ELVIRE
Qu'est devenu le pauvre sanche?... il n*a point paru dans la ville»
NIINO.
Sanclie aura su se mettre à couvert.
to^B Db Vega, Le metlleur Aleaâe est le roi.
Le comte d^Ahlefeld» traînant une ample simarré de satin noir doublée d'hermine , la tête et les épaules cachéos par une large penoique magistrale , et la poitrine chargée de plusieurs étoiles et décorations, parmi lesquelles on distinguait les colliers des ordres royaux de TÉléphant et de Dannebrog; revêtu , en un mot, du costume complet de grand-chancelier de Danemarck et de Norwége , se promenait d*un air soucieux dans l'appartement de la comtesse d'Âhlefeld , seule avec lui en ce moment.
— Allons, il est neuf heures, le tribunal va entrer en séance ; il ne faut pas le faire attendre : car il est nécessaire que l'arrêt soit rendu dans la nuit, afin qu'on l'exécute demain matin au plus tard. Le haut-syndic m'a assuré que le bourreau serait ici avant l'aube. — Elphége! aveîvous ordonné qu'on apprêtât la barque qui doit me transporter à Munckholm ?
— Monseigneur, elle vous attend depuis une demiheure au moins, répondit la comtesse en se soulevant sur son fauteuil.
— Et ma litière est-elle à la porte ?
— Oui , monseigneur.
— Allons I... — Vous dites donc, Elphége, ajouta lo comte en se frappant le front , qu'il existe une intrigue
368 HAiV d'islande.
aniouronso onlre Ordenor Giildonlew cl la fille de Schuinacker?
— Très-amoureuse , je vous jure ! répliqua h comtesse eu souriant de colère et de dédain.
— Qui se fût imaginé cela? — Pourtant , je vous assure que je m*en étais déjà douté.
— Et moi aussi , dit la comtesse. — C'est un tour que ce maudit Levin nous a joué.
— Vieux scélérat de Mecklenbourgeois ! murmura le chancelier ; va , je te recommanderai à Arensdorf. — Si Je pouvais le faire disgracier! — Eh! mais, écoutez donc, Elphége , voici un trait de lumière.
— Quoi donc ?
— Vous savez que les individus que nous allons juger dans le château de iMunckholm sont au nombre de six : — Schumacker , que je ne redouterai plus, j*espère, demain à pareille heure ; ce montagnard colosse , notre faux Han d'Islande, qui a juré de soutenir le rôle jusqu'à laGn, dans l'espérance que Musdœmon , dont il a déjà reçu de fortes sommes d'argent , le fera évader. — Ce Musdœraon a des idées vraiment diaboliques I — Les quatre autres accusés sont les trois chefs des rebelles , et un quidam qui s'est trouvé, on ne sait comment, au milieu du rassemblement d'Apsyl-Corh, et que les précautions prises par Musciœmon ont fait tomber dans nos mains. iMusdœmon pense que cet homme est un espion de Levin de Knud. Et , en effet , en arrivant ici prisonnier, sa première parole a été pour demander le général ; et quand il a appris l'absence du Mecklenbourgeois , il a paru consterné. Du reste , il n'a voulu répondre à aucune des questions que lui a adressées Musdœmon.
— Mon cher seigneur , interrompit la comtesse , pourquoi ne Tavez-vous pas interrogé vous-même ?
HAK d'isl\kde. 369
— En \M{^^ KlpiW^, comment l*anrais-jo pu an milien de tous les soins qui m'accablent depuis mon arrivée ? Je me suis reposé de cette affaire sur .^lusdœmoii , qu'elle intéresse autant que moi. D'ailleurs, ma chère, cet homme n'est d'aucune importance par lui-même : c'est quelque pauvre vagabond. Nous n'en pourrons tirer parti qu'en le présentant comme un agent de Levin de Knud, et, comme il a été pris dans les rangs des rebelles , cela pourra prouver entre le Mecklenbourgeois et Schumacker une connivence coupable, qui suffira pour provoquer, sinon la mise en accusation, du moins la disgrâce du maudit I^vin.
\Ak comtesse parut méditer un moment.
— Vous avez raison, monseigneur... Mais cette fatale passion du baron de Thorvick pour Éthel Schumacker. . . —
I^e chancelier se frotta le front de nouveau ; puis tout à coup haussant les épaules :
— Écoutez, Elphége, nous ne sommes plus ni l'un ni l'autre jeunes et novices dans la vie , et pourtant nous ne connaissons pas les hommes ! Quand Schumacker aura été une seconde fois flétri par un jugement de haute-trahison, quand il aura subi sur l'échafaud une condamnation infamante ; quand sa fille , retombée au-dessous des derniers rangs de la société , sera souillée à jamais publiquement do tout l'opprobre de son père , pensez-vous , Elphége , qu'alors Ordener Guldenlew se souvienne un seul instant de cc*tte amourette d'enfance , que vous nommez passion , d'après les discours exaltés d'une jeune folle prisonnière ; rt qu'il balance un seul jour entre la fdle déshonorée d'un misérable criminel , et la fille illustre d'un glorieux chancelier? Il fa ut juger les hommes d'après soi, ma chère; où avez-vous vu que le cœur humain fût ainsi fait?
— Je souhaite que vous ayez encore raison. — Vous ne trouverez cependant |>as inutile, n'est-il pas vrai, la
370 H AN d'isl\nde.
demande que j*ai faite au syndic pour que la fille de Schumacker assiste au procès de son père , et soit [^acée dans la même tribune que moi? Je suis curieuse d*étudier celte créature.
— Tout ce qui peut nous éclairer sur cette affaire est précieux , dit le chancelier avec flegme. . . Mais , dites^moi , sait-on où est Ordener en ce moment ?
— Personne au monde ne le sait; c*est le digne élève de ce vieux Levin , un chevalier errant comme lui. Je crois qu'il visite en ce moment Ward-Hus..»
— Bien, bien, notre Ulrique le fixera. Allons, j'oublie que le tribunal m'attend...
Ija comtesse arrêta le grand-chancelier. .
— Encore un mot, monseigneur. — Je vous en ai parlé hier, mais votre esprit était occupé, et je n'ai pu obtenir de réponse. Où est mon Frédéric?
— Frédéric I dit le comte avec une expression lugubre, et en portant la main sur wson visage.
— Oui , répondez-moi , mon Frédéric ! Son régiment est de retour à Drontheim sans lui. Jurez-moi que Frédéric n'était pas dans cette horrible gorge du Pilier-Noir. Pourquoi voire figure a-t-cUe changé au nom de Frédéric ? Je suis dans une mortelle inquiétude.
Le chancelier reprit sa physionomie impassible.
— Elphége, tranquillisez-vous. Je vous jure qu'il n'était \mnt dans le défilé du Pilier-Noir... D'ailleurs , on a publié la liste des officiers tués ou blessés dans celte rencontre. ..
— Oui , dit la comtesse calmée, vous me rassurez. Deux officiers seulement ont été tués , le capitaine Lory et le jeune baron Randmer, qui a fait tant de folies avec mon pauvre Frédéric dans les bals de Copenhague ! Oh I j'ai lu et relu la liste , je vous assure. îMais , dites-moi , monseigneur, mon fils est donc resté h Walhstrom ?. . .
U.\.\ Il IttLANDJE. 371
— 11 y eiit retilé, répondit le comte.
— Kh bien , cher aini , dit la mère avec un sourire qu'elle s'efforçait de rendre tendre , je ne vous demande ([u'une {{race, c'est de faire revenir vite mou Frédéric de cet affreux |>ays...
Le chancelier se dégagea péniblement de ses bras suppliants.
— Madame , dit-il , le Uribunal m'attend. Adieu , ce que vous me demandez ne dépend pas de luoL
£t il sortit brusquement
La comtesse demeura sombre et pensive.
— Cela ne dé|)end pas de lui ! se dit-elle ; et il lui suffirait d'un mot pour me rendre mon fils! — Je l'ai toujours pensé, cet homme-là est vraiment méchant.
Esl-cc ainsi qiron traite un homme de ma charge? est-ce aiusi qu*on perd le re«|)cct dû ù la Justice.' Gald£ko9( , Louis Verci de (iaUvc,
\jà tremblante Éthel, que les gardes ont sé|)arée de sou père à la sortie du donjon du Lion de Siesvig, a été conduite , à travers de ténébreux corridors , jusqiralors incouuus d*eUe, dans une sorte de cellule obscure, qu'on a refermée sur son entrée. Du coté de la cellule opposé à la porte est une grande ouverture grillée , à travers la- (fuelle pénètre une lumière de torches et de ilanilK'aux. Devant cette ouverture est une banquette sur laquelle est |)lacée une femme \oilée et ^élue de noir, (|ui lui fait signe de s'asseoir auprès d'elle. Elle obéit en silence et interdite.
372 HAK d'islai^de.
Ses yeux se portent au delà de Touverture grillée. Un tableau sombre et imposant est devant elle.
A Fextrémité d*une salle tendue de noir, et faiblement éclairée par des lampes de cuivre suspendues à la voûte , s*élève un tribunal noir arrondi en fer-à-cheval , occupé par sept juges vêtus de robes noires , dont l'un , placé an centre sur un siège plus élevé , porte sur sa poitrine des chaînes de diamants et des plaques d*or qui étinc«llent. Le juge assis à la droite de celui-ci se distingue des autres par une ceinture blanche et un manteau d'hermine , insigoe du haut-syndic de la province. À droite du tribunal est une estrade couverte d*un dais, où siège un vieillard, revêtu d*habits pontificaux; à gauche, une table chargée depa^ piers , derrière laquelle se tient debout un homme de pe^ tile taille , coiffé d*uue énorme perruque , et enveloppé des plis d'une longue robe noire.
On remarque, en face des juges, un banc de bois entouré de haliebardicrs qui portent des torches , dont la lueur, réfléchie par une furet de piques , de mous(|uets et de pertuisanes , répand de vagues rayons sur les lélcs tunmltueuses d'une foule de spectateurs pressés contic la grille de fer qui les sépare du tribunal.
Éthel observait ce spectacle , comme si elle eût assisté éveillée à un rêve ; cependant elle était loin de se sentir indifférente à ce qui allait se passer sous sej yeux. Elle entendait en elle comme une voix intime qui l'avertissait d'être attentive , parce qu'elle touchait à Tune des crises de sa vie. Son cœur était en proie à deux agitations différentes en même temps : elle eut voulu savoir sur-le-champ en quoi elle était intéressée à la scène (|u'ello contemplait, ou ne le savoir jamais. Depuis plusieurs jours , l'idée que son Ordener était perdu pour elle lui avait inspiré le désir désesi>éré d'en finir d'une fois a\ec l'existence, et deiwu-
UAN D^lSLA^DIù. 373
voir lire d'uu coup d*œil tout le livre de sa destinée. (Test pourquoi , comprenant qu'elle entrait dans Theure décime de son sort, elle examina le tableau lugubre qui s'offrait à elle , moins avec répugnance qu'avec une sorte de joie impatiente et funèbre.
Elle vit le président se lever, en proclamant , au nom da roi , que Vavdience de justice était ouverte.
Elle entendit le petit homme noir, placé à la gauche du ttJiMinal, lire, d'une voix basse et rapide, un long discours où le nom de son père , mêlé aux mots de canspiraii(Hi, de révolte des mines, de haute-trahison , retenait fréquenunent. iVlors elle se rappela ce que la fatale ' inconnue lui avait dit , dans le jardin du donjon , de Taccusatiou dont son père était menacé ; et elle frémit quand elle entendit rhomme à la robe noire terminer son discours par le mot de mort, fortement articulé.
Épouvantée , elle se tourna vers la femme voilée , pour laquelle un sentiment qu'elle ne s'expliquait pas lui inspirait de la crainte :
— Où sommes-nous? qu'est-ce que tout ceci? demanda-t-elle timidement.
Un geste de sa mystérieuse compagne l'invita au silence et à l'attention. Elle reporta sa vue dans la salle du tribunal.
Le vieillard vénérable , en habits épiscopaux , venait de se lever; et Éthel recueillit ces paroles, qu'il prononça distinctement :
— Au nom du liieu tout-puissant et miséricordieux : — moi Pamphile-Éleulhère , évéque de la royale ville de Dronlheim et de la royale province du Dronthcimhus , je salue le respectable tribunal qui juge au nom du roi , notre seigneur après Dieu ;
Et je dis — qu'ayant remaniué que les prisonniers auic-
374 UAN D*1SLAN0E.
nés devant ce tribunal étaient des hommes et des chrétiens, et qtt*ibi n'avaient point de procureurs, je déclare aux respectables juges que mon intention est de les assister de HMMi faible secours , dans la cruelle position où le ciel les a voulu mettre.
Friant Dieu de daigner donner sa force à notre infirme faiblesse, et sa lumière à notre profonde eéclté.
C'est ainsi que moi , évéque de ce royal diocèse , je salue le respectable et judicieux tribunal
Après avoir parlé ainsi, Tévêque descendit de son trône pontifical , et alla s^asseoir sur le banc de bois destiné aux accusés, tandis qu'un murmure d'approbation éclatait parmi le peuple.
Le président se leva , et dit d'une voix sèche : <— Halle^ bardiers , qu'on i<isse silence ! — Seigneur évoque , le tribunal remercie votre révérence, au nom des prisonniers. — Habitants du Drontheimhus , sovez attentifs à la haute justice du roi : le tribunal va juger sans appel. — Archers, qu'on amène les accusés.
Il se fit dans l'auditoire un silence d'attente el de terreur; seulement toutes les leles s'agitaient dans l'ombre, comme les sombres vagues d'une mer orageuse , sur laquelle le tonnerre s'apprête à gronder.
Bientôt Élhei entendit une rumeur sourde et un mouvement extraordinaire se prolonger au-dessous d'elle, dans les sinistres avenues de la salle ; puis l'auditoire se rangea avec un frémissement d'impatience et de curiosité ; des pas multipliés retentirent; des hallebardes et des mousquets brillèrent; et bientôt six hommes enchaînés et entourés de gardes pénéirèrent, la tête nue, dans l'enceinte du tribunal. Éthel ne vit que le premier de ces six prisonniers : c'était un vieillard à barbe blanche , vêtu d'une simarre noire; c'était son père.
HAK D^IKLANDE. 375
Elle fl'appaya défaillante mr la balustrade de pierre qui était devant sa banquette; les objets roulaient sous ses jenx comme dans un nuage confus, et il lui semblait que ion conir palpitait à son oreille. Elle dit d'une voix faible : 0 Dieu, secourez-moi!
La femme ?oilée se pencha vers elle , et lui fit respirer des sels qui la réveillèrent de sa léthargie.
— Noble dame , dit-elle ranimée , de grâce , un mot de votre voix pour me convaincre que je ne suis pas ici le jouet des fantômes de Tcnfcr.
Mais rinconnue , sourde à sa prière , avait retourné sa t6te vers le tribunal ; et la pauvre Éthel , qui avait retroiivt'* quelque force, se résigna à l'imitor en silence.
Le président s'était levé, et avait dit d'une voix lente et solennelle :
— rrisonniers, on vous amène devant nous pour que nous ayons à examiner si vous êtes coupables de hautetrahison , de conspiration , de révolte par les armes contre l'autorité du roi notre souverain seigneur. Méditez maintenant dans vos consciences , car une accusation de lèsemajesté au premier chef pèse sur vos tôtes.
£n ce moment un rayon de lumière tomba sur le visage d'un des six accusés , d'un jeune homme qui tenait sa tétc penchée sur sa poitrine, comme |)0ur dérober ses traits 80US les boucles pendantes de ses longs cheveux. Kthel tressaillit , et une sueur froide sortit de tous* ses membres : elle avait cru reconnaître... — Mais non, c'était une cruelle illusion ; la salle était faiblement éclairée , et les hommes s'y mouvaient comme des ombres : à peine distinguait-on le grand (Jirist, d'ébcnc poli, placé au-dessus du fauteuil du président.
Cependant ce jeune homme était enveloppé d'un manteau qui de loin paraissait vert , ses cheveux en désordre
376 iiAN d'islande.
avaient dos reflots châtains, et le rayon inattendu qui aTait dessiné ses traits.. Mais non, cela n'était pas, cela ne pouvait être ! c'était une horrible illusion.
Les prisonniers étaient assis sur le banc où était descendu révêque. Schumacker s*était placé à Tune des extrémités ; il était séparé du jeune homme aux cheveux châtains par ses quatre compagnons d'infortune , qui portaient des vêtements grossiers, et au nombre desquels on remarquait une espèce de géant. L*évêque siégeait à l'autre extrémité du banc.
Éthcl vit le président se tourner vers son père.
— Vieillard , dit-il d'une voix sévère , dites-nous votre nom et qui vous êtes.
Le vieillard souleva sa tête vénérable.
— Autrefois, répondit-il en regardant fixement le président , on m'appelait comte de Griffenfeld et de Tongsberg , prince de Wellin , pi ince du Saint-Empire , chevalier de l'ordre royal de l'Éléphant , chevalier de Tordre royal de Danncbrog, chevalier de la Toison-d'Or d'Allemagne et de la Jarretière d'Angleterre , premier ministre, inspecteur-général des universités, grand-chancelier de Danemarck et de...
Le président l'interrompit.
— Accusé, le tribunal ne vous demande ni comment on vous a nommé , ni ce que vous avez été , mais comment on vous nomme , et ce que vous êtes.
— Eh bien, reprit vivement le vieillard, maintenant je m'appelle Jean Schumacker , j'ai soixante-neuf ans , et je ne suis rien, que votre ancien bienfaiteur, chancelier d'Ahlefeld.
Le président parut interdit.
— Je vous ai reconnu, seigneur comte, ajouta l'exrhancelier, et comme j'ai cru voir qu'il n'en était pas de
HAN D^ISL/iKDE. 377
même à moD égard de votre côlé, j*aî pris la liberté do rappeler à ?otre grâce que nous sommes de vieilles couuaissances.
— Schumacker, dit le président d*un ton où Ton sentait l'accent de la colère concentrée, épargnez les moments du tribunal.
Le vieux captif l'interrompit encore :
— Nous avons changé de rôle, noble chancelier; autrefois c'était moi qui vous appelais simplement d'Ahiefeid^ et vous qui me disiez, seigneur comte,
— Accusé, répliqua le président, vous nuisez à votre cause en rappelant le jugement infamant dont vous êtes déjà flétri.
— Si ce jugement est infamant pour quelqu'un , comte d'Ahlefeld, ce n'est pas pour moi.
Le vieillard s'était levé à demi en prononçant ces paroles avec force. Le président étendit la main vers lui.
— Asseyez-vous. N'insultez pas devant un tribunal, et aux juges qui vous ont condamné, et au roi qui vous a donné ces juges. Rappelez-vous que sa majesté a daigné vous accorder la vie; et bornez-vous ici à vous défendre.
Schumacker ne répondit qu'en haussant les épaules.
— Avez-vous, demanda le président, quelques aveux à faire au tribunal touchant le crime capital dont vous êtes accusé ?
Voyant que Schumacker gardait le silence, le président répéta sa question.
— Est-ce que c'est à moi que vous pariez? dit l'exgrand-chancelier. Je croyais, noble comte d'Ahlefeld , que vous vous parliez à vous-même. De quel crime m'entretonez-vous? Est-ce que j'ai jamais donné le baiser d'Iscariote à un ami? Ai-je emprisonné, condamné, dcsiionoré un bienfaiteur? dépouillé celui à qui je devais tout? .)'i-
378 nAK D ISLANDE.
gnore, en vérité, soigncnr chancelier actuel, pourquoi Ton m'amène ici. C'est sans doute pour juger de votre habileté à faire tomber des têtes innocentes. Je ne serai point fâché en effet de voir si vous saurez aussi bien me perdre que vous perdez le royaume , et s'il vous suffira d'une virgule pour causer ma mort, comme il vous a suffi d'une lettre de l'alphabet pour provoquer la guerre avec la Suède *.
A peine achevait-il cette raillerie amère , que l'homme placé devant la table à gauche du tribunal se leva.
— Seigneur président , dit-il après s'être incliné profondément , seigneurs juges , je demande que la parole soit interdite à Jean Schumacker, s'il continue d'injurier ainsi sa grâce le président de ce respectable tribunal.
La voix calme de l'évêque s'éleva :
— Seigneur secrétaire intime, on ne peut interdire la parole à un accusé...
— Vous avez raison, révérend évêque ,• s'écria le président avec précipitation. Notre intention est de laisser le plus de liberté possible à la défense. — J'engage seulement l'accusé à modérer son langage , s'il comprend ses véritables intérêts.
Schumacker secoua la tête et dit froidement :
— Il paraît que le comte d'Ahlefeld est plus sûr de son fait qu'en 1677.
* Il y avait eu en effet de très-graves diffiTends entre le Danemarck et Ivi Suède, parce que le comte d'Ahlefeld avait exigé, dans une négociation, qu'un traité entre les deux États donnât au roi de Danemarck le titre de rex Gothoi'um, ce qui semblait attribuer au monarque danois la souveraineté de la Gothie, province suédoise; tandis que les Suédois ne voulaient lui accorder que la qualité de rex Gotorw/iy dénomination vague qui équivalait à Tancien titre des souverains danois, roi des Gots.
C'est à cette /^, cause, non d'une guerre, mais de longues et menaçantes négociations, que Schumacker faisait sans doute allusion.
nxii D^ignANDE. 379
— Taîsoz-vous, dit le président; cl {('adressant sur-lechamp au priaonnîer Toisîn du ?ieillard , il lui demanda quel était sou nom.
C'était un montagnard d'une taille colossale, dont le front était entouré de bandages, qui se leva en disant :
— Je suis Han , de Klipstadur, en Islande.
Un frémissement d'épouvante erra quelque temps dans la foule , et Schiunacker, soulevant sa tête pensive déjà retombée sur sa poitrine , jeta un brusque regard sur son formidable voisin , dont tous les autres co-accusés se tenaient éloignés.
— Han d'Islande, demanda le président, quand le trouble fut dissipé , qu'avez-vous à dire au tribunal T
De tous les spectateurs , Éthei n'avait pas éié la moins frappée de la présence du brigand fameux , qui , depuis si long-temps, lui apparaissait dans toutes ses terreurs. Elle attacha avec une avidité craintive son regard sur le géant monstrueux que son Ordener avait peut-être combattu , dont il avait peut-être été la victime. Cette idée se retourna dans son cœur sous toutes ses formes douloureuses. Aussi, entièrement absorbée par une foule d*émotions déchirantes , elle entendit à peine la réponse qu'adressait au président , dans un langage grossier et embarrassé , ce Ilan d'Islande , en qui elle voyait presque le meurtrier de son Ordener. Elle comprit seulement que le brigand se déclarait le chef des bandes rebelles.
— Est-ce de vous-même , demanda le président , ou par une instigation étrangère que vous avez pris le commandement des insurgés ?
Le brigand répondit:
— Ce n'est pas de moi-même.
— Qui TOUS a provoqué à ce crime ?
— Un homme qui s'appelait Harkoi.
:{S() Il \N i> isi \M>r.
— Ouol rlail co Harkol?
— l>n agenl de Schumacker, qu*il nommait aussi comte de Griffenfeld.
Le président s'adressa à Schumacker:
— Schumacker, connaissez-vous ce Hacket?
— Vous m*avcz prévenu , comte d*Ahlefeld, repartit le veillard; j'allais vous adresser la même question.
— Jean Schumacker, dit le président , vous êtes mal conseillé par votre haine. Le tribunal appréciera voUv système de défense.
L*évêque prit la parole.
— Seigneur secrétaire intime, dit-il en se toomaat vers rhomme de petite taille qui paraissait faire les fMietions de greffier et d'accusateur, ce Racket est*il parmi mes clients?
— Non , votre révérence , répondit le secrétaire.
— Sait-on ce qu'il est devenu T
— On n'a pu le saisir : il a disparu.
On eût dit qu'en parlant ainsi le seigneur secrétaire intime composait sa voix.
— Je crois plutôt qu'il s'est évanoui, dit Schumacker. L'évêque continua :
— Seigneur secrétaire , fait-on poursuivre ce Hackei? A-t-on son signalement?
Avant que le secrétaire intime eût pu répondre, un des prisonniers se leva ; c'était un jeune mineur d'un visage âpre et fier.
— Il serait aisé de l'avoir, dit-il d'une voix forte. Ce misérable Hacket, l'agent de Schumacker, est un homme de petite stature, d'une figure ouverte, mais ouverce comme une bouclic de l'eufer... — Tenez, seigneur é\'êque, sa voix ressemble beaucoup à celle dec€ seigneur qui écrit là sur cette table , et <\ue votre révérence appelle , je cm».
IIAN D'IflLAlliDE, 381
teerétaire intime. Et même , si cette salle était moins sombre, et que le seigneur secrétaire intime eût moins de cheveux pour lui cacher le visage, j'assurc^rais presque qu*ii y a dans ses traits quelque ressemblance avec ceux du traître Hacket.
— iNotre frère dit vrai , s'écrièrent les deux prisonniers voisins du jeune mineur.
— Vraiment ! murmura Schumacker avec une expression de triomphe.
Cependant le secrétaire avait fait un mouvement involontaire, soit de crainte , soit de Tindignation qu'il ressentait d'être comparé à ce Hacket. Le président, qui luimême avait paru troublé , se hâta d'élever la voix.
— Prisonniers, n'oubliez pas que vous ne devez parler que lorsque le tribunal vous interroge ; et surtout n'outragez pas les ministres de la justice par d'indignes comparaisons.
— Cependant , seigneur président , dit l'évêque , ceci n'est qu'une question de signalement. Si le coupable Hacket offre quelques points de ressemblance avec le secrétaire , cela pourrait être utile. .. —
Le président l'interrompit.
— Hau d'Islande , vous qui avez eu tant de rapports avec Hacket, dites-nous, pour satisfaire le révérend évêque, si cet homme ressemble en effet à notre trùs-honoré secrétaire intime.
— Nullement, seigneur, répondit le géant sans hésiter.
— Vous voyez , seigneur évêque , ajouta le président? L'évêque prononça d'un signe de tête qu'il était satisfait;
et le président , s'adressant à un autre accusé , prononça la formule usitée : — Quel est voire nom ?
— Wilfrid kennybol , des montagnes de Kole,
— Kliez-vous pnrpii les insurgents?
— Oui , seigneur : la vérité vaut mieux que la vie. J'it été pris dans les gorges maudites du Pilier-Noir. J'étais le chef des montagnards.
— Qui TOUS a poussé au crime de rébellion 7
— Nos frères les mineurs se plaignaient de la tutelle royale, et cela était tout simple, n'est-ce pas, votre coartoisic? Vous n'auriez qu'une hutte de boue , et deux maavaises peaux de renard , que vous ne seriez pas fâché d'en être le maître. Le gouvernement n'a pas écouté leurs prières. Alors, seigneur, ils ont songé à se révolter, et nous ont priés de les aider. Un si petit service ne se refuse pas entre frères qui récitent les mêmes oraisons et chôment les mêmes saints. Voilà tout.
— Personne, dit le président, n*a-t-il éveillé , encouragé et dirigé votre insurrection ?
— C'était un seigneur Hacket, qui nous parlait sans cesse de délivrer un comte prisonnier à Munckholm , dont il se disait ronvoyo. Nous le lui avons promis, parce qu'une liberté de plus ne nous coûtait rien.
— Ce comte ne s'appelait-il pas Schumacker ou Griffenfeld?
— Justement, votre courtoisie.
— Vous ne l'avez jamais vu ?
— Non , seigneur ; mais si c'est ce vieillard qui vous a dit tout à l'heure tant de noms , je ne puis faire autrement que de convenir... —
— De quoi ? interrompit le président.
— Qu'il a une bien belle barbe blanche , seigneur, presque aussi belle que celle du père du mari de ma sœur Maase, de la bourgade de Surb, lequel a vécu jusqu'à cent vingt ans.
L'ombre répandue dans la salle empêcha de voir si le président paraissait désappointé de la naïve réponse du
moatagnard. Il ordomia aux archers de déployer quelques hannières couleur de feu déposées devant le tribunal.
— Wilfrîd Kennybol , dit-il , reconnaissez*¥Ous ces bannières?
-^ Oui , Totre courtoisie : elles nous ont été données par Racket , au nom du comte de Schumacker. Le comte fit distribuer aussi des armes aux minemrs; car nous n'en avions pas besoin, nous autres montagnards, qui vivons de h carabine et de la gibecière. £l moi , seigneur, tel que vous me voyea, attaché ici comme une méchante poule qtt*<m va rôtir, j'ai plus d'une fois , du fond de nos vallées, atteint de vieux aigles , lorsqu'au plus haut de leur vol ils ne semUaient que des alouettes ou des grives.
— Vous entendez, seigneurs juges , observa le secrétaire intime; l'accusé Schumacker a fait distribuer par yacket des armes et des drapeaux aux rebelles?
— Kennybol , reprit le président , n'avez-vous plus rien k déclarer?
^— Rien , votre courtoisie , sinon que je ne mérite pas la mort. Je n'ai fait que prêter assistance, en bon frère, aux (niueurs, et j'ose affirmer à toutes vos courtoisies que le pk)mb de ma carabine , tout vieux chasseur que je suis , a'a jauiais touché un daim du roi.
Le président , sans répondre à ce plaidoyer, interrogea les deux compagnons de Kennybol. C'étaient des chefs de mineurs. Le plus vieux , qui déclara se nommer Jonas, ropéta, en d'autres termes, ce qu'avait avoué Kennybol L'autre » qui était le jeune homme dont les yeux avaient saisi tant de ressemblance entre le secrétaire intime et le perfide Hacket , dit s'appeler Norbith , confessa fièrement sa part dans la révolte , mais refusa de rien révéler touchant Hacket et Schumacker. H avait, disait-il, prêté serui^at de se taire , et ue se souvenait plus que de ce ser-
384 HAM D'l8LA^DE.
ment. Le président eut beau i*inlcrroger par toutes les menaces et par toutes les prières , l'obstiné jeune homme resta inflexible. D'ailleurs il assurait ne point s'être révolté pour Schumacker, mais seulement parce que sa vieille mère avait faim et froid. Il ne niait point qu'il n'eût peutêtre mérité la mort; mais il affirmait que l'on commettrait une injustice en le condamnant, parce qu'en le tuant on tuerait aussi sa pauvre mère , qui ne l'avait pas mérité.
Quand Norbith eut cessé de parler, le secrétaire intime résuma en peu de mots les charges accablantes qui pesaient jusqu'à ce moment sur les accusés, surtout sur Schumacker. Il lut quelques-unes des devises séditieuses inscrites sur les bannières , et fît ressortir contre l'ex-grand-chaacelier l'unanimité des réponses de ses complices , et jusqu'au silence de ce jeune Norbith , lié par un serment fanatique.— Il ne reste plus , ajouta-t-il en terminant , qu'un accusé à interroger, et nous avons de hautes raisons de le croire agent secret de l'autorité qui a si mal veillé à la tranquillité du Drontheimhus. Cette autorité a favorisé, sinon par sa connivence coupable , du moins par sa fatale négligence , l'explosion de la révolte qui va perdre tous ces malheureux , et rendre à l'échafaud ce Schumacker, que la clémence du roi en avait si généreusement sauvé.
Éthel , qui de ses craintes pour Ordener était revenue , par une cruelle transition, à ses craintes pour son père, frémit à ce langage sinistre, et un torrent de larmes s'échappa de ses yeux , quand elle vit son père se lever, en disant d'une voix tranquille : — Chancelier d'Ahlefeld, j'admire tout ceci. Avez- vous eu la prévoyance do faire mander le bourreau?
L'infortunée crut en ce moment qu'elle épuisait sa dernière douleur : elle se trompait.
Le sixième accusé venait de se lever; noble et superbe,
H\\ d'i6LA.\de. 385
il avait écarté les cheveux qui couvraient son visage, et aux questions que le président lui avait adressées, il avait répondu d'une voix ferme et haute :
— Je m'appelle Ordener Guldeniew, baron de Thorvick , chevalier de Danncbrog.
Un cri de surprise échappa au secrétaire :
— Le fils du vice-roi I
— Le fils du vice-roi ! répétèrent toutes les voix, comme si la salle eût eu en ce moment mille échos.
Le président avait reculé sur son siège; les juges, jusqu'alors immobiles dans le tribunal , se penchaient tumultueusement les uns vers les autres , ainsi (fue des arbres qui seraient battus à la fois de vents opposés. L'agitation était plus grande encore dans l'auditoire : les spectateurs montaient sur les corniches de pierre et les grilles de fer , la foule entière parlait comme d'une seule bouche ; et les gardes , oubliant de réclamer le silence , mêlaient leurs paroles de surprise à la rumeur universelle.
Quelle âme assez accoutumée aux soudaines émotions de la vie pourrait concevoir ce qui se passa dans l'âme d'Élhel 7 Qui pourrait rendre ce mélange inouï de joie déchirante et de délicieuse douleur? Cette attente inquiète, qui était à la fois de la crainte et de l'espérance , et n'en était cependant pas? — Il était devant elle, sans qu'elle fût devant lui! c'était lui qu'elle voyait et qui ne la voyait pas ! c'était son bien-aimé Ordener, sou Ordener, qu'elle avait cru mort , qu'elle savait perdu pour elle , son ami qui l'avait trompée et qu'elle adorait comme d'une adoration nouvelle. Il était là; oui, il élail là. In vain songe ne l'abusait pas ; oh ! c'était bien lui , cc-t Ordener, hélas! qu'elle avait rêvé plus souvent encore qu'elle ne l'avait vu. — Mais a)>[)araissait-il dans celte enceinte solennelle connue un ange sauveur ou conmie un fanal ^(niie? Devait-elle
386 UAN d'islanpe.
espérer eu lui oo trembler pour lui? — Mille conjectures oppresnient à la fois sa pensée et Tétouffaient comme une flamme que trop d*alimeat éteint ; toutes les idées, toutes les sensations que nous venons d'indiquer parcoururent sou esprit comme un éclair» au moment où le ûls du vice^iû de Norwége prononça son nom. Elle fut la fu^mière à le reconnaître , et les autres ne l'avaient pas encore reconnu, qu'elle était évanouie.
£lle reprit bientôt ses sens pour la seconde fois , grâce aux soins de sa mystérieuse voisine. Pâle , elle rouvrit ses yeux dans lesquels les larmes s'étaient subitement taries. Elle jeta avidement sur le jeune homme ,< toujours debout et calme dans le tumulte général, un de ces regards qui embrassent tout un être ; et le trouble avait cessé dans ie tribunal et le peuple , que le nom à'Ordener Guideniew retentissait encore à son oreille. Elle remarqua avec une douloureuse inquiétude qu'il portait son bras en écharpe , et que ses mains étaient chargées de fers ; elle remarqua que son manteau était déchiré en plusieurs endroits , que son sabre fidèle ne pendait plus k sa ceinture. Rien n'échappa à sa sollicitude ; car l'œil d'une amante ressemble à l'œil d'une mère. Elle environna de toute son âme celui qu'elle ne pouvait couvrir de tout son corps ; et , il faut le dire à la honte et à la gloire de Tamour, dans cette salle qui renfermait son père et les persécuteurs de son l)ère , Éthel ne vit plus qu'un seul homme.
Le silence s'était rétabli peu à peu. Le président se mit en devoir de commencer l'interrogatoire du fils du vice-roi.
— Seigneur baron , dit-il d'une voix tremblante...
— Je ne m'appelle point ici selr/ncur ùaron , répondit Ordener d'une voix ferme, je m'appelle Ordener Culdcnk'iv , comme celui qui a été comte de Griffenfeld s'aj)l)elle Joan Schmnacker,
H.%N n*ULA>iDE. 387
î^ président resta an niMNnent comme interdit.
— Hé bien donc! reprit-il ^ Ordener Guldcnlcw, c*est sans doute par un hasard malheureux que vous êtes amené devant nous. Les rebelles vous auront pris voyageant, vous auront forcé de les suivre, et c'est ainsi , sans doute, que vous avez été trouvé dans leurs rangs.
I^ secrétaire se leva :
— Nobles juges , le nom seul du fils du vice-roi de Norvège est un plaidoyer suffisant pour lui. Le baron Ordener Gnldenlew ne peut être un rebelle. Notre illustre président a parfaitement expliqué sa fâcheuse arrestation i^armi les rebelles. Le seul tort du noble prisonnier est de n*avoir |>aK dit plus tôt son nom. Nous demandons qu'il soit mis surle-champ en liberté , abandonnant toute accusation à 9on égard , et regrettant qu'il se soit assis sur le banc souillé par le criminel Schumacker et ses complices.
— Que faites-vous donc I s'écria Ordener.
— Le secrétaire intime , dit le président , se désiste de toute poursuite à votre égard.
— Il a tort, répliqua Ordener d'une voix haute et sonore ; je dois être ici seul accusé , seul jugé , et seul condamné. — Il s'arrêta un moment , et ajouta d'un accent moins ferme : — Car je suis seul coupable.
— Seul coupable ! s'écria le président
— Seul coupable ! répéta le secrétaire intime.
Une nouvelle explosion de surprise se manifesta dans Tauditoire. La malheureuse Éthel frémit ; elle ne songeait pas que cotte déclaration de son amant sauvait son père. Elle avait devant les yeux la mort de son Ordener.
— Hallebardicrs , qu'on fasse silence! dit le président, profitant |)eut-Otre du hioment de rumeur pour rallier ses idées et reprendre sa présence d'esprit.
— Ordener Guldenlew, reprit-il, expliquez-vous.
388 HXVk D ISLANDE.
Le jeune homme resta un instant rêveur, puis soupira avec effort, puis prononça ces paroles d'un ton calnic et résigné :
— Oui, je sais qu* une mort infâme m*attend; je sais que la vie pourrait m'étre belle et glorieuse. Mais Dieu lira au fond de mon cœur ! à la vérité , Dieu seul ! — Je vais accomplir le premier devoir de mon existence; je vais lui sacrifier mon sang , mon honneur peut-être ; mais je sens que je mourrai sans remords et sans repentir. Ne vous étonnez pas de mes paroles, seigneurs juges; il y a dans Fâme et dans la destinée humaine des mystères que vous ne pouvez pénétrer, et qui ne sont jugés qu'au ciel. Écoutez-moi donc ; et agissez envers moi selon vos consciences, quand vous aurez absous ces infortunés , et surtout ce déplorable Schumacker, qui a déjà , dans sa captivité , expié bieu plus de crimes qu'un homme n'en peut commettre. — Oui, je suis coupable, nobles juges, et seul coupable. Schumacker est innocent; ces autres malheureux ne sont qu'égarés. L'auteur de la rébellion des mineurs , c'est moi.
— Vous! s'écriôrent à la fois et avec une expression étrange , le président et le secrétaire intime.
— Moi ! et ne m'interrompez plus , seigneurs. Je suis pressé de terminer, car en m'accusant je justifie ces infortunés, (y est moi qui ai soulevé les mineurs au nom de Schumacker ; c'est moi qui ai fait distribuer aux rebelles des bannières ; qui leur ai envoyé , au nom du prisonnier de Munckholm , de l'or et des armes. Hacket était mon agent.
A ce nom de Hacket , le secrétaire intime fit un gesie de stupeur. Ordener continua :
— J'épargne vos moments, seigneurs. J'ai été pris dans les rangs des mineurs, que j'avais poussés à la révolle.
Il \\ i> ïsi whi . :\H[)
J'ai seul loul fait. MaiiUenaiit , jugez : si j'ai prouvé uiou crime, j'ai prouvé également i'iiiuocence de Scbumacker et colle des pauvres misérables que vous croyez ses complices.
Le jeune homme parlait ainsi , les yeux levés au ciel. Éthel , presque inanimée , respirait à peine; il lui semblait seulement qu'Ordener , tout en justifiant son père , prononçait bien amèrement son nom. Les discours du jeune homme Tétonnaient et Tépouvantaient, sans qu'elle pût les comprendre. Dans tout ce qui frappait ses sens , elle ne voyait clairement que le malheur.
Un sentiment du même genre paraissait préoccuper le président. On eût dit qu*il ne pouvait croire à ce qu'il entendait de ses oreilles. H adressa néanmoins la parole au fils du vice-roi :
— Si vous êtes en effet Tunique auteur de cette révolte, dans quel but Tavez-vous excitée ?
— Je ne puis le dire.
Lin frisson saisit Éthel, lorsqu'elle entendit le président répliquer d*une voix presque irritée :
— N*aviez-vous point une intrigue avec la fille de Scbumacker ?
Mais son Ordener , enchaîné , avait fait un pas vers le tribunal, et s'était écrié, avec Taccent de l'indignation :
— Chancelier d'Ahlefeld , contentez-vous de ma vie que je vous livre ; respectez une noble et innocente fille. Ne tentez pas de la déshonorer une seconde fois.
1^ pauvre Éthel , qui avait seqti son sang remonter à son visage , ne comprit pas eq ifoe signifiaient ces mots, une seconde- fois, sur lesquels, son défenseur appuyait avec énergie ; mais à la colère qui se peignait sur les traits du président , on eût dit qu'il les comprenait.
— Ordener Guldenlew, n'oubliez pas vous-même le
390 HAN d'islande.
respect que vous devez à la justice du roi et à ses sa- -prêmes ofiBciers. Je vous réprimande au nom du tribunal. — A présent , je vous somme de nouveau de me déclarer dans quel but Vous avez commis le crime dont vous vous accusez.
— Je vous répète que je ne puis vous le dire.
— N'était-ce pas, reprit le secrétaire, pour délivrer Schumacker?
Ordener garda le silence.
— Ne soyez pas muet , accusé Ordener, dit le président; il est prouvé que vous entreteniez des intelligences avec Schumacker , et Taveu de votre culpabilité accuse , plus qu*il ne justifie , le prisonnier de Munckholm. Vous alliez souvent à .Munckholm , et certes vous attachiez à ces visites plus qu'un intérêt de curiosité ordinaire. Témoin cette boucle de diamants.
Le président prit sur le bureau et montra à Ordener une boucle de brillants qui y était déposée. — La reconnaissez-vous pour vous avoir appartenu ?
— Oui. — Par quel hasard?...
— Eh bien I un des rebelles l'a remise , avant d'expirer, à notre secrétaire intime, en déclarant qu'il l'avait reçue de vous en paiement , pour vous avoir transporté du por! de Droniheim à la forteresse de Munckholm. Or , je vous le demande , seigneurs juges , un pareil salaire donné à un simple matelot n'annonce-t-il pas quelle importance l'accuse Ordener Guldenlew attachait à parvenir jusqu'à cette prison, qui est celle de Schumacker?
— Ah! s'écria l'accusé Kcnnybol, ce que dit sa courtoisie est vrai, je reconnais la boucle; c'est l'histoire do notre pauvre frère Guidon Stayper.
— Silence, dit le ])résident, laissez répondi*e Ordener Culdenlew.
ne cacherai pas, repartit celui -ci, que je di^irais voir Schamacker. — Mais cette boucle ne signifie rien. On ne peut entrer avec des diamants dans le fort; le matelot qui ni*avait amené s'était plaint, dans la traversée, de sa misère : je lui ai jeté cette boucle , que je ne pouvais garder sur moi... —
— Pardon , votre courtoisie « interrompit le secrétaire intime , le règlement excepte de cette mesure le fils du vice-roL Vous pouviez donc... —
— Je ne voulais pas me nommer.
— Pourquoi ? demanda le président.
— C'est ce que je ne puis dire.
— Vos intelligences avec Schumacker et sa fille prouvent que le but de votre complot était de les délivrer.
Schumacker, qui, jusqu'alors, n'avait donné d'autre signe d'attention que de dédaigneux mouvements d'épaules , se leva :
— Me délivrer! Le but de cette infernale trame était de me compromettre et de me perdre, comme il l'est encore. Croyez- vous qu'Ordener Guldenlew eût avoué sa participation au crime , s'il n'eût été pris parmi les révoltés? Oh ! je vois qu'il a hérité de la haine de son père pour moi. VA quant aux intelligences qu'on lui suppose avec moi et ma fille, qu'il sache, cet exécré Guldenlew, que ma fille a hérité aussi de ma haine pour lui, pour la race des Guldenlew et des d'Ahlefeld !
Ordener soupira profondément , tandis qu'Éthel désavouait tout bas son père , et que celui-ci retombait sur son banc , palpitant encore do colère.
— Le tribunal jugera , dit le président.
Ordener, qui , aux paroles do Schumacker, avait baissé los yeux on silence , parut se réveiller :
— O nobles juges, écoutez. Vous allez descendre dans vos
c^Hisciences: n'oubliez pas qu*OrdeDerGuldenlew est coupable seul ; Schumacker est innocent Ces autres infortunés ont été troiu|)és par Hacket , qui était mon agent J*ai fait tout le reste.
Kennybol Tinterrompit :
— Sa courtoisie dit vrai , seigneurs juges ; car c'est elle qui s*est chargée de nous amener le fameux Han d'Islande , dont je souhaite que le nom ne me porte pas malheur. Je sais que c'est ce jeune seigneur qui a osé l'aller trouver dans la caverne de AValderhog , pour lui proposer d'être notre chef. Il m'a conûé le secret de son entreprise au hameau de Surb , chez mon frère Braall. Et , pour le reste encore , le jeune seigneur dit vrai : nous avons été abusés par ce Hacket maudit ; d'où il suit que nous ne méritons pas la mort.
— Seigneur secrétaire intime , dit le président , les débats sont clos. Quelles sont vos conclusions ?
Le secrétaire se leva , salua plusieurs fois le tribunal , passa quelque temps la main entre les plis de son rabat de dentelle , sans quitter un moment des yeux les yeu\ du président. Enfin , il fit entendre ces paroles d'une voix sourde et lugubre :
— Seigneur président, respectables juges! l'accusation demeure victorieuse. Ordener Guldenlew, qui ternit à jamais la splendeur de son glorieux nom , n'a réussi qu'à prouver sa culpabilité sans démontrer l'innocence de l'evchancelier Schumacker, et de ses complices Han d'Islande, Wilfrid Kennybol, Jouas et Norbith. — Je demande à la justice du tribunal que les six accusés soient déclarés coupables du crime de haute- trahison et di* iè.cmajesté au premier chef.
Un murmure vague s'ricva de la foule. Le pri'si(!('iil
n\% d'ialakde. 393
allait proclamer la formule de rlAtnre, quand IVvfkfuo réclama un moment d'attention.
— Doctes juges, il est convenable que la défense des accusés se fasse entendre la dernière. Je souhaiterais qu'elle eût un meilleur organe ; car je suis vieux et faible, et je n*ai plus en moi d'autre force que celle qui me vient de Dieu. — Je m'étonne des sévères requêtes du secrétaire intime. Rien ici ne prouve le crime de mon client .Schumacker. On ne peut établir contre lui aucune participation directe à l'insurrection des mineurs ; et puisque mon autre client , Ordener Guldenlew, déclare avoir abusé du nom de Schumacker , et , de plus , être Tunique auteur de cette condamnable sédition , toutes les présomptions qui pesaient sur Schumacker s'évanouissent : vous devez donc l'absoudre. Je recommande à votre indulgence chrétienne les autres accusés, qui n'ont été qu'égarés, cx>mme la brebis du bon pasteur; et même le jeune Ordener Guldenlew, qui a du moins le mérite, bien grand devant le Seigneur , de confesser son crime. Songez , seigneurs juges, qu'il est encore dans l'âge où l'homme peut faillir, et même tomber, sans que Dieu refuse de le soutenir ou de le relever. Ordener Guldenlew porte à peine le quart de ce fardeau de l'existence qui pèse déjk presque entier sur ma tête. Mettez dans la balance de vos jugements sa jeunesse et son inexpérience , et ne lui relirez pas si tôt cette vie que le Seigneur vient h peine de lui donner.
Le vieillard se tut et se plaça près d'Ordener , qui souriait , tandis qu'h Finvitation du prc^'sident , les juges se levaient du tribunal, et passaient en silence le seuil de la formidable salie de leurs délibérations.
Pendant oi"* ""olques hommes décidaient de six destinées danp sancti usés immobiles
394 n\N d'ialxkbe.
éuîent rcslés assis Mir leur banc entre deu\ rangs de hallebardiers. Schuniacker , la tète sur sa poitrine , paraissail endormi dans une rêverie pnifondc ; le g«*ant itromeuait à droite et à gauche des regards où se peignait une assuraïKe stupidc ; Jonas et Kennjbol , les mains jointes , |>riaient à voix basse , tandis que leur camarade Norbiib frappait par intervalles la terre du pied , ou secouait ses cbaînes a\cc des tressaillements convulsif& £nlre lui et le vénérable éveque , qui lisait les |>saumes de la pénitence , se tenait Ordener les bras croisés et les veux levés au ciel.
Derrière eux on entendait le bruit de la foule, qui avait impétueusement éclaté ^ la sortie des juges. Cï-uii le fameux captif de Munckbolm , c'était le redoutable démon d'Islande , c'était surtout le ûls du vice-roi , qui occupaient toutes les |)ensées , toutes les paroles , tous les regards. I^ rumeur , mêlée de plaintes , de rires et de cris confus, qui s'échappait de l'auditoire, s'abaissait et s'élevait comme une flamme qui ondoie sous le vent
Ainsi se pass<Tent plusieurs heures d'attente , si longues que chacun s'étonnait qu'elles fussent contenues dans h même nnil. De tem|)s en temps on jetait un regard \ers la porte de la chambre des délibérations; mais on n'y voyait rien , que les deux soldats qui se pnmienaient avec leurs pertuisanes étincelantes devant le seuil fatal , comme deui fantômes muets.
Enfin , les torches et les lam|)es commençaient à pâlir, et quelques rayons blancs de l'aulK» traversaient les vitrau\ étroits de la salle, ({uand la porte redoutable s'ouvrit. — l n silence profond remplaça sur-le-champ, comire par magie, tout le tumulte du peuple, et l'on n'entendit |>lus que le bruit des respirations pressées et le mouvement vague et sourd de la foule en suspens.
Les juges, sortant à pas lents de la chambre des déli-
U\y DI8LAi\DE. 395
» rqirireat place au tribunal , le iNrésident à leur tôle.
Le secrétaire infime , qui avait paru absorbé dans ses réflexions pendant leur absence, s*inclina:
— Seigneur président , quel est Tarret que le tribunal , jugeant sans appel , a rendu au nom du roi 7 Nous somme» prêts à Tcniendre avec un respect religieux.
Le juge placé à droite du président se leva » tenaiu un parchemin dans ses mains :
— Sa grâce notre glorieux président, fatigué par la longueur de cette audience , daigne nous chai'ger , nous , haut-syndic du Droothcimhus , président naturel de ce tribunal respectable , de lire à sa place la sentence rendue au nom du roi. Nous allons remplir ce devoir honorable et pénible , rappelant k l'auditoire de se taire devant Tinfailliblc justice du roi.
Alors la voix du haut-syndic prit une inflexion solennelle et grave , et tous les cœurs palpitèrent :
— « Au nom de notre vénéré maître et légitime sel- » gneur Christiern , roi ! — voici l'arrêt que nous , juges » du haut tribunal du Droutheimhus , nous rendons dans » nos consciences, touchant Jean Schumacker, prisonnier i*d*JrUat; AVilfrid Kcnnybol, habitant des montagnes de » kolc ; Jonas , mineur royal ; Norbitii , mineur royal ; n llan, de Klipstadur, en Islande ; et Ordener Culdeulew, » baron de Thorvick , chevalier de Dannebrog , tous ac- » cusés des crimes de haute -trahison et de lése-majesté » au premier chef: llan d'Islande étant de plus prévenu » des crimes d'assassinat , d'incendie et de brigandage. -—
)) I" Jean Schumacker n'est point coupable.
» T AVilfrid Kennybol, Jonas et Norbilh sont coupaubles; mais le tribunal les excuse, parce qu'ils ont été » égarés.
396 iiVM d'islaiNde.
» 3" Uau d*lslaude est coupable de tous les crimes qu'où » lui impute.
» U'' Ordener Guldenlew est coupable de haute- trahison » et de lèse-majesté au premier chef. »
Le juge s'arrêta uu moment comme pour prendre iialeine. Ordener attachait sur lui un regard plein d'une joie céleste.
— « Jean Schumacker , continua le juge , le tribunal » vous absout et vous renvoie dans votre prison.
» Kennybol , Jonas et Norblth , le tribunal réduit la » peine que vous avez encourue à une détention porpé- » tuelle et à une amende de mille écus royaux chacun.
» Han , de Klipstadur , assassin et incendiaire , vous » serez ce soir conduit sur la place d'armes de Muuc- » kholm , et pendu par le cou jusqu'à ce que mort s'eu- » suive.
» Ordener Guldenlew, traître, après avoir été df^radé » de vos titres devant ce tribunal, vous serez conduit ce » soir au même lieu , avec un flambeau à la main , pour » y avoir la tète tranchée, le corps brûlé, et pour que vos » cendres soient jetées au vent et votre tête exposée sur la » claie.
» Retirez-vous tous. Tel est l'arrêt rendu par la justice » du roi. »
A peine le haut-syndic avait-il achevé cette funèbre lecture , qu'on entendit dans la salle un cri. — Ce cri glaça les assistants plus même que l'eiTrayant appareil de la sentence de mort; ce cri fit pâlir un moment le front serein et radieux d'Ordener condamné.
C*éUU le malheur qui les rendait égaux. Charles Nodieb.
. C'en est donc fait : tout va s^accompUr , ou plutôt tout est déjà accompli. Il a sauvé le père de celle qu*il aimait , il l'a sauvée elle-même , en lui conservant l'appui paternel. La noble conspiration du jeune homme pour la vie de Scbumacker a réussi : maintenant le reste n'est rien ; il n'a plus qu'à mourir.
Que ceux qui l'ont cru coupable ou insensé le jugent maintenant, ce généreux Ordener , comme il se juge luimême dans son âme avec un saint ravissement. Car ce fut toujours sa pensée , en entrant dans les rangs des rebelles , que , s'il ne pouvait empêcher l'exécution du crime de Scbumacker , il pourrait du moins en empêcher le châtiment y en ra|)pelant sur sa propre tête.
— Hélas! s'était-il dit, sans doute Scbumacker est coupable; mais, aigri par sa ca]Hivité et son malheur, son crime est pardonnable. 11 ne veut que sa délivrance ; il la tente même par la rébellion. — D'ailleurs , que deviendra mon Éthel si on lui enlève son père ; si elle le perd par l'échafaud , si un nouvel opprobre vient flétrir sa vie , que deviendra-t-ellc , sans soutien, sans secours, seule dans son cachot, ou errante dans un monde d'ennemis? Cette pensée l'avait déterminé à son sacrifice; et il s'y était pr{:paré avec joie : car le plus grand bonheur d'un être qui aime est d'immoler son existence , je ne dis pas à l'existence , mais à un sourire , à une larme de l'être aimé.
398 >l^^ D^ISLANDË.
Il a donc été pris parmi les rebelles , il a été traîné devant les juges qui devaient condamner Schumacker, il a commis son généreux mensonge, il a été condamné , il Ta mourir d*une mort cruelle, d*un supplice ignominieux, il va laisser une mémoire souiUée; mais que lui importe au noble jeune homme ? il a sauvé le père de son Éthel.
Il est maintenant assis sur ses chaînes dans un cachot humide , où la lumière et Tair ne pénètrent qu*à peine par de sombres soupiraux ; près de lui est la nourriture da reste de son existence : un pain noir , une cruche pleine dNeau. L n collier de fer pèse sur son cou , des bracelets , des carcans de fer pressent ses mains et ses pieds. Chaque heure qui s'écoule lui emporte plus de vie qu'une année n'en enlève aux autres mortels. — Il rêve délicieusement,
— Peut-être mon souvenir ne périra-t-il pas avec moi, du moins dans un des cœurs qui battent parmi les hommes! peut-être daignera -t-elle me donner une larme pour mon sang! peul-ètre consacrera-t-elle quelquefois un regret à celui i[uï lui a dévoué sa vie I peut-être , dans ses rêveries virginales, aura-t-clle parfois présente la confuse image de son amil Qui sait d'ailleurs ce qui est derrière la mort? Qui sait si les âmes délivrées de leur prison matérielle ne peuvent pas quelquefois revenir veiller sur les âmes qu'elles aiment , commercer mystérieusement avec ces douces compagnes encore captives, et leur apporter en secret quelque vertu des anges et quelque joie du ciel?... —
Toutefois des idées amères se mêlaient à ces consolantes méditations. La haine que Schumacker lui avait témoignée au moment même de son sacrifice oppressait son cœur. Le cri déchirant qu'il avait entendu en même temps que son arrêt de mort l'avait ébranlé profondément ; car, seul dans l'auditoire y il avait reconnu cette voix et compris cette
H%N d'isi.v'vde. 399
dooleur. Et pnû, ne b rerem-t-il doDc plus, son ÉthdT ses derniers moments se passeront-ils dans la prison même qui la renferme, sans qo*il puisse encore une fois toucher la douce main, entendre la douce voix de celle pour qui il vamoarir? —
Il abandonnait ainsi son âme à cette vague et triste rêverie , qui est à la pensée ce que le sommeil est à la vie , quand le cri rauque des vieux verroux rouilles heurta rudement son oreille , déjà en quelque sorte attentive aux concerts de Tautrc sphère où il allait s'envoler. — C'était b lourde porte de fer de son cachot qui s'ouvrait en grondant sur ses gonds. Le jeune condamné se leva tranquille et presque joyeux , car il pensa que c'était le bourreau qui venait le chercher, et il avait déjà dépouillé l'existence comme le manteau qu'il foulait à ses pieds.
Il fut trompé dans son attente : une ligure blanche et svelte venait d'apparaître au seuil de son cachot, pareille à une vision lumineuse. Ordencr douta de ses veux, et se demanda s'il n'était pas déjà dans le ciel. C'était elle, c'était son Kihel.
La jeune iîllc était tombée dans ses bras enchaînés; elle couvrait les mains d'Ordener de larmes, qu'essuyaient les longues tresses noires de ses cheveux épars; baisant les fers du condamné, elle meurtrissait ses lèvres pures sur les infâmes carcans : elle ne parlait pas , mais tout son cœur semblait prêt à s'échapper dans la première parole qui passerait à travers ses sanglots.
Lui, — il éprouvait la joie la plus céleste qu'il eût éprouvée depuis sa naissance. Il serrait doucement son Éthel sur sa poitrine , et les forces réunies de la terre et de l'enfer n'eussent pu en ce moment dénouer les deux bras dont il Tenvironnait. Le sentiment de sa mort prochaine mêlait queUpie chose de solennel à son ravissement, et il s'om|>a-
rait de son Élhel comme s*il en eût déjà pris possession pour Téternité.
Il ne demanda pas à cet ange comment elle avait pu pénétrer jusqu'à lui. Elle était là, pouvait-il penser à autre chose? D'ailleurs il ne s*en étonnait pas. Il ne se demandait pas comment cette jeune ûUe, proscrite, faible, isolée, avait pu, malgré les triples portes de fer et les triples rangs de soldats, ouvrir sa propre prison et celle de son amant; cela lui semblait simple; il portait en lui la conscience intime de ce que peut Tamour.
A quoi bon se parler avec la voix quand on se peut parler avec Tâme? Pourquoi ne pas laisser les corps écouter en silence le langage mystérieux des intelligences? — Tous deux se taisaient, parce qu'il y a des émotions qu'on ne saurait exprimer qu'en se taisant.
Cependant , la jeune fiUc souleva enfin sa tête appuyée sur le cœur tumultueux du jeune homme.
— Ordener , dit-elle , je viens le sauver ; et elle prononça cette parole d'espérance avec une angoisse douloureuse.
Ordener secoua la tOto en souriant.
— Me sauver, Éthel! tu l'abuses; la fuite est impossible.
— Hélas ! je le sais trop. Ce château est peuplé de soldats , et toutes les portes qu'il faut traverser pour arriver ici sont gardées par des archers et des geôliers qui ne dorment pas. — Elle ajouta avec effort : Mais je t'apporte uu autre moyen de salut.
— Va, ton espérance est vaine. Ne te berce pas de chimères, Éthel ; dans quelques heures un coup de hache les dissiperait trop cruellement...
— Oh ! n'achève pas ! Ordener ! tu ne mourras pas. Oh ! dérobe-moi cette affreuse pensée, ou plutôt, oui, présente-
iiAN d'islakde. 401
la-moi dans toute son horreur , pour me donner la force d'accomplir ton salut et mon sacriGcc.
Il y avait dans l'accent de la jeune ûlle une expression indéfinissable. Ordener la regarda doucement :
— Ton sacrifice! cpie veux-tu dire?
Elle cacha son visage dans ses mains et- sanglota en disant d'une voix inarticulée : — O Dieu!...
Cet abattement fut de courte durée ; elle se releva : ses yeux brillaient, sa bouche souriait. Elle était belle comme un ange qui remonte de l'enfer au ciel.
— Écoutez, mon Ordener , votre échafaud ne s'élèvera pas. Pour que vous viviez , il suffit que vous promettiez d'épouser Ulrique d'Ahlefeld. . .
— Ulrique d'Ahlefeld ! ce nom dans ta bouche , mon Éthel !
— Ne m'interrompez pas, poursuivit-elle avec le calme d'une martyre qui subit sa dernière torture ; je viens ici envoyée par la comtesse d'Ahlefeld. On vous promet d'obtenir votre grâce du roi si l'on obtient en échange votre main pour la fille du grand-chancelier. Je viens ici vous demander le serment d'épouser Ulrique et de vivre pour elle. On m'a choisie pour messagère , parce qu'on a pensé que ma voix aurait quelque puissance sur vous.
— Éthel , dit le condamné d'une voix glacée, adieu ; en sortant de ce cachot, dites qu'on fasse venir le bourreau.
Elle se leva, resta un montent devant lui debout, pâle et tremblante; puis ses genoux fléchirent, elle tomba à genoux sur la pierre en joignant les mains.
— Que lui ai-je fait ? murmura-t-elle d'une voix éteinte. Ordener, muet, fixait son regard sur la pierre.
— Seigneur, dit-elle, se tramant à genoux jusqu'à lui , vous ne me répondez pas? Vous ne voulez donc plus me parler?,.. Il ne me reste plus qu'à mourir.
402 H\K 1»*1SLANDE.
Une lartiic roula dans les yeux du jeune homme.
— Éthel, vous ne m*aimez plus.
— O Dieu ! s'écria la pauvre jeune fille, serrant dans ses bras les genoux du prisonnier , je ne Taime plus ! Ta dis que je ne t'aime plus , mon Ordener. Ëst-il bien vrai que tu as pu dire cela?
— Vous ne m'aimez plus, puisque vous me méprisez. Il se repentit à l'instant même d'avoir prononcé cette
parole cruelle; car l'accent d'Éthel fut déchirant quand elle jeta ses bras adorés autour de son cou en criant d'une voix étouffée par les larmes :
— Pardonne-moi, mon bien-aimé Ordener, pardonnemoi comme je te pardonne. Moi ! te mépriser, grand Dieu ! N'es-tu pas mon bien, mon orgueil, mon idolâtrie? — Dis-moi, est-ce qu'il y avait dans mes paroles autre chose qu'un profond amour, qu'une brûlante admiration pour toi ? Hélas ! ton langage sévère m'a fait bien du mal, quand je venais pour te sauver, mon Ordener adoré, en immolant tout mon être au tien.
— Hé bien ! répondit le jeune homme radouci en essuyant les pleurs d'Éthel avec des baisers, n'était-ce pas me montrer peu d'estime que de me proposer de racheter ma vie par l'abandon de mon Éthel, par un lâche oubli de mes serments, par le sacrifice de mon amour? — il ajouta, l'œil fixé sur Éthel : — de mon amour pour lequel je verse aujourd'hui tout mon sang.
Un long gémissement précéda la réponse d'Éthel.
— Écoute-moi encore, mon 'Ordener, ne m'accuse pas si vite. J'ai peut-être plus de force qu'il n'appartient d'ordinaire à une i>auvre femme. — Du haut de notre donjon en voit construire dans la place d'Armes l'échafaud qui l'est destiné. O Ordener , tu ne connais pas cette affreuse douleur de voir lentement se préparer la mort de celui qui
n\\ D^isLVNni:. 403
porte avec lui notre vie! La comtesse d'Âhlefeld, près de laquelle j'étais quand j'ai entendu prononcer ton arrêt funèbre, est venue me trouver au donjon, où j'étais rentrée avec mou père. Elle m'a demandé si je voulais te sauver , elle m'a oiîert cet odieux moyen ; mon Ordencr, il fallait détruire ma pauvre destinée , renoncer à toi , te perdre pour jamais, donner à une autre cet Ordener, toute la félicité de la délaissée Éthel, ou te livrer au supplice ; on me laissait le choix entre mon malheur et ta mort : je n'ai |)as balancé.
Il baisa avec respect la main de cet ange.
— Je ne balance pas non plus , Éthel. Tu ne serais pas venue m'offrir la vie avec la main d'Ulrique d'Ahlefeld si tn avais su comment il se fait que je meurs.
— Quoi? quel mystère...!
— Permets-moi d'avoir un secret pour toi , mon Éthel bien-aimée. Je veux mourir sans que tu saches si tu me dois de la reconnaissance ou de la haine |)our ma mort.
— Tu veux mourir ! Tu veux donc nu)urir I O Dieu ! et cela est vrai , et l'échafaud se dresse en ce moment , et aucune puissance humaine ne peut délivrer mon Ordener qu'on va tuer ! Dis-moi , jette un regard sur ton esclave , sur ta compagne , et promets-moi , bien-aimé Ordener , de m'enlendre sans colère. £s-tu bien sûr, réponds à ton Éthel comme à Dieu , que tu ne pourrais mener une vie heureuse auprès de cette femme, de cette Ulrique d'Ahlefeld?... en es-tu bien sûr, Ordener? elle est peut-être, sans doute même, belle, douce, vertueuse; elle vaut mieux que celle pour qui tu péris.
— Ne détourne pas la tête , cher ami , mon Ordener. Tu es si noble et si jeune pour monter sur un échafaud I Hé JMenl tu irais vivre avec elle dans quelque brillante ville oit tn ne penserais plus à ce funeste donjon ; tu lais-
4o4 11 AN d'islande.
serais couler paisiblement tes jours sans t*inforraer de moi: j'y consens, tu me chasserais de ton cœur, même de ton souvenir , Ordener. Mais vis , laisse-moi ici seule , c'est à moi de mourir. Et, crois-moi, quand je te saurai dans les bras d'une autre , tu n'auras pas besoin de l'inquiéter de moi ; je ne souffrirai pas long-temps.
Elle s'arrêta : sa voix se perdait dans les larmes. Cependant on lisait dans son regard désolé le désir douloureux de remporter la victoire fatale dont elle devait mourir.
Ordener lui dit : — Éthel , ne me parle plus de cela. Qu'il ne sorte en ce moment de nos bouches d'autres noms que le tien et le mien.
— Ainsi, reprit-elle, hélas! hélas! tu veux donc mourir? — Il le faut. J'irai avec joie à l'échafaud pour toi : j'irais avec horreur à l'autel pour toute autre femme. Ne m'en parle plus : tu m'affliges et tu m'offenses.
Elle pleurait en murmurant toujours : — Il va mourir, f) Dieu ! et d'une mort infâme !
Le condamné répondit avec un sourire : — Crois-moi , Éthel, il y a moins de déshonneur dans ma mort que dans la vie telle que tu me la proposes.
En ce moment , son regard , se détachant de son Éthel éplorée, aperçut un vieillard vêtu d'habits ecclésiastiques, qui se tenait debout dans l'ombre, sous la voûte basse de la porte. — Que voulez-vous ? dit-il brusquement.
— Seigneur , je suis venu avec l'envoyée de la comtesse d'Ahlefeld. Vous ne m'avez point aperçu , et j'attendais en silence que vos yeux tombassent sur moi.
En effet , Ordener n'avait vu que son Éthel , et celle-ci , voyant Ordener , avait oublié son compagnon.
— Je suis, continua le vieillard, le ministre chargé...—
— J'entends, dit le jeune homme. Je suis prêt. Le ministre s'avança vers lui.
HAN D^ISLAKDE. 405
— Dieu est prêt aussi à yoqs recevoir, mon fils.
— Seigneur ministre , reprit Ordencr , votre visage ne m'est pas inconnu. Je vous ai vu quelque part.
Le ministre s'inclina.
— Je vous reconnais aussi , mon ûls. — C'était dans la tour de Y ygla. Nous avons tous deux montré ce jour-là combien les paroles humaines ont peu de certitude. Vous m'avez promis la grâce de douze malhearcux condamnés, et moi je n'ai point cru en votre promesse, ne pouvant deviner que vous fussiez ce que vous êtes, le Gis du vice-roi ; et vous, seigneur , qui comptiez sur votre puissance et sur votre rang, en me donnant cette assurance...
Ordener acheva la pensée qu'Âlhauase Munder n'osait compléter.
— Je ne puis aujourd'hui obtenir aucune grâce , pas même la mienne ; vous avez raison , seigneur ministre. Je respectais trop peu l'avenir, et il m'en a puni, en me montrant sa puissance , supérieure à la mienne.
Le ministre baissa la tête.
— Dieu est fort, dit-il. Puis il releva ses yeux bienveilhnts sur Ordener en ajoutant : — Dieu est bon.
Celui-ci , qui paraissait préoccupé , s'écria , après un ooart silence :
— Écoutez , seigneur ministre , je veux tenir la promesse que je vous ai faite dans la tour de Vygla. Quand je serai mort , allez trouver à Berghcn mon père , le vice-roi de Norwége , et dites-lui que la dernière grâce que lui demande son fils , c'est celle de vos douze protégés. 11 vous l'accordera , j'en suis sûr.
Une larme d'attendrissement mouilla le visage vénérable d'Athanase.
— Mon fils , il faut que de nobles pensées remplissent votre âme, pour savoir, dans la mémo heure, rejeter avec
406 JIAN D ISLAl^DE.
courage votre propre grâce et solliciter avec bonté celle des autres. Car j*ai entendu vos refus ; et, tout en blâmant le dangereux excès d'une passion humaine , j'en ai été profondément touché. Maintenant je me diî> : Unde scelus ? Comment se fait-il qu'un homme qui approche tant du vrai juste se soit souillé du crime pour lequel il est condamné?
— Mon père , je ne l'ai point dit à cet ange, je ne puis vous le dire. Croyez seulement que la cause de ma condamnation n'est point un crime.
— Comment? expliquez-vous, mon fds.
— ISe me pressez pas, répondit le jeune homme avec fermeté. Laissez-moi emporter dans le tombeau le secret de ma mort.
— Ce jeune homme ne peut-être coupable, murmura le ministre. Alors il tira de son sein un crucifix noir, qu'il plaça sur une sorte d'autel grossièrement formé d'une dalle de granit adossée au mur humide de la prison. Près du crucifix il posa une petite lampe de fer allumée, qu'il avait apportée avec lui , et une Bible ouverte.
— Mon fils , priez et méditez. Je reviendrai dans quelques heures. — Allons, ajouta-t-il, se tournant vers Éthcl, qui, pendant tout l'entretien d'Ordencr et d'Athanase, avait gardé le silence du recueillement, il faut quitter le prisonnier. Le temps s'écoule. . .
Elle se leva radieuse et tranquille ; quelque chose de divin enflammait son regard :
— Seigneur ministre , je ne puis vous suivre encore. Il faut auparavant que vous ayez uni Éthel Schumacker à son époux Ordencr Guldenlew.
Elle regarda Ordencr : — Si tu étais encore puissant, libre et glorieux , mon Ordener, je pleurerais et j'éloignerais ma fatale destinée de la tienne. — î\Iais maintenant ,
H.\n D*1SLA5DK. 407
que lu ne craîos plus la contagioa de mon malheur ; que lu es , ainsi que moi , captif, flétri , opprimé ; maintenant que tu vas mourir, je viens à toi, espérant que tu daigneras du moins , Ordener , mon seigneur , permettre à celle qui n'aurait pu ôtre la compagne de ta vie, d*étre la compagne de ta mort : car tu m*aimes assez , n*est-il pas vrai , pour n'avoir pas douté un instant que je n'expire en même temps que toi 7
Le condamné tomba à ses pieds et baisa le bas de sa robe.
— Vous , vieillard , continua-t-elle , vous allez nous tenir lieu de familles et de pères ; ce cachot sera le temple ; cette pierre, l'autel. Voici mon anneau, nous sommes à genoux devant Dieu et devant vous. Bénissez-nous et lisez les paroles saintes qui vont unir Étliel Schumackcr à Ordener Guldenlew , son seigneur.
Kt ils s'étaient agenouillés ensemble devant le prêtre , qui les contemplait avec un étonnemcnt mêlé de pitié.
— Comment, mes enfants! que faites- vous?
— Mon père , dit la jeune Glle, le temps presse. Dieu et la mort nous attendent.
On rencontre quelquefois dans la vie des puissances irrésistibles, des volontés auxquelles on cède soudain comme si elles avaient quelque chose de plus que les volontés humaines. Le prêtre leva les yeux en soupirant :
— Que le seigneur me pardonne si ma condescendance est coupable I Vous vous aimez , vous n'avez plus que bien peu de temps à vous aimer sur la terre ; je ne crois pas manquer à nos saints devoirs en légitimant votre amour.
La douce et redoutable cérémonie s'accomplit. Ils se levèrent tous deux sous la dernière bénédiction du prêtre ; ils étaient époux.
Le visage du condamné brillait d'une douloureuse joie :
408 UAN d'islai^dë.
on eût dit qu'il commençait à sentir ramertume de la mort, à présent qu'il essayait la félicité de la vie. Les traits de sa compagne étaient sublimes de grandeur et de simplicité, elle était encore modeste comme une jeune vierge , et déjà presque fière comme une jeune épouse.
— Écoute-moi, mon Ordener, dit-elle : n*est-il pas vrai que nous sommes maintenant heureux de mourir, puisque la vie ne pouvait nous réunir? Tu ne sais pas, ami, ce que je ferai : — je me placerai aux fenêtres du donjon de manière à te voir monter sur Féchafaud , aûn que nos âmes s'envolent ensemble dans le ciel. Si j'expire avant que la hache ne tombe, je t'attendrai; car nous sommes époux, mon Ordener adoré , et ce soir le cercueil sera notre lit nuptial.
11 la pressa sur son cœur gonflé et ne put prononcer que ces mots , qui étaient l'idée de toute son existence :
— Éthel , tu es donc à moi ?
— i\les enfants , dit la voix attendrie de raumônier , dites-vous adieu. Il est temps.
— Hélas!... s'écria Éthel. Toute sa force d'auge lui revint , et elle se prosterna devant le condamné : — Adieu ! mou Ordener bien-aimé ; mon seigneur, donnez-moi votre bénédiction.
Le prisonnier accomplit ce vœu touchant , puis il se retourna pour saluer le vénérable Âthanase Munder. Le vieillard était également agenouillé devant lui.
— Qu'attendez-vous, mon père? demanda-t-il surpris. Le vieillard le regarda d'un air humble et doux : —
Votre bénédiction , mon fils.
— Que le ciel vous bénisse et appelle sur vous toutes les félicites que vos prières appellent sur vos frères les autres hommes , répondit Ordener d'un accent ému et solenneL
UAN D ISLANDE. 409
Bientôt la voûte sépulcrale cutendit les derniers adieux et les derniers baisers; bieotôt les durs vcrroux se refermèrent bruyamment» et la porte de fer sépara les deux jeunes époux, qui adlalent mourir après s*étre donné rendez-vous dans l'éternité.
A qui me livrera Louis Percz, morl ou vif, je lui douce deux mille écus.
Caldbrox , Louis Ferez de Galice,
— Baron Vœthaûo , colonel des arquebusiers de Munckholin , quel est celui des soldats qui ont combattu sous vos ordres au Pilier -Noir, qui a fait Han d*lslandc prisonnier? Nommez-le au tribunal, afin qu*il reçoive les mille écus royaux promis pour celte capture.
Ainsi parle au colouel des arquebusiers le président du tribunal. Le tribunal est assemblé ; car, selon Tusage ancien de Norwége, les juges qui prononcent sans appel doivent rester sur leurs sièges jusqu*à ce que Tarrét qu*ils ont rendu soit exécuté. Devant eux est le géant , qu^on vient de ramener portant à son cou la corde qui doit le porter à son tour dans quelques heures.
Le colonel, assis près de la table du secrétaire intime, se lève. Il salue le tribunal et Tévéque , qui est remonté sur son trône.
— Seigneurs juges, le soldat qui a pris liai) d'Islande est dans cette enceinte, il se nomme Toric Belfast, second arquebusier de mon régiment.
410 UAN D*ISLABiDE.
— Qu'il vienne donc, reprend le président, recevoir la récompense promise.
Un jeune soldat en uniforme d*arquebusier de Munckliolm se présente*
— Vous êtes Toric Belfast? demande le président.
— Oui, voire grâce.
— C'est vous qui avez fait rfan d'Islande prisonnier?
— Oui, avec l'aide de saint Qelzébuth, s'il plaît à votre excellence.
On apporte sur le tribunal un sac pesant.
— Vous reconnaissez bien cet homme pour le fameux llan d'Islande, ajoute le président, montrant le géant enchaîné.
— Je connaissais mieux le minois delà jolie Cattie que celui de Han d'Islande; mais j'affirme, par la gloire de saint Belphégor, que, si Han d'Islande est quelque part, c'est sous la forme de ce grand démon.
— Approchez, Toric Belfast, reprit le président. Voici les mille écus promis par le haut-syndic.
Le soldat s'avançait précipitamment vers le tribunal, (fuand une voix s'éleva dans la foule : — Arquebusier de Munckholm , ce n'est pas toi qui as pris Han d'Islande !
— l*ar tous les bienheureux diables, s'écria le soldat en se retournant , je n'ai en propriété que ma pipe et la minute où je parle , mais je promets de donner dix mille écus d'or à celui qui vient de dire cela , s'il peut prouver ce qu'il a dit.
Et , croisant les deux bras , il promenait un regard assuré sur l'auditoire. — Hé bien ! que celui qui vient de parler se montre donc !
— C'est moi! dit un petit homme qui fendait la presse l)our pénétrer dans Tenceinte.
Ce nouveau personnage était enveloppé d'une natte de
H AN d'mLANDE. 411
joue et de poil de Teau marin, Tétement des Gro^nlandais, qui tombait autour de lui comme le toit conique d*une hutte. Sa barbe était noire, et d*épais cheveux de même couleur, couvrant ses sourcils roux, cachaient son visage, dont tout ce qu*on distinguait était hideux. On ne voyait ni ses bras ni ses mains.
— Ah! c'est loi? dit le soldat avec un éclat de rire. Et qni donc , selon toi , mon beau sire , a eu Fhonneur de prendre ce diabolique géant ?
Le petit homme secoua la tôte et dit avec une sorte de sourire malicieux : — C*cst moi !
En ce moment, le baron Wœthaûn crut reconnaître en cet homme singulier Tétrc mystérieux qui lui avait donné à Skongen Tavis de l'arrivée des rebelles ; le chancelier d'Ahlefeld , Thôte de la ruine d'Arbar ; et le secrétaire intime , un certain paysan d*0(!lmœ , qui portail une natte pareille et lui avait si bien indiqué la retraite de Ilan d'Islaudc. Mais , séparés tous trois , ils ne purent se communiquer leur impression fugitive, que les dilTcrcnccs de costume et de traits qu'ils remarquèrent ensuite eurent bientôt effacée.
— Vraiment, c'est toi! répondit le soldat ironiquement. — Sans ton costume de phoque du Groenland, au regard que tu me lances , je serais tenté de reconnaître en toi un autre nain grotesque , qui m'a de même cherché querelle dans le Spladgest, il y a environ (piinze jours; — c'était le jour où on apporta le cadavre du mineur Gill Stadt. . .
— Gill Stadt ! interrompit le petit homme en tressaillant.
— Oui, Gill Stadt, adirma le soldat avec indifférence, l'amoureux rebuté d'une fille ([ui était la maîtresse d'un
412 HAK b'iSLANBC.
de nos camarades, et pour laquelle il est mort comme un sot.
Le petit homme dit sourdement :
— N*y avait-il pas aussi au Spladgest le corps d*on offi* cier de ton régiment ?
— Précisément, je me rappellerai toute ma ?îe ce joar« là, j*ai oublié Fheure de la retraite dans le S[4adge8t, et j*ai failli être dorade en rentrant au fort. Cet officier, c*é« tait le capitaine Dispolsen... —
A ce nom , le secrétaire intime se leva.
— Ces deux individus abusent de la patience du triba* nal. Nous prions le seigneur président d*abréger cet entretien inutile.
— Par Fhonneur de ma Cattie , je ne demande pas mieux, dit Toric Belfast, pourvu que vos courtoisies m'adjugent les mille écus promis pour la tête de Han, car c*est moi qui Tai fait prisonnier.
— Tu mens ! s'écria le petit homme.
Le soldat chercha son sabre à son côté.
— Tu es bien heureux, drôle, que nous soyons devant la justice, en présence de laquelle un soldat, fût-il arquebusier de Munckholm , doit se tenir désarmé comme un vieux coq.
— C'est à moi , dit froidement le petit homme , qu'appartient le salaire , car sans moi on n'aurait pas la tête de
Le soldat furieux jura que c'était lui qui avait pris llan d'Islande lorsque, tombé sur le champ de l)ataille, il commençait à rouvrir les yeux.
— Hé bien, dit son adversaire, il se peut que ce soit toi qui l'aies pris ; mais c'est moi qui l'ai terrassé ; sans moi tu n'aurais pu l'emmener prisonnier : donc les mille écus m'appartiennent.
iiAN d'islande. 413
— Gela est faux, répliqua le soldat, ce n'est pas loi qui Tas terrassé, c'est un esprit vêtu de peaux de bêtes.
— C'est moi !
— Non , non.
Le président ordonna aux deux parties de se taire ; puis, demandant de nouveau au colonel >Yœthaun si c'était bien Toric Belfast qui lui avait amené Han d'Islande prisonnier, sur la réponse affirmative , il déclara que la récom* pense appartenait au soldat.
Le petit homme grinça des dents, et l'arquebusier étendit avidement les mains pour recevoir le sac.
— Un instant ! cria le petit homme. — Sire président , cette somme, d'après l'édit du haut -syndic, n'appartient qu'à celui qui livrera Han d'Islande.
— Hé bien ! dirent les juges.
Le petit homme se tourna vers le géant : — Cet homme n*est pas Han d'Islande.
Un murmure d'étonnement parcourut la salle. Le président et le secrétaire intime s'agitaient sur leurs sièges.
— Non, répéta avec force le petit homme, l'argent n'appartient pas à l'arquebusier maudit de Munckholm , car cet homme n'est point Han d'Islande.
— Hallcbardiers, dit le président, qu'on emmène ce furieux , il a perdu la raison.
L'évêque éleva la voix : — Me permette le respectable président de lui faire observer qu'on peut , en refusant d'entendre cet honinie, briser la planche du saint sons les pieds du condamné ici présent. Je demande, au contraire, que la confrontation continue.
— Révérend évoque, le tribunal va vous satisfaire , répondit le président ; et s'adressant au géant : — Vous avez déclaré être llan d'Islande; confirmez-vous devant la mort votre déclaration ?
Le condamné répondit : — Je te confirme, je suis Han d'Islande.
— Vous entendez , seigneur évêque ?
Le petit homme criait en môme temps que le président :
— Tu mens, montagnard de Kole! tu mens! Ne t'obstine pas à porter un nom qui t'écrase ; souviens-toi qu*il t*a déjà été funeste.
— Je suis Han , de Klipstadur , en Islande , répéta le géant , Toeil fixé sur le secrétaire intime.
Le petit homme s'approcha du soldat de Munckholm t qui , comme Taudiioire , observait cette scène avec curiosité.
— Montagnard de Kole » on dit que Han d'Idande boit du sang humain. Si tu Tes , bois-en. — En voici.
Et à peine ces paroles étaient^Ues prononcées que, écartant son manteau de natte , il avait plongé un poignard dans le cœur de l'arquebusier, et jeté le cadavre aux pieds du géant.
Un cri d'effroi et d'horreur s'éleva ; les soldats qui gardaient le géant reculèrent. Le petit homme, prompt comme le tonnerre , s'élança sur le montagnard découvert, et d'un ^nouveau coup de poignard il le fit tomber sur le corps du soldat. Alors, dépouillant sa natte de jonc, sa fausse chevelure et sa barbe noire , Jl dévoila ses membres nerveux , hideusement revelus de i)eaux de bétes , et un visage qui répandit plus d'horreur encore parmi les assistants que le poignard sanglant dont il élevait le fer dégouttant de deux meurtres.
— Hé ! juges , où est Han d'Islande?
— Gardes , qu'on saisisse ce monstre ! cria le président épouvanté.
Il jeta dans la salle son poignard.
Il v\ h isi \MH . 1 1 r»
— H m'est inutile s'il n'y a plus ici de soldais de Munckholin.
En parlant ainsi , il se livra sans résistance aux hallebardiers et aux archers qui Tentouraient , se préparant à Tassiéger comme une ville. On enchaîna le monstre sur le banc des accusés, et une litière emporta ses deux victimes, dont Tune , le montagnard , respirait encoi^e.
il est impossible de peindre les divers mouvements de terreur, d*étonnement et d'indignation qui, pendant cette scène horrible , avaient agité le peuple , les gardes et les jugea. Quand le brigand eut pris place , calme ei impassible* sur le banc fatal , le sentiment de la curiosité imposa silence à toute autre impression, et l'attention rétablit la tranquillité,
L*évêque vénérable se leva :
— Seigneurs juges , dit-il. . .
Le brigand Tinterrompit :
— Évêque de Dronthcim, je suis Han d* Islande, ne prends pas la peine de me défendre.
X^e secrétaire intime se leva :
— Noble président...
Le monstre lui coupa la parole.
— Secrétaire intime , je suis Han d'Islande; ne prends pas le soin de m'accuser.
Alors, les pieds dans le sang, il promena son œil farouche et hardi sur le tribunal , les ardiers et la foule , et Ton eât dit que tous ces hommes palpitaient d'épouvante sous le regard de cet homme désarmé, seul et enchaîné.
— Écoutez , juges , n'attendez pas de moi de longues paroles. Je suis le démon de Klipstadur. Ma mère est cette vieille Islande , l'Ile des volcans. Llle ne formait autrefois qu'une montagne, mais elle a été écrasée par la main d'un gé^nt qui s'appuya sur sa cime en tombant du ciel. Je n'ai
416 ^\^ d'islakde.
pas besoin de tous parler de moi ; je siiîs le descendant d'Ingolphe l*£xteriniDatcur , et je porte en moi son esprit J*ai commis plus de meurtres et allumé plus d*incendies que vous n*avez à vous tous prononcé d*arréts iniques dans votre vie. J'ai des secrets communs avec le chancelier d'Ahlefeld. — Je boirais tout le sang qui coule dans vos veines avec délices. Ma nature est de hair les hommes, ma mission de leur nuire. Colonel des arquebusiers de Munckholm , c'est moi qui t'ai donné avis du passage des mineurs au Pilier-\oir , certain que tu tuerais un grand nombre d'hommes dans ces gorges ; c'est moi qui ai écrasé un bataillon de ton régiment avec des quartiers de rochers: je vengeais mon Gis. — Maintenant , juges, mon fils est mort ; je viens ici chercher la mort. L'âme d'Ingolphe me pèse , parce que je la porte seul et que je ne pourrai la transmettre à aucun héritier. Je suis las de la vie, puisqu'elle ne peut plus être l'exemple et la leçon d'un successeur. J'ai assez bu de sang : je n'ai plus soif. — A présent me voici : vous pouvez boire le mien.
Il se lut : et toutes les voix répétèrent sourdement chacune de ses effroyables paroles.
L'évéque lui dit : — Mon fils, dans quelle intention avez-vous donc commis tant de crimes?
Le brigand se mil à rire. — Ma foi , je te jure , révérend évéque , que ce n'était pas , comme ton confrère Tévéque de Borglum , dans l'intention de m'enrichir '. Quelque chose était en moi , qui me poussait.
— Dieu ne réside pas toujours dans tous ses ministres, répondit humblement le saint vieillard. Vous voulez ni'insulter, je voudrais pouvoir vous défendre.
* Quelques chroniqueurs affirment qu'en 1525 un évî'qne <!<• Borghini se rendit fameux par divers brigandajîes. Il stiudo\.i r lîos pintes, d'<;ri;t'|!i. qui iîifeslaiefif U'< (ù\t'.< lîr \iiiw»«;;r.
IIAK D ISLANDE. 417
— Ta révérence perd son lemps. Va demander à ton autre confrtTC l'évôqiic de Scalholt , eu Islande. Par Ingolpbc, ce sera une chose étrange que deux évéques aient pris soin de ma vie , l*un près de mon berceau , Taulre près de mon sépulcre. — Évéque , tu es un vieux fou.
— Mon fils , croyez-vous en Dieu ?
— Pourquoi non? Je veux qu'il soit un Dieu pour pouvoir blasphémer.
— Arrêtez , malheureux ! vous allez mourir, et vous ne baisez pas les pieds du Christ I
Ilan d'Islande haussa les épaules.
— Si je le faisais, ce serait à la manière du gendarme de Roll, qui fit tomber le roi en lui baisant le pied.
L'évéque se rassit, profondément ému.
— Allons, juges, poursuivit Ilan d'Islande, qu'attendezvous? Si j'avais été à votre place et vous à la mienne , je ne vous aurais point fait attendre si long-temps votre arrêt de mort.
I^ tribunal se retira. Après une courte délibération , il rentra dans l'audience , et le président lut à haute voix une sentence qui, selon les formules, condamnait Ilan d'Islande à être pendu par ie cou jusqu'à ce que mort s'ensuivit,
— Yoilà qui est bien, dit le brigand. Chancelier d' A hlefeld, j'en sais assez sur ton compte pour t'en faire obtenir autant. Mais vis , puisque tu fais du mal aux hommes. — Allons , je suis sûr maintenant de ne point aller dans h Nysthiem *.
Le secrétaire intime ordonna aux gardes qui l'emmenaient de le déposer dans le donjon du Lion de SIesvig , pendant qu'on lui préparerait un cachot, pour y attendre
* Selon les croyances populaires , le iXrjsfhiem <*talt Tenfer «le cenx qui mouraient de maladie on de vieillesse.
418 H AN D*iaLABiDE.
goD exécution, dans le quartier des arqn^usiers de Munckholm.
— Dans le quartier des arquebusiers de Munckbolm! répéta le monstre avec un grondement de joie.
cependant le cadavre de Ponce de Léon, qui élalt resté auprès de la footatue, ayant été défiguré par le soleil , les Maures des Aipuxares s'en emparèrenl et le portèrent à Greoade .
E. H., '« Captif (VOchalU
Cependant, ayant Taube du jour dans lequel nous sommes déjà assez avancés, à Tbeure même où la sentence d'Ordener se prononçait à Munckholm, le nouveau gardien du Spladgest de Dronthcim, l'ancien lieutenant et le successeur actuel de Benignus Spiagudry, Oglypiglap avait été brusquement réveillé sur son grabat par le retentissement de la porte de Tédifice sous plusieurs coups violents. Il s* était levé à regret , avait pris sa lampe de cuivre dont la faible lumière blessait ses yeux endormis, et était allé , en jurant de l'humidité de la salle des morts, ouvrir à ceux qui Tarrachaienl si tôt à son sommeil.
C'étaient des pécheurs du lac de Sparbo , qui apportaient sur une litière couverte de joncs , d'algues et de limoselle des marais, un cadavre trouvé dans les eaux du lac.
Us déposèrent leur fardeau dans l'intérieur de l'édifice funèbre, et Oglypiglap leur donna un reçu du mort afin qu'ils pussent réclamer leur salaire.
Resté seul dans le Spladgest , il commença à déshabiller
HAN dSsLANDE. 4t9
le cadavre , qui était remarquable par a longueur et si maigreur. Le premier objet qui w prémita à ses yeux , quand il eut souleté le voile dont il 6tait enveloppé , fut une énorme perruque.
— En vérité , se dit-il , cette perruque de forme étrangère m*a déjà passé par les mains, c'était celle de ce jeuue élégant Français... Mais, continua -t- il en poursuivant ses opérations , voici les i)ottcs fortes du pauvre postillon Cramner que ses chevaux ont écrasé, et... — que diable est-ce que cela signifie? — Thabit noir complet du professeur Symgramtax , ce vieux savant qui s*cst noyé dernièrement. — Quel est donc ce nouveau-venu qui m'arrive avec la dépouille de toutes mes vieilles connaissances?
Il promena sa lampe sur le visage du mort , mais inutilement ; les traits , déjà décomposés , avaient perdu leur forme et leur couleur. 11 fouilla dans les poches de Thabit , et en tira quelques vieux parchemins imprégnés d'eau et souillés de vase : il les essuva fortement avec son (ablier de cuir, et parvint à lire sur l'un d'eux ces mots sans suite à demi effacés : — « Rudbeck ; Saxon le grammai- » rien; Arngrim; évéquc de llolum. — Il n'y a en Xor-
• wége que deux comtés, I/arvig et Jarlsberg, et uue
• baronnie... — On ne trouve de mines d'argent qu'à a Kongsberg; de l'aimant , des aspestes, qu'à Sundmoér ; «de l'améthyste, qu'à Guldbranshal ; des calcédoines,
• des agates , du jaspe > qu'aux îles Faroèr. — A Noukahiva, n en temps de famine , les hommes mangent leurs femmes » et leurs enfants. — Thormodus Thorfœus ; Isleif , évéque » de Scalholt, premier historien islandais. — .Mercure » joua aux échecs avec la Lnno , et lui gagna la soixante- » douzième i)artie du jour. - Malhstroni, gouffre, //t- » rundo, hirado, — Cicéron, |)ois chiche : gloire. Frode ') le sa\ant. — Odin consultait la tête de Mimer , sage
420 UAN D^ISLANDE.
» (Maboiuet et son pigeon , Sertorius et sa biche.) Plus le » sol. . . moins il renferme de gypse. . . — »
— Je ne puis en croire encore mes yeux, s'écria -t-il laissant tomber le parchemin ; c*est l'écriture de mon ancien maître, Benignus Spiagudry !...
Alors , examinant de nouveau le cadavre , il reconnut les longues mains, les cheveux rares , et toute l'habitude du corps de l'infortuné.
— Ce n'est pas à tort , pensa-t-il en secouant la tête , qu'on a lancé contre lui une accusation de sacrilège et de nécromancie. Le diable l'a enlevé pour le noyer dans le Sparbo. — Ce que c'est que de nous! qui eût jamais pensé que le docteur Spiagudry, après avoir si long-temps gardé les autres dans cette hôtellerie des morts , viendrait un jour de loin s'y faire garder lui-même I
Le petit Lapon philosophe soulevait le corps pour le porter sur l'une de ses six couches de granit, lorsqu'il s'aperçut que quelque chose de lourd était attaché par un lien de cuir au cou du malheureux Spiagudry.
— C'est sans doute la pierre avec laquelle le démon Ta précipité dans le lac, murmura-t-il.
Il se trompait : c'était une petite cassette de fer, sur laquelle , en la regardant de près , après l'avoir soigneusement essuyée , il remarqua un large fermoir en écusson.
— Il y a sans doute quelque diablerie dans celte boite, se dit-il ; cet homme était sacrilège et sorcier. Allons déposer cette cassette chez l'évêque : elle renferme peut-être un démon.
Alors , la détachant du cadavre , qu'il déposi dans la salle d'exposition , il sortit en toute hâte pour se fendre au palais épiscopal , murmurant en chemin quelques prières contre la redoutable boîte qu'il portait.
H\% d' ISLANDE. 42 1
Est-ce un homme ou un esprit Infernal qui parle ainsi? Quel est donc l'esprit malfaisant qui te tourmente? Montrc-mol l'ennemi implacable habite ton cœur?
MATHCAïa.
Ilaii d'Islande et Schumacker sont dans la même salle du donjon de Slesvig. L*ex-chancelicr absous se promène à pas lents, les yeux chargés de pleurs amers; le brigand condamné rit de ses chaînes, environné de gardes.
Les deux prisonniers s'observent long-temps en silence : on dirait qu'ils se sentent tous deux et se reconnaissent mutuellement ennemis des hommes.
— Qui es-tu ? demande enfin l'ex-chancelier au brigand
— Je te dirai mon nom , reprit l'autre , pour te faire foir. Je suis llan d'Islande.
Schumacker s'avance vers lui :
— Prends ma main ! dit-il.
— Est-ce que tu veux que je la dévore?
— Ilan d'Islande, reprend Schumacker, je t'aime parce c|ue tu hais les hommes.
— Voilà pourquoi je te hais.
— Écoute , je hais les hommes, comme toi , parce que je leur ai fait du bien , et qu'ils m'ont fait du mal.
— Tu ne les hais pas comme moi : je les hais , moi , |>aixc qu'ils m'ont fait du bien , et que je leur ai rendu du mal.
Schumacker frémit du regard du monstre. Il a beau
422 HA.N d'islandë.
vaincre sa nature , son âme ne peut sympathiser avec celle-là.
— Oui, s*écrie-t-il , j 'exècre les hommes parce qu'ils sont fourbes , ingrats , cruels. Je leur ai dû tout le malheur de ma vie.
— Tant mieux! — Je leur ai dû, moi , tout le bonheur de la mienne.
— Quel bonheur !
— Le bonheur de sentir des chairs palpitantes frémir sous ma dent, un sang fumant réchauffer mon gosier altéré; la volupté de briser des êtres vivants contre des pointes de rochers , et d'entendre le cri de la victime se mêler au bruit des membres fracassés. — Voilà les plaisirs que m'ont procurés les hommes.
Schumacker recula avec épouvante devant le monstre dont il s'était approché presque avec l'orgueil de lui ressembler. Pénétré de honte , il voila son visage vénérable de ses mains; car ses yeux étaient pleins de larmes d'indignallou , non contre la race humaine , mais contre luimôme. Son cœur noble et grand commençait à s'effrayer de la haine qu'il portait aux hommes depuis si long-temps en la voyant reproduite dans le cœur de Han d'Islande comme par un miroir effrayant.
— Hé l)ien ! dit le monstre en riant , ennemi des hommes, oses-tu te vanter d'être semblable à moi?
Le vieillard frissonna : — O Dieu ! plutôt que de les haïr comme toi, j'aimerais mieux les aimer.
Les gardes vinrent chercher le monstre pour l'emmener dans un cachot plus sûr. Schumacker rêveur resta seul dans le donjon ; mais il n'y restait plus d^ennemi dos hommes.
■AN v'iSLANIIE. 423
Quand le méchant m'épie.
Me ferci-vous tomber, seigneur, entre ses malus ? C'est lui qui sous mes pas a rompu vos chemins. Ke me chiilei point : car mon crime est son crime.
A. DE VlGNT.
L'heure fatale était arrivée ; le soleil ne montrait plus qae la moitié de son disque au-dessus de Thorizon. Los postes étaient doublés dans tout le château fort de >lunckholm ; devant chaque porte se promenaient des sentinelles silencieuses et farouches. La rumeur de la ville arrivait plus tumuhueuse et plus bruyante aux sombres tours de la forteresse , livrée elle-mt^mc à une agitation extraordinaire. On entendait dans toutes les cours le bruit lugubre des tambours voilés de crêpes ; le canon de la tour basse grondait par intervalles ; la lourde cloche du donjon se balançait lentement avec des sons graves et prolongés , et , de tous les points du port , des embarcations chargées de peuple se pressaient vers le redoutable rocher.
Un échafaud tendu de noir , autour duquel s*épaississait et se grossissait sans cesse une foule impatiente, s'élevait dans la place d*armes du château , au centre d*un carré de soldats. Sur Téchafaud se promenait un homme vOtu de serge rouge , tantôt 8*appuyaiit sur une hache qu'il tenait à la main, tantôt remuant un billot et une claie que ]K)r-> tait Testrade funèbre. Près de là était préparé un bûcher devant lequel brûlaient quelques torches de résine. Kntre réchafaud et le bûcher, on avait planté un pieu auquel
424 HAN d'islande.
était suspendu un écritcau : Ordencr Guidenictv, traître. — On apercevait, de la place d'armes , flotter aa haut du donjon de Slesvig un grand drapeau noir.
C'est dans ce moment que parut devant le tribunal, toujours assemblé dans la salle d'audience , Ordener condamné. L'évêque seulement était absent : son ministère de défenseur avait cessé.
Le fils du vice-roi était vêtu de noir et portait à son cou le collier de Dannebrog. Son visage était pâle , mais fier; il était seul , car on était venu le chercher pour le supplice avant que l'aumônier Àthanase Munder fût revenu dans son cachot.
Ordener avait déjà consommé intérieurement son sacrifice. Cependant l'époux d'Éthel songeait encore avec quelque amertume à la vie , et eût peut-être voulu pouvoir choisir pour sa première nuit de noces une autre nuit que celle du tombeau. Il avait prié et surtout rêvé dans sa prison. iMaintenant il était debout devant le terme de toute prière et de tout rêve. Il se sentait fort de la force que donnent Dieu et l'amour.
La foule , plus émue que le condamné , le considérait avec une attention avide. L'éclat de son rang , l'horreur de son sort , éveillaient toutes les envies et toutes les pitiés. Chacun assistait à son châtiment sans s'expliquer son crime. Il y a au fond des hommes un sentiment étrange qui les pousse , ainsi qu'à des plaisirs , au spectacle des supplices. Ils cherchent avec un horrible empressement à saisir la pensée de la destruction sur les traits décomposés de celui qui va mourir , comme si quelque révélation du ciel ou de l'enfer devait apparaître, en ce moment solennel, dans les yeux du misérable; comme pour voir quelle ombre jetle l'aile de la mort planant sur une tête humaine ; comme pour examiner ce qui reste d'un homme quand l'espérance
Ta quitté. Cet être , plein de force et de saol^ qui se meut, qui respire, qui vit, et qui, dans un moment, cessera de se mouvoir , de respirer , de vivre , environné d'êtres pareils à lui , auxquels il n'a rien fait , qui le plaignent tous , et dont nui ne le secourra; ce malheureux , mourant sans être moribond , courbé à la fois sous une puissance matérielle et sous un pouvoir Invisible; cette vie que la société n'a pu donner , et qu'elle prend avec appareil , toute cette cérémonie imposante du meurtre judiciaire , ébranlent vivement les imaginations. Condamnés tous à mort avec des sursis indéfmis , c'est |)our nous un objet de curiosité étrange et douloureuse , que l'infortuné qui sait précisément à quelle heure son sursis doit être levé.
On se souvient qu'avant d'aller à l'échafaud Ordener devait être ramené devant le tribunal pour être dégradé de ses titres et de ses honneurs. A peine le mouvement excité dans l'assemblée par son arrivée eut-il fait place au calme, que le président se fit apporter le livre héraldique des deux royaumes et les statuts de l'ordre de Dannebrog.
Alors, ayant invité le condamné à mettre un genou en terre, il recommanda aux assistants le silence et le respect, ouvrit le livre des chevaliers de Dannebrog, et commença à lire d'une voix haute et sévère :
«Christiern, par la grâce et miséricorde du Tout-Puis- » sant, roi de Danemarck et de Norwége, des Vandales et
• des Goths , duc de Slesvig , de Holstein , de Stormarie et
• de Dytmarse, comte d'Oldenbourg et de Delmenhurst,
• savoir faisons qu'avant rétabli , sur la proposition de notre » grand-chancelier^ comte de Griffenfeld (la voix du pré- » sident passa si rapidement sur ce nom qu'on l'entendit à » peine ), l'ordre royal de Dannebrog , fondé par notre illus- » tre aïeul Saint-Waldemar ,
» Sur ce que nous avons considéré que cet ordre véné-
n rable ayant été créé en souvenir de Téteadard l>annebrog, » envoyé du ciel à notre royaume béni ,
» Ce serait mentir à la divine institution de Tordre si » quelqu'un des chevaliers pouvait impunément forfaire à » rhonneur et aux saintes lois de l'Église et de TÉtat ,
u Nous ordonnons, à genoux devant Dieu , que quicon- » que , parmi les chevaliers de Tordre , aura livré son âme » au démon par quelque félonie ou trahison , après avoir » été blâmé publiquement par un juge , sera à jamais dé- » gradé du rang de chevalier de notre royal ordre de uDannebrog. »
Le président referma le livre.
— Ordener Guldenlew , baron de Torvick , chevalier de Dannebrog , vous vous êtes rendu coupable de haute trahison , crime pour lequel votre léte va être tranchée , votre corps brûlé , et votre cendre jetée au vent, — Ordeuer Guldenlew, traître, vous vous êtes rendu indigne de prendre rang parmi les chevaliers de Dannebrog ; je vous invite à vous humilier , car je vais vous d^rader publiquement au nom du roi.
Le président étendit la main sur le livre de Tordre et s*apprêlait à prononcer la formule fatale sur Ordener, calme et immobile, lorsqu'une porte latérale s'ouvrit à droite du tribunal. Un huissier ecclésiastique parut , annonçant sa révérence Tévêque du Drontheimhus.
r/était lui en ciïet. Il entra précipitamment dans la salle, accompagné d'un autre ecclésiastique qui le soutenait.
— Arrêtez î seigneur président, cria-t-il avec une force qui semblait n'être plus de son âge; arrêtez! le ciel soit béni ! j'arrive à temps.
L'assemblée redoubla d'attention , prévoyant quelque
HAK d'islandr. 497
nouvel évéoement. Le président se tourna vers Tévéque avec humeur :
— Votre révérence me permettra de lui faire remarquer que sa présence est inutile ici. Le tribunal va dégrader le condamné, qui touche au moment de subir sa peine,
— Gardez*vous , dit l'évéque , do toucher à celui qui est pur devant le Seigneur. Ce condamné est innocent.
Rien ne peut se comparer au cri d*étonnement qui retentit dans Tauditoire , si ce n*est le cri d'épouvante que poussèrent le président et le secrétaire intime.
— Oui, tremblez, juges, poursuivit i*évéque avant que le président eût eu le temps de reprendre son sang-froid ; tremblez! car vous alliez verser le sang innocent.
Pendant que Témotion du président se calmait, Ordener s*était levé consterné. Le noble jeune homme craignait que sa généreuse ruse ne fût découverte et qu*on n'eût trouvé des preuves de la culpabilité du Schumacker.
— Seigneur évéque, dit le président, dans cette affaire, le crime semble vouloir nous échapper en passant de tête en tête. Ne vous fiez pas à quelque vaine apparence. Si Ordener Guldeniew est innocent, quel est donc alors le coupable ?
— Votre grâce va le savoir , répondit Tévêque, — Puis, montrant au tiibunal une cassette de fer qu'un serviteur portait derrière lui : — Nobles seigneurs, vous avez jugé dans les ténèbres ; dans cette cassette est la lumière miraculeuse qui doit les dissiper.
Le président, le secrétaire intime et Ordener parurent frappés en même temps à l'aspect de la mystérieuse cassette. L'évoque poursuivit :
— Nobles juges, écoutez-nous. Aujourd'hui, au moment où nous rentrions dans notre palais épiscopal , afin de nons reposer des fatigues de la nnlt , et de prier pour
les condamnés, on nous a remis cette boîte de fer scellée. Le gardien du Spladgest Tavait , nous a-t-on dit, apportée ce matin à notre palais pour quVile nous fût remise, affirmant qu'elle renfermait sans doute quelque mystère satanique , attendu qu'il Tavait trouvée sur le corps du sacrilège Bénignus Spiagudry, dont on a retiré le cadavre du Sparbo.
L'attention d'Ordener redoubla. Tout l'auditoire se taisait religieusement. Le président et le secrétaire courbaient la tête comme deux condamnés. On eût dit qu'ils avaient tous deux oublié leur astuce et leur audace. H y a un moment dans la vie du méchant où sa puissance s'en Ta.
— Après avoir béni cette cassette, continua l'éveque, nous en avons brisé le sceau , qui portait , comme vous pouvez le voir encore , les anciennes armoiries abolies de Griffenfeld. — Nous y avons trouvé en effet un secret satanique. — Vous allez en juger , vénérables seigneurs. Prélez-nous toute votre aitention ; car il s'agit ici du sang des hommes , et le seigneur en pèse chaque goutte.
Alors, ouvrant la formidable cassette, il en tira un parchcQiin au dos duquel était écrite l'attestation suivante :
« Moi, Blaxtham Cumbysulsum, docteur, je déclare, au » moment de mourir, remettre au capitaine Dispolsen, » procureur, à Copenhague, de l'ancien comte de Griiïen- » feld, la pièce suivante, entièrement écrite de la main de » Turiaf Musdœmon, serviteur du chancelier comte d'Ahle- » feld, afin que le susnommé capitaine en fasse l'usage qu'il » lui plaira. — Kt je prie Di'eu de me pardonner mes cri- » mes. — A Copenhague, le onzième jour du mois de jan- » vier mil six cent quatre-vingt-dix-neuf.
» Cumbysulsum. »
Le secrétaire intime tremblait d'un tremblement con-
vulsif. Il voulut parler et ne le put. L*éYêquc cependant remettait le parchemin au président pâle et agité.
— Que Tois-je ? s*écria celui-ci en déployant le parchemin. — Note au 9ioMc comte d'Ahleftid, sur te tnoyeii de se défaire juridiquement de Schnmackerf... — Je vous jure, révérend évêque...
Le parchemin tomba des mains du président.
— Lisez, lisez, seigneur, poursuivait TévOque. Je ne doute pas que votre indigne serviteur n*ait abusé de votre nom , comme il a abusé de celui du malheureux Schumacker. Voyez seulement ce qu*a produit votre haine peu charitable pour votre prédécesseur tombé. Un de vos coin*tisans a machiné en votre nom sa perte, espérant sans doute s'en faire un mérite auprès de votre grâce.
Kn montrant au président que les soupçons de révécpie, qui connaissait tout le contenu delà cassette, ne tombaient pas sur lui, ces paroles le ranimèrent. Ordcner respirait également : il commençait à entrevoir que l'innocence du père de son Éthel allait éclater en même temps que la sienne propre. Il éprouvait un profond étonnement de cette destinée bizarre qui Tavait conduit à la poursuite d*un formidable brigand pour retrouver cette cassette , (|ue son vieux guide Benignus Spiagudry portait sur lui ; en sorte qu'elle le suivait pendant qu'il la cherchait. Il méditait aussi la grave leçon des événements qui, après l'avoir perdu par celte fatale cassette, le sauvaient par elle.
Le président , rappelant son sang-froid , lut alors , av(*c les signes d'une indignation que partageait tout l'auditoire, une longue note, où iMusdœmon expliquait en détail l'abominable plan que nous lui avons vu suivre dans le cours de celte histoire. Plusieurs fois le secrétaire intime von- Int se lever pour se défendre ; mais à cha((ue fois la rumeur
publique le repoussait sur son siège. Enfin l'odieuse lectare se termina au milieti d'un murmure d*borreur.
— Hallel)ardiers, qu'on saisisse cet iiomme ! dit le président , désignant du doigt le secrétaire intime.
Le misérable, sans force et sans parole, descendit de sod siège , et fut jeté sur le banc d*infamie , parmi les huées de la populace.
— Seigneurs juges, dit Févêque, frémissez et réjouissez-vous. La vérité , qui vient d'être portée à vos consciences, va encore voua être confirmée par ce que Taumônier des prisons de cette royale ville, notre honoré frère Athanase Munder, ici présent, va vous apprendre.
C'était en effet Athanase Mundcor qui accompagnait Tévêquc. 11 s'inclina devant son pasteur et devant le tribunal, puis, sur un signe du président, il s'exprima ainsi:
— Ce que je vai§ dire est la vérité. Me punisse le ciel si je profère ici une parole dans une intention autre que celle de bien faire ! — J'avais déjà , d'après ce que j'avais vu ce matin dans le cachot du fils du vice-roi , pensé en moi-même que ce jeune homme n'était point coupable, quoique vos seigneuries l'aient condamné sur ses aveux. Or, j'ai été appelé, il y a quelques heures, pour donner les derniers secours spirituels au malheureux montagnard qui a été si cruellement assassiné devant vous , et que vous aviez condamné, respectables seigneurs, comme étant Han d'Islande. Voici ce que m'a dit ce moribond : « Je ne suis » point Han d'Islande; j'ai été bien puni d'avoir pris ce » nom. Celui qui m'a payé pour jouer ce rôle est le se- » crétaire intime de la grande chancellerie ; il se nomme » .Musdœmon, et il a machiné toute la révolte sous le nom » de llacket. Je crois qu'il est le seul coupable dans tout » ceci. )) Alors il m'a demandé ma bénédiction et recom-
H AN d'|1»LAND£. 431
muidé de Yeoir en toute hâte reporter ses dernières paroles aa tribunal. — Dieu est témoin de ce €|ue je dis. Puisseje taof er k sang de l'innocent , et ne point faire verser celui du coupable!
Il se tut , saluant de nouveau son évêque et les juges.
— Votre grâce voit , seigneur, dit l'évèque au président , que Tun de mes clients n*avait point saisi k tort tant de ressemblance entre ce Hacket et votre secrétaire intime.
— Turlaf Musdœmon , demanda le président au nouvel accusé, qu'avez- vous à alléguer pour votre défense?
Musdœmon leva sur son mattre un regard qui l'effraya. Toute son assurance lui était revenue. Il répondit après uu moment de silence :
— Rien , seigneur.
Le président reprit d'une voix altérée et faible : — Vous vous avouez donc coupable du crime qui vous est imputé? Vous vous avouez auteur d'une conspiration tramée à la fois contre l'État et contre un individu nommé Schumacker ?
— Oui , seigneur, répondit i\Iusdœmon.
L'évèque se leva.
— Seigneur président , pour qu^il ne reste aucun doute dans cette afXaire , que votre grâce demande à l'accusé s'il a eu des complices.
— Des complices ! répéta Musdœmon.
Il parut réfléchir un moment. Un horrible malaise se peignit sur le front di^ président. — Non , seigneur évéqua dit-il enlin.
Le président jeta sur lui un regard soulagé qui rencontra le sien. — Non, je n'ai point eu de complices, répéta Muadosmon avec plus de force. J'avais iramé tout ce com^
432 Hi\N d'i8la:«de.
plot par attacbement pour mou maître, qui l'igaorait , pour perdre son ennemi Scliumacker.
Les regards de Taccusé et du président se rencontrèrent encore.
— Votre grâce , repTit i*é?êque , doit sentir que , puisque iMusdœmon n'a point eu de complices, le baron Ordener Guldenlew ne peut être coupable.
— S*ii ne rélait pas, révérend évOque , comment se mrait-il avoué criminel ?
— Seigneur président , conmicut ce montagnard s*cstil obstiné à se dire Han d'Islande au péril de sa tête? Diea seul sait ce qui existe au foud des cœurs.
Ordener prit la parole. — Seigneurs juges , je puis vou^ le dire, maintenant que le vrai coupable est découvert. Oui, je me suis faussement accuse, i>our sau>er raucien chancelier Schumacker, dont la mort eût laissé sa ûiie saus protecteur.
Le président se mordit les lèvres.
— Nous demandons au tribunal, ditTévéque, queTiunoccnce de notre client Ordener soit proclamée par lui.
Le président répondit j)ar un signe d*adbésiou , et, sur la demande du haut-syndic , on acheva l'examen de la redoutable cassette , qui ne renfermait plus que le diplônio et les titres de Schumacker mêlés à quelques lettres du prisonnier de Munckholm au capitaine Oispolsen , lettres amères sans être coupables , et qui ne pouvaient effrayer que le chancelier d'Ahlefeld.
Bientôt le tribunal se retira , et après une courte délibération , tandis que les curieux rassemblés dans la place d'Armes attendaient avec une impatience opiniâtre le fiLs du vice-roi condamné, et (pie le bourreau se promenait nonchalamment sur Téchafaud, le président prononça, d*une voix pres(]ue éteinte, l'arrêt qui condamnait à
UAM l>'l8L.\.>DE. 433
iiioit Turiaf MusdœnioD , et réhabilitait Ordeiicr Guldcnlew « le réintégrant dans tous ses honneurs , titres et privi* léges.
Combien me Tendrait-tu ta carcasse, mon dr6le? Je n'en donnerais pas, en honneur, une obole.
Saint Mie/tel à Saian , Mystère.
Ce qui restait du régiment des arquebusiers de Munckholm était rentré dans son ancienne caserne , bâtiment isolé au milieu d*une grande cour carrée dans l'enceinte du fort. Â la nuit tombante , on barricada, suivant Tusage, les portes de cet édifice , où s'étaient retirés tous les soldats , à Texception des sentinelles dispersées sur les tours et du peloton de garde devant la prison militaire adossée à la caserne. Cette prison , la plus sûre et la mieux surveillée de toutes les prisons de Munckholm , renfermait les deux condamnés qui devaient être pendus le lendemain matin , Han d'Islande et ^lusdœmon.
Han d'Islande est seul dans son cachot II est étendu sur la terre , enchaîné , la tête appuyée sur une pierre : quelque faible lumière vient jusqu'à lui à travers une ouverture quadrangulaire grillée , pratiquée dans l'épaisse porte de chêne qui sépare son cachot de la salle voisine , où il entend ses gardiens rire et blasphémer, au bruit des bouteilles qu'ils vident et des dés qu'ils roulent sur un tambour. Le monstre s'agite en silence dans l'ombre, ses bras se resserrent et s*écartent, ses genoux se contractent et se déploient, ses dents mordent ses fers.
Tout à coup il élève la voix , il ap|)elle ; un guichetier se
434 UAN 1>*18LANDE.
présente à l'ouverture grillée. — Que veux-tu î dit-il au brigand.
Han d'Islande se soulève : — Compagnon , j'ai froid; mon lit de pierre est dur et humide; donne-moi une botte de paille pour dormir, et un peu de feu pour me réchauffer.
— 11 est juste, reprend le guichetier, de procurer au moins ses aises à un pauvre diable qui va être pendu , fûtil le diable dislande. Je vaiâ t'apporter ce que tu me demandes... — As-tu de l'argent î
— Non , répond le brigand.
— Quoil toi t le plus fameux voleur de la Norwége , tu n'as pas dans ta sacoche quelques méchants ducats d'or 7
— Non , répond le brigand.
— Quelques petits écus royaux 7
— Non , te dis-je I
— Pas même quelques pauvres ascalins?
— Non , non , rien : pas de quoi acheter la peau d'un rat ou Tâme d'un homme.
Le guichetier hocha la lête : — C'est différent : tu a» tort de te plaindre ; ta cellule n'est pas aussi froide que celle où tu dormiras demain , sans t'apercevoir, je te jure, de la dureté du lit.
Cela dit , le guichetier se retira , emportant une malédiction du monstre , qui continua de se mouvoir dans ses chaînes, dont les anneaux rendaient par intervalles des bruits faibles , comme s'ils se fussent lentement brisés sous des tiraillements violents et réitérés»
La porte de chêne s'ouvrit ; un homme de haute taille , vêtu de serge rouge , et portant une lanterne sourde , entra dans le cachot , accompagné du guichetier qui avait repoussé la prière du prisonnier. Celui-ci cessa tout mouvement.
— Han d'Islande , dit rhomme ?étu de roDge , je suis Nycho) Orogix, bourreau du Drontheimhus ; je dois avoir demain , au lever du jour , Thonneur de pendre ton excellence par le cou à uue belle potence neuve, sur la place publique de Drontheim.
— Ës-tu bien sûr en effet de me pendre? répondit le brigand.
Le bourreau se mit à rire : — Je voudrais que tu fusses aussi sûr de monter droit an ciel par l'échelle de Jacob , que tu es sûr de monter demain au gibet par l'échelle de Nychol Orugix.
— En vérité? dit le monstre avec un malicieux regard.
— Je te répète , seigneur brigand , que je suis le bourreau de la province.
— Si je n'étais moi, je voudrais être toi, reprit le brigand.
— Je ne t'en dirai pas autant , reprit le bourreau ; puis, se frottant les mains d*un air vain et flatté : — Mon ami , tu as raison , c'est un bel état que le nôtre. Ah I ma main sait ce que pèse la tête d'un homme.
— As-tu quelquefois bu du sang ? demanda le brigand.
— Non; mais j'ai souvent donné la question.
— As-tu quelquefois dévoré les entrailles d'un petit enfant vivant encore?
— Non ; mais j'ai fait crier des os entre les ais d'un chevalet de fer ; j'ai tordu des membres dans les rayons d'une roue ; j'ai ébrécbé des scies d'acier sur des crânes dont^ j'enlevais les chevelures ; j'ai tenaillé des chairs palpitantes, avec des pinces rougies devant un feu ardent ; j'ai brûlé le sang dans des veines entr'ouvertes , en y versant des ruisseaux de plomb fondu et d'huile bouillante.
— Oui , dit le brigand pensif, tu as bien aussi tes plaisirs.
436 HAN d'islande.
— En somme , continua le bourreau , quoique tu sois Han d'Islande, je crois qu*ii s'est encore envolé plus d'âmes de mes mains que des tiennes, sans compter celle que tu rendras demain.
— En supposant que j'en aie une. — Crois-tu donc , bourreau du Drontheimhus , que tu pourrais faire partir l'esprit d'Ingolphe du corps de Han d'Islande , sans qu'il emportât le tien ?
La réponse du bourreau commença par un éclat de rire.
— Ha , vraiment ! nous verrons cela demain.
— Nous verrons , dit le brigand.
— Allons, dit le bourreau , je ne suis pas venu ici pour t'entretenir de ton esprit , mais seulement de ton corps. Écoute- moi ! — Ton cadavre m'appartient de droit après ta mort ; cependant la loi te laisse la faculté de me le vendre : dis-moi donc ce que tu en veux.
— Ce que je veux de mon cadavre ? dit le brigand.
— Oui , et sois consciencieux.
Han d'Islande s'adressa au guichetier : — Dis-moi , camarade , conibieji vcux-tu me vendre une botte de paille et un peu de feu ?
Le guichetier resta un moment rêveur : — Deux ducats d'or, répondit-il.
— Hé bien, dit le brigand au bourreau, tu me donneras deux ducats d'or de mon cadavre.
— Deux ducats d'or ! s'écria le bourreau. Cela est horriblement cher. Deux ducats d'or un méchant cadavre ! Non , certes ! je n'en donnerai pas ce prix.
— Alors, répondit tranquillement le monstre, tu ne l'auras pas !
— Tu seras jeté à la voirie , au lieu d'orner le musée royal de Copenhague ou le cabinet de curiosité de Berghen.
— Que m'importe î
iiAK d'islande. 437
— î/>ng-tcinps après ta mort , on viendrait en foule examiner ton squelette , en disant : Ce sont (es restes du fameux H an d'Islande/ on polirait tes os avec soin, on les rattacherait avec des chevilles de cuivre ; on te placerait sous une grande cage de verre , dont on aurait soin chaque jour d'enlever la poussière. Au lieu de ces honneurs , songe à ce qui t'attend , si tu ne veux pas me vendre ton cadavre ; on t'abandonnera à la pourriture dans quelque charnier, où tu seras \ la fois la pâture des vers et la proie des vautours.
— Eh bien ! je ressemblerai aux vivants , qui sont sans cesse rongés par les petits et dévorés par les grands.
— Deux ducats d*or ! répétait le bourreau entre ses dents, quelle prétention exorbitante! Si tu ne modères ton prix, mon cher Han d'Islande, nous ne pourrons traiter ensemble.
— C'est la première et probablement la dernière vente que je ferai de ma vie; je tiens à faire un marché avantageux.
— Songe que je puis te faire repentir de ton opiniâtreté. Demain tu seras en ma puissance.
— Crois-tu ?
Ces mots étaient prononcés avec une expression qui échappa au bourreau.
— Oui , et il y a une manière de serrer le nœud coulant.. tandis que , si tu deviens raisonnable , je te pendrai mieux.
— Peu m'importe de ce que tu feras demain de mon cou ! répondit le monstre d'un air railleur.
— Allons, ne pourrais-tu te contenter de deux écus royaux? Qu'en feras-tu?
— Adresse-toi h ton ram.irado , dit le brigand en mon-
4t38 IIAK D'l8LAi\DE.
traot lo guicliclier ; il nio demande deux ducats d'or pour un peu de paille et de feu.
— Aussi , dit le bourreau , apostrophant le guichetier avec humeur , par la scie de saint Joseph I il est révoltant de faire payer du feu et de méchante paille au poids de Tor. Deux ducats!
Le guichetier répliqua aigrement :
-^ Je suis bien bon de n'en pas exiger quatre ! -r- C'est vous, maître Nychol , qui êtes aussi arabe que le chiffre 2, de refuser à ce pauvre prisonnier deux ducats d*or de son cadavre , que vous pourrez vendre au moins vingt ducats à quelque savant ou à quelque médecin.
— Je n*ai jamais payé un cadavre plus de quinze ascalins , dit le bourreau.
— Oui , repartit le guichetier , le cadavre d'un mauvais voleur ou d'un misérable juif, cela peut être ; mais chacun sait que vous tirerez ce que vous voudrez du corps de Han d'Islande.
Han d'Islande hocha la tête.
— De quoi vous mêlez- vous ? dit Orugix brusquement ; est-ce que je m'occupe , moi , de vos rapines , des vêtements, des bijoux que vous volez aux prisonniers, de l'eau sale que vous versez dans leur maigre bouillon , des tourments que vous leur faites éprouver pour tirer d'eux de l'argent ? — Non ! je ne donnerai point deux ducats d'or.
— Point de paille et point de feu , à moins de deux ducats d'or , répondit l'obstiné guichetier.
— Point de cadavre à moins de deux ducats d'or ♦ répéta le brigand immobile.
Le bourreau , après un moment de silence , frappa la terre du pied :
— Allons , le temps me presse. Je suis appelé ailleurs.
n\\ D'ifti.\i\i)i-:. 439
— Il tira de sa veste un sac de cuir qu*il ouvrit lentement et comme à regret. — Tiens, maudit démon d'Islande , voilà tes deux ducats. Satau ne donnerait certes pas de ton âme ce que je donne de ton corps.
Le brigand reçut les deux pièces d'or. Aussitôt le guichetier avança la main pour les reprendre.
— Un instant ^ compagnon , donne-moi d'abord ce que je t'ai demandé.
Le guichetier sortit , et revint un moment après , apportant une botte de paille fraîche et un réchaud plein de charbons ardents ^ qu'il (daça près du condamné.
<r— C'est cela , dit le brigand en lui remettant les deux ducats, je me chaufferai cette nuit. — Encore un mot* ajoutat^il d'une voix sinistre : -^ Le cachot ne toorhe-t-il pas à la caserne des arquebusiers de Munckholm ?
«-^ Cela est vrai , repartit le guichetier,
«— Et d'où vient le vent ?
'-^ De l'est , je crois.
^^ C'est bon , reprit le brigand,
— Où veux-tu donc en venir, camarade? demanda le guichetier,
-^ \ rien » répondit le brigand,
-^ Adieu , camarade, à demain de bonne heure,
^— Oui , à demain , répéta le brigand.
Et le bruit de la lourde porte, qui se refermait, empêcha le bourreau et son compagnon d'entendre le ricanement sauvage et goguenard qui accompagnait ces paroles.
440 11 AN d'islandI^.
• E8pérai8-tu finir par un autre irépas?
ALEX. Soumet.
Jetons maintenant un regard dans l'autre cachot de la prison militaire adossée à la caserne des arquebusiers, qui renferme notre ancienne connaissance Turiaf MusdœiDon.
On s'est peut-être étonné d*entendre ce Musdœmon, si profondément rusé , si profondément lâche , livrer avec tant de bonne foi le secret de son crime au tribunal qui l'a condamné , et cacher avec tant de générosité la part qu'y a prise son ingrat patron , le chancelier d'Ahlefeld. Qu'on se rassure cependant : Musdœmon n'était point converti. Cette généreuse bonne foi était peut-être la plus grande preuve d'adresse qu'il eût jamais donnée. Quand il avait vu toute son infernale intrigue si inopinément dévoilée et si invinciblement démontrée , il avait été un instant étourdi et épouvanté. Cette première impression passée , l'extrême justesse de son esprit lui fit sentir que , dans l'impuissance de perdre désormais ses victimes désignées, il ne devait plus songer qu'à se sauver. Deux partis à prendre se présentèrent à lui : se décharger de tout sur le comte d'Ahlefeld , qui l'abandonnait si lâchement , ou prendre sur lui tout le crime qu'il avait partagé avec le comte. Un esprit vulgaire se fût jeté sur le premier , I\Iusdœmon choisit le second. Le chancelier était chancelier, d'ailleurs rien ne le compromettait directe-
UAN d'islande. 441
ment dans ces [Kipicrs qui accablaient son secrétaire intime ; puis il avait échangé quelques regards d'intelligence avec Musdœmon , il n*en fallut pas davantage pour déterminer celui ci à se laisser condamner, certain que le comte d*Âhlefeld faciliterait son évasion , moins encore par reconnaissance pour le service passé que par besoin de ses services futurs.
Il se promenait donc dans sa prison , qu*éclairait à peine une lampe sépulcrale , ne doutant pas que la porte ne lui en fût ouverte dans la nuit. Il examinait la forme de ce vieux cachot de pierre , bâti par d'anciens rois dont l'histoire sait à peine les noms , s'étonnant seulement qu'il eût un plancher de bois, sur lequel ses pas retentissaient profondément comme s'il eût couvert quelque cavité souterraine. Il remarquait un gros anneau de fer scellé dans la clé de la voûte en ogive , et auquel pendait un lambeau de vieille corde rompue. Et le temps s'écoulait , et il écoutait avec impatience l'horloge du donjon sonner lentement les heures , en traînant ses tintements lugubres dans le silence de la nuit.
Enfin un mouvement de pas se fit entendre en dehors du cachot ; son cœur battit d'espérance. L'énorme serrure cria , les cadenas s'agitèrent , les chaînes tombèrent ; et , quand la porte s'ouvrit , son front rayonna de joie.
C'était le personnage en habits d'écarlate que nous venons de voir dans le cachot de Hari. Il portait sous son bras un rouleau de corde de chanvre, et était accompagné de quatre hallebardiers vêtus de noir et armés d'épées et de pertuisancs.
Musdœmon était encore en robe et en perruque de magistrat Ce costume parut faire effet sur l'homme rouge. Il le salua comme accoutumé à le respecter.
— Seigneur , demanda-t-il au prisonnier avec quelque
443 HAK d'islande.
hésitation , est-ce à votre courtoisie que nous avons affaire ?
— Oui , oui , répondit en hâte Musdœmon confirmé dans son espoir d'évasion par ce début poli , et ne remarquant point la couleur sanglante des vêtements de celui qui lui parlait.
— Vous vous nommez , dit Fhomme , les yeux fixés sur un parchemin qu'il avait déployé , Turiaf Musdœmon ?
— Précisément Vous venez , mes amis , de la part du grand-chancelier?
— Oui , votre courtoisie.
— N'oubliez pas , quand vous aurez terminé votre mission , d'exprimer à sa grâce toute ma reconnaissance.
L'homme aux habits rouges leva sur lui un regard étonné.
— Votre... reconnaissance!...
— Oui sans doute , mes amis; car il 'me sera probablement impossible de la lui témoigner moi-même tout de suite.
— Probablement , répondit l'homme avec une expression ironique.
— Et vous sentez , poursuivit iMusdœmon , que je ne dois pas me montrer ingrat pour un pareil service.
— Par la croix du bon larron , s'écria l'autre en riant lourdement , on dirait , à vous entendre , que le chancelier fait pour votre courtoisie toute autre chose.
— Sans doute, il ne me rend encore en ce moment qu'une justice rigoureuse !. . .
— Rigoureuse , soit ! — mais enfin vous convenez que c'est justice. C'est le premier aveu de ce genre que j'entends depuis vingt-six ans que j'exerce. Allons, seigneur, le temps se passe en paroles; êtes-vous prOt?
UAK D ISLANDE. 443
— Je le (»ui8, dit Musdœmon joyeux, faisant un pas vers la porte,
— Attendez^ attendez un moment, cria Thomme rouge , se baissant pour déposer à terre son rouleau de corde.
Musdœmon s'arrêta : — Pourquoi donc toute cette corde 7
— Votre courtoisie a raison de me faire cette question ; j*en ai là en effet bien plus qu'il ne m*en faut; mais, au commencement de ce procès , je croyais avoir bien plus de condamnés.
£n parlant ainsi , Thomme dénouait son rouleau de corde.
— Allons, dépêchons, dit Musdœmon.
— Votre courtoisie est bien pressée... — est-ce qu'elle n*a pas encore quelque prière?...
— Point d'autre que celle que je vous al déjà adressée, de remercier pour moi sa grâce. — Pour Dieu , hâtonsnous , ajouta Musdœmon , je suis impatient de sortir d'ici. Avons-nous beaucoup de chemin à faire?
•^ De chemin 1 reprit l'homme an vêtement d'écarlale, se redressant et mesurant plusieurs brasses de cordes déroulées , la route qui nous reste à faire ne fatiguera pas beaucoup votre courtoisie ; car nous allons tout terminer sans mettre le pied hors d'ici.
Musdœmon tressaillit — Que voulez-*vous dire?
•^ Que voulez- vous dire vous-même? demanda l'autre.
-^ O Dieu I dit Musdœmon , pâlissant comme s'il entrevoyait une lueur funèbre ; qui êtes- vous ?
— Je suis le bourreau.
Le misérable trembla ainsi qu'une feuille sèche que le vent secoue. — Est-ce que vous ne venez pas pour me faire évader? murmura-l-il d'une voix éteinte.
Le bourreau partit d'un éclat de rire : — Si fait \rai-
444 uAN d'islafmdë.
ment ! pour vous faire évader dans le pays des esprits , où je vous proteste qu'on ne pourra plus vous reprendre.
Musdœmon s'était prosterné la face contre terre : — Grâce! ayez pitié de moi... grâce !...
— Sur ma foi, dit froidement le bourreau, c'est la première fois qu'on me fait une pareille demande. — Est-ce que vous me prenez pour le roi ?
L'infortuné se traînait à genoux , souillant sa robe dans la poussière , frappant le plancher de son front , un moment auparavant si radieux , et embrassant les pieds du bourreau avec des cris sourds et des sanglots étouffés.
— Allons , paix ! reprit le bourreau , je n'avais point encore vu la robe noire s'humilier devant ma veste rouge.
Il rei)Oussa du pied le suppliant. — Camarade, prie Dieu et les saints ; ils t'écouteront mieux que moi.
Musdœmon resta agenouillé , le visage caché dans ses niains et pleurant amèrement. Cependant le bourreau , se haussant sur la pointe des pieds , avait passé la corde dans l'anneau de la voûte ; il la laissa pendre jusque sur le plancher, puis l'arrêta par un double tour, puis prépara un nœud coulant à l'extrémité qui touchait à terre. — J'ai fini , dit-il au condamné quand ces menaçants apprêts furent terminés , en as-tu fini de même avec la vie ?
— Non , dit Musdœmon se levant , non , cela ne se peut ! Vous commettez quelque horrible méprise. Le chancelier d' A hlefeld n'est point assez infâme... Je lui suis trop nécessaire... Il est impossible que ce soit pour moi que l'on vous ait envoyé. Laissez-moi fuir, craignez d'encourir la colère du chancelier. . .
— Ne nous as-tu point déclaré , répliqua le bourreau , que tu étais Turiaf Musdœmon?
Le prisonnier demeura un moment silencieux. — Non ,
HAN D^ISLAKDE. ^45
dit-il toat à coup, uoii, je ne me nomme point Mus»dœmon ; je me nomme Turiaf Orugix.
— Onigix ! s'écria le bourreau , Orugix !
Il arracha précipitamment la perruque qui cachait le visage du condanmé et poussa un cri de stupeur : — Mon frère !
— Ton frère , répondit le condamné avec un étonnement mêlé de honte et de joie , serais-tu ?...
— Nychol Orugix , bourreau du Drontheimhus , pour te servir, mon frère Turiaf.
Le condamné se jeta au cou de Texécuteur en rappelant san frère, son frère cfUri, Cette reconnaissance fraternelle n'eût pas dilaté le cœur de celui qui en eût été témoin. Turiaf prodiguait à Nychol mille caresses forcées avec un sourire affecté et craintif, auquel Nychol répondait par des regards sombres et embarrassés ; on eût dit un tigre flattant un éléphant au moment où le pied pesant du monstre presse son ventre haletant.
— Quel bonheur, frère Nichol!... Je suis bien joyeux de te revoir.
— Et moi , j'en suis fâché i)our toi , frère Turiaf.
Le condamné feignait de ne point entendre, et |)oursuivait d'une voix tremblante : — Tu as une femme et des enfants sans doute? Tu me mèneras voir mon aimable sœur et embrasser mes charmants neveux...
— Signe de croix du démon ! murmura le bourreau.
— Je veux être leur second père... Écoule, frère, je suis puissant, j'ai du crédit... —
Le fvève répondit d'un accent sinistre : — Je sais que tu en avais!... — A présent ne songe plus qu'à celui que tu as sans doute su te ménager près des saints.
Toute espérance disparut du front du condamné. — 0 Dieu ! que signifie ceci , cher Nychol? Je suis sauvé, puis-
ai
446 uAAi d'islande.
que je te retrouve. — Songe que le même ventre nous i portés , que le même sein nous a nourris , que les mêma jeux ont occupé notre enfonce; soufienMoi» Nycbol, que tu es mon frèrel
— Jusqu'à cette heure, tu ne t'en étais pas sotmao, répondit le farouche NychoL
— Non , je ne puis mourir de la main de mon frère!...
— C'est ta faute , Turiaf. — C'est toi qui as rompu nu carrière ; qui m'as empêché d'être exécuteur royal de Copenhague ; qui m'as fait jeter, connue bourreau de province , dans ce misérable pays. Si tu n'avais point ainsi agi en mauvais frère, tu ne te plaindrais pas de ce qui te révolte aujourd'hui. Je ne serais point dans le Drontheimhus, et ce serait un autre qui ferait ton affaire. — Nous eu avons dit assez , mon frère , il faut mourir.
La mort est hideuse au méchant, par le même sentiment qui la rend belle à riionime de bien ; tous deux vont quitter ce qu'ils ont d'humain ; maïs le juste est délivré de son corps comme d'une prison , le méchant en est arraché comme d'une forteresse. Au dernier moment, l'enfer se révèle à l'âme perverse qui a rové le néant. Elle frappe avec inquiétude sur la sombre porte de la mort, et ce n'est pas le vide qui lui répond.
Le condamné se roula sur le plancher en se tordant les bras avec une plainte plus déchirante que la lamentation éternelle d'un damné. — .Miséricorde de Dieu ! saints anges du ciel , si vous existez , ayez compassion de moi ! Nychol , mon Nychol, au nom de notre mère commune, ohl laissemoi vivre !
Le bourreau montra son parciiemin.
— Je ne puis : l'ordre est précis.
— Cet ordre ne me concerne pas, balbutia le désespéré
IIAN D^ISLANDE. 447
prisonnier; il regarde an certain Musdœmon, ce n*est pas moi : je sois Turiaf Orugix.
— Tu veux rire , dit Nycbol en haussant les épaules. Je sais bien qu'il s'agit de toi. D'ailleurs, ajouta-t-il durement, tu n'aurais point été hier, pour ton frère, Turiaf Orugix; tu n'es pour lui aujourd'hui que Turiaf Musdoemon.
— Mon frère, mon frère ! reprit le misérable, eh bien ! attends jusqu'à demain ! il est impossible que le grandchancelier ait donné l'ordre de ma mort. C'est un affreux malentendu. Le comte d'Ahlefeld m'aime beaucoup. Je t'en conjure , mon cher Nycbol , la vie !.. . Je serai bientôt rentré en faveur, et je te rendrai tous les services...
— Tu ne peux plus m'en rendre qu'un, Turiaf, interrompit le bourreau. J'ai déjà perdu les deux exécutions sur lesquelles je comptais le plus , celles de l'ex-chancclier Schumacker et du fils du vice-roi. J'ai toujours du malheur. Il ne me reste plus que Han d'Islande et toi. Ton exécution , comme nocturne et secrète , me vaudra douze ducats d'or. Laisse-moi donc faire tranquillement : voilà le seul service que j'attends de toi.
— O Dieu !... dit douloureusement le condamné.
— Ce sera le premier et le dernier, à la vérité ; mais en revanche , je te promets que tu ne souffriras |)oint. Je te pendrai en frère. — Résigne-toi.
Musdœmon se leva ; ses narines étaient gonflées de rage, ses lèvres vertes tremblaient , ses dents claquaient , sa bouche écumait de désespoir.
— Satan!.... J'aurai sauvé ce d'Ahlefeld! j'aurai embrassé mon frère ! et ils me tueront ! et il faudra mourir la nuit , dans un cachot obscur, sans que le monde puisse entendre mes malédictions , sans que ma voix puisse tonner sur eux d'un bout du royaume à l'autre , sans que ma
448 n\N d'islakde
main puisse déchirer le voile de tous leurs crimes! Ce sera pour arriver à cette mort que j'aurai souillé toute ma vie ! — Misérable ! poursuivit-il , s*adressant à son frère , tu veux donc être fratricide ?
— Je suis bourreau , répondit le flegmatique Nychol.
— Non ! s*écria le condamné. Et 0 s*était jeté à corps |)erdu sur le bourreau , et ses yeux lançaient des flammes et répandaient des larmes comme ceux d'un taureau aui abois. Non , je ne mourrai pas ainsi ! Je n'aurai point vécu comme un serpent formidable pour mourir comme le misérable ver qu'on écrase! Je laisserai ma vie dans ma dernière morsure ; mais elle sera mortelle.
En parlant ainsi , il étreignait en ennemi celui qu'il venait d'embrasser en frère. Le flatteur et caressant Musd<Bmon se montrait en ce moment ce qu'il était dans son essence. Le désespoir avait remué le fond de son âme ainsi qu'une lie, et, après avoir rampé comme le tigre, il se redressait comme lui. Il eût été diflicile de décider lequel des deux frères était le plus elTroyable dans ce moment où ils luttaient , l'un avec la stupide férocité d'une bête sauvage, l'autre avec la fureur rusée d'un démon.
!\Iais les quatre hailebardiers , jusqu'alors impassibles , n'étaient pas restés immobiles. Ils avaient prêté assistance au bourreau , et bientôt Musdœmon , qui n'avait d'autre force que sa rage , fut contraint de lâcher prise. Il alla se jeter à plat ventre contre la muraille , poussant des hurlements inarticulés et émoussant ses ongles sur la pierre.
— Mourir ! démons de l'enfer ! mourir sans que mes cris percent ces voûtes , sans que mes bras renversent ces murs!...
On le saisit sans éprouver de résistance. Son effort inutile l'avait épuisr*. On le dépouilla de sa robe pour le gar-
HAK l>'lSLA!«Di:. 449
rotter. En ce moment, nn paquet cacheté tomba de ses vt^ tements.
— Qu'est cela? dit le bourreau.
Une espérance infernale luisait dans Tœil hagard du condamné. — Gomment avais-je oublié cela? murmura-t-il. — Écoute, frère Nychol, ajouta-t-il d'une voix presque amicale; ces papiers appartiennent au grand-chancelier. Promets-moi de les lui remettre , et fais ensuite de moi ce que tu voudras.
— Puisque tu es tranquille maintenant, je te promets de remplir ta dernière intention , quoique tu viennes d'agir envers moi conune un mauvais frère. Ces papiers seront remis au chancelier, foi d'Orugix.
— Demande à les lui remettre toi-même , reprit le condamné en souriant au bourreau , qui , par sa nature , comprenait peu les sourires. Le plaisir qu'ils causeront à sa grâce te vaudra peut-être quelque faveur.
— Vrai , frère ! dit Orugix. Merci. Peut-être le diplôme d'exécuteur royal, n'est-ce pas? £h bien! quittons-nous bons amis. Je te pardonne les coups d'ongles que tu m'as donnés; pardonne-moi le collier de corde que tu vas recevoir de moi.
— Le chancelier m'avait promis un autre collier, répondit Musdœmon.
Alors les hallebardiers l'amenèrent garrotté au milieu du cachot ; le bourreau lui passa le fatal nœud coulant autour du cou. — Turiaf , es-tu prêt !
— Un instant! un instant! dit le condamné, auquel sa terreur était revenue : de grâce , mon frère , ne tire pas la corde avant que je ne te le dise.
— Je n'aurai pas besoin de tirer la corde, répondit le bourreau.
Une minute après il répéta sa question : — Es-tu prêt ?
450 II AN D*UIT./iNnE.
— Encore un inalant : b^^ ! il faut door mourir I
— Turiaf , je n*ai pas le temps d'attendre. En parUol ainsi , Orugix inviuit le» baUebardien» à 8*èkMgi)er du coodamné.
— Un mot encore, frèrel n'oublie pat de remettre la paqnet au comte d*Ahlefeid,
— Sois tranquille , répliqua le frère. Il ajouta pour la troisième fois : — Allons , es- tu prêt?
L'infortuné ouvrait la bouche pour implorer peut-être encore une minute de vie , quand le bourreau impatient se baissa. Il tourna un bouton de cuivre qui sortait dn plan* cher. — Le plancher se déroba sous le patient; le misera* ble disparut dans une tmppe carrée, au bruit sourd de la corde qui se tendait soudainement avec d'effrayantes vibrations, causées en partie par les dernières convulsions du mourant. On ne vit plus que la corde qui s'agitait dans la sombre ouverture , d'où s'échappaient un vent frais et une rumeur pareille à celle de Teau courante.
Les hallebardiers eux-mêmes reculèrent frappés d'horreur. Le bourreau s'approcha du gouffre , saisit de la main la corde qui vibrait toujours , et se suspendit sur l'abtme , s'appuyant des deux pieds sur les épaules du patient. La fatale corde se tendit avec un son rauque et demeura immobile. Ln soupir étouffé venait de sortir de la trappe.
— C'est bon , dit le bourreau remontant dans le cachot. Adieu, frère.
11 tira un coutelas de sa ceinture.
— Va nourrir les poissons du golfe. Que ton corps soit la proie de l'eau tandis que ton âme sera celle du feu.
A ces mots, il coupa la corde tendue. Ce ([ui en resta
sus|)endu à Tanncau de fer revint fouetter la voftte , tandis
[u'on entendait Teau profonde et ténébreuse rejaillir de la
I14N d'i8l%kde. 451
chute du cùrpi , puis coutiuuer sa course soulcrrainc yeni ie golfe.
te bourreau referma la trappe comme il l'avait ouverte. — Au moment où il se redressait, il vit le cachot pleio de fumée,
•^ Qu'est-ce donc? demanda-t«il aux hallebardiers? d*où vient cette fumée?
Ils rignoraient comme lui. Surpris, ib ouvrirent la porte du cachot ; les corridors de la prison étaient également inondés d'une fumée épaisse et nauséabonde. Une issue se* crête les conduisit, alarmés, dans la cour carrée, où un spectacle effrayant les attendait.
Un immense incendie , accru par la violence du vent d*est , dévorait la prison militaire et la caserne des arquebusiers. La flanune , poussée en tourbillon , rampait autour des murs de pierre , couronnait les toits ardents, sortait comme d'une bouche des fenêtres dévorées ; et les noires tours de Munckholm tantôt se rougissaient d'une clarté si<* nistre , tantôt disparaissaient dans d'épais nuages de fumée.
Un guichetier qui fuyait dans la cour leur apprit en peu de mots que le feu était parti, pendant le sommeil des gardiens de Han d'Islande, du cachot du monstre, au* quel on avait eu l'imprudence de donner de la paille et du feu.
— J'ai bien du malheur! s'écria Orugix à ce récit : voilà encore sans doute Han d'Islande qui m'échappe. Le misérable aura été brûlé ! et je n'aurai même plus son corps que j'ai payé deux ducats !
Cependant, les malheureux arquebusiers de Munckholm , réveiUés en sursaut par cette mort imminente , se pressaient en foule à la grande ))orte , embarrassée de funestes barricades; on entendait du dehors leurs clameurs d'angoisse et dv détresse»; on les voyait so rordro
452 HAK d'islandj:.
les bras aux fenêtres en fen , on se précipiter sur les dalles de la cour, évitant une mort dans une autre. La flamme victorieuse embrassait tout Tédifice avant que le reste de la garnison eût eu le temps d'accourir. Tout secours était déjà inutile. Le bâtiment était heureusement isolé : on se borna à enfoncer à coups de hache la porte principale ; mais ce fut trop tard , car au moment où elle s'ouvrait , toute la charpente embrasée du toit de la caseriie s'écroula avec un long fracas sur les infortunés soldats, entraînant dans sa chute les combles et les étages incendiés. L'édifice ei)tier disparut alors dans un tourbillon de poussière enflammée et de fumée ardente , où s'éteignaient quelques faibles clameurs.
Le lendemain matin il ne s'élevait plus dans la cour carrée que quatre hautes murailles noires et chaudes encore , entourant un horrible amas de décombres fumants qui continuaient à se dévorer les uns les autres , comme des bêtes dans un cirque. Quand toute cette ruine fut un peu refroidie, on en fouilla les profondeurs : sous une couche de pierres , de poutres et de ferrures tordues par le feu , reposait un amas d'ossements blanchis et de cadavres défigurés; avec une trentaine de soldats, pour la plupart estropiés , c'était ce qui restait du beau régiment de Munckholm.
Lorsqu'en remuant les débris de la prison on arriva au cachot fatal d'où l'incendie était parti et que Han d'Islande avait habité , on y trouva les restes d'un corps humain , couchés près d'un réchaud de fer, sur des chaînes rompues. On remarqua seulement que parmi ces cendres il y avait deux crânes, quoiqu'il n'y eût qu'un cadavre.
iiAN d'islandk. 453