LES CHRONIQUEURS INDIGENES DES DIVERS PAYS SLAVES
La Chronique dite de Nestor constitue pour l'étude de la Russie primitive un document inappréciable. Le chroniqueur écrivait à la fin du XI* siècle ou au début du xiiV Or la Russie avait été convertie officiellement au christianisme en 988. L'annaliste avait pu connaitre les fils des premiers chrétiens et recueillir des renseignements précis sur le culte de leurs pères. Il nous donne des détails plus ou moins précis sur PerunO et Velesû, sur Dazbogû, Stribogû, MokoSï, Simarglû. Si certains noms ont été défigurés par des souvenirs classiques ou des interpolations maladroites, il en est qui sont absolument hors de doute et dont Tc^xistcnce
est attestée par d^autres textes. Il nous fournit des indications plus ou moins détaillées sur ces idoles, les sacrifices, sur les magiciens, les Rusalias (fête païenne), les banquets funèbres. La Chronique de Novgorodû confirme certains textes de la Chronique dite de Nestor.
L*un des continuateurs de la Chronique primitive (manuscrit dit hypatien) donne sous l'année 1114 une assez longue digression sur le dieu Svarogû, digression dans laquelle interviennent le dieu Soleil, Dazbogû, les Égyptiens, etc.. Dans ce passage comme dans les noms de certaines divinités cités par la chronique fondamentale il n'est pas malaisé de soupçonner des influences étrangères.
Les données fournies par les chroniques russes sont complétées par certains documents de la littérature du moyen âge, par les Sborniks ou recueils de mélanges religieux, les traductions des textes byzantins qui interprètent des noms de dieux helléniques par celui des divinités slaves ou prétendues telles. Les sermonnaires ne font que des allusions assez vagues aux rites païens. Le morceau épique intitulé Le dit de la bataille d'Igorî contient quelques allusions mythologiques. J'avoue qu'elles me paraissent fort suspectes. Est-il possible qu'un chrétien du moyen âge, un homme éclairé, un clerc, se soit plu à évoquer les souvenirs païens, qu'il ait appelé les vents les petits-fils de Stribogû^ qu'il ait appelé à deux reprises un prince russe, le petit-fils
de Dazdbogù, qu'il ait identifié le soleil au grand dieu Chorsû en disant que le prince Vsoslavû devançait la marche de Chorsû? J'avoue que ces blasphèmes me paraissent absolument invraisemblables sous la plume d'un chrétien du moyen âge (t).
Les Slaves méridionaux serbes et bulgares ne nous ont pas légué de chroniques qui nous renseignent sur le culte de leurs ancêtres païens. Les légendes latines ou slaves relatives aux apôtres Cyrille et Méthode nous apprennent bien que les habitants de la Grande-Moravie et de la Pannonie furent définitivement convertis au christianisme par les deux missionnaires, mais elles ne nous donnent aucune indication sur le culte que ces Slaves professaient auparavant. Certains Sborniks russes sont primitivement de rédaction iougo-slave; mais ils ne nous fournissent pas de renseignements nouveaux.
Le chroniqueur tchèque Cosmas de Prague (xu* siècle), le père de l'histoire bohème, raconte dans un latin tour à tour barbare et fleuri, les aventures des princes légendaires, Krok, Libusa, Pfemysl, Neklan, Hostivit, etc., mais se montre fort réservé pourtoutcequi concerne la mythologie slave. Quand
(1) Pour la Chronique dite de Nestor, je ne puis que renvoyer à mon édition française (Paris, Leroux, 1884); pour les textes slavons-russcs, aux éditions de la Commission archéographique russe. J'ai dôjà exprimé mes doutes sur le poème d'Igorï dans ma Littérature russe 2« éd., p. 21-23).
il se trouve obligé de faire quelque allusion aux dieux de la période païenne, Cosmas leur donne des noms classiques (1): a Ergo litatc diis vestris asinum ut sint et ipsi vobis in asylum. Hoc votum fieri summus Jupiter et ipse Mars, sororque ejus Bellona atque gêner Cereris jubet... > Peut-on conclure de ce texteque les Tchèques adoraient Perunû(Jupiter), Svantovit (Mars), une déesse de la guerre et un dieu des enfers dont rien d'ailleurs ne nous révèle l'existence ou le nom ? Ailleurs (livre II, 8) Cosmas nous apprend que la princess Te ta apprit au peuple à adorer les Oréades, les Dryades, les Hamadryades, et il ajoute — ce qui est plus précis — sicut et hactenus multi villanivel paganiy hic latices seu ignés colit, iste lucos et arbores aut lapides adorât, ille montibus sivecollibus litat, alla quae ipsefecit,idola surda et muta rogat et orat (2) ». Ce texte nous apprend bien que les Tchèques adoraient des idoles ; malheureusement il ne nous donne pas le nom de ces idoles. Un autre texte non moins intéressant nous est fourni au début du chapitre m. Il énumère les rites païens que le prince Brétislav II supprima, les magiciens, les sorciers qu'il fit expulser (3). Et c'est tout.
(1) Fontes rerum bohemicarum^ tome II, Prague, 1874, p. 21.
(3) Voici ce texte en entier :
d ...Novus dux Bracislaus junior... omnes magos, ariolos et sortilegos extrusit regni sui e medio, similiter et lucos sive arbores, quas in multis locis colebat vulgus ignobile
[>a chronique riméedite deDalimilquî s'inspire de Cosmas n'ajoute rien de positif aux renseignements déjà si vagues de son prototype. Toutefois, comme elle est écrite en tchèque, elle nous fournit certains détails qui ne figurent pas dans la phraséologie latine de son prototype. Ainsi elle nous apprend que les anciens Tchèques appelaient nao le séjour des morts :
Potom Krokjide do navi.
Ensuite Krok alla dana le nau.
Elle nous apprend encore — si on corrige le texte d'une certaine façon— (II, vers 6) que Cech émigra de Croatie en Bohème, portant sur ses épaules ses ancêtres (dèdky Bvé), c'est-à-dire ses pénates.
La Chronique de Pulkava (zrv" siècle) basée sur celle de Cosmas est absolument muette sur la religion dos Tchèques païens. Elle renferme des allusions assez vagues au culte des Slaves du Brandebourg: â cum in dicta marchiagensadhuopermixta
extirpavlt et Igne cremavit. Item et superstitloaaB iDstitutiones, quas villani adhuc semipagani In Pentecoaten terlia sive quarta feria observabant, offerentes libamlna super fontes mactabant victimas et dtemonibus immolabant, item aepulturas, qu£C fiebant in silvis et in campis, atque scenas, quas ex gentlli ritu [aciebant, in biviis et in triviis, quasi ob animarura pausationem, item et jocoa profanos, quos Buper mortuos suos, inaoes cienles mânes ac induti faciem larvls bachando exorcebant; bas abominationes et aliaa sacrllegaa Ltdinventiones dux bonus, ne ultra fièrent in populo Del, t'XtermInavit. >
Slavonica et Saxonica gentilitatis ritibus deserviret et coleret ydola (1) » et un peu plus loin (vers l'an* née 1153) nous révèle l'existence à Brandebourg d'une idole à trois têtes (2) adorée par les Slaves et les Saxons.
La chronique de Gallus (3) (premières années du xii* siècle) qui d'ailleurs n'était pas d'origine polonaisCi néglige à dessein d'insister sur la période païenne. Tout ce qu'il nous apprend des Polonais avant le christianisme, c'est qu'ils étaient polygames : c Istorum gesta quorum memoriam oblivio vetustatis abolevit et quos error et ydolatria defœdavity memorare negligamus (4). » Ailleurs (livre II, ch. xlui) il compare les Prussiens païens à des bêtes brutes.
La Chronique de maitre Vincent n^est pas moins dédaigneuse des choses païennes ; elle n'y fait aucune allusion.
Le premier chroniqueur ou plutôt historien polonaisdu moyen âge qui se soit occupé de la religion
(1) Fontes rerum hohemicarum, tome V, p. 15.
(3) Gain Chronicon, ap. Bielowski, Monumenta Polonias historica, tome I, Lwôw, 1864. Consulter sur Gallus le récent mémoire de M. Max Gumplowicz : Bischof Balduin Gallus von Kruszwica (Sitzungsberichte der hais. Akademie, Vienne, 1895).
(4) Cf. Ad. Brem., Descriptio insularum Aquilonis à propos des rites des païens Scandinaves : a Cœterum nenias quœ in ejusmodi ritu libationîs fieri soient multipliées et inhonestœ ideoque melius reticendœ. » (28.)
des Slaves paiens, c'est Tarchevêque Dlugosz ou Longinus qui écrivit vers la fin du xv' siècle (do 1455 à 1481) son Historia, Poloniœ. A cette époque le paganisme avait depuis plusieurs siècles disparu de la Pologne proprement dite et jusqu'à ces dernières années on attachait peu d'importance aux indications que Dlugosz fournit sur les anéiennes divinités de son pays. Récemment M. R. Brûckner s'est efforcé de réhabiliter Dlugosz au point de vue de la mythologie slave. Dhigosz a la passion de la patrie polonaise ; il ne néglige rien de ce qui concerne ses origines. Seulement, comme il est imbu de la mythologie classique, il cherche à retrouver ses dieux chez les anciens Polonais ; il arrive à en retrouver six ('2). Il identifie Jupiter à Yesza, Mars à Liada, VénusàDzydzilelya, Pluton à Nyja, Diane à Dzewana, Cérès à Marzana. Il connaît un dieu de la température (temperies) qui s'appelait Pogoda, un dieu de la vie, Zywie. Il prétend qu'il y avait à Gniezno un temple de premier ordre : c delubrum primarium ad quod ex omnibus locis fiebat congressus. » Il est évidemment influencé par les idées chrétiennes. Gniezno étant la métropole catholique, le siège du primat, il veut qu'elle ait joué le même rôle dans les temps païens. Il parle de temples, d'idoles, de prêtres, de bois sacrés, de sacrifices (même de sacrifices humains),
(1) Archivfûr slavische PhilologiCy tome XIV, p. 170 et suiv.
(2) Voir Dlugosz. Opéra, tome X, Cracovie, 1873, p. 47 et suiv
de fêtes annuelles, dont quelques-unes se sont conservées malgré le christianisme, et dont l'une s'appelait S/ado. Ilsubitrinfluencede réminiscences classiques ou chrétiennes ; il prend pour des noms de divinités des formules qui reviennent dans tel ou tel refrain populaire. Néanmoins, vu l'indigence des sources slaves chez les peuples occidentaux, son témoignage n'est pas absolument à rejeter. Si l'identification do Pluton et de Nyja est contestable, il n'est pas moins vrai que ce nyja est apparenté au nav des Tchèques et qu'il nous permet de mieux l'interpréter.
M. Bruckner a encore trouvé (1) quelques indications mythologiques dans un recueil de sermons polonais-latins conservé à la Bibliothèque de Saint- Pétersbourg et qu'il a récemment publiés. Elles se rapportent particulièrement aux êtres mythiques inférieurs. Telle d'entre elles nous explique les erreurs de Dlugosz.