LES CHRONIQUEURS ETRANGERS
Si les chroniqueurs tchèques et polonais ont négligea dessein lapériodepaîennederhistoirede leurs nations, les étrangers qui nous racontent les luttes
(1) Arch. fur slavische Philologie^loc, cit., p. 183 et suiv.
des Allemands ou des Danois contre les Slaves baltiques aujourd'hui disparus, ou les efforts des mis* sionnaires germaniques pour les convertir» sont en général mieux informés. C'est surtout grâce à leur témoignage que nous pouvons^ ensomme, nous faire une idée assez nette de la vie religieuse des Slaves des pays Baltiqueset derElbe,particulièrement deshabitants de l'île de Rûgen. N'oublions pas qu'au x* siècle tous les pays situés sur la rive droite de l'Elbe et de la Saale (sauf la région située entre l'embouchure de TElbe et le cours de la Trave) étaient encore habités par la race slave.
Adam de Brème, maître des écoles de cette ville, chanoine do la cathédrale, est l'auteur des Gestsi Hammaburgensisecclesisepontificum. Il vivait dans la première moitié du xi* siècle ; il résidait sur la frontière de la Slavîe dans une ville qui avait la prétention d'être leur métropole chrétienne; il avait fréquenté les Danois ; il avait pu consulter les archives de révèché, entendre les récits des missionnaires. Dans ses Gesta Hammaburgensis ecclesiœ pontifia cum il raconte l'histoire de cette métropole et celle des peuples voisins, particulièrement des Scandinaves et des Slaves baltiques ; au livre III il expose les efforts du prince Gottschalk pour convertir les Obotrites, riverains de l'Elbe et de la Baltique. Il a pour principe de ne pas insister sur les choses païennes : c Inutile est acta non credentium scrutari. ]> Néanmoins il lui échappe plus d'un détail
intéressant pour nos études. Ainsi (livre II, ch. xviii) il décrit sommairement la ville de Rhétra avec son temple élevé en l'honneur des démons, quorum princepa est RedigsLst; il atteste (II, 40, 41) la répugnance des Slaves pour le christianisme et les mauvais traitements qu'ils infligeaient àscs prêtres ; il raconte (III, 60) que dans cette même ville de Rhétra l'évèque Jean futimmoléau dieu Redigast(l). Il nous atteste que les Rugiens sont plus attachés au culte des démons que les autres Slaves (Descriptio insularurrit 18). Il énumère à différentes reprises les tortures infligées aux chrétiens par des Slaves païens ou relaps. Malheureusement il n'a pas eu ridée de donner sur les idoles slaves et sur leur culte des détails aussi complets que ceux qu'il donne (ch.xxyi,xxvn,xxyiii) sur les divinités Scandinaves Thor, Wodan et Fricco. Il croit aune certaine parenté de la superstition des Saxons, des Slaves et
(1) Adam de Brème a été publié par Lappenberg ap. Pertz {Mon. Germ,, tome VIT). Il a été réimprimé à Hanovre, in usum scholarum, 1 vol. in-8<>, librairie Hahn, 1876. La préface indique les meilleures éditions, traductions ou commentaires. Récemment la géographie d*Adam de Brome a été étudiée par M. Auguste Bernard, De Adamo Bremensi geographo (thèse présentée à la Faculté des lettres de Paris, Hachette, 1896), et par M. S. Giihther, Sitzungsberichte der kôn. bœm, Gesellschaft der Wissenschafteny Prague, 1894.
L'ouvrage d*Adam de Brème s*arrète à 1072. Il est complété par un curieux chapitre géographique : Descriptio tnsularum Aquilonis. — Voir encore Wattenbach, Deutschlands Geschichtsquellen im Mitlelalier, 4» éd., Berlin, 1877.
des Suédois (1, 8) (1). Sa haine pour le paganisme ne l'empêche pas de proclamer les bonnes qualités des Slaves païens (II, 19).
Il cite souvent des relations de témoins oculaires. Sa bonne foi n'est pas douteuse, nous n'avons à regretter que l'indigence des renseignements qu'il nous fournit.
L'ouvrage de Helmold, Chronicon Slavorum, est, ainsi que le titre l'indique^ une des sources principales pour l'histoire des Slaves au moyon âge. Originaire du Holstein, Helmold fut prêtre de Tégliso de Lûbeck, curé de la paroisse de Bosau (sur le lac Plœn) dans le pays des Slaves Wagriens. Lié avec les évêques d'Oldenbourg, Vicelin et Gerold, il fut associé à leurs efforts pour évangéliser les Slaves paiens. Il fut envoyé en mission chez eux, vers 1 155 et reçu par le prince Pribyslav dant il loue l'hospitalité. Pribyslav était chrétien. Helmhold a d'ailleurs des Slaves une idée assez mauvaise, sans doute à cause de leur attachement au paganisme : « Slavorum animi naturales sunt infidi et ad malum proni ideoque cavendi. » Il les traite de <k natio prava et perversa » (I, 27) ; leur pays est pour lui terra horroris et vastœ solitudinis. Il reconnaît d'ailleurs que
(1) Orderic Vital (xiP siècle) identifie la religion des Slaves Lutices à celle des Germains : « In Leuticia populosissima natio constitebat quœ Guodenen et Thurum Freamque aliosque falsas deos colebat » Monum. Germ, hist^t tome XX, p. 55*
les Allemands se sont mal conduits vis-à-vis d'eux. Ceux dont il s'occupe sont, outre les Wagriens, les Lutices et les Obolrites situés entre l'Elbe et l'Oder. Leur conversion ou leur retour à la foi chrétienne après leur défection est l'objet principal de sa chronique; il écrit ad laudem Lubeccensis ecclesiœ (dédicace du livre). Il a profité d'Adam de Brème, auquel il fait de nombreux emprunts (testis est magister Adamus), mais il met aussi à contribution des traditions écrites et les récits des vieillards slaves, « qui omnes barbarorum gestas res in memoria tenent » (I, xvi). Il parait avoir connu la langue des Slaves : il en cite quelques mots, et reproduit les noms asez exactement. Il donne plus de détails qu'Adam de Brème sur la religion des Slaves païens, sur le culte du Dieu noir (I, 52), sur celui de Proven (83), sur l'idole de Podaga, le temple de Rhétra et sur le dieu Radigast, sur Siva, déesse des Polabes, sur les dieux qui ont des idoles et sur ceux qui n*en ont pas; il nous apprend que les Slaves aiment à faire des idoles polycéphales (détail confirmé par d'autres textes), qu'ils reconnaissent l'existence d'un dieu supérieur dont les autres descendent, qu'ils ont des bois sacrés (83). Il connaît l'existence dcSvantovit, dieu de Tile de Rûgen, et il imagine la confusion de cette divinité avec le saint Vit des moines de Corvcy. Les chapitres 52 et 83 de son premier livre, le chapitre 12 du second constituent l'une des sources les plus importantes pour nos études, mais
non pas la seule, toutefois, comme Timagine un des commentateurs de la Chronique, M Vœlkel.
Cette Chronique ne dépasse pas Tannée il 70 (1).
Thietmar (né en 976, mort en 1018) fut chanoine de Magdebourg et accompagna Tempereur Henri II dans une expédition contre le prince de Pologne, Boleslav le Vaillant. Il devint en 1009 évêque de Mersebourg. Cette ville située sur la Sale à la frontière même do la Saxe et de la Slavie était d*origine slave. Son nom veut dire situé entre les forêts : mese^ entre ; bor^ forêt. Thietmar, inspiré par ses souvenirs classiques, lui prête une autre étymologie. Il veut rattacher ses origines aux Romains :
(1) Publiée pour la première fois à Francfort en 1556, la Chronique de Helmold a été plusieurs fois réimprimée, notamment par Leibnitz dans les Scriptores rerum brunsvfU censium et dans les Monumenta de Pertz (tome XXI). Une édition in U8um scholarum a été publiée à Hanovre par Pertz en 1868. fille a été étudiée par Vœlkel, Die SZawenchronik Helmolds (thèse de Gœttingue), Dantzig, 1873; par Hirsekorn, Die Slavenchronik des Presbyter Helmold, Inaugural Dissertation, Halle, 1874; par Broska, Forschungen zur deutschen Geschichtet tome XXII (1882); par Paplonski dans la préface de sa traduction polonaise (Varsovie, 1862); par Lebedevû, en russe, dans son Essai sur les sources de Vhistoire des Slaves baltiques de 1131 à 1170. M. Lebedevû auqirel on doit un important travail sur La dernière lutte des Slaves contre la germanisation (Moscou, 1876) a fait suivre ce travail d'une étude critique très consciencieuse sur les sources. H consacre à Helmold une centaine de pages (p. 119- 207). J*aurai occasion de citer encore M. Lebedevû à propos de Saxo Grammaticus et de la Knytlinga saga.
c Et quia fuit haec apta bellis et in omnibus semper triumphalis antiquo more Martis signata est nomine. » Cependant il n'ignore pas l'étymologie slave et il y fait aussi allusion : « Posteri autem (c'est-à-dire les Slaves) Mcse, id est mediam regionis, nuncupabant eam, vel a quadam virgine seducta.D Son patriotisme germanique s'indigne à l'idée d'une étymologie slave. Il néglige à dessein de rechercher les origines païennes de son diocèse et commence son récit vers la fin du ix* siècle. Mersebourg était à ce moment aux confins mêmes du monde germanique. Sur la rive droite de la Sale vivaient différents peuples membres de la grande famille des Serbes ou Sorabos.
Bon gré mal gré, Thietmar avait dû acquérir quelques notions do leur langue et il en fait parade à l'occasion : « Belègori quod pulcher mons dicitur » {VI, 56) ; « Bêle Kneginij id est pulchra domina » (IX, 4) ; oc Bolizlaus qui major laus interpretatur » (Wj 45) ; a Dobrawa quae bona interpretatur » (IV, 55). Toutes ses traductions ne sont pas aussi heureuses, par exemple quand il traduit Medeburu (le bois riche en miel) par mel prohibe. Il a d'ailleurs toutes sortes do bonnes raisons pour ne pas aimer les Slaves. Deux de ses ancêtres (1, 10) ont été tués en combattant contre eux. Leur religion païenne lui semble naturellement abominable : « Cum execranda gentilitas ibi veneraretur » (VIII, 59). « Quamvis autem de hiis aliquid dicere perhorrescam, tamen,
18 MYTHOLOGIE SLAVB
ut scias, lector amate, vanam eorum supcrstitionem... » (VI, 93). Cependant malgré ses préjugés, il lui échappe de précieuses indications. Il nous donne des noms de lieux sacrés comme la montagne du pagus Silensis (VIIl, 59), le bois sacré de Zutibure(t). Il mentionne une déesse anonyme dont les Liutices portaient l'image sur un drapeau (VIII, 65). Il affirme que chez les Slaves païens tout finit avec la mort (l, 14). Mais cette assertion se produit à la suite d'une histoire de revenants. Thietmar est essentiellement superstitieux ; il se plait à décrire les rêves, les apparitions ; si Ton concluait de son assertion que les Slaves ne croyaient pas aux revenants, ce serait vraiment un curieux témoignage en leur faveur. Il sait qu'ils avaient des idoles (III, 19). Enfin, malgré sa répugnance, il consacre deux pages entières à la description de la ville des Redariens qu'il appelle lUedegost et qui était un des principaux sanctuaires de leur religion. Il est en contradiction avec Adam de Brème, qui donne à la ville le nom de Rhctra, et au dieu celui de Redigast. Ce n'est pas le moment de trancher cette question délicate. Il décrit le temple de cette
(I) Zutlbure représente Sveti ou Svantibor, le bois sacré. Ce nom devint chez les Allemands Sciudibure. C'est aujourd'hui Schkeitbar! La montagne du pagus Silensis est appelée dans une bulle d*Eugène II morts Sileniiù Ces déformations nous aident à comprendre comment le nom du dieu Svantovit a pu être traduit par Sanctus Vitus,
ville, les idoles, notamment celle deZuarasici (l),etle témoignage quMl nous apporte sur le culte de ce dieu est confirmé par une lettre de saint Bruno à l'empereur Henri II, Thietmar connaît l'existence des prêtres attachés au culte de ce dieu et décrit les oracles rendus par des chevaux sacrés et ici encore son témoignage est confirmé par celui du biographe d'Otton de Bamberg et de Saxo Grammaticus (2). Il sait que les temples et les idoles sont fort nombreux chez les Liutices. Helmold s'exprime presque dans les mêmes termes. Thietmar écrit : « Quot regiones sunt in his partibus, tôt templa habentur et simulacra demonum singula ab infidelibus coluntur » (VI, 25). Helmold dit à son tour : « Praeter pénates et idola quibus singula oppida redundabant» (I, 163) (3).
(1) Voir le chapitre consacré à Zuarasici (Svarozicù).
(2) Voir le chapitre consacré à Svantovit.
(3) Publiée pour la première fois à Francfort en 1586, la Chronique de Thietmar a été réimprimée au tome III des Scriptores rerum germanicum par Lappenberg. L'édition de Lappenberg a été rééditée par Fr. Kurze (m usum scholaruiYij Hanovre, Hahn, 1889). Cette édition, très soigneusement revue et annotée, accompagnée d'un commentaire et de deux index, est l'une des meilleures de la collection in usum scholarum» C'est à elle que se rapportent 'mes citations. La partie qui concerne les rapports de l'Empire et de la Pologne a été réimprimée par Bielowski au tome I des Monumenta historica Poloniœ (p. 230-318). Elle est accompagnée d'une introduction intéressante. La Chronique de Thietmar a été étudiée par Wattenbach, Geschichtiquellen: par Strebitzkl, Thielmarus quibus fontibus usus sit (Koe-
Saxo Grammaticus est un Danois. On sait peu de choses sur sa vie. II fut clerc, et mourut dans les premières années du xii* siècle. II fut attaché à la personne d'Âbsalon, évéque de Lund en Scanie, l'un des hommes d'État et des prélats les plus re« marquables du moyen âge (1). Absalon fut le conseiller intime du roi Valdemar et lui suggéra l'expédition contre les Wendes ou Slaycspaïens qui aboutit à la chute d'Arkona, en 1168, à la soumission de Tile de Rugen et à la destruction du paganisme slave. C'est sur l'invitation d'Absalon qu'il écrivit ses Gesta Danorum : c'est un prosateur élégant et châtié ; il s'inspire des classiques latins, notamment de Valère Maxime. A-t-il été témoin oculaire des événements qu*il raconte? On peut le supposer, mais rien ne le prouve. En tout cas, Tévèque Absalon, qui prit part à ces grands événements, avait eu soin de lui fournir de sérieuses informations. Son patriotisme danois est peut-être plus ardent que sa foi chrétienne ; il a mis à contribution, il nous l'apprend lui-même dans sa préface, les anciens chants populaires (c majorum acta patrii sermonis carminibus vulgata » ) qu'il a pris la peine de
nigsberg, 1870); par Fortiasky (Titmar Merzeburshij i ego Chronika, Thietmar de Mersebourg et sa Chronique, Saint- Pétersbourg, 1872); par F. Kurze dans la préface de son édition.
(1) La Vie d'Âbsalon a été écrite par Estrup et traduite en allemand par Mohniko : Absalon Bischof von Roeshilde,.. aus dem dlinischen, 1832.
traduire en vers latins , les récits des Islandais (Tylensium) et ceux de l'évêque Absalon («Absalouis assertâ docili animo stiloque complecti cure habui T>).
Son histoire des Danois est le seul document considérable que nous ayons sur les luttes des Slaves de Rugen contre les Danois, sur Arkona, le grand sanctuaire du paganisme slave, sur le culte çjt la destruction de l'idole de Svantovit. Pour ce qui concerne cette divinité, Saxo est beaucoup plus complet que Helmold et il est évidemment bien informé. Comme Helmold il confond Svantovit avec saint Vit ; cette confusion intéressée entre le dieu païen et le saint chrétien s'explique aisément par les idées qui avaient cours à cette époque. Si peu fanatique que paraisse Saxo Grammaticus, on ne peut lui reprocher d'avoir eu des préjugés de son siècle et de sa caste. Nous lui devons encore de précieuses indications sur le culte de Rugievithus, de Porevitus et de Porenutius, sur les oracles, les sacrifices et les superstitions des Slaves de Rttgen. 11 les tient d'Absalon lui-même dont il rapporte les réf;its (1).
(1) Imprimée pour la première fois à Paris en 1514, VHis* toria Danica a été éditée pour la dernière fois par M. Alfred Holder (Strasbourg, librairie Triibner, 1886). Précédée d'une biographie copieuse et accompagnée d'un bon index, cette édition manque malheureusement de sommaires, de commentaires, d'indications chronologiques et n'est pas faite pour faciliter la tâche des historiens qui voudront y recourir.
A côté de riiistoire de Saxo Grammaticus se place le Ifnyiiingfa-saga {Historia Knytidarum, c'est à-dire Histoire des descendants do Knyd). Elle fut rédigée sous l'inspiration do Tévèque Absalon ; elle ne contient que quelques lignes relatives à la période qui nous intéresse. Elle confirme le récit de Saxo Grammaticus; elle le complète / même et nous apprend le nom de trois divinités ' qui ne figurent pas dans Saxo : Turupid, Pizamar \ et Tiarnoglovius. Les deux premiers noms sont \ fort difficiles à restituer ; le troisième est plus clair ; il veut dire évidemment le dieu ou l'idole à la tête noire (car».oglovy) . Si minces qu'elles soient, ces in* dications ne sont pas à dédaigner. La Knytiingasaga comprend T histoire danoise depuis le commencement du x* siècle et se termine à l'année 11 87. On l'attribue à Olaf Tordson ; on peut supposer qu'il a connu le récit de Saxo et qu'il s'en est inspiré. 11 défigure abominablement les noms propres. Ainsi le prince Pryslav devient chez lui Freedevus. Il n'a sans doute pas mieux traité ceux des divinités. Comme il est contemporain des derniers événements qu'il raconte, il a pu recueillir des informations qui manquaient à Saxo Grammaticus (I).
M. Ilolder a relevé dans sa bibliographie tous les travaux dont Saxo Grammaticus a été l'objet jusqu'en 1886. Il a toutefois ignoré celui de M. Lebcdevu dans l'ouvrage que j'ai cité plus haut : Les sources de l'Iiistoire des Slaves baltiques (en russe, Moscou, 1876).
(1) L'édition que j'ai eue sous les yeux est celle qui a été-
Les biographies de Tévôque Otto de Bamberg constituent un document particulièrement important pour l'étude de la mythologie slave. Originaire de Souabe, Otto était né dans la seconde moitié du XI* siècle. Dans sa jeunesse il résida pendant quelque temps en Pologne; il contribua au mariage du prince Wladyslaw Ilermann avec Judith, sœur do Tempereur Henri IV, Il apprit le polonais dont la connaissance lui fut naturellement fort utile pour ses missions chez les Slaves baltiqucs(l). De retour en Allemagne, il devint évoque de Bamberg et fut sacré à Rome le 13 mai 1106. Il avait laissé de bons souvenirs en Pologne. En 1123, le prince Boleslaw III Tinvita à venir évangéliser les Slaves de Poméranie. Il se rendit dans cette province et fut reçu par le prince Vratislaw qui était chrétien (il avait été baptisé à Mersebourg). Otto visita les villes de Pyrice, Kamin, Volin (aujourd'hui Wollin), Stettin, Kolobreg (aujourd'hui Kolberg), éleva
publiée dans les Scriptti historica Islandorum (Copenhague. i842, tome XI). La Knytlinga saga a été étudiée notamment par Dahlmann dans son Histoire du Danemark {Geschichte von Danemark y Hambourg, p. 1840-43), par Wattenbach, par Lebedevû. Elle ne comprend en tout que cinq pages relatives au sujet qui nous occupe. Le passage qui nous intéresse a été reproduit texte et traduction dans les A/onumenU Gcrmanica de Pertz, t. XXIII, dernier volume. Ce volume donne également une partie de la chronique de Saxo.
(I) « Linguam quoque terrœ illius apprehendit » (Herbord,
in, 32).
des églises, institua un évêque de Poméranie à Volin. Dans cette première mission il aurait converti plus de vingt mille païens et construit onze églises. Mais après son départ, les apostasies furent nombreuses. Au commencement de Tannée 1128 Tapôtre retourna en Poméranie par Magdebourg, visita Havelberg, Uznoîm, Volegost, Stetlin, Volin et retourna dans son diocèse au mois de décembre suivant.
Ebbo, moine de Bamberg, écrivit vers 1151 ou 1152 sa VitaOttonis. 11 avait connu Tévêque, il avait profité des récits de ses compagnons, de ceux notamment du prêtre Udalricqui avait accompagné Otto dans sa seconde mission et qui parait avoir été un observateur intelligent et de bonne foi. Ebbo est donc un témoin très digne de créance pour tout ce qui concerne la seconde mission. Il est moins sûr pour la première. Il rapporte une lettre authentique de Tévêque au pape. C'est un homme consciencieux et qui parait incapable même d'une fraude pieuse. On peut se fier à lui en n'oubliant pas, bien entendu, que c'est un homme du moyen âge et un homme d'église. Il croit naturellement aux miracles et il en raconte qui ne sont, d'ailleurs, pas trop invraisemblables.
Ebbo constate tout d'abord le fanatisme païen des Poméraniens : Tamtum esse gentis illius ferocitatem, dit le duc de Pologne, ut magis necem ei in ferre quant jugum fidei subire parata sit. Il raconte que
les habitants de Julin (qui devait son nom à Jules César!) honoraient une colonne élevée en l'honneur de ce grand homme. Après diverses péripéties révèque Bernard décide les habitants do Julin à se faire baptiser et leur apprend à enterrer les morts dans les cimetières et non plus dans les forêts ou dans les champs^ à ne plus mettre de bâtons sur les tombes (i), à ne plus construire de maisons pour les idolesi à ne plus consulter les pythonisses, à ne plus recourir aux sortilèges. Les prêtres de Julin conspirent la mort de Tévêque. Ils emportent une idole de Triglav et la confient aux soins d'une vieille femme qui la cache dans le creux d'un arbre. L'évêque établit à Julin deux églises chrétiennes et, pour mieux se concilier la faveur des nouveaux convertis, il les place sous le patronage de deux saints slaves : saint Vojtëch (Adalbert) et saint Vacslav, tous deux originaires de Bohême (livre I). Le livre II revient sur Thistoiro de la ville de Julin, construite par Jules César et qui conserve sa lance. Cette ville était célèbre par le culte d'une idole, malheureusement non désignée, qui attirait chaque année un grand concours do peuple. La conversion a été purement superficielle. Certains païens ont caché dans leurs maisons de petites idoles décorées d*or et d'argent. Le peuple accourt en foule à la fête traditionnelle; on lui enlève ces
(1) Sans doute pour les reconnaître.
idoles et il retourne au paganisme. Stettin et Julin avaient chacune trois montagnes dont la plus haute portait Tidole de Triglav. Un récit relatif à la deuxième mission d'Otto nous apprend que ces idoles devaient avoir des vêtements ou ornements mobiles (I). Quand l'évèque arrive dans la ville de Hologast un prêtre païen revêt les vêtements de r idole et se fait passer pour le dieu afin d'exciter ses coreligionnaires. Otto va ensuite dans la ville de Chozegow, aujourd'hui Gutzkow. Il y trouve des temples magnifiques {m&gni decoris et miri ' artipcii) pour lesquels les habitants avaient dépensé I la somme de trois cents talents. On ne nous dit pas, il est vrai, ce que valaient ces talents. Les habitants lui offrent de l'argent pour laisser intacts ces sanctuaires. Il refuse; il détruit les idoles. Sur ces , idoles, Ebbo nous donne de précieux détails. Elles \ étaient, dit-il, mirœ magnitudinia et sculptaria arte incredibili cœlata ; privées de leurs bras et de leurs mains, les yeux crevés, les narines coupées, plusieurs paires de bœufs avaient peine à les traîner au bûcher. Ce témoignage concorde d'une façon singulière avec celui de Thîetmar (V, 23} : t Hujus parietes variœ deorum^ dearumque imagines mirifice insculptae exterius ornant.,, interius autem dii stant manu facti^ singulis nominibtis insculptis^ galeis atque loricis terribiliter vestili... »
(1) Cf. Thietmar, VI, 23 : In pago Riedirierum,.» dii stant manu facti,,., galeis alquc loreis terribiliter vestiti.
LES SOURCES DE LPl MYTHOLOGIE SLAVE 27
A Stettin, Ebbo nous décrit (II, 15) des monuments assez difficiles à interpréter du culte païen. Il y avait, dit*il, dans cette ville pyramides m&gnse et in altum more paganico muratsB. L'évèque prêche sur une de ces pyramides qui avait eu évidemment un caractère religieux. Étaient-ce des tombeaux, étaient-ce des chaires à prêcher? Ebbo n'ajoute malheureusement aucun détail précis à cette trop brève indication. Otto (18) va ensuite prier près d'un noyer (1) ou plutôt d'un noisetier sacré {idolo consecratum) situé près d'une source et ordonne de le couper. Les Stettinois le supplient d'épar* gncr cet arbre dont les fruits nourrissent le gar* dien. Il y consent. Nous rencontrerons plus d'un texte relatif aux arbres sacrés (2).
Herbord n'avait pas connu Otto : Ipsum autemj dit-il, in carne non vidi^ mais il avait rencontré un membre de la première mission qui lui avait fourni des détails ignorés d'Ebbo. Il a donné
(1) Je doute que le noyer prospère à la latitude de Stettin.
(2) Sur la persistance du culte des idoles, le livre récent de M. W. von Sommerfeld, Geschichle der Germanisirung des Herzogtums Pommern (Leipzig, 1896), fournit un texte curieux emprunté au Mecklenburgisches Urhund-Buch. En 1219, révoque de Schwerin, Brunsward, se plaint encore d*avoir à faire la guerre aux idoles.
(3) Sur Ilerbord VArchiv fur slavische Philologie (X, p. 813; cite des travaux de Haag (1874|, de Zettwitz (1876), que je n*ai pas eus sous les yeux. Ils ont été résumés et discutés par Petrovû dans la Revue russe de VInstruction publique^ années 1882-83.
à 8on récit la forme littéraire d*un dialogue entre Timon, prieur du monastère de Saint-Michel de Bamberg, et le moine Sifried du même monastère. Timon avait été attaché pendant cinq ans au service de l'évèque, Sifried pendant quinze ans. Il avait accompagné Otto dans sa première mission. Les récits que Herbord met dans sa bouche sont très vivants, très animés ; ils semblent avoir été écrits sous Timpression immédiate des événements et sont racontés par un narrateur intelligent. lierbord se sert du récit d'Ebbo souvent et du moine de Priefling. Il est beaucoup plus lettré que son prédécesseur. Il met dans la bouche de ses personnages de longs discours. Les historiens allemands ne sont pas d'accord sur la valeur de son œuvre. Jaffé se montre très sévère ; Kœpke et Klempin sont plus favorables. Kotljarevskij estime qu'on peut en somme se fier à lui. Petrovû partage le scepticisme de Jaffé. Herbord et Ebbo se complètent parfois : Herbord est plus complet pour la première mission, Ebbo pour la seconde (1).
(1) Herbord ne connaît pas la langue slave ainsi qu'on en peut juger par Tétymologie qu*il donne du mot Pomerania ; Pomerania provincia ex ipsa nominis etymologia qualitatem sui situs indicare videiur, Nam poke lingua Sclavorumjuxta sonat velcmcA, moriz autem mare; inde Pomerania quasi Pomeriziana, id est juxta vel circa mare sita, La forme calquée sur le slave serait évidemment Pomorania, {Pomorie, le long de la mer, de po, le long de, et more, la mer; la forme polonaise est encore aujourd'hui Pomorze.) De môme il cherche à expliquer le mot contina par le latin continere.
Herbord est naturellement mal disposé pour les Poméraniens qu'il traite de peuple perfide (II, 6) et dont il signale la barbare cruauté (4, 7, 1 1 , 24) et le fanatisme païen (II, 26) (1). Il nous apprend Texistenco d'une caste sacerdotale chez les Poméra^ niens (II, 29), de temples qu'il appelle conlinaB et fana {ib. 31). Ce mot continœ l'embarrasse et il s'efforce de l'interpréter par le latin: Sclavica lirt'' gua in plerisque vocibus latinitatem attingit^ et ideo puto ab eo quod est continere continas esse oocatas. Il décrit ces conHn^ auxquelles il prête une rare magnificence et dont il énumère les précieux trésors (2). Il raconte que l'évèque emporta de ces continse une idole de Triglav qu'il envoya plus tard à Rome pour attester le triomphe de la foi ; près d'un de ces temple se trouvaient un chêne et une source sacrée. Il raconte les procédés de divination auxquels servait un cheval merveilleux que l'évèque fit vendre à l'étranger, asserens hune magis quadrigis quant propheciis idoneum (II, 33) (3). Quand toute la
(1) Apud christianos, aiunt, fures sunt, latrones sunt, truncantur pedibus^ privantur oculis et omnia gênera Bcelerum et pasnarum christianus exercet in christianunu Absit a nobis religio talis.
(2) Pertz, édition de Hanovre, interprète coniina par le polonais honczrjna, limis, fastigium : contina igitur sedU ficia fastigaia. Cette interprétation est erronée. Voyez plus loin.
(3; Ces procédés de divination se retrouvent dans* d'autres \ textes que nous avons signalés ailleurs (voir le chapitre sur Svantovit). On peut en rsfpp rocher la légende tchèque du cheval de Libu»e qui désigne aux Tchèques leur futur prince.
do MYTHOLOGIE SLAVE
ville se fut converlie, le prêtre chargé du soin de cet animal persista seul dans la religion païenne. Les temples païens furent détruits, les idoles brisées (II, 36). Malgré ses préjugés, il rend hommage à la probité et à Thospitalité des Poméraniens. Au livre III il dépeint l'hostilité des prêtres païens contre le christianisme (III, 4), leurs efforts, leurs fraudes pour s'opposeràsesprogrès ; il décrit dans la ville de Hologast (id., 6) le temple du dieu Oerovit qui lingusL latina^ Marsdicitur; le bouclier sacré enlevé par un clerc audacieux, puis le temple vaste et magnifiquede la ville deGozgaugia(sîc) (Outzkow). Les païens tenaient tellement à ce temple qu'ils demandèrent à le conserver, même en le consacrant au culte chrétien y mais Tévêque résista et le temple fut détruit ainsi que les idoles. La ville de Stettin qu'Otto croyait avoir tout entière convertie était en partie retournée au paganisme. Herbord nous atteste les efforts des prêtres païens pour exciter le peuple contre Tévèque et ses compagnons (III, 14), leur résistance acharnée aux efforts des missionnaires (III, 17, 18, 20), la mort tragique d*unde ces prêtres, devenu fou (i6., 25), peut-être de désespoir d'avoir assisté à la chute de la religion nationale (1 ).
(i; Les textes relatifs à la Vie d'Otto de Bamberg ont été édités par Kœpke dans Perts (tome XII et tome XX des Scriptores).
Le dialogue de Herbord De vita Ottonis a été édité à part par Pertz à Hanovre (editio in usum scholarum) en 1868. Voir
LES SOURCES DE Lk MYTHOLOGIE SLAVE ^1
Une troisième biographie d'Otto de Bambcrg est due à un anonyme que Ton suppose avoir été moine au monastère de Priefling; il a profité d*Ebbo et de Herbord, mais il a mis aussi à profit des récits de certains ecclésiastiques (qusa a notis religiosisque personis) qu'il ne désigne pas clairement, récits qui ont surtout un caractère légendaire. Son ouvrage est très court. Il croit, lui aussi, à Thistoire de la lance de Jules César qui aurait donné son nom à la ville de Julin. (Étonnez-vous si Ton met Jules César chez les Slaves baltiques,qu*on ait voulu substituer saintVit àSvantovit !) Il répète Tétymologie fantas« tique des continse. Il en connaît deux. Il mentionne le culte de Triglav et d'un cheval qui servait aux divinations.
Les écrivains byzantins, qui traitent des Slaves païens, Procopc, Constantin Porphyrogénète, Léon
encore Jaffe, Bibliotheca rerum gennanicarum, 1869, p. 580- 841. Ebonis mla Ottonis (Berlin, 1863); Herbordi Dialogus de Ottone, episcopo Bambergensi (tb., 1869).
Klempin a étudié les biographies d'Otto de Bamberg dans les Baltische Studien (tome XI, {•' fascicule, Stettin, 1842). Un travail fondamental est celui de M. A. Kotljarevskij, Téminent slaviste dont la science déplore la mort prématurée : Les biographies d'Otto de Bamberg au point de vue de l'histoire et de l'archéologie slave (en russe, Prague, 1874, imprimerie Klaudy ). Cet ouvrage est un véritable Corpus de textes relalîfs aux Slaves poméraniens.
La biographie de Herbord a été étudiée par M. Petrovil dans ses articles de la Revue de l'Instruction publique russe (années 1882 et 1883).
le Diacre sont très sobres en ce qui concerne leur religion. Procope de Césarée vivait au vi* siècle; il accompagna Bélisaire dans ses campagnes en Asie, en Afrique et en Italie. C'est un historien sérieux et qui ne lâche guère la bride à son imagination. La partie de ses Histoires qui nous intéresse est celle qui a pour objet les guerres des Goths, et les récits qu'il a recueillis sont le plus souvent le résultat de ses observations personnelles. Sur la mythologie slave il ne nous fournit que de brèves, mais précieuses indications, peut-être influencées par les idées chrétiennes où païennes. Il nous apprend que les Slaves adorent un Dieu suprême, fabricateur de la foudre, les fleuves, les nymphes, quMls ignorent la notion du destin (de belLo Gothicoy t. III, c. xiv). Cette dernière indication n'est pas confirmée par le folklore moderne, ni par les textes du moyen âge.
D'autres écrivains byzantins, Léon le Diacre, Constantin Porphyrogénète fournissent des indications rapides qui seront examinées en temps et lieu. Léon le Diacre vivait à une époque (x* siècle! où les Byzantins étaient en contact perpétuel avec les Bulgares et les Russes ; Constantin Porphyrogénète, dont le livre sur les thèmes est une contribution si précieuse à Thistoire du x* siècle, . a malheureusement négligé à dessein de nous entretenir des choses païennes.
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Les théologiens russes nous donnent quelques renseignements. Ainsi Hilarion (xi* siècle), Tun des fondateurs du monastère Pecerskij à Kiev, dans son Discours sur la loi donnée par Vintermé" médiaire de Moïse et la vérité venue par Vintermédiaire de Jésus-Christ^ oppose la Russie païenne à la Russie chrétienne : a Nous ne nous appelons plus serviteurs des idoles, mais chrétiens, nous ne construisons plus des kapiéca (temples païens), mais des églises du Christ ; nous ne nous immolons plus les uns et les autres aux démons, mais le Christ s'immole pour nous (I). »
D'autres textes généralement anonymes citent les noms plus ou moins exacts, plus ou moins mutilés, des divinités que les Russes païens adoraient (2).