait prisonnier. La capture de Han dislande acheva d'at>attre tout le reste du courage des montagnards. — Ils mirent bas les armes.
Quand les premières blancheurs de l'aube éclairèrent h cime aiguë des hauts glaciers encore à demi submergés dans l'ombre, il n'y avait plus dans les déûlés du Pilier- Noir qu'un morne repos, qu'un aiTr(nix silence parfois entremêlé de faibles plaintes dont se jouait le vent léger du matin. De noires nuées de corbeaux accouraient vers ces fatales gorges de tous les points du ciel; et quelques pauvres chevriers, ayant passé pendant le crépuscule sur la Usière des rochers , revinrent effrayés dans leurs cabanes , affirmant qu'ils avaient vu , dans le défilé du Pilier-^ Noir , une bête à face humaine , qui buvait du sang , assise sur des monceaux de morts.
Brûle donc qui voudra sous ces feux couverts !
Drartôme.
— Ma fille , ouvrez cette fenêtre : ces vitraux sont bien sombres; je voudrais voir un peu le jour.
— Voyez le jour, mon jktc I la nuil approche à grands pas.
— 11 y a encore des rayons de soleil siu* les collines qui bordent le golfe. J*ai besoin de respirer cet air libre à travers les barreaux de mon cachot. — Le ciel est si pur I
— Mon père, un orage vient derrière riiorizon.
— Un orage, Élhel! où le voyez-vous?...
350 UAN d'islaxde.
— c'est parce que le ciel est pur , moa père » qae j'Mteuds un orage.
Le vieillard jeta un regard surpris sur la jeuoe fille.
— Si j'avais pensé cela dès ma jeunesse, je ne leraîâ point id. — Puis il ajouta d*un ton moins ému :^Ci [ que vous dites est juste , mais n'est pas de votre Ige. Je ne comprends point comment il se fait que votre jeoK raison ressemble à ma vieille expérience.
JÈtbel baissa les yeux • comme troublée par ceQe léflexion grave et simple. Ses deux mains se joignirent dotloureusement , et un soupir profond souleva sa poiuw.
Ma fille , dit le vieux captif, depuis quelques jours tous âtes ])âle, comme si jamais la vie n'avait échauffé le sasg de vos veines. Voilà plusiem*s matins que vous m*abordei avec des paupières rouges et gonflées , avec des yeux qui ont pleuré cl veillé. Voilà plusieurs journées, Éthel, que je passe dans le silence, sans que votre voix essaie de urarraclier à la sombre méditation de mon passé. Vo(b êtes auprès de moi plus triste que moi; et, cefK'ndaut, vous n'avez pas, comme votre père, le fardeau de louit une vie de néant et de vide qui iH'se sur votro àme. L'affliction entoure votre jeunesse, mais ne peut |>énôtrer jusqu'à votre cœur. Les nuages du matin se dis^sipeni promptement. Vous êtes à cette éjKKiue de IVxi^ience, ou l'on se choisit dans ses rêves un avenir indé{KMidaiu tlu présent, quel qu'il soit. Qu'avez-\ous donc, ma lillc: Grâce à cette nionot<Mie captivité , vous êtes à l'ahri di> malheurs imprévus. Quel faute avez-vous coiiuiiisi*? — Je ne puis croire que ce soit sur moi que vous vous allligicz: A OMS fierez être accoutumée à mon irrémédiable inforlune. L'espérance, à la vérité, n'est plus dans mes discourï>; mais ce n'est pas un motif i)our (pic je lise le désospuir dans vos yeux.
0Alf ft^fSLANDC. 351
En parlant ainsi, la voix séfère da prisonnier s*était attendrie presque jusqu'à l'accent paternel. Éthcl, muette, se tenait debout devant 4ni ; tout à coup, elle se détourna d'un mouvement presque convnlsif , tomba à genoux sur h pierre , et cacha son visage dans ses mains , comme pour étouffer les larmes et les sanglots qui s'échappaient tumultueusement de son sein.
Trop de douleur gonflait le cœur de l'infortunée jeune fille. Qu'avait-elle donc fait à cette fatale étrangère, pour loi révéler le secret qui détruisait toute sa vie? Hélas! depuis que le nom de son Ordcner lui était connu tout entier, la pauvre enfant n'avait pas encore pu livrer ses yeux au sommeil, ni son âme au repos. La nuit elle n'éprouvait d'autre soulagement que celui de pouvoir pleurer en liberté. C'en était donc fait ! il n'était pointa cllo, celui qui lui appartenait par tous ses souvenirs , par toutes ses douleurs, par tontes ses prières; celui dont elle s'était crue l'épouse sur la foi de ses rêves. Car la soirée où Ordener l'avait si tendrement serrée dans ses bras n'était plus dans sa pensée que comme un songe. Et en effet , ce doux songe, chacune de ses nuits le lui avait rendu depuis. C'était donc une tendresse coupable que celle qu'elle conservait encore malgré elle à cet ami absout! Son Ordoner était le fiancé d'une autre ! et qui peut dire ce qu'éprouva ce cœur virginal quand le senlimcnt étrange et inconnu de la jalousie vint s'y glisser comme une vipère? quand elle s'agita pendant les lon{^uos lieuros de rinsomnie sur scm lit brûlant, se figurant son Ordcner, peut-être, en ce moment même , dans les bras d'une autre femme plus belle, plus riche et plus noble qu'elle? Car, se disait-elle, j'étais bien folle de croire qu'il avait été chercher la mon pour moi : Ordencr est le fils d'un vice-roi • d'un puissan* seigneur, et moi, je ne suis rien qu'une pauvre prison
35S BW d'islande.
nière ; rien , que l*enfant méprisé d*un proscrit II est parti, lui qui est libre I et parti , sans doute, pour aller épouser sa belle fiancée , la fille d*un chancelier , d*un minisb^ , d*un orgueilleux comte !. . .
— Mais il m*a donc trompée, mon Ordencr? ô Diea! qui m*eût dit que cette voix pût tromper?... Et la malheureuse Éthel pleurait et pleurait encore , et elle \o\i\i devant ses yeux son Ordener , celui dont elle avait (ait U dieu ignoré de tout son être , cet Ordener paré de Téclat de son rang, marchant à l'autel au milieu d'une fête, et se tournant vers l'autre avec ce sourire qui était jatiis sa joie.
Cependant, au sein de son inexprimable désolation, elle n'avait pas un moment oublié sa tendresse filiale. Cette faible fillc avait fait les plus héroïques efforts pour dérol>or son malheur à son infortuné père ; car c'est ce qu'il y a de plus douloureux dans la douleur que d'en comprimer l'explosion extérieure, et les larmes qu'on dévore sont bien plus amères que celles qu'on répand. Il avait fallu plusieurs jours pour que le silencieux vieillard s'aperçùi du changement de son Éthel, et les questions presque affectueuses qu'il venait de lui adresser avaient enfin fait jaillir tout à coup ses larmes trop long-tem|>s renfermées dans son cœur.
Le père regarda quelque temps sa fille pleurer avec nn sourire amer, et en secouant la tête.
— Éthel , dit-il enfin , toi qui ne vis pas parmi les lioinmes, pourquoi pleures-tu?
Il achevait à peine ces paroles que la noble et douce fille se releva. Kllc avait , par je ne sais quelle puissance , arrêté les larmes dans ses yeux , qu'elle (^suyait avec H>n écharpe.
HAK d'isl.\nde. 353
— Mon pôre, dit-cllc avec force , mon seigneur et pore, [)ardonnez-inoi : c'était un moment de faiblesse.
Puis elle leva sur lui des regards qui s'efforçaient de sourire.
Elle alla au fond de la chambre chercher VEdda , vint se rasseoir près de son père taciturne , et ouvrit le livre au hasard. Alors, calmant Fémotion de sa voix, elle se mit à lire; mais sa lecture Inutile passait sans ôtre écoutée, ni d*e11e , ni du vieillard.
Celui-ci fit un geste de la main.
— Assez , assez , ma fille.
Elle ferma le livre.
— Éthel , ajouta Schumacker, songez-vous quelquefois à Ordener?...
La jeune fdie , interdite , tressaillit.
— Oui, continua-t-il ; à cet Ordener, qui est parti...
— iMon seigneur et père, interrompit Éthel, pourquoi nous occuper de lui ? Je pense, comme vous, qu'il est parti pour ne pas revenir.
— Pour ne pas revenir, ma fille ! Je n'ai pu dire cela. Je ne sais quel pressentiment m'avertit au contraire qu'il reviendra.
— Telle n'était point votre pensée , mon noble père , quand vous me parliez avec tant de défiance de ce jeune homme.
— Kn ai-je donc parlé avec défiance?
— Oui , mon père , et je me range en cela de votre avis : je pense qu'il nous a trompés.
— Qu'il nous a trompés , ma fillo ! Si je l'ai jugé ainsi , j'ai agi comme tous les hommes qui condamnent sans preuve. .. Je n'ai reçu de cet Ordener que des témoignages de dévouement.
354 n\n d'islaivbe.
— Et savez- TOUS, mon vénérable phv, si cesparoks cordiales ne cachaient pas des pensées perfides?
— D'ordinaire , les hommes ne s'empressent point autour du malheur et de la disgrâce. Si cet Ordener ne m'était point attaché , il ne serait pas ainsi vena dans ma prison sans but.
— Êtes-vous sûr, reprit Éthel d'une voix faible , qn'en venant ici , il n'ait eu aucun but?
— Et lequel ? demanda vivement le vieillard ? Éthcl se tut
L'eiTort était trop grand pour elle , de continaer à accoser le bicn-aimé Ordener, quelle défendait autrefois contre son père.
— Je ne suis plus le comte de Grilîenfeld , poursuivit celui-ci. Je ne suis plus le grand-chancelier de Danemarci et de Xorwége, le dispensateur favori des grâces royales, le tout puissant ministre. Je suis un misérable prisonnier d*État, un proscrit, un pestiféré politique. C*est déj^do courage que de parler de moi sans exécration à tous ces hommes que j'ai comblés d'honneurs et de biens; c'est da dévouement que de franchir le seuil de ce cachot , si l'oo n'est pas un geôlier ou un bourreau; c'est de l'héroïsme, ma fille, que de le franchir en se disant mon ami. — Non, je ne serai point ingrat comme toute cette race humaine. Ce jeune homme a mérité ma reconnaissance , ne fût-ce que ]>our m'avoir montré un visage bienveillant et fait entendre une voix consolatrice.
Kthol écoutait péniblement ce langage, qui l'eût ravie quckinos jours plus tôt , lorsque cet Ordener était encore dans son cœur son Ordener. Le vieillard , après s'être arrêté un moment , reprit d'une voix solennelle :
— Kcoutez-moi , ma fille , car ce que je vais vous dire est grave, .le \wo ww^ dépérir lentement; la vie se retire
nAN d'islaivde. 355
peu à pea de moi; oui, ma TiIIe, ma fin approche. Éthel rinterrompit par un gémissement étouffé.
— O Dieu , mon père ! ne parlez pas ainsi ; de grâce ! épargnez Totre pauvre fille ! Hélas ! est-ce que vous voulez Fabandonner aussi? Que deriendra-t-elle, seule au monde, quand votre protection lui manquera?...
— La protection d'un proscrit! dit le père en remuant la tête. — An reste , c'est à cela que j'ai pensé. Oui , votre bonheur futur m'occupe plus encore que mes malheurs passés. — Écoutez-moi donc , et ne m'interrompez plus. Cet Ordener ne mérite pas d'Otre jugé aussi sévèrement par vous, ma fille , et j'avais cru jusqu'ici que vous n'aviez point tant d'aversion pour lui. Ses dehors sont francs et nobles, ce qui ne prouve rien à la vérité; mais je dois dire qu'il ne me parait pas peut-être sans quelques vertus, bien qu'il lui suffise de porter une âme d'homme pour renfermer en loi le germe de tous les vices et de tous les crimes. Toute flamme donne sa fumée.
Le vieillard s'arrêta encore une fois, et, fixant sou regard sur sa fille , il ajouta :
— Averti intérieurement de l'approche de ma mort , j'ai médité sur lui et sur vous , Éthcl ; et s* il revient , comme j'en ai l'espérance... je vous le donne pour protecteur et pour mari.
Éthel pâlit , trembla ; c'était au moment où son rêve de bonheur venait de s'envoler pour jamais , que son père essayait de le réaliser. Cette pensée si amère : J'aurais donc pu être heureuse! vint rendre à son désespoir toute sa violence. Elle resta un moment sans pouvoir parler, de peur de laisser échapper des larmes brûlantes qui roulaient dans ses yeux.
Le père attendait.
— Quoi! dit-elle enfin d'une voix éteinte, vous mêle
366 HAN d'ulandb.
déstiniei poar mari', mon seigneur et pèire » sana c sa naissance, sa Cunille, son nom?
— Je ne vous le desHnais point, ma fille, je duUne.
- Le ton du vieillard était presque impérieux; Et -^pira.
-^ ••• Je vous le destine , dis-je : et que m'm naissance? je n*ai pas besoin de connaître sa famill que je connais sa personne. Songez-y : c'est la sei de salut qui vous reste. Je crois qu*il n*a heure pas pour vous la même répugnance que vous pour lui.
La pauvre jeune fille leva les yeux au ckL
— Tous m'entendez , Éthel ; je le répète , qm sa naissance? il est sans doute d'un rang obscur n'enseigne pas à ceux qui naissent dans les pah quenter les prisons. Oui , et ne manifestez pas d' leux regrets, ma fille ; n'oubliez pas qu'Éthel Scbi n'est plus princesse de Wollin et comtesse de Ton vous êtes redescendue plus bas que le point d'où vc s*est élevé. Soyez doue beureuse si cet bomme aco tre main , quelle que soit sa famille. S'il est d'une naissance , tant mieux , ma fille : vos jours du moio à Tabri des orages qui ont tourmenté les jours i père. Vous coulerez , loin de Tenvie et de la ha bommes, sous quelque nom inconnu, une existent rée, bien diiTérente de la mienne , car elle s*acbèver qu'elle n'aura commencé... —
Étbel était tombée à genoux devant le prisonniei
— O mon père !... grâcel
Il ouvrit ses bras avec surp? isc.
— Que voulez-vous dire, ma fille?
HAfi D'ISLANDE. 357
— An nom du ciel, ne me peignez pas ce bonheur, il n*cst pas fait pour moi I
— Élhel , reprit sévèrement le vieillard , ne vous jouez pas de toute votre vie. J*ai refusé la main d'une princesse de sang royal, d'une princesse de Hoistcin-Augustenbourg , entendez-vous cela ? Et mon orgueil a été cruellement puni; vous dédaignez celle d'un homme obscur, niais loyal; tremblez que le vôtre ne soit aussi tristement châtié.
— Plût au ciel , murnmra Éthel , que ce fût un homme obscur et loyal !
Le vieillard se leva et fit quelques pas dans l'appartement avec agitation.
— Ma fille , dit-il , c'est votre pauvre père qui vous en prie et qui vous l'ordonne. Ne me laissez pas à ma mort une inquiétude sur votre avenir ; promettez-moi d'accepter cet étranger pour époux.
— Je vous obéirai toujours, mon père; mais n'espérez pas son retour... —
— .l'ai pesé les probabilités, et je pense, d'après l'accent dont cet Ordener prononçait votre nom...
— Qu'il m'aime ! interrompit Éthel amèrement ; oli ! non , ne le croyez pas.
Le père répondit froidement :
— J'ignore si , pour employer votre expression de jeune fille, il vous aime; mais je sais qu'il reviendra.
— Abandonnez celle idée, mon noble père. D'ailleurs, vous ne voudriez peut-être pas qu'il fût voire gendre si vous le connaissiez.
— Ktliel , il le sera , quels ((uc soient son nom et son
rang.
— Hé bien ! re|)rit-cll<\ si ce jeune liom^»'» '^^ (|ui vous avez vu un consolalcnr, en qui vous vou lien
358 îtxn ly'JâtANBE.
ponr Yotre fiflè , -^ mon seignâar et père , si c'était îe fils d*un de vos mortels ennemis, du vîce-roi de Norwége, du comte Guldenlew?...
Scbnmacker recnla de denx pas :
— Qne dites-vous , grand Dieu f Ordener ! t:et Ordeùer !... cela est impossible!... —
I/indicible expression de haine qui venait de s'allamer dans les yeux ternes du Vieillard glaça le cœur tremblant d'Élhel , qui se repentit vainement de la parole imprudente qu'elle venait de prononcer.
Le coup était porté. Schumacker resta quelques instants immobile et les bras croisés : tout son corps tressaillit comme s*il avait été sur un gril ardent ; ses prunelles flamboyantes sortaient de leur orbite , et son regard , fixé sur les dalles de pierre , paraissait vouloir les enfoncer. Enfin quelques paroles sortirent de ses lèvres bleues , prononcées d'une voix aussi faible que celle d'un homme qni rôve.
— Ordener!... Oui, c'est cela, Ordener Guldenlew! — C'est bien. Allons! Schumacker, vieux insensé , ouvrelui donc tes bras , ce loyal jeune homme vient pour te poignarder.
Tout à coup il frappa le sol du pied , et sa voix devint tonnante.
— Ils m'ont donc envoyé toute leur infâme race pour m'insulter dans ma chute et dans ma captivité î j'avais déjà vu un d'Ahlefeld; j'ai presque souri à un Guldenlew! — Les monstres ! Qui eût dit cela de cet Ordener, qu'il portait une pareille âme et un pareil nom! 3Ialheur à moi! malheur à lui !
Puis il tomba anéanti sur son fauteuil; et tandis que sa poitrine oppressée se dégonflait par de longs soupirs, la pauvre Éthel , palpitante d'effroi , pleurait à ses pieds.
BAN d'18LAKD£. 359
— Ne pleure pas , ma fiJlc , dil-il d'une voix siuistre , viens, oh ! viens sur inou cœur.
Et il la pressa dans ses bras.
Éthcl ne savait cooimeat s*e3i;pliquer cette caresse daus uu moment de rage, lorsqu'il reprit :
— Du moins, jeune ûlle, tu as été plus cUirvoyaute que ton vieux père. Tu n'as point été trompée par le serpent aux yeux doux et venimeux. Viens , que je le rcmci de de la haine que tu m'as fait voir pour cet .eijécrable .Ordener.
£Ue frémit de cet éloge » hélas ! si peu mérité.
— iMon seigneur et père, dit-elle , calmez-vous...
— Promets-moi, poursuivait Schumacker, de vouer toujours les mêmes sentiments au fils de Guldenlew; jurele-moi.
Dieu défend le serment , mon père.
— Jure-le, ma fille, répéta Schumacker avec véhémence. N'est-il pas vrai que tu conserveras toujours le même cceur pour cet Ordener Guldenlew?
Étiiel n'eut pas de peine à ré{)ondre : — Toujours. Le vieillard l'attira sur sa poitrine.
— Bien , ma fille , que je te lègue au moins ma haine pour eux, si je ne puis te léguer les biens et les honneurs qu'ils m'ont ravis. Écoute, ils ont enlevé à ton vieux ptTe sou rang et sa gloire , ils Tout traîné d'un échafaud dans les fers , connue pour me souiller de loulcs les infamies en nie faisant passer par tous les supplices. Les misérables I £t c'est à moi qu'ils devaient le pouvoir qu'ils ont tourné contre moi ! Oh ! que le ciel et l'enfer m'entendent, et qu'ils soient tous maudits dans leur existence , et maudits dans leur postérité I
Il se tut un moment ; puis , embrassant sa pauvre fille , épouvantée de ses imprécations :
360 UAN D ISLANDE.
— !^[ai8, mon Éthd , toi qui es ma seule gloire et nm seul bien, dis-moi, comment ton instinct a-t-ii été pios habile que le mien? Comment as-tu découvert que cf traître portait Tun des noms abhorrés qui sont écrits ao fond de mon cœur avec du fielT Comment as-tu pénétré ce secret?
Elle rassemblait ses forces pour répondre, quand b porte s'ouvrit.
Un homme vêtu de noir, portant à sa main une tcfge d'ébène et à sou cou une chaîne d*acier bruni, panit sur le seuil , environné de hallcbardicrs également vêtus de noir.
— Que me veux-tu? demanda le captif avec aigreur et étonncmcnt.
LMiommc, sans lui répondre et sans le regarder, déroula un long ])arcbcmin , auquel pendait , à des fils de soie, un sceau de cire verte, et lut à haute voix :
— « Au nom de sa majesté notre miséricordieux sooT^ 9 rain et seigneur, Cbristiern, roi!
» Il est enjoint à Schumacker, prisonnier d*État dans b » forteresse royale de xMunckhoIm, et à sa fille, de suivre le » porteur dudit ordre. »
Schumacker répéta sa question :
— Que me veux-tu?
L*homme noir , toujours impassible , se mit en devoir de rccommcucer sa lecture.
— 11 suOit, dit le vieillard.
Alors , se levant , il fit signe à Éthel , surprise et épouvantée, de suivre avec lui cette lugubre escorte.
U.\1k u'iSLA^UL. 361
un sifjnai lugubre est doniiù , un mlnblrc ahjcct de la justice Tient frapper à sa porte , cl l'avertir qu'on a besoin de lui.
Joseph de Maistre.
1^ nuit venait de tomber; un veut froid sifflait autour de la Tour-Maudite, et les portes de la ruine de Vygla tremblaient dans leurs gonds, comme si la même main les eût secouées toutes à la fois.
Les farouches habitants de la tour, le bourreau et sa famille , étaient réunis autour du foyer allumé au milieu de la salle du premier étage, qui jetait des rougeurs vacillantes sur leurs visages sombres et sur leurs vêtements d*écarlate. Il y avait dans les traits des enfants quelque chose de féroce comme le rire de leur père, et de hagard comme le regard de leur mère. Leurs yeux, ainsi que ceux de fiechlie, étaient tournés vers Orugix, qui, assis sur une escabelle de bois, paraissait reprendre haleine, et dont les pieds, couverts de poussière, amionçaient qu'il venait d'arriver de quelque lointaine expédition.
— Femme, écoute; écoutez, enfants. Ce n'est pas pour apporter de mauvaises nouvelles que j'ai été absent deux jours entiers. Si , avant un moi:?, je ne suis pas exécuteur royal, je veux ne savoir pas serrer un nœud coulant ou manier une hache, lléjouissez-vous, mes petits louveteaux, votre père vous laissera peut-être pour héritage l'échafaud même de Copenhague.
— N\chol, demanda Ueclilie, (fu'y a-l-il donc?
— Kt toi, ma vieille bohémienne, reprit >)chul am son rire {Misant , réjouis-toi aussi ! tu peux t'acheter an colliers de verre bleu |)our orner ton cou de cigogne étranglée. Notre engagement expire bientôt ; mais va , dans u mois , (juand tu me verras le premier bourreau des dm royaumes, tu ne refuseras i)as de casser une autre cruche avec moi.
— Qu'y a-t-il donc, qu'y a-l-il donc, mon père? demandèrent les enfants , dont Taîué jouait avec un chevalet tout sanglant, tandis que le plus jeune s'amusait à plumer vivant un petit oiseau qu'il avait pris à sa mère dans le aid même.
— Ce qu'il y a, mes enfants !. . . — Tue doue cet omiu, llaspar , il crie comme une mauvaise scie; et d'ailleurs il ne faut pas être cruel. Tue-le. — Ce qu'il y a ? lUe», iku de chose vraiment , sinon , dame Bechlie , qu'avant huit jours d'ici Tcx-chaucelier Schumacker, qui est prisonnitt à Munckholm, après a\oir vu mon visage de si prî-s à Oh |)enhague, et le fameux brigand d'Islande Hau de Kli|«iadur, me i>asseront peut-être tous deux à la fois iKirle» mains.
L'œil égaré de la femme rouge prit une e\pres»ion d'i*tonnement et de curiosité.
— Schumacker ! lian d'Islande ! comment cela , >\ihul?
— Voilà tout. J*ai rencontré hier matin, sur la iiiu:r de Skongen, au ])ont de TOrdals, tout le régiment de> arquebusiers de .Munckholm, qui s'en retournait à Dnwtheim d*un air très- victorieux. J'ai questionué un de» soldats, qui a daigné me répnndre, parce qu'il igiioiaii sans doute pourquoi ma casa(|neel ma charrette sont nuiges; j'ai appris que les arquebuMers revenaient dt-:» '^i)t^ du Piiier->oir, où i s avaient mis en pièce» des iMiideMir brigands, c'est-à-dire de nnneurs insurgés. Or, lu saur«.
H\\ D*ISLAKDE. 363
Beclilic la bohémienne, que ces rebelles se révoltaient pour Schmnacker, et étaient commandés par Han d'Islande. Tu sauras que cette levéi' de boucliers constitue pour Han d'Islande un bon crime d'insurrection contre l'autorité royale, et pour Schumackcr un bon crime de haute-trahison ; ce qui amène tout naturellement ces deux honorables seigneurs à la potence ou au billot. Ajoute à ces deux superbes exécutions, qui ne peuvent manquer de me rapporter au moins quinze ducats d'or chacune, et de me faire le plus grand honneur dans les deux royaumes, celles, moins importantes à la vérité, de quelques autres...
— 3lais quoi ! interrompit Becblie, Han d'Islande a donc été pris?...
— Pourquoi interrompez-vous votre seigneur et maître, femme de perdition? dit le bourreau. Oui, sans doute, ce fameux, cet imprenable Haii d'Islande a été pris, avec quelques autres chefs de brigands, ses lieutenants, qui me rapporteront bien aussi chacun douze écus par tête , sans compter la vente dos cadavres. H a été pris, vous dis-jo, et je l'ai vu, puisqu'il faut satisfaire entièrement votre curiosité, passer entre les rangs des soldais... —
La femme et les enfants se rapprochèrent vivement d*Orugix.
— Quoi! tu Tas vu, père? demandèrent les enfants.
— Taisez-vous, enfants. Vous criez comme un coquin qui se dit innocent. Je l'ai vu. C'est une espèce de géant : il marchait les bras croisés , enchaînés derrière le dos , et le front bandé. C'est que , sans doute , il a été blessé à la tête. Mais, qu'il soit tranquille, avant peu je l'aurai guéri de cette blessure.
Après avoir mêlé à ces lif)rril)les paroles un horrible gpsfo, lo bourreau continua : — Il y avait derrière lui
364 n\\ Il iftL\KiiK.
quatre de ses compagnons, également prmnniers, ïikmlk de même, et €|u*on meuaîl comme lui k Drontheim, oà is seront jugés, avec re\-grand-chanc«lier Scfaamackor, par un tribunal où siégera le haut-syndic, et que |>résidera le grand-chancelier actuel. \
— Père, quel visage avaient les autres prisonniers?
— Les deux premiers étaient deux TÎeillards, dont Foi portait le feutre de mineur , et Tautrc le bonnet de nnotagnard. Tous deux paraissaient désespérés. Des deux antres, Tun était un jeune mineur, qui marchait la \Ht haute, on sifflant ; l'autre... — Te souviens-tu, ma damnée Bechlie , de ces voyageurs qui sont entrés dans cdir tour il y a une dizaine de jours, la nuit de ce \iokirt orage?...
— Comme Satan se souvient du jour de sa chute, rcpondit la fournie.
— Avais-iu remarqué parmi ces étrangers un jeun^ homme qui accompagnait co vieux docteur fou à grande |)erruque? un jeune homme, le dis-je, \étu d*un graid nianlcau von el coiiï' crnne loque à plume noire?
— En vérité, je crois Tavoir encore devant les \eui. me disant : Femme, nous avons de Cor,,. —
— Kh bien , la vieille ! je veux n*avoir jamais étraii(^ que des coqs de bruyère , si le quatrième prisonnier o*N pas co jeune homme. Sa figure m*était, à la mérité, enti^ remenl cachée par sa plume, sa tocpie, ses cheveux et^oB manteau ; d'ailleurs , il baissait la tête. Mais c*est bieo )r mémo vêlement, les mémos bolliues, le morne air... — J^ veux avaler d'une bouchée le gibet de pierre de SkongPB. | si ce n'est pas le même honmie ! Que dis-tu de ceU. 1 Bechlie? No serait-il pas plaisant qu'après avoir reçudf 1 mï)i do quoi soutenir sa vie, cet étranger «»iî recul épir-l
ment de quoi l'abréger, et qu'il exerçât mon habileté apn'*s AYoir éprouTé mon hospitalité?
Le bourreau prolongea quelque temps son gros rire sinistre ; puis il reprit :
— Allons , réjouissez-vous donc tous , et buvons ; oui , Bechlie , donne-moi un verre de cette bière qui râpe le gosier comme si l'on buvait des limes , que je le vide à mon avancement futur. — Allons, honneur et santé au seigneur ^ychol Orugix , exécuteur royal en perspective ! — Je t'avouerai, vieille pécheresse, que j'ai eu de la peine I me rendre au bourg de Nces pour y pendre obscurément je ne sais quel ignoble voleur de choux et de chicorée. Cependant , en y réfléchissant , j'ai pensé que trente-deux ascalins n'étaient pas encore à dédaigner , et que mes mains ne se dégraderaient en exécutant de simples voleurs et autres canailles de ce genre, que lorsqu'elles auraient décapité le noble comte ex-grand-chancelier et le fameux démon d'Islande. — Je me suis donc résigné , en attendant mon diplôme de maître royal des hautes-œuvres , à expédier le pauvre misérable du bourg de Noes ; et voici , ajouta-t-il , en tirant une bourse de cuir de son havresac, voici les trente-deux ascalins que je t'apporte, la vieille. En ce moment , le bruit du cor se fit entendre à trois
. reprises différentes , en dehors de la tour.
^ — Femme, cria Orugix en se levant, ce sont les archers
f du haut-syndic.
^ A ces mots, il descendit en toute hâte.
Cn instant après il reparut , portant un grand parche-
j min , dont il avait rompu le sceau.
, — Tiens , dit-il à sa femme , voilà ce que le haut-syndic
, m'envoie. Déchiiïre-moi cela, toi qui lirais le grimoire de
. Satan. Ce sont peut-être déjà mes lettres de promotion : car, puisque le tribunal aura un s;rand-chancelier pour
366 UAN d'islande.
président et un grand-chancelier pour accusé , il conviendrait que le bourreau qui exécutera son arrêt fût un bourreau royal.
La femme reçut le parchemin , et, après y ayoir quelque temps promené ses yeux , elle lut à haute Toix , tandis que les enfants jetaient sur die un regard hébété et stupide :
— « Au nom du haut^syndic du Drontheimhusl — il nest ordonné à Nychol Orugix , bourreau de la province, » de se transporter sur-le^hamp à Drontheim , et de se » munir de la hache d'honneur , du billot et des tentures «noires. »
-^ C'est là tout? demanda le bourreau d'une voix mécontente.
— C'est là tout, répondit Bechlie«
'--'Bourreau de (a province! murmura Orugix entre ses dents.
Il resta un moment jetant sur le parchemin syndical des regards d'humeur.
— Allons, dit-il enfin, il faut obéir et partir. Voici pourtant qu'on me demande la hache d'honneur et les tentures noires. —Tu auras soin, Bechlie , d'enlever les gouttes de rouille qui ont délustré ma hache , et de voir si la draperie n'est pas tachée en plusieurs endroits. En somme , il ne faut pas se décourager , ils ne veulent peutêtre m'accorder d'avancement que comme salaire de cette belle exécution. Tant pis pour les condamnés , ils n'auront pas la satisfaction d'être mis à mort par un exécuteur royal.