CHAPITRE III
Les deux grands dieux des Slaves
russes et baltiques
Pérunù (Peroun) et Svantovit,
Lea deux syslèmci russe et bahiquo. — Perunû d*après les textes slavons-rasses; son culte en Russie. — Divinités de noms analo^es en d'autres pays slaves : Parom, Proven, Porenutius. — Perunû et saint Élie. — Le chêne arbre sacré. — Svantovit dieu de Rûgen; son culte. — Svantovit et saint Vit; le prétendu Svantovit de Galicie. — Les dieux en vit : Rugievit, Gero* vit, etc.. — Note complémentaire.
La mythologie slave se rattache au point de vue des sources à deux systèmes différents : le système russe attesté par les documents slavon s- russes; le système des Slaves polabes (du bassin de l'Elbe) ou baltiques attesté par des documents latins d'origine germanique. Il n'y a guère de lien ou de rapport entre les deux; tout au plus peut-on citer des divinités
telles que Prone, Porenutius dont le nom rappelle vaguement celui de PerunO, et le Svarogû de la chronique russe qui peut être — Dieu sait par quels liens — apparenté au Suarasici des écrivains germaniques, le Volosû russe qu'on croit retrouver bien loin de la Baltique, mais encore sur les bords de l'Elbe dans le Vêles tchèque.
Après avoir étudié les deux grands dieux de chaque système, le Perunû des Russes, le Svantovit de Tile de Rûgen, nous examinerons isolément autant que possible chacun des deux systèmes mythologiques, le russe et le baltique, quitte à signaler les analogies et les points de contact s'il y a lieu.
• perunO
Perunû est parmi les dieux du panthéon slave l'un de ceux sur lesquels nous avons le plus de documents. Son culte nous est attesté par des textes incontestables. Son nom revient à diverses reprises, non seulement dans la Chronique russe dite de Nestor, mais encore dans le texte si curieux des traités conclus par les Russes avec l'empire byzantin en 907 et 945 (1). Les Russes jurent le premier traité sur leurs épées par Perunû leur dieu et par Volosû, dieu des troupeaux. Le second traité est plus explicite : il s'exprime ainsi : « Si quelque
(1) Chronique dite de Nestor, traduite par L. Léger (Paris, Leroux, 1884). Consulter l'index sub voce Peroun,
perunO et svantovit 55
prince ou quelqu'un du peuple russe viole ce qui est écrit sur cette feuille, qu'il périsse par ses propres armes, qu'il soit maudit de Dieu et de Perunû, comme ayant violé son serment. »
Le chroniqueur ajoute : t Le lendemain matin, Igorï appela les ambassadeurs (grecs) et alla vers la colline où se dressait Perunû et Igorï fit serment ainsi que ceux de ses officiers qui étaient païens et les Russes chrétiens firent le serment dans la cha pelle de Saint-Élie. > Je souligne à dessein ce passage; nous essaierons d'établir tout à l'heure quels rapports pouvaient exister entre le dieu païen et le prophète biblique.
Perunû est encore invoqué comme suprême garant dans le traité conclu par Sviatoslavù avec les Grecs, en 971 : « Si nous n'observons pas ce que nous avons énoncé plus haut, soyons maudits par le Dieu en qui nous croyons, par Perunû et Volosû, dieu des troupeaux. )>
Suivant la même chronique, le prince Vladimirû, vers 980, établit sur une éminence à Kievû plusieurs idoles : d'abord celle de Perunû; elle était de bois; la tête était d'argent et la barbe d'or ; Perunû était entouré d'autres divinités qui seront étudiées spécialement : Chorsû, Dazbogû, Stribogû, Simarglù et MokoSï. On lui offrait ainsi qu'à eux des sacrifices humains. Un autre prince, Dobrynia,érigeaune idole de Perunû sur les bords du fleuve VolchovQ, àNovgorodÇ.
En 988, Vladimirû se convertit au christianisme et ordonna de détruire les idoles : il fit brûler les unes et jeter les autres au feu c II ordonna d'attacher Perunû à la queue d'un cheval et de lo traîner de haut en bas, au-dessous de Borycevo, jusqu'au ruisseau et il enjoignit à douze hommes de le battre avec des bâtons. Tandis qu'on le traînait le long du ruisseau jusqu'au Dnieper, les païens pleuraient sur lui. Or» après l'avoir traîné, ils le jetèrent dans le Dnieper. Vladimir disait à ses serviteurs : ce S'il s'arrêtait quelque part, repoussezle du rivage jusqu'à ce qu'il ait passé les cataractes ; alors vous le laisserez. Le vent le jeta sur une grève qui fut depuis appelée la grève de Perunû et qui porte encore ce nom aujourd'hui. »
Ainsi vers le commencement du xii' siècle, le souvenir de Perunû était encore conservé aux environs de Kievû par un nom topographique. Ce nom disparut de bonne heure dans ces régions. Mais on le retrouve dans d'autres localités. M. N. Barsovû(l) signale un Perunovo, dans le bassin du Volga, et un Perynû, près de Novgorod-la-Grande, sur la rive gauche du Volkhovû, à l'endroit où s'élevait la statue de Perunû qui fut détruite par l'évèquo Akim (Joachim) quand Novgorodû fut convertie au christianisme. La chronique de Novgorodû nous raconte ainsi cet épisode.
(i) Oberki Russkoj istoriàeskoj geografij. (Varsovie, 4885.)
PERUNÛ ET SVANTOVIT 57
€ En ran 6497 (989), Vladimirû se convertit... L'évêque Akimû vint à Novgorodû et il détruisit les lieux de sacrifices (/re6i5te)et il fit renverser Perunû et il ordonna de le jeter dans le Volchovû et on le traina dans la boue, en le fouettant de verges et en le frappant ; et un démon entra dans Perunû et se mit à crier : <k malheur à moi; je suis tombé en ces mains impitoyables ! d Et il flotta à travers le grand pont et il jeta son bâton (ou sa massue) sur le pont; et aujourd'hui encore avec ce bâton des insensés se flagellent pour faire plaisir aux démons. Et il ordonna que personne ne le reçût ; et un riverain de la Pidba(l) alla le, matin au bord de la rivière au moment où Perunû échouait sur le bord et il le repoussa avec une perche : « Mon petit Perunû (Peruâice), tu as jusqu'ici assez bu et mangé. Main • tenant continue de flotter loin d'ici. » Et l'immonde objet disparut (?). >
Les mêmes détails sont répétés dans la compilation intitulée : Annales abrégées des églises de Novgorod qui figure dans le même recueil que la chronique. Un témoignage fort curieux est celui de l'Italien polonisé, Guagnini, qui publia en 1578 l'ouvrage intitulé Sarmatix europœœ descriptio, c A cet endroit» dit Guagniniy s'élevait jadis l'idole de Perunû, là où est aujourd'hui le monastère de
(1) Ruisseau affluent du Volkhovû.
(2) Chronique de Novgorod, édition de la Commission arcbéographique, p. 1 et 2, Saint-Pétersbourg, 1879. *
r)8 MYTHOLOGIE SLAVE
Peruuû, ainbi nommé du nom de cette idole. Elle était adorée par les Novgorodiens. Elle représentait un homme tenant dans sa main une pierre à feu semblable à la foudre; car le mot perunûf chez les Russes et les Polonais^ signifie foudre. En Thonneur de cette idole un feu de bois de chêne brûlait nuit et jour; si ce feu s*éteignait par la négligence des serviteurs chargés de le surveiller, ils étaient impitoyablement punis de mort. >
Ces détails très précis portent un caractère très sérieux de vraisemblance : mais où Guagnini les avait-il pris?
A ces témoignages purement historiques, on peut en ajouter d'autres. Le nom de Pcrunû se rencontre dans un très grand nombre de textes du XIV* et du XV» siècle relatifs à la religion des anciens Russes (1). Je ne relèverai que les principaux. Une charte galicienne de Tannée 1303 désigne commemarquant la limite d*un domaine un chènedit de PerunO (2). Dans un texte du roman d'Alexandre, le nom de Zeus est traduit par Perunû (3). Dans un texte apocryphe, le Dialogue des trois saints, on lit : oc II y a deux anges du tonnerre, l'Hellène Pe-
(1) Ils ont été relevés par M. Krek, Einleitung in die s/avische Literaturgeschichte (2« édition, Graz, 1887, p. 384-386).
(2) Golovackij, Chrestomathie russe (cité par Mâchai, Mythologie slave, en tchèque), p. 22.
(3) Âfanasievû, Vues poétiques des Slaves sur la nature, l, p. 250,
PERUNÛ ET SVANTOVIT 59
runû etie juif Chorsû. » Ainsi l'existence de Perunù comme dieu du tonnerre est établie en Russie par une série de textes incontestables. Est-il le dieu suprême dont parle Procope de Césarée {Otbv tva ScKobfxm xupcov)? On ne peut Taffirmer ; mais il est à coup sûr le producteur de la foudre (nîç àarpaTrfiç (îïî/jiioupyov) de l'historien byzantin (1).
Chez les Slaves méridionaux, serbes et bulgares, aucun texte historique ne mentionne le nom de Perunû. Il se rencontrerait dans une chanson populaire recueillie par Rakovski (2). Mais ce texte est fortement suspect. Le mot perun, au sens de tonnerre (voir plus loin), n'existe ni en serbe ni en bulgare. On est réduit à se rabattre sur quelques noms géographiques, botaniques ou autreiQ. Tel est celui de la perenuga ou peruniha commune aux Bulgares, aux Serbes et aux Croates et qui désigne Viris germanica. On a fait remarquer que c'était peut-être le mot veronica défiguré par Tétymologic populaire. Mais la véronique n'a rien de commun avec Viris germanica. On
{{) Procope, De bello gothicOy livre III, ch. xiv.
(2) Dans l'ouvrage intitulé Gorski Pûtnikû, le Pèlerin de la forêt. Je n*ai pas sous les yeux le Gorski Pùtnikû. Les vers où il est question de Perunù sont relevés dans le Dictionnaire bulgare de Duvernois (Moscou, 1886). Rakovski comme Verkovic est absolument suspect. M, le D"* I. éismanovù, de Sofia, qui connaît admirablement le folklore bulgare, m*a déclaré dans une lettre récente qu'il n*avait rencontré nullç part le nom de Perunû.
a observé, d'autre part» que la même plante s'appelle aussi en serbe bogisa et qu'elle passe pour guérir certaines maladies (Bogisa^ la plante divine» de Bog, dieu). On cite en Bulgarie une montagne appelée Perin planina ou Piren planina et Ton veut que ce soit la montagne de Perunû. Ce rapprochemont est admis par de graves autorités» MM. Mikloàich et Krek. M. Constantin Jireëek(l) rattache avec plus de vraisemblance cette dénomination à l'albanais perdon qui veut dire le couchant.
Chez les Slovènes on a prétendu constater l'existence de Perunû comme nom d'homme. M. Krek, qui est Slovène lui-même, cite un village de Perun (Perunja ves), un pic de Perun (Perunj vrh). Un bois de Perun se rencontre aux environs de Poljica sur le littoral croate. Mais il faudrait savoir de quelle époque datent ces noms. Ils peuvent être de récente fabrication. Perun, nom propre, si tant est qu'il existe, n'est-il pas tout simplement un sobri- ri quet?
Remontons vers le nord. Dans les chansons slovaques recueillies par Kollar» on voit figurer un dieu Parom qui lance la foudre :
Buoh Parom za oblahamU A vidi to nahnévany.
Tresk! zahrmijej dû cela Hned i z deckem zkamenéla,
(1) Histoire des Bulgares (édition russe), Odessa, 1882.
PERUNÛ ET SVANTOVTT 61
Le dieu de Parom derrière les nuages Vit cela irrité.
Soudain il lance la foudre sur son front.
Aussitôt avec son enfant elle fut pétrifiée (1).
Ou bien encore :
Za onijeh àasov Zsl starych Bohov Zsl Boha Paroma.
Dans ces temps-là,
Au temps des dieux anciens,
Du dieu Parom.
Ces textes sont classiques et personne jusqu'ici ne les a contestés. J'aimerais cependant les voir confirmer par d'autres témoignages que celui de KoUar (2;. J'aimerais à savoir à quelle époque ils remontent. Kollar avait une terrible imagination et un esprit fort peu critique. D'après le Dictionnaire tchèque de Kott {sub voce : Perun), on trouve aussi dans les pays slovaques les formes Param et Baram, un verbe peruntatiy frapper de la foudre, et un adjectif perunsky^ qui a rapport à la foudre. En Bohême le nom de Perun n'existe pas dans des textes anciens ou authentiques. On le cite comme nom de personne (Krek, p. 389). Mais ce peut être,
(1) Il s'agit d'une mère qui' s*est permis de nettoyer son enfant avec un morceau de pain et qui a profané ainsi le don le plus précieux de la divinité.
(2) Voir mon étude sur Kollar et la poésie panslaviste dans le volume intitulé Russes et Slaves (Paris, 1890).
comme en slovène, un sobriquet. Les noms d'agent en oun ne sont pas rares en tchèque : béhoun^ le coureur; kfikloun, le crieur, etc.
Chez les Slaves baltiques ou polabes, le jeudi s'appelait perendan (1). Le mot semble fabriqué sur Tallemand donnerstag. Mais le mot peren désigne-t-il le tonnerre ou le dieu du tonnerre?
Est-ce Perunû qu'il faut reconnaître dans le Proven de Hclmold (2) ? « Nous arrivâmes, dit Hehnold, dans la Slavie ultérieure, et nous pénétrâmes dans une forêt. Là, parmi des arbres très vieux, nous vimes des c/iénes consacrés à Proven, dieu de ce pays; ils étaient entourés d'un enclos en bois où Ton pénétrait par deux portes. Tous les villages de ce pays abondent en pénates et en idoles, mais ce lieu est le sanctuaire de toute la région. Le peuple, le roi et les prêtres s'y réunissent pour les jugements. L'accès du sanctuaire n'est permis qu'aux prêtres et à ceux qui veulent sacrifier ou à ceux qui sont en péril de mort et auxquels le droit d'asile n'est pas refusé, car les Slaves ont tant de respect pour leurs sanctuaires qu'ils ne veulent même pas laisser souiller du sang d'un ennemi le pourtour du temple. »
(1) Schleicher, Laut und Formenlehre der polabischen Sprache. Saint-Pétersbourg, i871.
(2) Hdlmold, Chronica Slavorum, I, 83 (Réimpression des Monumenta de Pertz. Hanovre, 1868).
perunO et svantoviï 63
On trouve ailleurs dans Helmold(i) un dieu Prove : « Deus Altenburgensis terras », c'est-à-dire particulièrement honoré à Stargard. Ce dieu n'a pas de statues («quibus nuUae sunt effigies expressae »). Ces noms de Prove et de Proven sont peut-être identiques à celui de Perunû. Ilelmold connaît non seulement le nom de TidoIC; mais celui du prêtre qui la servait (2).
Un dieu nommé Porenutius était, au témoignage de Saxo Grammaticus, honoré à Arkona, dans Tîle de Rùgen (3). Ce nom de Porenutius pourrait représenter une forme Porenovic, fils de Poren (Perunû?). Nous n'avons guère d'exemple sérieux de la filiation des dieux slaves. En tous cas, la description de cette divinité baltique ne ressemble guère à celle que la chronique russe nous donne de l'idole de Perunû. L'idole d'Arkona avait quatre visages, un cinquième visage sur la poitrine; la main gauche touchait le front de ce visage et la main droite le menton. On ne se figure guère un dieu du tonnerre dans cette attitude méditative (4).
(1) I, 52 et 93.
(2j « Visitavit Altenburg, dit-il en parlant de Tévôque, et receptus est a barbaris habitatoribus terrae illius quorum deus erat Prove. Porro nomen flaminis qui preerat superstitioni eorum erat Mihe. » Il sait aussi le nom du prince qui ^'appelait « Rochel,de semine Krutonis u.
(3) Saxo Grammaticus, éd. Holder (Strasbourg, 1886, p. ^78).
(4) a Haec statua quatuor faciès repraesentans quintam pectort insertam habebat, cujus frontem leva^ mentum dextera tangebat. » Helmold fait remarquer (I, 83) que les- Slaves bal-
En Pologne on signale un certain nombre de localités qui s'appellent encore aujourd'hui Pemny^ Piorunow ; ce sont peut-être tout simplement des localités sur lesquelles la foudre est tombée naguère. Le mot piorun est d*ailleurs couramment employé pour désigner la foudre et fournit même un certain nombre de dérivés. On connaît certaines pierres sous le nom de pioruneh (1). Un récit recueilli en Qalicie dans le cercle de Tarnobrzeg, chez les Lasovakis, semble prouver que le souvenir du Piorun ou Peroun païen vit encore dans ces con« trées (2). En voici la traduction :
c Un certain seigneur avait l'habitude d'aller le dimanche à la chasse. Un dimanche il partit à la chasse, et quand vint l'heure de la messe il n'avait encore rien tué. Tout à coup un nuage noir ouvrit le ciel et le tonnerre se fit entendre dans le lointain. Le seigneur regarda et aperçut sur la rivière un gros et laid oiseau noir perché sur une pierre, c Je n'ai rien tué, se dit-il, il faut au moins que je tue ceci. i> En même temps il se souvint que depuis sept ans il portait dans sa carnassière une cartouche bénite. Il en charge son fusil et le vilain oiseau
tiques aiment les idoles polycéphales : • Multos etiam duobus vel tribus vel eo amplius capitibus exsculpunt. »
(1) « Vulgus nostrum lapillos quosdam, virgsB in lapidem versœ et confractae similes putat esse fulminis. » (Linde, Dictionnaire polonais, au mot piorun,)
(2) Il a été publié dans VArchiv fur slavische Philologie, t. V, p. 631.
PERUNÛ ET SVANTOVIT 65
tombe. Le seigneur le ramasse, le regarde, il n'avait jamais rien vu d^aussi affreux.
€ C'est dommage, dit-il, d'avoir perdu une cartouche pour un si vilain oiseau. j> Mais il entend derrière lui une voix qui lui crie : a Ne regrette point ce que tu as fait ; voilà sept ans que je poursuis cet oiseau et je ne puis l'atteindre. Tandis que tu le visais, je te visais, toi ; si tu ne l'avais pas tué, je t'aurais tué. i> Le seigneur eut peur, regarda et vit devant lui un homme gigantesque, grand comme un arbre, armé d'un fusil long comme un tronc. C'était Pieron qui chasse toujours ces vilains oiseaux. Ils s'appellent les volages parce qu'ils volent très vite. Pieron saisit le seigneur par la main et conversa longtemps avec lui; ils examinèrent mutuellement leurs fusils et Pieron lui dit qu'il ne chassât jamais le dimanche, puis il s'envola comme le vent. »
Nous avons réuni ici tous les textes où le nom do Perunû apparaît sous sa forme originale ou plus ou moins défigurée. C'est un dieu du tonnerre et de l'orage. Nous laissons à dessein de côté tous les rapprochements qui ont été proposés soit avec le lithuanien, soit avec le sanscrit (1). Sans recourir à des analogies suspectes, le nom de Perunû s'explique suffisamment par ses seuls éléments slaves.
(1) La mythologie lithuanienne est encore à faire. Sur ces rapprochements, voir Krek, Ehileitung, p. 385.
Ounû^ unû^ est un suf Axe d'agent. Il se trouve en slavon : bégunûj fugitif; védunû^ magicien. Il s'emploie encore aujourd'hui couramment en russe : opefeunû, un tuteur; govorunû, un bavard; igrunû^ un joueur, etc. Nous savons d'autre part, par le russe, le polonais et le slovaque, que peruntt, pio« run, parom veut dire la foudre. Les autres langues slaves emploient exclusivement pour désigner le tonnerre la racine grem ou grom. Que veut dire la racine per? Elle exprime une idée d*effort violent, de coup. Per^ en slavon veut dire : je frappe (1). Pcrunft est donc le frappeur. C'est là une épithète qui convient bien au dieu du tonnerre.
C'est peut-être à Perunû que songe Procope dans le passage souvent cité : oc Ils reconnaissent un seul Dieu producteur de la foudre et lui offrent des bœufs et toute espèce de victimes » (Do bello gothico, III, 14).
Le rôle qu'il joue dans le panthéon des Slaves païens, le prophète Élie le joue dans le folklore des Slaves chrétiens, particulièrement de ceux qui sont restés les plus fidèles aux traditions primitives, des Russes, des Serbes et des Bulgares. Nous avons vu plus haut, dans un traité conclu entre les Russes et les Grecs, les Russes païens jurer par Perunû et les chrétiens devant saint Élie. Est-ce par un pur hasard que le prophète biblique est opposé au dieu du tonnerre?
(1) Miklosich. Etymologischea Wœrterbuch, sub voce.
PERUNÛ ET SVANTOVIT 67
Élie dans la Bible apparaît comme un maître des éléments. Les eaux et le feu du ciel lui obéissent.
Il annonce au roi Achab a que pendant sept années il n'y aura ni rosée, ni pluie, sinon sur sa parole j>; il fait descendre le feu du ciel qui consume rholocauste: il annonce et rend la pluie à la terre desséchée. Il se tient devant l'Éternel . « Et voici l'Éternel passait et un grand vent impétueux, qui fendait les montagnes et brisait les rochers, allait devant TÉternel; maisTÉternel n'était point dans ce vent. Après le vent, il se fit un tremblement, mais l'Éternel n'était point dans ce tremblement. Après le tremblement venait un feu, mais l'Éternel n'était point dans ce feu. Après ce feu on entendait un son doux et subtil (1). »
Élie ne meurt pas d'une mort naturelle, mais il est enlevé au ciel d'une façon miraculeuse... (c Et comme ils continuaient le chemin et qu'ils marchaient en parlant, voici un chariot de feu et des chevaux de feu qui les séparèrent l'un de l'autre. Et Élie monta aux cieux par un tourbillon. Et Elisée, le regardant, criait : a Mon père, mon père ! Et il ne le vit plus (2) . y>
Évidemment ces récits devaient charmer des imaginations obsédées par le mythe d'une divinité qui préside aux grands phénomènes de l'atmo-
(i) I Rois, zzx» 19
(2) II Rois, IX, 14.
sphère, à la foudre, aux éclairs. Un savant grec, M. Politis, dans son étude sur le soleil {"BXioç) dans les traditions populaires grecques, s*est efforcé dMdentifier saint Élie à Hélios. Le rapprochement avait déjà été fait par Voltaire dans le Dictionnaire philosophique. Il est très possible que Tidentité des deux mots ait agi sur les imaginations des Grecs qui furent les instituteurs religieux des Russes» Le culte de saint Élie se développa d*une façon toute particulière dans les pays grecs; plusieurs chapelles ou monastères de Constantinople étaient placés sous son invocation : on lui dédiait des chapelles sur les hauteurs (1). Le treizième jour des calendes d'août, les Grecs célébraient des jeux scéniques pour rappeler Tascension d'Élie au ciel (2). Parmi les personnages de l'Ancien Testament, Élie était évidemment l'un de ceux qui avaient le plus vivement frappé l'imagination des néophytes russes, Slaves ou Varègues. Il leur rappelait tout ensemble le Perunû slave et le Thor Scandinave qui roule sur un char attelé de deux boucs en faisant jaillir les étincelles des nuages et retentir le bruit du tonnerre. Saint Élie est de tous les saints du chris-
(1) Kondakov, Les églises et les monuments de Constan* tinople (en russe, Odessa, 1886).
(2) Legatio Liutprandi (Léon le Diacre, éd. Bonn, p. 356) : « Decimo tertio kalendas augusti quo die levés Graeci raptionem Elise prophetse ad cœlos ludis scenicis célébrant. » Je dois communication de ce texte à. Tobligeance de M. Schlumberger.
PERUNO et SVANTOVIT 69
tianisme le premier que la Russie ait adopté; il est l'un de ceux dont le culte est resté le plus tenace et le plus populaire. Ce char qui avait enlevé dans les cieux le prophète biblique, aujourd'hui encore le paysan moscovite croit l'entendre rouler les jours d'orage. On invoque Élie contre les blessures produites par les armes à feu — c*est-à-dire par les armes tonnantes, — on Tinvite à lancer la foudre et les éclairs contre les ennemis de Dieu. C'est de lui que dépendent la rosée, la pluie, la grêle, la sécheresse. L'office du jour de sa fête dit qu'il peut donner la pluie ou la retenir. En temps de sécheresse, on récite une prière ainsi conçue : c Élie par sa parole retient la pluie et par sa parole il la fait tomber. Nous t'en prions donc, ô Seigneur, par ses prières envoie l'eau du ciel sur la terre. » Sa fête a lieu le 20 juillet (2 août), c'est-à-dire dans la saison des grands orages et des grandes sécheresses.
Novgorodû avait au moyen âge deux églises, l'une d'Élie l'humide, l'autre d*Élie le sec On allait en procession à l'une ou à Tautre, suivant les besoins des laboureurs.
Le 20 juillet (2 août), le paysan russe s'attend à voir de l'orage ou de la pluie. Un temps sec ce jourlà annonce de nombreux incendies. Le saint, quand il voyage dans son char de feu, épargne les champs des laboureurs charitables et ravage ceux des avares. Dans le gouvernement de Kurskû et de
Voronezû, à la fin de la moisson, on laisse sur le terrain une poignée d'épis nouée en l'honneur du prophète Élie. C'est ce qu'on appelle nouer la barbe d'Élie.
Serait-ce un vague ressouvenir de la barbe d'or de Perunû.
Dans certaines provinces on célèbre encore de véritables sacrifices. Dans le gouvernement de Kaluga on égorge une pièce de bétail, on la fait cuire, on vend sa chair et on donne à l'église l'argent recueilli. Ailleurs on tue un bœuf ou un veau et on se réunit dans un banquet pour le manger; ou bien encore on égorge de jeunes agneaux et on fait bénir leur chair parle prêtre (1).
D'après une légende de la Bukovine, Dieu, au lendemain de la création, vit le paradis envahi par tous les démons que Satan avait créés. Il ordonna à Élie de mettre en mouvement le tonnerre et les éclairs. Élie fit retentir tant de tonnerres et tomber tant d'eau que les démons furent précipités sur la terre.
D'après une autre légende de la même province, Dieu ayant créé le monde fit aussi le tonnerre et les éclairs et les confia au diable. Mais il en usa si mal que Dieu chargea Élie de les lui reprendre et de les rapporter au ciel.
(1) Afanasievû, Vues poétiques des Slaves sur la nature, t. I, passim.
perunO et svantovit 71
Chez les Slaves méridionaux, le rôle du prophète Elie D'en est pas moins considérable. Il est qualifié par répithète de gromovnik (1), c'est-à-dire letonnant; et il tient une grande place dans les épopées populaires. Elles nous racontent comment le monde fut partagé entre saint Jean, saint Pierre et saint Élie. Élie eut pour sa part les nuages et le tonnerre. Il punit les méchants en fermant les sources du ciel, a si bien que les petits enfants en sont réduits à lécher le sable aride (2). »
Le jour de la Saint-Élie(Ilinû denû) est, en Bulgarie, un jour férié, une fête officielle. Ce jour-là on célèbre dans certains cantons des rites analogues à ceux que nous avons mentionnés plus haut en Russie et qui ont une allure singulièrement païenne (3).
(1) Nodilo, Rad Akademie Jugoslavenske (Mémoires de FAcadémie d'Agram, t. LXXXIX).
(2) Veselovskij, Recherches sur les origines de la poésie religieuse en RussiCy Saint-Pétersbourg, 5« fasc, p. 82-83, et 8« fasc. (Mémoires de l'Académie des Sciences.)
Shomikû (Recueil de folklore bulgare, de science et de littérature), Sofia, années 1889 et suivantes, t. III, p. 15; t. V, p. 29; t. X, p. 24. Voir aussi, dans le recueil de poèmes publié parles frères Miladinovciy p. 525.
(3) Saint Élie joue également un rôle considérable dans le folklore et le culte en Roumanie. Sa fête est célébrée dans toutes les campagnes. Il frappe de la foudre ceux qui se permettraient de travailler ce jour-là; une semaine entière, du 20 au 27 juillet, lui est consacrée. Cette semaine est close par le petit Saint-Élie. Celui-là est encore plus redoutable que le grand Saint-Élie. Il assomme les mécréants avec sa béquille.
72 MYTHOLOGIE SLWE
Eu 1886, un Tchèque résidant dans la Bulgarie méridionale, M. Voracek, fut témoin d'une fête do Saint-Élie célébrée à Javorovo, à 20 kilomètres de Philippopoli (1). Voici le résumé de son récit.
Les paysans commencent par égorger une génisse sur une colline plantée de chênes. L'égorgement a un caractère vraiment rituel. Le sacrificateur ôte son bonnet, fait le signe de la croix, ainsi que tous les assistants et procède à l'immolation en disant : <ic Que saint Éiie nous soit en aide. » L*animal tué est coupé en morceaux et sa chair cuite dans des marmites. Seuls les hommes assistent à l'opération.
La viande une fois cuite, les femmes et 1*^ jufants arrivent : ils font le signe de la croix en répétant : d Que saint Élie nous soit en aide. » Le sacristain et le prêtre se présentent à leur tour avec l'encensoir, le goupillon et des cierges. Le prêtre bénit l'eau.
Les femmes ont apporté des vases; quelquesunes du pain, de l'eau-de-vie et du vin. Chacune reçoit une portion de soupe et quelques morceaux de viande. Un banquet champêtre s'organise; la fête se termine par le choro traditionnel (2). D'après
Ses églises sont fort nombreuses (Renseignements communiqués par Galojano, de Bucarest).
(1) Sbomik Slovansky (Revue slave en tchèque), t. V, Prague, 1886.
(2) Danse nationale.
PERUNÛ ET SVANTOVIT 73
M. Voracek, cette solennité se célèbre dans la plus grande partie de la région du Rhodope. Il signale encore dans cette région de nombreuses ruines de chapelles consacrées à saint Élie.
Dans les chants serbes et croates^ Elle est appelé le cocher céleste. Il frappe les démons de la foudre sur Tordre de Dieu. Il joue encore un autre rôle. C'est lui qui mange la lune et il la dévorerait tout entière si Dieu ne remplaçait ce qu'il a absorbé (1).
Les Slovènes se figurent les vents comme des frères ennemis qui passent leur temps à se quereller. Saint Élie déchaîne sur eux la pluie pour les calmer (2).
Ainsi chez les Russes, les Serbes, les Bulgares et les Slovènes, saint Élie apparaît comme le saint du tonnerre, le grand maître de la pluie, des vents et des orages. Il n'est pas téméraire de supposer que son culte s'est substitué à celui du Zeus slave, du Perunû dont l'existence est si clairement attestée par les anciens textes russes.
Le chêne parait avoir été l'arbre sacré de PerunO comme il était l'arbre sacré de Zeus.
Nous avons mentionné plus haut le texte galicien qui désigne un chêne de Perunû comme limite d'un champ et le texte de Helmold sur le chêne qui figurait dans le sanctuaire du dieu Proven. Dans la
(1) Fr. Krauss, Sagen und Mœrchen der Sûdslaveriy I, 64.
(2) Kres (Revue Slovène), IV, 402.
Vie de Vévêque Otto de Bamberg^ par Herbord (t), il est question d'un grand chêne qui s'élevait non loin de Stettin et près duquel une source jaillissait. Le peuple le vénérait comme étant habile par un dieu. Un autre chêne sacré est mentionné chez les Slaves de Russie par Constantin Porphyrogénète('?). Il raconte un voyage des Russea sur le Dnieper :
c Quand ils arrivent, dit-il, dans Tile de Saint- Georges, ils font leurs sacrifices dans cette ile parce qu'il s'y trouve un très grand chêne et ils offrent des oiseaux vivants. Ils fichent des flèches en rond autour de l'arbre et y déposent aussi des morceaux de pain, de la viande et un peu de tout ce qu'ils possèdent suivant leur coutume. Et ils tirent au sort en ce qui concerne les oiseaux pour savoir s'ils doivent les tuer, les manger, ou les laisser en vie (3). »
(1) II, 31. Cette Vie qui fîgure dans les Monumenta de Pertz (t. XII) a été imprimée à Hanovre in usum scholarum (1868).
(2) De administrando imperiOt ch. ix.
(3) Le Règlement ecclésiastique de Pierre le Gr<ind (1721) signale encore, parmi les superstitions, la coutume de faire des prières sous un chône dont le prêtre distribue ensuite les branches aux fidèles. Dans la Petite Russie on croit que, lors des orages, Dieu ou saint Élie poursuit les démons qui se cachent dans les maisons, les églises, sous certains arbres, notamment sous un chêne (Mâchai, p. 63).
Voici le texte du Règlement de Pierre le Grand (§ V): • Il peut se rencontrer aussi certaines cérémonies inconvenantes et môme préjudiciables. Nous avons entendu dire que
PERUNlSf ET SVANTOVIT 75
Le chroniqueur tchèque Cosmas, qui évite avec soin tous les détails un peu précis sur le culte païen, parle seulement du culte des bois et des arbres {lucos et arbores) sans désigner particulièrement le chêne. Un autre texte bohème, THomiliaire de Tévêque de Prague, mentionne également le culte des bois et des arbres {lucos et arbores)^ mais sans désigner le chêne (1).
Cet arbre est mentionné positivement dans la chronique de Hajek (xvi* siècle). Hajek mérite peu de créance pour tout ce qui concerne l'histoire proprement dite; il était peut-être mieux informé des croyances populaires. Il raconte (ad annum 991) que sur la colline de Pétrin (Lorenzberg), qui domine à Prague la rive gauche de la Vltava^ les Tchèques allumaient pendant l'hiver, près d'un grand chêne, un feu auprès duquel apparaissaient des formes fantastiques.
En serbe, une espèce de chêne s'appelle grm. On
dans la Petite Russie, à un certain jour de fête on conduit en procession une femme à laquelle on donne le nom de Piatnica (Paraskeva, Vendredi) et que près de l'Eglise le peuple lui rend hommage par des présents dans l'espoir d'en obtenir quelques présents. De môme dans un autre endroit les popes rassemblés avec le peuple récitent des prières devant un chêne, après quoi ils distribuent les branches au peuple comme signe de bénédiction. » (Traduction Tondini, Paris, i874.)
(I) Das Homiliar des Bischofs von Prag, Beitraege zur Geschichte Bœhmens, I. Prag. — 1863 (ce texte est du xn« siècle).
a été tenté de rapprocher ce nom de la racine grm^ tonner. Mais grùmû en slavon a un sens beaucoup plus général; il désigne un bouquet d'arbres (1) et n'a rien de commun avec l'idée du tonnerre. Il est possible cependant que Tétymologio populaire ait établi ici un rapprochement qui n'existait pas dans l'origine.
SVANTOVIT
Si Perunû était le grand dieu de la Russie kievienne et novgorodiennne» Svantovit était le grand dieu des Slaves de Pile de Rûgen et du littoral baltique. C'est ce que nous atteste Helmold au chapitre 52 de sa Chronique : c Parmi les nombreux dieux des Slaves domine Zvantevith, dieu de la terre des Rugicns. C'est celui dont les oracles sont les plus certains. A côté de lui les autres dieux ne sont que des demi-dieux. Aussi pour l'honorer particulièrement ont-ils pris l'habitude de lui sacrifier chaque année un chrétien désigné par le sort. En outre, ils envoyaient chaque année de toutes les provinces slaves des contributions pour les sacrifices. Ils ont un respect extraordinaire pour le temple de ce dieu ; ils n'admettent pas facilement qu'on jure par lui, ni que ses abords soient souillés
(i) Miklosich, Etymologisches Wœrterbuch, p. 80.
PERUNÛ ET SVANTOVIT 77
même en temps de guerre (1). De toutes les provinces des Slaves on vient chercher des oracles et on envoie de quoi faire des sacrifices. Les marchands qui arrivent dans ce pays n'ont pas la faculté de vendre ou d'acheter s'ils n'ont pas offert quelque objet de prix sur leurs marchandises. Ce n'est qu'après cette offrande qu'ils peuvent exercer leur commerce. »
Ailleurs (2) Helmold raconte comment, en l'année 1168, Valdemar, roi do Danemark, attaqua l'île de Rûgen avec une grande armée et une flotte considérable. Il s'empara de Tile, et les habitants, pour se racheter, consentirent à tout ce qu'il demanderait. Il fît donc apporter une très ancienne idole de Zvantevith qui était adorée par toute la nation des Slaves, ordonna de lui passer une corde au cou, de la couper en morceaux et de la jeter au feu. Il détruisit son temple, tout son culte, et pilla son riche trésor... Un peu plus loin (3), Helmold, qui, comme nous le verrons tout à l'heure, iden-
(i) Helmoldi presbyteri Chronica Slavorum, édition de Pertz in usum scholarum, Hanovre, 1868. Livre I, 6. « Nam neque juramentis facile indulgent, neque ambitum fani vel in hostibus temerari patiuntur. » Ce passage assez obscur est expliqué par les lignes suivantes duchap. 83 : a Tantam enim sacris suis Sclavi exhibent reverentiam, ut ambitum fani nec in hostibus sanguine pollui sinant. Jurationes diffîcillime admittunt, nam jurare apud Sclavos quasi perjurare est ob vindicem deorum iram. »
(2) Liv. II, chap. xii.
(3) Même chapitre.
tifie Svantovit à saint Vit ou saint Guy, insiste encore sur Timportance du culte de Svantovit : « Il était, dit-il, le premier de tous les dieux slaves, celui qui donnait les plus glorieuses victoires, qui rendait les oracles les plus certains. Aussi de notre temps a-t-on vu non seulement les Vagriens, mais encore toutes les provinces slaves, envoyer des tributs annuels à Rûgen et proclamer Zvantevith le dieu des dieux. Chez eux le roi est peu considéré en comparaison du prêtre. Car c'est le prêtre qui interprète les oracles et qui explique les sorts. Il dépend des sorts et le roi et le peuple dépendent de lui (1). Or ils sacrifiaient parfois un chrétien et affirmaient que les dieux étaient surtout réjouis par le sang chrétien. . . » — « L'or et l'argent pris sur les ennemis étaient en partie versés dans le trésor de Zvantevith (I, 38). »
Le culte de Svantovit est encore mentionné par Saxo Grammaticus : a II y avait, dit-il, chez les habitants d'Arkona, dans Tile de Rûgen, une idole particulièrement honorée par les indigènes et par les peuples d'alentour, mais faussement désignée par le nom de saint Vit (2) • Plus loin (3) il décrit le temple d'Arkona : <k Au milieu de la ville était
(1) Cf. I, 6 : A Flaminem suum non minus quam regem venerantur. »
(2) Historia Danica, éd. Holder. Strasbourg, 1886, liv. XIV, p. 444. « Erat enim sitnulacrum urbi praecipua civium religione cultum... sed falso sacri Viti vocabulo insignitum. »
(3) Ibid., p. 565.
PERUNÙ ET SVANTOVIT 79
une place où se dressait un temple de bois fort beau, respectable, non seulement par la magnificence de son culte, mais aussi par l'idole qu'il renfermait. L'extérieur ou l'enceinte de Tédifice était orné de ciselures délicates (^accurato celamine) gi*ossièrement peintes et représentant divers objets (l).
c On n'y entrait que par une seule porte. Le temple lui-même était entouré d'une double enceinte : l'enceinte extérieure était recouverte d'un toit rouge; l'enceinte intérieure était composée de tentures soutenues par quatre poteaux et ne communiquait avec l'extérieur que par le toit. Dans l'édifice se dressait une immense idole; elle était beaucoup plus grande que nature; elle avait quatre cous et quatre têtes (2); deux semblaient regarder la poitrine et deux le le dos ; par devant et par derrière l'une semblait regarder à droite et l'autre à gauche. La barbe était rasée» les cheveux tondus à la manière des Rugiens. Elle tenait dans sa mam droite une corne
(!) Cf. Thietmar, Chron. livre VI. Description 'du temple des Riedariens.
(2) Ces idoles polycéphales sont fréquentes chez les Slaves baltiques. Cf. le dieu Triglav, le dieu Porenutius à quatre tètes, plus une cinquième sur la poitrine, a Multos [deos] duobus vel tribus, vel eo amplius capitibus exsculpunt » (Helm, I, 83). c Dum in urbe Brandenburgensi ydolum tribus capitibus inhonestum ab incolis coleretur » {Chronique de Pulkawa, ad annum 1156, Fontes rerum Bo/iemicarum,
f^ tome V, Prague, 1893, p. 89).
fabriquée de divers métaux ; chaque année le prêtre la remplissait de vin {mero) (1), et d*après Tétat de ce breuvage il prédisait les moissons do l'année suivante. La main gauche tenait un arc, le bras pendant au corps. Une tunique enveloppait le corps de Tidole et descendait jusqu'aux jambes; elle était faite de différents bois et si habilement rattachée aux genoux que le point de contact ne pouvait être aperçu qu'après un minutieux examen. Les pieds étaient appuyés sur le sol, mais on ne voyait pas comment ils y étaient fixés.
« Près de l'idole on voyait un frein, une selle et différents insignes de la divinité. On admirait surtout une épée colossale dont le fourreau et la poignée étaient en argent et remarquablement ciselés.
€ Voici comment on célébrait la grande fête de son culte. Une fois par an, après la récolte, une foule nombreuse se réunissait devant le temple, sacrifiait des têtes de bétail et prenait part à un grand festin religieux. Le prêtre, qui, contrairement à la mode du pays, portait la barbe et les cheveux fort longs, avait seul le droit d'entrer dans le sanctuaire. Le jour qui précédait la fonction sacrée, il nettoyait soigneusement avec un balai le temple où seul il avait le droit d'entrer, en faisant bien attention de retenir son haleine. Chaque fois qu'il avait besoin de respirer, il courait à la porte
(i) Ou plus vraisemblablement d'hydromel.
perunO et svantovit 81
afin que la divinité ne fût pas souillée par le contact d'un souffle humain (1)«
Le lendemain, le peuple étant rassemblé devant les portes, il enlevait le vase de la main de Pidole et examinait si la quantité de liquide avait diminué par rapport à une marque faite d'avance; dans ce cas^ il prédisait de la disette pour Tannée suivante. Dans le cas contraire, il prédisait Tabondance. Suivant ces pronostics, il prévenait d'avoir à user d'une façon plus ou moins large des biens de la terre. Ensuite il répandait aux pieds de l'idole, en guise de libation, le breuvage de l'année précédente et remplissait la corne d'une nouvelle liqueur. Et, après avoir vénéré la statue en faisant semblant de lui offrir à boire, il lui demandait par une invocation solennelle toutes sortes de biens pour lui-même et pour la patrie, la richesse et la gloire pour les citoyens. Puis il avalait d'un seul trait le contenu du vase, le remplissait de nouveau et le remettait dans la main droite de la statue.
c Ensuite on plaçait devant la statue un gâteau assaisonné de miel, rond et presque aussi haut que la taille d'un homme. Le prêtre se mettait derrière ce gâteau et demandait au peuple s'il le voyait. Si le peuple répondait affirmativement, il exprimait le vœu de ne pas être vu l'année suivante. Ce vœu
(1) Le Domostroî (Ménagier russe du xvi* siècle) prescrit au fidèle qui baise la Croix ou les images de retenir soigneusement son haleine.
82 MYTHOLOaiE SLAVE
avait pour objet, non pas la destinée du prêtre ou du peuple, mais l'abondance de la moisson future (1). Puis il saluait la foule au nom de l'idole, l'engageait à persévérer dans sa dévotion et dans ses sacrifices et lui promettait comme récompense très certaine des victoires sur terre et sur mer.
a Le reste du jour était consacré au festin ; on mangeait la chair des victimes, on les obligeait à servir à Tintempérance. Dans ce festin, c'était faire acte de piété que de violer la sobriété, il était inconvenant de l'observer. Chaque année tous les hommes et toutes les femmes payaient une pièce de monnaie pour le culte du dieu. On lui assignait un tiers du butin comme s'il avait contribué à le faire obtenir. Il avait à son service trois cents chevaux
(1) Le dernier soir de Tannée, dans la Petite Russie, on apprête beaucoup de gâteaux pour le souper. On les dresse devant le père de famille et on fait sortir les enfants. Ils rentrent et demandent où est le père. « Ne me voyez-vous pas, mes enfants? — Non, papa. — Dieu veuille qu'il en soit toujours ainsi, — c'est-à-dire que nous ayons toujours autant de blé que ce soir. » (Expédition ethnographique dans la Russie du S.-O. Matériaux recueillis par Tchoubinsky (uubinskij), tome III, Saint-Pétersbourg, 1872.) Le même fait est noté par Schein (Sejnû) dans le gouvernement de Mogilevû (Materialy dlja izucenija byta,.. sévemo - zapadanago kruja. Tome I, 2« partie, p. 607). En Herzégovine (d'après Karadzic, Dictionnaire serbe, sub voce milati se), deux personnes mettent entre elles le pain ou gâteau de Noël besnica et l'une dit à l'autre : « Me vois-tu? » L'autre répond ; « Un peu. » Le premier réplique : « Puissé-je ne pas te voir même un peu l'année prochaine. » (C'est-à-dire : puisse le blé être si abondant et le pain si gros qu'on ne te voie pas derrière lui.)
PERUNtî ET SVANTOVIT 83
et trois cents cavaliers ; tout ce qu'ils acquéraient par les armes ou par le vol était confié à la garde du prêtre; il fabriquait des insignes ou des ornements (avec les métaux); on conservait ces dépouilles dans des coffres qui renfermaient des sommes d'argent considérables et des étoffes de pourpre usées; on y entassait aussi tous les présents publics ou privés recueillis par des quêteurs assidus.
(c Cette statue, qui recueillait les tributs de toute la Slavie, recevait aussi les dons des rois limitrophes, et ces dons étaient parfois de véritables sacrilèges. Ainsi le roi de Danemark, Sueno, pour se la rendre favorable, lui fit hommage d'un vase précieux, préférant une religion étrangère à la sienne. Plus tard il fut puni de ce sacrilège par une mort tragique. Ce dieu avait encore des temples en beaucoup d'endroits; ils étaient servis par des prêtres d'ordre inférieur. Il avait un cheval à lui de couleur^ blanche ; c 'était un crime d'arracher les poils de sa crinière ou de sa queue. Seul le prêtre avait le droit de le faire paître et de le monter. Au dire des Rugiens, Svantovitus (c'est ainsi que s'appelait l'idole) guerroyait sur ce coursier contre ses ennemis. La principale raison de cette croyance était le fait suivant ; le matin le coursier apparaissait souvent couvert de sueur et de boue comme s'il avait parcouru de grands espaces. Ce cheval servait aussi à prendre les augures : voici com-
84 MYTHOLOGIE SLiLVE
ment (1). Quant il s'agissait d'entreprendre quelque guerre, les prêtres disposaient devant le temple un triple rang de lances. On liait deux lances transversalement la pointe en bas. Au moment d entreprendre l'expédition, on faisaitune prière solennelle, le cheval était amené par un prêtre; si, pour franchir les rangées de lances, il partait du pied droit,
(i) D'après Thietmar, les Slaves habitants de la ville Riedcgast (Rethra?) se servaient aussi du cheval pour connaître l'avenir : « Cum hue idolis immolare seu iram eorum placare conveniunt, sedent hi duntaxat cseteris astantibus et invicem clanculum mussantes terram cum tremore infodiunt, quo sortibus emissis rerum certitudinem dubiarum perquirant. Quibus fînitis, cespite viridi operientes equum qui maximus inter alios habetur et ut sacer ab his vencratur super fixas in terram duarum cuspides hostilium inter se transfhîssarum suppliai obsequio ducunt et prœmissis sortibus [quibus id] exploravere prius, per hune quasi divinum denuo auguriantur. » (Chronicoiiy VI, 24.) Cette divination par le cheval se retrouve à Stettin (Herbordi V'ita Oti/ionis, II, 33). i Habebant cabaliummirœmagnitudinis... Iste toto anni tempore vacabat tanta^que fuit sanctitatis ut nullum dignaretur assessorem, habuitque unum de quatuor sacerdotibus templorum custodem diligentissimum. Quando ergo itinere terrestri contra hostes aut pra3datum ire cogitabant, eventum rei hoc modo per illum solebant prtcdicere : Hastae 9 disponebantur humo, spacio unius cubiti ab invicem disjunctae. Strato ergo caballo atque frenato, sacerdos tantum freno per jacentes hastas in transversum ducebat ter atque reducebat. Quod si pcdibus inoffensis hastisque indisturbatis, equus transibat, signum habuere prosperitatis et securi pergebant; sin autem, quiescebant.» — Sur la divination par le cheval, consulter encore : Jahn, Die Deutschen Opfergebrliuche (Breslau, 1883, p. 24); — Hopf, Thierorakel und Orakelthiere, p. 68; — Saupe, Dcr Indiculus superstitionum (Leipzig, 1891, p. 18); Tobolka
dans le àasopis (Revue) du Musée d'Olomouc (Ollmiitz), 1894.
PERUNÛ ET SVANTOVIT 85
c'était un heureux augure pour le résultat de la guerre ; s'il partait du pied gauche^ on renonçait à l'expédition. Il en était de même pour les expé-
► ditions maritimes ou pour les diverses entre-
> prises (1). »
Après avoir décrit Tidole et exposé les détails de son culte, Saxo Grammaticus raconte comment elle fut détruite par les Danois (2) : ce Esbern et Sueno furent envoyés par le roi pour la renverser. Il fallait employer le fer et prendre garde de se laisser écraser par la chute de la statue ; les païens auraient cru que leur dieu se vengeait... L'idole tomba bruyamment... Le temple était décoré d'étoffes de pourpre, que Thumidité faisait tomber en lambeaux, et de cornes de bêtes sauvages; on vit tout d'un coup un démon s'en aller du temple sous la forme d'un animal noir. On donna Tordre aux habitants de jeter des cordes autour de l'idole pour la faire sortir de la ville; mais, par suite d'une crainte religieuse, ils ordonnèrent à des captifs et • à des mercenaires étrangers de renverser le dieu,
(J) Faut-il rapporter au culte de Svantovit le drapeau religieux appelé stanitsa dont il est question dans Saxo Gram-
^ maticus (p. 569)? « Ce drapeau était d'une grandeur et d'une
couleur extraordinaires. Il était presque aussi vénéré chez les Rugiens que la majesté de tous les dieux. Quand ils le portaient devant eux, ils se croyaient tout permis... Leur superstition était telle que l'autorité de ce morceau d'étoffe surpassait celle du roi. » Svantovit est avant tout un dieu guerrier et le drapeau est certainement un symbole de guerre.
pensant qu'il valait mieux exposer à sa colère d'ignobles personnages. Ils croyaient que la majesté du dieu, qu'ils avaient si longtemps adoré, châtierait sévèrement ceux qui porteraient la main sur lui. On entendait les cris les plus divers; les uns se lamentaient sur l'injure faite à leur dieu, les autres le raillaient. Évidemment les plus sages rougissaient d'avoir été abusés pendant tant d'années pur un culte aussi grossier. L'idole fut amenée au camp et fut curieusement examinée par un grand nombre de spectateurs. Le soir venu, les cuisiniers la brisèrent en morceaux pour allumer le feu. Les Rugiens durent ensuite livrer le trésor qu'ils avaient consacré à Svantovit. »
La Knytlinga saga {Historié Knutidarum) nous fournit à pou près les mêmes détails. Le roi ordonna à SoniuSy fils d'Ebbius, d'entrer dans la citadelle d'Arkona et dans le temple, de renverser l'idole de Svanteviz et de dépouiller le temple. Cet ordre fut exécuté par Svein, évêque, et par Sonius (1).
Helmold et Saxo Grammaticus sont d'accord pour désigner sous le nom de Svantovit le grand dieu de l'île de Rugen (en slave Rana) (2). Tous deux aussi sont d'accord pour expliquer le nom de
(1) Scripta historica Islaiidoi'um. Hafniœ, 1842, tome XI, p. 348.
(2) D'après Ililferding {Histoire des Slaves baltiques, p. 1Î3), le nom de Szventevit est encore mentionné dans une charte de Frédéric Barberousse de 1170 (Codex Pomeranus n" 28). Je n'ai pas eu ce texte sous les yeux.
PERUNU ET SVANTOVIT 87
Svantovit par celui d'un saint chrétien, saint Vit {Sanctus Vitris) ou saint Guy : « Au temps de Tempereur Louis II, c'est-à-dire vers le milieu du IX* siècle, des moines de Corvey pénétrèrent dans rile de Riig&n où était le foyer principal de Terreur et le siège de Tidolâtrie. Ils prêchèrent la parole de Dieu et établirent un sanctuaire en l'honneur de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de saint Vit, patron de Corvey. Mais bientôt les Rugiens chassèrent les prêtres et revinrent à leurs anciennes superstitions. Car, ce saint Vit que nous confessons martyr et serviteur du Christ, ils le vénèrent comme un dieu, préférant la créature au créateur. Et il n'y a pas sous le ciel de barbares qui aient plus en horreur les chrétiens et les prêtres. Ils ne se glorifient que du nom de saint Vit, auquel ils ont même dédié un temple et une idole, objet d'un culte empressé, et qu'ils considèrent comme le premier de leurs dieux. De toutes les provinces slaves on vient ici demander les oracles et célébrer des sacrifices annuels. Les habitants honorent le prêtre non moins que le roi. Or, depuis le temps où ils ont pour la première fois renoncé à la foi chrétienne, cette superstition a persisté chez les Rugiens jusqu'à nos jours (1). >
D'après Helmold, le nom de Svantovit serait donc tout simplement une altération de sanctus Vitus^ le
(1) Helmold, 1, 6.
dieu païen se serait substitué au saint chrétien. Helmold néglige, d'ailleurs, de rechercher quel aurait pu être le nom antérieur de ce dieu si populaire. Au livre II, chap. xu, il raconte brièvement la conquête de Rugen par les Danois, la destruction de Tidole de Zvantevithus, de son temple et le pillage de son église.
c De toute la nation des Slaves, qui est divisée en provinces et en principautés, celle des Rugiens fut la plus obstinée dans les ténèbres de l'infidélité; elle y persista jusqu'à nos jours (1). Un bruit assez vague (tenuis farna) raconte que Louis, fils de Charles, offrit autrefois la terre des Rugiens au bienheureux Vit do Corvey, parce qu'il était le fondateur de ce monastère. Des prédicateurs venus de cette abbaye convertirent, dit- on, le peuple des Rugiens et fondèrent chez lui un oratoire en l'honneur du martyr Vit, au culte duquel la province fut consacrée. Bientôt les Rugiens abandonnèrent la lumière de la vérité et tombèrent dans une erreur pire que la première (2); car, ce même saint Vit que nous appelons le serviteur de Dieu, ils se mirent à Tadorer comme un dieu, lui faisant une grande statue, et ils servirent la créature plutôt que le créateur. Or cette superstition s'établit si bien
(1) Metuuntur propter fainiliaritatem deorum vel potius dœmonum quos majori cultu venerantur quam ceteri, dit Adam de Brome (Dcscriptio Insularum Aquilonis, 1G5).
(2) Cf. Saint Matthieu^ ch. xxvii, v. G4.
PERUNt) ET SVANTOVTT 89
que Zvantovit, dieu de la terre de Rugen, devint le premier dieu des Slaves, etc. (1). » Saxo Grammaticus déclare de son côté (p. 444) que le temple le plus fréquenté d'Arkona portait à tort le nom de saint Vit. (Cf. p. 568 : Servitutem superstU tione mutarunt instituto domi simulacro^ quod sancti Viti vocabulo censuerunt.)
Ainsi donc, d'après Helmold et Saxo Gramma* ticus, si les Rugiens adoraient un dieu appelé Svantovit, c'est parce qu'ils auraient détourné à son profit le nom de saint Vit importé par les moines de Corvey. Adam de Brème, auquel Helmold a emprunté des renseignements généraux sur l'ile de RUgen (I, 2), ne dit rien de l'acquisition de celte île par les moines de Corvey au ix* siècle, de l'introduction du culte de saint Vit et de sa transfor-
(1) C'était Tabbé de Corvey Boso qui avait apporté au monastère les reliques de saint Vit : « Qui cum esset admirandœ sanctitatis ad augmentum virtutum suarum beatœque mémorise Saxoniae preciosum attulit thesaurum reliquias videlicet pretiosi martyris Viti » ( Widukindi Res gestœ Sajconiœ, liv. III, 2). Ces reliques étaient fort recherchées au moyen âge. Au début du x« siècle le duc de Bohème, Vacslav, reçut de l'empereur un bras de saint Vit et éleva Téglise cathédrale de Prague qui porte encore le nom de saint Vit. — L'abbaye de Corvey avait été fondée en 822 par des moines bénédictins de Corbie en Picardie ; d'où son nom : a Veniente eo ad urbem que nova Corbia vocatur, ab ea nomen sortita, unde cepit scilicet ab illa Francorum Latinorum Corbia, ubi requiescit sanctus Vitus infans et martir...^ (Thietmari Chronicon II, i9 (11) ad ann. 1002).
mation eu dieu païen. D*aprc^ M. Vœlkel(l), ces deux fables, bien que Helmold invoque la veterum antiqua relatio^ n'auraient été inventées qu*au xn* siècle. Les moines de Ciorvey faisaient d'ailleurs valoir bien d'autres prétentions aussi peu justifiées. Il y a lieu, je crois, de retourner le raisonnement de Helmold et de Saxo Grammaticus. Ce ne sont pas les païens qui, convertis au culte de saint Vit, ont transformé ce saint en divinité païenne, ce sont au contraire les moines qui, trouvant établi le culte de Svantovit, ont essayé de lui substituer un saint dont le nom était à peu près analogue. Ils avaient précisément sous la main saint Vit, dont les reliques avaient été apportées de notre Corbie picarde à la Nova Corbeia germanique. Ces fraudes pieuses,, ces confusions de noms sont fréquentes au moyen âge (2). Elles expliquent la substitution du culte de saint Vit à celui de Svantovit.
(1) Die Slavonchronik Ilclmolds, Gœtlingue, 1873. M. Vœlkel renvoie aux ouvrages suivants :
Wigger, Mecklcnburgische Annalen, Schwerin, i8Gl, p. 144, 148;
Harenberg, Monumenta historica adhnc inedita, Braunschweig, 1750, Prolegomena critica;
Wigand, Geschichte der gefûrst. Reichsabtei Corvey, p. 148;
Ledeburg, Allgemein Archiv fiir die Geschichtskunde des Preussischen Staats, V, p. 331 et suiv.;
Giesebrecht, Wendische Geschichten, p. 280 et suiv.
(2) Je serais reconnaissant aux lecteurs de ce travail de vouloir bien me signaler avec textes à l'appui des exemples d'idoles ou de personnages païens transformés en saints
perunO et svantovit 91
La haine des Slaves baltiques pour le christianisme était profonde; elle était entretenue par un clergé intéressé à conserver son prestige. Est-il possible d'admettre qu'il ait pu tolérer que le grand dieu national ait reçu le nom d'un saint chrétien ? Au témoignage même de Helmold, que nous avons rapporté plus haut, on sacrifiait parfois un chrétien à Svantovit et le prêtre affirmait que nul sacrifice n'était plus agréable à son dieu(l). Les Slaves
chrétiens correspondants. On cite volontiers comme exemple de ce phénomène le temple de sainte Victoire à Fourrières {Campi putridi), une sainte Aphrodise qui aurait remplacé Vénus, un saint Amadour qui aurait remplacé Cupidon. Il doit y en avoir d'autres. Je voudrais des indications précises.
(1) Mactantque diis suis hostias de bobus et ovibus, pierique etiam de hominibus cristianis quorum sanguine deos suos oblectari jactitant (Helmold, I, 52. Cf. ib., 83). Nec tam dulcia vel iocunda nobis fuerunt Slavorum pocula quod videremus compedes et diversa tormentorum gênera quœ inferebantur Christicolis de Dania advectis. — Cf. la Chronique dite de Nestor, ch. xxxix(p. 66 de mon édition).
Maligni homines insano furore correpti, magno tumultu, securibus et gladiis aliisque telis armati, sine ulla reverentia in ipsam ducis curtim irrumpentes, mortem nobis sine ulla retractatione, nisi quantocius de curia et de ipsa civitate fugeremus comminabantur (Herbordi Vita OttoniSy II, 24).
Adam de Brème: « Deindereliquam peragrantes Sclavoniam Sclavi rebellantes omnes ecclesias incenderunt et ad solum diruerunt. Sacerdotes autem et reliques ecclesiarum ministres variis suppliciis enecantes nullum christianitatis vestigium trans Albiam reliquerunt (II, 40). » Ceci se passe en 1002. Plus tard (III, 50, ad ann. 1066), Adam de Brème raconte ce qui suit : « Johannes episcopus senex cum ceteris christianis in Magnopoli civitate (Mecklenburg) captus servabatur ad triumphum. Ille igiturpro confessione Chrîsti fustibus cœsus,
aimaient à se moquer des choses chrétiennes^ Thietmar (1) raconte une curieuse anecdote. Le prêtre allemand Boso, pour instruire plus facilement les Slaves qu*il avait convertis, ou plutôt qu'il croyait avoir convertis, avait écrit des prières slaves et demanda aux Slaves de chanter ces prières, après leur en avoir expliqué Tobjet. c Or ces méchants, par raillerie, parodiaient ces paroles en disant uhri volsa^ c'esl-à-dire en latin eleri stat in frutectum^ l'aune est dans le bosquet, au lieu de répéter avec le prêtre Kyrie eleison. Et ils disaient : C'est ainsi que parle Boso ; or il parlait tout autrement. »
Les Slaves de Riîgen auraient pu ainsi parodier le nom de Sanctus VituSf en en faisant Svantovit, mais il n^est guère probable qu'ils aient gardé définitivement ce nom pour le grand dieu national, moins probable encore qu'ils aient appliqué ce nom de Vit à d'autres dieux. Leur fanatisme religieux exclut absolument cette hypothèse. D'ailleurs nous
deindc persingulas civitates Slavorum ductus ad ludibrium, cum a Christi nomine flecti non posset, truncatis manibus ac pedibus in platea corpus ejus projcctum est, caput. vero cjus desectum, quod pagani conto prœfigentes in titulum victoriae deo suo Redigast immolarunt... Itaque omnes Sclavi, facta conspiratione generali, ad paganismum denuo relapsi sunt, eis occisis qui perstiterunt in fide. »
Or, au témoignage d'Adam de Brème et de Helmold, les habitants de Tile de Riigen étaient plus fanatiques encore que les autres Slaves.
(1) ChronicoUt II, 37 (ad annum 97).
PERUNÛ ET SVANTOVIT 93
trouvons chez Saxo Grammaticus un dieu Porevithus (1), un dieu Rugievithus (2), chez Ebbo et chez Herbord, biographes d'Otto de Bamberg, un dieu Herovith ou Gerovith (3). Nous parlerons plus loin de ces divinités.
Si la terminaison vit (ou vith) ne représente pas le nom de saint Vit, que représente-t-elle ? La première partie du mot n'est pas douteuse : svent (4) veut dire saint Malgré un rapprochement purement extérieur, ce mot n'a rien de commun avec le latin sanctusj dont il est pourtant l'exacte traduction. Nous nous trouvons ici en présence d'une simple coïncidence. Vit a singulièrement exercé la sagacité des étymologistes. Ils se sont acharnés à l'expliquer isolément, sans remarquer qu'il se rencontre dans une foule de noms propres slaves. Semovith (ou Semovîthaii, prince légendaire de Pologne) est mentionné dans la Chronique de Gallus, liv. I, ch. m (xn* siècle). Le nom de Ziemovit se retrouve plusieurs fois dans l'histoire de Pologne, notamment chez les princes de Mazovie, et ne disparait qu'au XV* siècle (5). La Chronique tchèque de Cosmas (xi*-xu* siècles) mentionne comme prince de
(i) Éd. citée, p. 578.
(2) /bid., 577.
(3) Monumenta Germaniss historica de Pertz, XII, p. 868.
(4) Cf. zend : çpefita, môme sens.
(5) Voir O. Belzer, Genealogia Piastôw (généalogie des Piasts), Cracovie, 1895, in-4o (Résumé dans le Bulletin international de l'Académie des Sciences de Cracovie, janvier 1896).
Bohème Hostivit (Hostivity Hostiwyt, Goztivit), père de Bof ivoj, le premier duc chrétien do Bohême, et ce nom est répété dans d*autres historiographes bohèmes, notamment par la Chronique rimée (en tchèque) dite de Dalemil (1).
L'élément vit figure encore chez Éginard, dans les Annales et dans la vie de Tempereur Louis, où il est question d'un personnage appelé Liudevitus; c'est un prince slave de la Pannonie inférieure (2). Dans les documents historiques concernant les Slaves méridionaux, nous voyons figurer tour à tour Vitadrag, Vitodrag, Vitomir, Vitoslav, Vitomysl. Tous ces personnages sont slaves, et il est impossible d'expliquer leur nom par celui de saint Vit.
Parmi les nombreuses interprétations qui ont été proposées, la plus vraisemblable me parait celle qui admet que l'élément vit représente une racine vit ou vêt qui veut dire parole. Svent a pris le sens de saint sous l'influence du christianisme. Peutêtre avant, comnie on l'a conjecturé pour l'allemand heiliÇy voulait-il dire fort, sûr, certain. Le nom de Svantovit trouverait alors son explication dans les paroles de Helmold que nous avons citées plus haut :
(1) Fontes Rerum Bohemicanim, t. II, p. 17, 18, 369, 386.
(2) Contra Lindevitum quoque sclavum ex Tannonia. Les divers textes qui le concernent sont réunis au tome XII des Documenta Historias Croaticas periodum antiquiim illuS" trantia (publiés par l'Académie d'Agram).
PERUNÙ ET SVANTOVIT 95
OC Zvantevit, deus terrae Rugianoruriiy inter omnia
numina Slavorum primatum obtinuit, clarior ut ji^y^^^
victoriis, efficacior in responsis (1). » ^ ^ '
Cette interprétation me parait la plus vraisemblable (3). Mais nous sommes ici dans le domaine des hypothèses, et il n'est pas inutile de signaler les autres interprétations qui ont été proposées.
(i) Voir sur ce point la discussion de M. Maretic dans son étude sur les noms serbes et croates, Mémoires de VAcademie des Slaves m,éridionaux (Rad Akademije jugo-slavenske), t. LXXXI, Agram, 1886. Dans un travail publié Tannée suivante daus VArchiv^ M. Maretic a modifié ses conclusions et présente une nouvelle interprétation. Vit, pour lui, voudrait dire lœtus et Svantovit voudrait dire fortis lietusque{Archiv. i. X, p. 136;. M. Miklosich déclare dans son dictionnaire étymologique que vit dans le nom de Svantovit est absolument inexplicable par le slave et représente tout simplement saint Vit. Quel que soit le respect qui est dû à M. Miklosich, il est permis de n'être pas toujours de son avis. Son hypercriticisme Tentraine quelquefois un peu loin; ses étymologies ne sont pas toujours infaillibles. Ainsi, p. 148 de sou dictionnaire, il cite un mot slovène, kurent, korent, korant^ kore fastnacht (vigile) et il ajoute Vergl. Kir. kurent, frôhliche hochzeitsarie. Je ne sais pas ce que c'est que le Slovène kurent, vigile. Mais je puis affirmer que le petit-russe kurentf « air joyeux », est tout simplement emprunté au polonais kurant^ qui a le même sens et qui n'est que la transcription du français « courante », sorte de danse, et, par suite, air de danse :
Il faut que je vous chante Certain air que j'ai fait de petite courante.
(Molière, Les Fâcheux, II, 5).
[2) Voir la note complémentaire. M. Jagié {Arch, fur Slavische Philologie, Tome XIX, p. 368) pense à la racine vi combattre. L'hypothèse est assurément fort ingénieuse.
96 MTTHOLOOIE SLAVE
Celle qui a longtemps prévalu et qui avait été proposée dès le XVI* siècle en Allemagne interprète Svantovit par lumen (1). Au point de vue phonétique cette interprétation ne saurait se défendre. On ne voit pas comment la lettre s aurait disparu. Dobrowsky a fait de vit Tabrégé de Vitenz^ le chevalier, le héros. Plus récemment M. Krek (2) rattache vit a la racine vi, vê, souffler. Svantovit est pour lui le souffle puissant. Ce qui lui semble confirmer cette hypothèse, c'est le passage cité plus haut où Saxo Grammaticus raconte que le prêtre qui nettoyait le sanctuaire d'Arkona n^osait pas y respirer de peur de le souiller par une haleine irn* pure* Ainsi Svantovit est tour à tour, suivant les interprètes, un dieu solaire, un dieu guerrier, un dieu du vent, un dieu qui rend des oracles, un dieu fort et joyeux, ou tout simplement un saint chrétien tranformé en idole païenne.
De toutes ces interprétations la plus vraisemblable au point de vue linguistique me parait être, je le répète, celle qui interprète vit par oracle, conseil. D'ailleurs, ainsi qu*on peut en juger par les textes de Helmold et de Saxo, les attributions de Svantovit étaient des plus variées ; il ne se contentait pas de rendre des oracles; la richesse des moissons, le succès des entreprises guerrières ou commerciales dépendaient également de lui. Il
(1) Svit.
(2) Einleitung, p. 396.
PERUNÙ ET SVANTOVlï 97
tenait en même temps un arc, symbole delà guerre, et une corne à boire. Le temple de Svantovit était situé dans la ville que Saxo Grammaticus appelle Archon, Arcon (1), Arkon, et qui donnait son nom à une province. Ce nom ne parait pas slave et on en ignore rorigine(2). On trouve dans d'autres textes les formes Arekuncla, Arekonda. Ce n'était pas à proprement parler une ville, mais simplement une enceinte fortifiée qui entourait le temple. Le temple d'Arkona fut détruit par le roi de Danemark Valdemar, le 15 juin 1168. Ce jour était précisément celui où rÉglise célèbre la fête de saint Vit. Cette coïncidence n'est probablement pas purement fortuite. Les Danois avaient tenu à frapper l'esprit des païens en détruisant ce jour-là leur grand sanctuaire national.
On ne sait ce que devint le grand prêtre de l'idole ; s'il s'était converti au christianisme, Saxo n'aurait sans doute pas manqué de le raconter. Il disparut ou fut tué dans la lutte. Le prince Tetislav embrassa le christianisme.
En 1868, à Toccasion du sixième centenaire de la destruction d'Arkona, une commission archéologique a été instituée (3) pour étudier les antiquités
(i) c Arcon oppidum vetustissimi simulacri cultu inclytum » (XIII, p. 505). Ce simulacrum est évidemment l'idole de Svantovit.
(2) A moins que le nom d'un sanctuaire célèbre par ses oracles ne se rattache à la racine rek, parler.
(3) J. Wunsch, Rujana (Rugen) dans la revue tchèque
98 MYT0ÛLOG1E gLlVB
de l'ile. Elle a trouvé peu de chose. LUIe a été rongée par les flots de la Baltique qui lui enlèvent environ un mètre tous les trois ans. D'après les calculs d*un savant tchèque qui Ta visitée il y a une quinzaine d'années, l'enceinte qui correspond à l'enceinte classique d*Arkona n'occuperait au* jourd'hui que le quart de l'enoeinte primitive. Aujourd'hui encore on prétend montrer dans l'église d'Altenkirchen une ancienne image de Svantovit. (Voir la reproduction à la fin de ce volume.) Elle ne répond guère à la description de Saxo Grammaticus. Sous le porche de l'église est scellé dans le mur un bloc de pierre dans lequel est sculptée une figure d'homme d'environ trois pieds de longueur. Elle représente un personnage qui serre sur sa poitrine une énorme coupe à boire. Le bloc est couché à terre pour attester, disent les habitants, que le paganisme vaincu s'humilie devant le christianisme. Malheureusement il est scellé dans le mur et Ton ne peut savoir ce qu'il y a de l'autre côté. Altenkirchen — le nom l'indique ^^ est évidemment un des premiers sanctuaires chrétiens de l'ile. D'ailleurs le personnage que le bloc
Osvéta, Prague, 1875. Je n'ai pas sous les yeux les travaux
dç cette oommission. Je n>i malheureusement rien trouvé de précis dans la brochure de M* Hudolf Baiar, Die Jnsel Rûgen nach ihrer archœologischen Bedeutung (Stralsuud, .188Éi}. Jci m© opnteute de renvoyer è^VArchiv fur Anthropologicy t. XXI, p. &91i et à l'Anthropologie^ année 1894 (art. de M. Balomon Reinach).
PERUNÛ Wt SVANTQVIT 99
prétend représenter n*a qu'une seule tête. Nous savons que Svantoyit en avait quatre (1).
Qn a cru retrouver une in^ago de Svantovit dans une idole qui a été découverte il y a environ un demi-siècle en Galicie. Cette idole, sans être la réplique exacte de celle qu'a décrite Saxo Grammatiçusi offre t^vec elle certains points de ressemblance qui peuvent» suivant le point de vue où l'on se place^ confirmer ou rendre suspecte son authenticité. Elle aurait été découverte en 1848, à la suite d'une longue sécheresse, dans les eaux du Zbrucz, sur le domaine de Kociubinczyki, près de Husyatin (Galicie orientale). La Société des Sciences de Cracovie {Towa^rzyêtwo ji&ukowé) fut informée de cette découverte par le comte Mieczyslaw Potocki qui lui offrit cette pièce curieuse pour ses coUec^ tiens. Elle chargea un de ses membres, Tingénieur Théophile Zebrawski, d'aller prendre possession de Tidole* Une note du comte Potocki et un rapport de ^ebr^wski ont été insérés dans TÂnnuaire (Rocznik) de la Société des Sciences de Cracovie pour 1852. Zebrawski rapporte un mot curieux qui nous explique la disparition de bien des monuments païens, he comte Potocki, propriétaire du domaine
(I) Ce monument a été reproduit dans les Aarboger for nordi$h Oldyndighed og Historié, année 1873, p. 327 (communiontion de M, le Professeur W. Tbomsen), dans VArchio fur Anthropologie» tomç XXI, et dan^ VAnltiropologie par Salom^Q Rejns^Qb. Voir ausçi VArchiv fur Anthropologie année 1898. — Je le reproduis à la fm du volume.
de Kociubinczyki sur lequel Tidole avait été découverte, avait songé à la dresser sur un tertre. Un paysan lui dit : < Si c'était un saint, nous n'aurions rien contre cela; mais si vous nous installez ce Turc^ nous le briserons en morceaux. » L*idole, bien entendu, ne portait aucune inscription. Cer* tains détails lui ont valu le nom de Svantovit, sous lequel on la désigne encore aujourd'hui à tort ou à raison (1).
C'est une statue carrée surmontée de quatre tètes, toutes réunies sous un même bonnet. Elle a été sculptée dans un calcaire siliceux. Sa hauteur est d'environ huit pieds (2 m. 70) ; sur les quatre faces les bras sont figurés en relief. La main droite relevée repose sur le téton gauche. La main gauche repose à peu près à la hauteur du nombril. Sur deux des faces les mains ne tiennent rien. Sur une d'entre elles la main droite tient une sorte d'anneau, sur une autre une corne à boire (la corne dont il est évidemment question dans Saxo Grammaticus et qui se rencontre dans une foule d*autres monuments) (?). Sur trois faces on apergoit des pieds apparents; ils reposent sur un bas-relief représentant une femme (ou un enfant), sorte de cariatide
(1) Une revue archéologique publiée depuis quelques années en langue polonaise porte le nom de Swiatowit.
[2) Consulter, outre le travail de Weige {Arch. fûrAnthro^ pologiCt' tome XXI, p. 59i), le mémoire de M. A Hartmann Becherstatuen in Ost Preussen (même recueil, même année, fas. III).
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soutenue elle-même par un personnage agenouillé. Sur Tune des faces figurent un sabre et un cheval. Ainsi un certain nombre de détails concordent avec ceux qui nous ont été fournis par Saxo Gramraaticus. Aussi les archéologues polonais n'ont-ils pas hésité à identifier la trouvaille du Zbrucz à Tidole décrite par Saxo Grammaticus (1). Mais ces détails (le cheval surtout) rendent précisément la découverte un peu suspecte. Si nous nous trouvons en présence d'une œuvre fabriquée au xix* siècle, il est tout naturel que le faussaire ait tenu à lui donner tous les attributs du véritable Svantovit. Accueilli avec enthousiasme par les Polonais, notamment par Leiewell qui a décrit et reproduit l'idole dans son mémoire sur Tidolâtrie slave (2), le
(1) L'idole en question figurait sur la couverture de la Revue d'archéologie publiée à Lwow et qui, je crois, ne parait plus.
(2) Leiewell croit aussi aux idoles de Prillwitz et au lion de Bamberg. Il déclare que les Danois conservent au Musée de Copenhague une idole de Svantovit qui, au témoignage de M. Thomsen, n'y a jamais figuré. Pour tout ce qui concerne les questions de mythologie et de linguistique slaves il manque absolument de critique.
D*après les renseignements recueillis à Cracovie par M. Beaudouin de Courtenay, Tidole aurait été découverte par un ingénieur (dont on n*a pu lui dire le nom), émigré polonais arrivé de Paris ou de Belgique pendant la période révolutionnaire de 1847-1848. Il communiqua sa découverte à M. Potocki; mais il fut brusquement obligé de quitter la Galicie par suite des événements politiques. M. Potocki s'attribua le mérite de la découverte et envoya le monument à la Société des Sciences de Cracovie. (Voir plus loin, p. i08-i09.)
Svanlovlt de Galicie Ta été plus froidement chez les Slaves. Les mythographes les plus récents, MM. Krek et Mâchai, Tignorent absolument.
J'ai ouvert en Galtcie une enquête au sujet de Tauthenticité de ce monument. Mon savant col-* lègue, M. le professeur Baudouin de Courtenay, de r Université de Cracovie, qui d'ailleurs ne se pique pas d*étre mythologue, m*écrlt quMl ne voit pas pour quelle raison on aurait fabriqué cette idole. Hélas! les idoles de Prillwitz, les pierres runiques de Miekorzyn (i) sont aujourd'hui reconnues pour
• BvAntovit était le dieu des Slaves baltiques, mais son culte s'étendait-il jusque chez les Slaves de la Galicie actuelle? Il n*ebt nullement question de Svantovit dans les annales polonaises, fort pauvres d*ailleurs en indications mythologiques.
La Chronique polonaise de maître Vincent, évéque de Cracovie, raconte sous Tannée 1109 l'épisode suivant : « Est beat! Viti Crusvicœ (à Kruszwica, dans la grande Pologne) basilica in cujus pinnaculo quidam insDStimabilis et habitus et form» visus est adolescens, cujus indicibilis, ut aiunt, splendor non modo urbem sed urbis quoque proostia illustrabat. Hic 60 desilienscumaureo pilo turmas eminus antecedlt, non paucis claram numinis virtutem cernentibus et rei tantœ mysterium tacita veneratione stupentibus; donec ad urbem Nakel pilum quod gestabat, quasi vibrans, disparuit... » Encouragé par ce prodige, Boleslaw marche contre la ville de Nakel et s'en empare. On a vu dans le rôle prêté ici au sanctuaire de Saint-Vit un vague souvenir de Svantovit (Vinceniil Cracoviensis episcopi Chronicon, ap. Blelowski, Monumenlay H, p. 340).
(1) Voir surces monuments apocryphes Tarticle de M. Jagic^, Zur Slavischen liunenfrage, Archiv fiir Slavische Philologie, tome V, p. 193. M. Weigel, dans le travail sur les idoles slaves auquel j*ai fait allusion, reproduit et interprète l'idole du Zbrucz sans émettre aucun doute sur son authen-
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des falsifications évidentes. Et nous en aurons bien d'autres à relever dans Thistoire des Slaves au XIX* siècle. Ces mystifications s'expliquent le plus souvent par un patriotisme mal entendu; il s'agit de créer des titres de noblesse à des peuples malheureux ou injustement dédaignés.
D'autre part M. Kentrzynski, directeur du Musée Ossolinaki, & Low (Lemberg), me communique les observations suivantes : «On prétend que cette idole a dû séjourner un millier d'années dansTeau: elle devait être enfoncée profondément dans la vase, avoir été polie par le cours de l'eau, porter une couche grossière de limon. Cependant aucune de ces circonstances ne s'est produite.
« Pour un dieu Tîdole a trop d'ornements impossibles à expliquer. Pourquoi Swiatovit (?) est-il figuré tout ensemble homme et femme? (L'une des
tlcité. M. Hartmann et M. Salomon Reinach admettent cette authenticité. J'AVoud que je n*en suis pas encore convftincu.
Sreznèvskij, qui «tudia Tidole à Cracovie, se montra fort réservé. Je serais heureux de voir cette délicate question dëHnitivemeut résolue, dans un sens ou dans Tautre.
Chargé en 1874 d'une mission près le Congrès archéologique de Kievû, j*ai visité les collections de Cracovie. L'idole en question appartient actuellement à TAcadémie des sciences de cette ville. M. Majer, président de TAcadémie, a bien voulu m'en offrir une réduction que j'ai offerte moi-même au Musée de Saint-Germain, où elle figure sous le n® 21.886. M. Balomon Reinach, attaché au Musée, a reproduit cette idole dans V Anthropologie ^ année 4894, p 174, et a bien voulu me communiquer son cliché. M. le baron d'Avril a également offert à l'Institut un fac-similé du monument.
lOi MYTHOLOGIE SLAVE
faces porte des mamelles bombées.) Connaissaiiron chez nous il y a mille ans Texistence des cariatides ? La partie supérieure rappelle la description de Saxo Grammaticus; mais c'est précisément cette circonstance qui est suspecte. Le sabre rappelle la forme d'une karabela (sabre polonais) (I). »
A côté de Svantovit il convient de placer quelques divinités similaires dont le nom se termine en vit et qui semblent apparentées au grand dieu d'Ar* kona, qui n'en sont peut-être qu'une réplique ou qu'une variante. Saxo Grammaticus (2) nous a décrit Tidole de Rugievithus (le Vit de Rûgen) qui était adorée dans la ville de Karentina. Elle était dans un sanctuaire fermé seulement par des rideaux de pourpre. Elle avait une tète à sept visages. Elle tenait un glaive dans la main droite ; sept glaives étaient suspendus à sa ceinture. Sa taille était plus épaisse que celle d'un homme; sa hauteur était telle que révêque Absalon, en se dressant sur la pointe du pied, eut grand'peine à toucher le menton avec une hachette qu'il portait habituellement. Saxo Grammaticus compare Kugievit à Mars et déclare qu'il présidait à la guerre. Quand les Danois entrèrent dans le sanctuaire, il trouvèrent l'idole dans un état lamentable. Les hirondelles avaient fait leurs nids dans les plis de son visage (sub oris ejus
(l) Voir plus loin p. 108.
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lineamentis\ ou plutôt de ses visages, et sa poitrine était souillée de leurs excréments. Il n'y avait d*ailleurs rien d'agréable à voir dans cette idole ; la sculpture était fort grossière. Les Danois lui brisèrent les jambes (l'idole était en bois de chêne) à coups de hache; le dieu tomba et les indigènes, voyant son impuissance, changèrent leur culte en mépris.
A côté du sanctuaire de Rugievit s'élevait celui de Porevit (1). Ce dieu avait cinq têtes^ mais il ne portait pas d^armes. Absalon ordonna d'emporter cette idole de Porevit ainsi que celle de Porenutius hors de la ville et de les brûler. Les habitants se refusèrent longtemps à exécuter cet ordre; ils craignaient de perdre l'usage de leurs membres s'ils se prêtaient à ce sacrilège. Absalon leur assura qu'ils n'avaient aucun châtiment à redouter. Sueno, pour leur montrer combien il fallait mépriser ces dieux, se tint debout sur les idoles et obligea les Karentins à le traîner avec elles, nec minus trahentes rubore quant pondère i?exai;tt, dit ironiquement Saxo Grammaliens (3).
(1) LsLKnytlinga saga (loc. cit,) mentionne également l'idole de Renvit et celle de Puruvit.
(2) Saxo cite des châtiments surnaturels infligés par les dieux, ou plutôt par les démons, aux Slaves païens. Il en rapporte un exemple difficile à mettre en français : « Nec mirum si illorum potentiam formidabant a quibus stupra sua sœpe numéro punita meminerant. Si quidem mares in ea urbe cum fœminis in concubîtum adcitis canum exemplo cohœrere
^ Enfin les biographies d'Otto de Bamberg nous apprennent Texistenco d*un dieu appelé Herovith ou CJerovlt. Ebbo décrit le temple de Gerovlt, qui lingtia latina Mars dicitur^ et quMl appelle aussi Deus mililiœ (Ebbo (I) pense peut-être au bas-latln guerra). Dans ce temple était suspendu un bouclier d^une grandeur étonnante quMl n*était pas permis de toucher à aucun mortel. Il était consacré au dieu Ocrovit et, quand on le portait devant les guerriers, il leur donnait la victoire. Un clerc allemand s'en empara un Jour et, grâce au prestige de cette arme redoutable, put échapper aux pa!ens qui le poursuivaient. A la seule vue du bouclier ils s*en* fuyaient ou se précipitaient la face contre terre. Les Havoliens célébraient une fête en son honneur au commencement d'avril. Gerovlt était aussi honoré à Velegost (Hologasta, Volgast), sur les bords de
Kolcbant, nec ab ipsis morando divelli poteraht, interdum .utrique perticis e diverse appensi inugitato nexu ridiculum populu spectaculum prsebuere. Ei miraculi fœditate solennis ignobilibus statuis cultus accessit creditumque est earuîn viribus effectum quod dœmonum erat prœsUgiis adumbratum, » Ce détail se trouve répété par la Knytlinga saga. Un peu plus loin (p. 579) Saxo Grammaticus s^empresse de raconter les miracles opérés à la prière des nouveaux prêtres chrétiens : « Nec prœdlcatlonis eorum ministerlo miracula dcfuere. » Évidemment il tient à opposer à ces miracles païetis qu*il ne conteste pas des miracles chrétiens non moins incofl^ tcstables.
• (1) Ëbbo {III), ap. Pertz, Monumenta, Vîl, p. 86i, 865. Merl)ord, ni, 6.
PEfttJNtî «T SYANTÔVIT
la Piena (1) ; on lui avait dédié un temple. Quand révèque Otto se présenta devant cette ville, il la trouva pavoisée de drapeaux et fort occupée à célébrer une fête enThonheur deGerovit (2). Il est bien difficile d'admottre que tous ces noms de physionomie et d'attributs si différents ne soient que des homonymes du saint Vit de Corvey.
(1) Afnuent de l'Oder.
(2) « Civitas vexillis undique circumstantihus cujusdam idoli Geroviti nomine celebritatem agebat. »