‹ La mythologie slaveChapitre 20 sur 32 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Volosû en Russia et Vêles en Bohême. — Volosû et saint Biaise. — ChonH. — Daibogû. — Simarglû. -. Mokoâï. -- Svarogû, Svitfo^içu, Su^tra^içi. — Slribogù. -^ Trojapù, Trajan ; traditions russes et bal|ianiques.

VOLOSU-VEI^ES

A côté dç Peruntl dans le tr^^ité que nous avons cité plus haut flgure, comme garant des engagements pris par les Russes, Volosû dieu des troupeaux (1). On ne voit pas très bien pourquoi un dieu des troupeaux se trouve seul invoqué à côté du dieu du tonnerre. On peut se demander si ces

mots « dieu des troupeaux » n' est pas, eous la

plume du chroniqueur chrétien, une épithète mé«-

tout ensemble vieilli et incomplet. • , ...

prisante, quelque chose qui dirait dieu des brutes, dieu des imbéciles. (Le mot skolû, bétail, a aujourd'hui en russe ce double sens.) Quoi qu'il en soit, Volosû figure dans d'autres textes slavons russes. Le moine Jacob (xi* siècle), dans sa biographie de saint Viadimirû (1), dit que Vladimirû fit jeter une idole de VolosQ dans la Pocajua. D'après le biographe d'Abraham de Rostovû (xii* siècle), cet apôtre aurait détruit dans cette ville (2) une idole de pierre de Velesû (sîc), dieu pour lequel les Finnois voisins des Slaves avaient une vénération particulière (3). La forme Velesû se retrouve encore dans un texte célèbre d'origine grecque : Le Voyage de la Mère de Dieu à travers les tourments (i). Il est associé à TrojanO, Chorsû (ChOrsù) et à Perunû. On le retrouve sous la forme Velesû dans le Dit de la batailled*Igorl, texte contre lequel je fais, comme on le sait, les plus expresses réserves (5).

Le nom de Velesù^Volosû s'est perpétué dans le folklore russe et parait sctre identifié avec celui de Vlasii ou saint Biaise, patron des troupeaux, de

(1) Cité par Krek, p. 452. Je n'aipas le texte slavonsous les yeux.

(2) Rostovû est situé dans le gouvernement actuel d'Iaroslavlï.

(3) D'après Krek, ib.

(4) Jagié, Arch. fur slavische Philologie, XI, p 305.

(5) Sreznévskij n*a point relevé cette forme Velesû dans ses Matériaux pour un Dictionnaire de l'ancien russe ; il ne connaît que la forme Volos»

VOLOSO-VELESO 113

même que Perunû s*est confondu avec saint Élie. Ici l'identification est plus curieuse ; elle porte tout à la fois sur le nom et sur les attributs du personnage mythique. Naturellement, de même que Ton a voulu tirer Svantovit de saint Vit, Técole hypercritique nie l'existence de Volosû-Velesù en tant que dieu païen et en fait tout simplement un substitut de saint Biaise.

D'après Afanasievû (1), voici ce qui se passe au moment de la moisson. L'une des moissonneuses prend une poignée d*épis et la noue. Cette poignée est sacrée. Nul ne doit y toucher. On appelle cela a tordre la barbe de Volosû ou Perunû ». Cette barbe de Volosû protège la moisson contre toute espèce de maléfices. On l'appelle aussi la barbe d*ÉIie, de saint Nicolas ou de Perunû (3).

A propos de la confusion de Volosû-Velesù avec des saints chrétiens, M.Buslaevû a relevé un curieux détail. Il y avait dans l'ancienne Russie, à seize versles de Vladimirû, une localité appelée Volosovo ; elle possédait un monastère de Saint-Nicolas ; ce monastère avait peut-être remplacé un lieu consacré au culte de Volosû. A Novgorod, un temple de Saint' Biaise fut bâti sur l'emplacement où s'élevait une idole de Volosû (3).

(1) Tome I, p. 697,

[î] Afanasievû, p. 474, 475. 476, 697-98.

(3) Pogodinù, Drev. Russkaja istorija, 11, C37.

Ceux qui tiennent pour Tidentité de saint Biaise et de Volosù-VelesO (BX0é(no;)font remarquer que certains saints russes ont pénétré dans le panthéon des allogènes païens, que par exemple saint Nicolas est devenu un dieu chez les Samoièdes ; de même saint Biaise (Vlasû-Volosû) aurait pu devenir un dieu chez les Slaves païens du Dnieper ou du Volga. Une question délicate est celle de savoir comment Volosû a pu devenir Velesû; je ne connais pas d'exemple de cette mutation en russe dans les noms propres. Vlad donne Volod et jamais Veled.

Une question non moins embarrassante est do savoir comment le latin Blasius ydeyeaxx en tchèque, conformément à des lois très normaleSifilaiej (pron. Blajeî) aurait pu donner en cette même langue une forme Vêles. Or il est certain que le mot Vêles apparaît dans les textes tchèques du xv* et du XVI* siècle. Il ne désigne pas une divinité particulière, mais le démon. Les textes sont assez vagues, a Laissons ces péchés chez Vêles » (ou le Vêles) (sermon de 1471). a Quel démon, quel Vêles Ta excité contre moi ? »» écrit Tauteur connu sous le nom de Tkadlecek (le tisserand, xiv* siècle). Thomas Resel (xvi* siècle) écrit dans sa traduction du Livre de Jésus Sirach (ou VEcclésiaste) par Gaspard Huberin : a Un homme souhaitait que sa femme devint une oie sauvage^ s'enfuit au delà de la mer et ne revint jamais. » Le texte allemand dit : c dass ein solch boess Weib wer ein Ganss und fluege

VOLOSÛ-VELES 115

liber Meer und keme niramermehr heim » ; le traducteur tchèque dit : a Que la femme devienne une oie sauvage et qu'elle s'enfuie quelque part chez Vêles (k Velesu) au delà de la mer. » Cette glose de Resel a été reproduite par un écrivain tchèque du xvi* siècle, Zamrsky. Dans ces différents textes, Vêles veut évidemment dire : le démon. Nous ne retrouvons Vêles ni en Pologne, ni chez les Slaves méridionaux.

Assurément ce nom de VelesO-Volosû est difficile à expliquer par une racine slave. Mikloàich {Etym. Wôrlerbuchf sub voce) — qui, soit dit en passant, a négligé ou ignoré la forme tchèque 7e ies ( I )— estime que malgré lesdifficultésphonétiques il faut rattacher Volosû-Velesû au grec B'kiaio:;^ de même qu'il rattache Svantovit à saint Vit. On a signalé un autre rapprochement, un dieu Scandinave Volsi qui répond à Priape (2). Ce rapprochement mériterait d'être étudié de près. Les Scandinaves étaient nombreux à Kievû et ils auraient pu apporter avec eux le nom de l'une de leurs divinités. Ceci est affaire aux scandinavistes. Le folklore lithuanien connaît aussi un diable Welnes qui se loge dans une poutre de la grange ou dans le foyer de la ferme (3).

Quoi qu'il en soit, le christianisme a dû songer

(1) Miklosich avait peu lu les anciens textes tchèques. 11 semble les avoir négligés de parti pris.

(2) Arch» fur slavische Philologie^ Xll, p. 601.

(3) Globus, 1898, 318.

à mettre à profit la ressemblance incontestable du slaveVelesû-Volosûet du grec BXaacoç (1 )• II y a deux saints Biaise : Tun, originaire de Césarée en Cappar doce et berger ((3euxéXe;), l'autre évêque et martyr. C'est le premier naturellement qui en sa qualité de berger est le patron des troupeaux. Il est honoré en cette qualité chez les Grecs. Il aurait arraché à un loup vorace le pourceau d'une pauvre femme (2). En Bulgarie son culte est très répandu. C'est grâce à lui que les troupeaux ont une belle toison (vlasû). Il les préserve d'une maladie appelée aussi vl&sû (3). On reconnaît ici l'influence de Tétymologie populaire. C'est ainsi que dans certaines provinces, saint Cornélius est le patron des bêtes à cornes, sainte Lucie guérit les maladies des yeux et saint Âignan (prononcez teignant) la teigne. En Russie, saint Biaise est invoqué dans les épizooties : on apporte son image dans les étables où il y a des animaux malades (4).

A côté de Perunû et de Velesû, nous voyons figurer dans les textes russes un certain nombre d'autres divinités, Chorsû (ChorûaO, Chûrsû)), DazdûbogO, Stribogû, SmorglQ ou Simarglû, Mokoât.

(1) Sur ces difficultés phonétiques voir la discussion de Krek, p. 476. M. Krek suppose que Vêles a dû être la forme primitive.

(2) Bernh. Schmidt, Dos Volkleben der Neugriechen, l, 35.

(3) Article de M. Sismanovù dans le Bûlgarski Sbomihûy t. IX» p. 531.

(4) A. Popovû, Vlijanie cerkovn&go uàenja (Kazan, 1883, p. 113-115).

VOLOSO- VELES 117

La Chronique dite de Nestor nous apprend sous Tannée 980 que Vladimirû érigea sur une éminence les idoles de ces divinités à côté de celles de Perunû. Son témoignage est confirmé par une infinité de textes qui vont du xii* au xv* siècle (1). Étudions successivement ces di^érentes divinités.

GHORSÛ

Les textes ne nous fournissent aucune indication sur le rôle et les attributions de cette divinité. Je laisse à dessein de côté celui du Dit de la bataille d^Igorî^ qui me parait absolument suspect et d'après lequel on a fait de Chorsû un dieu solaire (2). Un texte découvert par Sreznevskij cite, entre Perenû (Perunû) et Mokosï, Apolinû, c'est-à-dire Apollon. Si Apollon est ici pour Chorsû, Chorsû est évidemment un dieu solaire. Son nom ne trouve pas dans les langues slaves d'étymologie satisfaisante ; celles qui le rattachent à l'iranien (voir Krek,p.39l),Khor, KhoreSy Khoreâ, ne le sont pas davantage. On a essayé autrefois d'établir un rapport entre ce dieu purement russe et Tadjectif choroéû qui veut dire bon. Ce rapprochement ne peut plus se soutenir

(1) Ces textes sont ënumérés et cités dans le livre de Krek, Einleitungt p. 384-85.

(2) Le prince Vsevolodû courait avant le chant du coq de Kievu à Tmutorakanû,et il coupait la route au grand Chorsû, c'est-à-dire — d*après les commentateurs — qu'il arrivait à Tmutorakanû avant le lever du soleil.

depuis que M. Jagié a démontré que cet adjectif vient de la racine chorn qui exprime entre autres ridée de garder, de conserver, par suite de mettre en ordre. Ne serait-ce pas tout simplement le grec /j}v(70( et ce nom n'a t-il pas pu être donné à une statue dorée par des artisans grecs qui devaient être assez nombreux à Kievû ? Mentionnons encore le texte emprunté à un apocryphe et qui dit: < 11 y a deux anges du tonnerre, THellène (le païen) Perunû et le Juif Chorsû. > M. Jagic suppose que ChorsO est identique à Dazbogû. Ce nom deDazbogû, d*origine sud-slave, se serait substituée celui de ChorsO parce qu'il a une physionomie plus slave (1).

DAZBOGÛ

Nous avons des textes assez nombreux sur cette divinité en dehors de la Chrpnique dite de Nestor qui nous apprend que VladimirO érigea son idole à Kievû. Nous la rencontrons dans la traduction slavonne de Georges llamartolos où son nom traduit le grec fihoç et dans un texte infiniment curieux de la Chronique dite hypatienne, sous Tannée 1114. Je traduis ce texte intégralement.

« En cette année fut fondée Ladoga et les habitants de Ladoga me racontèrent ceci : Quand il y a

(1) Arch. fur slavische Philologie. V. p. 8-9. Récemment on a proposé un rapprochement entre Chorsû et le vogoule Kv;oreSf surnom du dieu du ciel.

DAZBOGÛ 1 1 9

un grand orage, les enfants trouvent des yeux de verre. . . sur les bords du Volchovû. C'estPeau qui les rejette. J'en recueillis plus de cent, et il y en a de diverses espèces. Ce fait m'étonna et ils me dirent : Ceci n'est pas étonnant Nous avons encore des vieillards qui sont allés au pays des lougriens et des Samoîèdes ; ils ont vu là un orage dans ce pays du nord. Or dans cet orage tombe un petit écureuil ; on le dirait nouveau-né ; il grandit et se promène sur la terre. Vient un autre orage ; ce sont de petits cerfs qui tombent dans cet orage ; ils croissent et se promènent sur la terre. Or si quelqu'un ne prête pas foi à cela qu'il lise le phronographe (sic. Le chronographe en question c'est Georges Hamartolos).

« Au temps de Provû (Probus) il y eut une grande pluie et un grand orage et il tomba du blé mélangé de beaucoup d'eau eton en remplit de vastes coffres. De même au temps d'Avrilien (Aurélien) il tomba des parcelles d'argent et en Afrique tombèrent trois grandes pierres. Or,après le déluge et la séparation des langues, commençaà régner Mestromûde la race de Cham, après lui Eremia, après lui Feosta que lesÉgyptiens appelèrent Svarogù{\), Or pendantque ce Feosta régnait en Egypte, tombèrent des tenailles du ciel et l'on commença à forger des armes, car avant on se battait avec des bâtons et des pierres. Or ce Feosta (Hefaistos) établit pour les femmes la loi

(1) Sur Svarogù, voir plus loin.

de n'épouser qu'un seul homme, de vivre chastement, et ordonna de punir celles qui seraient adultères. C est pourquoi on Vappela le dieuSvarogû ; car avant lui les femmes se livraient à qui les voulait et menaient une vie bestiale ; quand elles avaient un enfant, elles l'adjugeaient à qui elles voulaient disant : Voilà ton enfant, — et l'homme faisait une fête et l'acceptait. Or Feosta détruisit cette loi et établit l'usage que chaque homme n'aurait qu'une femme et chaque femme n^aurait qu'un homme. Quiconquevioleraitcetteloi serait jetédansune fournaise ardente. C'est pourquoi on l'appela Svarogû et les Égyptiens l'adorèrent. Après lui régna son fils appelé le Soleil, que l'on appelle Dazbogû, pendant 7470 jours. Orle roi Soleil fils de Svarogû, qui estDaîbogû, était un homme vigoureux. Il apprit de quelqu'un qu'il y avait une femme égyptienne riche et que quelqu'un voulait faire adultère avec elle; il voulut la prendre et ne voulant pas violer la loi de son père Svarogû, il prit avec lui quelques hommes, et ayant vu l'heure où elle commettait l'adultère, il la surprit la nuit avec son complice, la fit torturer et promener honteusement dans tout le pays, et la vie pure s'établit en Egypte. » .

Le texte qu'on vient délire est traduit de Georges Hamartolos (l), sauf bien entendu les gloses que

(1) Moine grec au ix* siècle, auteur d'un xp^^^''^ oSv7C{i.gy. V. Krumbacher, Geschichte der Byzantinischen Littérature p. 129.

dâzbogC 1^1

nous avons soulignées et qui sont l'œuvre du traducteur. Nous reviendrons plus loin sur Svarogû; constatons simplement que Dazbogû est ici identifié au Soleil et considéré comme le fils de Svarogû. Ailleurs, il traduit le grec''HXioç(l). Cette identification est confirmée par l'interprétation du mot Daibogû. Si l'on admet que bogû veut dire dieu, c'est le dieu donnant, le dieu fécondant. Si Ton admet que bogû a le sens de bien ou de richesse, c'est celui qui donne la richesse.

Le nom de Dazbogû ne se rencontre pas dans les textes occidentaux. Dans certains contes populaires serbes il est question d*un Dabog qui est le roi de la terre, tandis que Bogest le roi du ciel. Ces textes ont été relevés dans le dictionnaire serbo-croate do l'Académie d'Agram et par M. Jagic(Arc/i. fur slavische Philologie^ V, p. 114) (2).

Le Dabog serbe est identique au démon. Assurément le mot dabog n'est pas éloigné du latin diabolus ; mais le serbe a formé le mot c diable » sur le grec diiSokoç et prononce diavo. Phonétiquement dabog n'a pu se substituer à diavo.

(1) Voir Jagié, Arch» fur slav. Philologie^ t. V, p. 1.

(2) Dazbogîi figure aussi dans le Dit de la bataille d'Igorï où le peuple russe est appelé le petit-fils de Dazbogû. Une pareille dénomination me parait impossible sous la plume d'un chrétien. Cette épithète me paraît un argument terrible contre Tauthenticité^ sinon du morceau tout entier, au moins de certains passages.

122 MYTHOLOaiE SLAVE

SIMARGLÛ

Une divinité plus embarrassante à expliquer, c'est celle que les chroniques russes désignent sous le nom de Simarglûou deSimael Rgla. Qu'on lise Simarglù en un seul mot ou qu'on divise comme ont fait les textes postérieurs en deux mots Sim et Regl, on n'obtient en slave aucun sens. II s'agit d'une divinité étrangère. Les hypothèses jusqu'ici n'ont pas donné d'interprétation satisfaisante. On a songé à un texte de la Bible (II Rois, ch. xvii) : «Les nations firent chacune leurs dieux... les gens de Cuth firent Nergal {tyiv E&yci), les gens de Hamath firent Aschima (tAv 'Aa£jua6). > Le rapprochement est séduisant ; mais il y a une grave difficulté. 'EpyéX et 'AaiiiM sont du féminin en grec et dans le texte slavon primitif nous n'avons qu'un seul mot et il est masculin. Une conjecture ingénieuse est celle de N.Gedeonovû qui voit dans Simarglù une corruption du grec Sefji'flpaxX-^; (I).

En 8omme,Simarglû n'appartient pas au panthéon slave et jusqu'à nouvel ordre il nous est impossible

(i). Arch, fiXr slavische Philologie, t. V. p. 6. Une idole à sept têtes, aurait été dans la langue des Slaves baltiques Sedmapuglav(cf. Triglav). Serait-ce ce nom qui défiguré serait arrivé jusqu'en Russie, comme celui de Suarasici? Cette hypothèse n'a jamais été émise jusqu'ici. Je me permets de la risquer.

simarglO 123

de savoir quelle est la divinité réelle que le chroniqueur a voulu désigner par ce nom étrange.

MOKOèï

Nous ne sommes guère moins embarrassé pour déterminer le caractère précis de Mokosï, Tune des divinités dont Vladimirû éleva Tidole sur la colline de Kievû. Mokosï n'est pas seulement attesté par la Chronique fondamentale^ mais aussi par d'autres textes slavons russes du moyen âge (Krek, Einleitung^ p. 395 et 407). Dans un texte religieux du XVI* siècle, un nomocanon cité par M. Veselovskij {Revuerussedu Ministère de V Instruction publique^ juillet 1889) figure un personnage nommé Mokuâa qui joue le rôle d'une sorcière. Le prêtre qui confesse une femme lui demande : a N'es-tu pas allée voir Mokusa?» Dans le nord delà Russie le folklore connaît' encore aujourd'hui Mokusa. C'est une femme qui apparaît pendant le grand carême, visite les maisons, surveille les fileuses(l). Si leur rouet s'agite, grince pendant leur sommeil, elles disent que c'est MokuSa qui a filé. Elle s'occupe aussi du bétail ; si un agneau non tondu perd de la laine, on dit que

(1) Miklosich, dans son dictionnaire étymologique, a une singulière distraction. Il déclare que le mot Mokoéï est emprunté à un sbornikû du xvi" siècle. Or ce mot se trouve en toutes lettres dans son édition de Nestor : Chronica Nestoris (Vienne, 1860), p. 46, ligne 27.

Mokuâa l'a tondu ; la nuiton laisse après les ciseaux un flocon de laine. C'est une oRrande à Mokuâa (I^rsovû, Commentaire du Dit de la bataille d'Igorî cité par Veselovskij, /• c).

Si le nom MokuSa n'est pas d'origine finnoise» il doit se rattacher à la déesse Moko§l de la Chronique. Rien n'indique les attributs de cette déesse. Son nom peut être rattaché à la racine mok (humidité»mollesse), mais le suffixe oi{ est embarrassant. M. Jagié (Arc/i., V, p. 7) fait de Mokôâi la traduction du grec jmaAaxia. Il cite d'après TichonravovQ des textes dont je n'ai pas sous les yeux l'original et d'après lesquels MokosI serait la traduction du grec ftaÀaxla^ c'est-à-direla divinité impure qui suggère le péché d'Onan (1).

TROJANfi - TRAJAN

Il existe dans la littérature grecque du Moyen Age un récit intitulé : Révélation de la Sainte Mère de Dieu sur les châtiments f AiroxaAu^cç xHç ûircpo^^cov Ocordxou TTcpc ràv xoXaacuv. . .). Ce document a été traduit en slavon russe au xii* siècle (2). La Vierge obtient du

(i) La dérivation de Moko^ est contestée par M. Krek, p. 407, mais les textes cités par M. Jagié sont fort précis, et ne paraissent pas pouvoir donner lieu à une autre interprétation.

(2) J'ai eu sous les yeux le texte grec et la traduction slavonne, d'après un sbomikû du xii* siècle, provenant du

trojànO-trajan 125

Seigneur Tautorisation de visiter les enfers sous la conduite de l'archange saint Michel qui lui montre les tourments des damnés et lui explique les raisons pour lesquelles ils ont été punis. Les premiers pécheurs que la Vierge voit en entrant aux enfers sont ceux qui n^ont point cru au Père, au Fils et au Saint- Esprit. A ce passage, la traduction slavonne ajoute une glose assez longue : « Ce sont ceux, dit-elle, qui ont oublié Dieu, qui ont appelé dieux les objets que Dieu avait faits pour notre usage, le soleil, la lune, la terre, les animaux, les reptiles, qui se sont fait des dieux de pierre avec des hommes tels que TrojanO, Chorstl, Velesû, Perunû. » Un apocryphe du xvi^ siècle, V Apocalypse des Apôtres^ associe TrojanQ à Perunû, à Chorsû, à Dii (Zeus) (i). Il ajoute que ces prétendus dieux étaient des hommes; Perunû vivait chez les Grecs, Chorsû à Chypre ; Trojanû était empereur à Rome.

Le dit de la bataille dlgorï mentionne quatre fois Trojanû et appelle la Russie le pays de Trojanû . J*ai fait ailleurs (2), et je maintiens toutes mes réserves sur ce texte. Mais s'il y a eu falsification ou interpolation, il n'en est pas moins vrai que le falsifica-

monastôre de Saint-Serge, publiés par feu Sreznevskij dans les Drevnie pamjainiki rxisskago pisïma i jazyka, Saint-Pétersbourg, 1869. In-4*.

(i) Texte publié par .Tichonravovû et cité par M. J. Sismanovû dans le Sbomikû ou Recueil bulgare de folklore, de science et de littérature (tome IV, Sofia, 1891).

'2) La Lt(tërafure russe, p. 22.

tcur n'a pas inventé ce nom de Trojanû et qu'il l'a pris dans des textes antérieurs ou dans la tradition populaire.

Dans le gouvernement de Kievû,on signale encore aujourd'hui le Valu Trojanovû (Rempart de Trajan). A ce rempart, dit M. Kotlijarevskij, se rattachent certaines traditions mythiques où il est question de Trojanù, tsar Ermlianskij (c'est-à-dire rimlianskij, romain) (l). Ces traditions ont dû venir en Russie de chez les Slaves méridionaux, notamment des Bulgares, toujours en contact avec les Roumains, peutêtre des Roumains eux-mêmes. Le souvenir de Trajan est resté très vivace en Roumanie; on signale encore dans ce pays un valul lui Trajan (fossé de Trajan); une calea lui Trajan (route de Trajan); ynasa lui Trajan (table, rocher de Trajan); pratul lui Trojan (prairie de Trajan) (2).

Des dénominations analogues se retrouvent en Bulgarie. La voie romaine qui, passant par Serdica (aujourd'hui Sofia), réunissait l'Italie à Constantinople, est encore appelée par les Bulgares Trojanovû pùlû] Trojanski pùtû; par les Turcs, Trajan joL

Le voyageur dalmate Verantius (Vrancic), qui traversa ces contrées en 1553, entendit parler de cette route de Trajan et s'étonna de voir le nom du

(1) Kotliarevskij. Œuvres complètes^ édition de rAcadémie de Saint-Pétersbourg, tome IV, p. 512.

(2) Xenopol, Histoire des Roumains, Paris, Leroux, 1896, tome I, p. 107.

trojanO-trajan 127

grand empereur conservé chez ces peuples barbares (1?. A Hissar, au nord do PhilippopoU a'élèventdes ruines romaines que les Bulgares appellent Trojanovgrad (Je château de Trajan), tandis que les Turcs les attribuent aux Génois et les appellent Djenevizler (2).

Au sud dichtiman s'ouvre, dans la Srcdiia Gora (Forêt centrale), le défilé des Portes de Trajan (Trojanooa vrata), naguère célèbre par les exploits des brigands (3). Sur l'emplacement de la ville actuelle de Stara Zagora (Eski Zagra) s'élevait la ville d'Ulpia Augusta Trajana ; Pansaba, aujourd'hui Kustendil, dut son organisation à Trajan; de mêmesurlamerNoirc, Ulpia, aujourd'hui Anchialo; lo village de Devna s'élève sur l'emplacement d'une Marcianopolis fondée par Trajan. Ainsi, le souvenir du grand empereur se retrouve dans presque tous les pays bulgares.

Son nom se rencontre égalementdans les contrées aerbo-croates. A Mostar, en Herzégovine, un pont

(1) Iter Buda Adrianopolîm, anno 1553, édité pour la première fois parFord's dans son Vta£}!;itoinDaIma2ia, réimprimé par Szalay dans les Monumenta Hungariai, Historici ecriplores, tome II.

(2) K. Jirecek, Cesty po fîulharsftu ('Voyages en Bulgarie, Prague, 1888, p. 15).

(3) Une vue du défilé et une gravure du xviii* siècle représentant la porte de Trajaa {d'après Marsigli), figurent pages 648-&id et 6)6-657 du bel ouvrage de M. Schlumberger, l'Épopée byzantine au X' siècle. Cette porte a été détruite par u*paoba vers 1835 ou 1836. Les habitants du pays l'iillrlliiie également au héros serbe Marko Kraljevic.

sur la Neretva s'appelle pont de Trajan; en Dalmatie, les ruines de la ville romaine de Burnum s'appellent le château de Trajan; le même nom est donné aux ruines d'un ancien château serbe près de Novi-Pazar. La fameuse table do Trajan et les restes du pont sur le Danube se trouvent depuis plus de dix siècles en pays serbe; le château de Kulina, ruiné au Moyen Age» porte également le nom de Trajan .

Le nom de Trajan» sous la forme diminutive Trajko, est encore fort usité en Bulgarie, L'étymologie populaire le rattache au verbe /rajamû, je persiste, je dure. Au xi* siècle, il fut porté par un tsarévitch bulgare, fils du tsar Samuel (1). Dans les contes populaires serbes figure un personnage appelé Trojan. D'après le dictionnaire serbe de Vuk KaradziC; près des ruines du château de Trojan, sur le mont Tser, aux environs de Schabats (âabac), vivait un personnage de ce nom. Toutes les nuits il s'en allait dans la Syrmie voir quelque femme ou quelque fille. Il ne pouvait sortir sous les feux du soleil qui l'aurait anéanti (2). Quand il arrivait chez sa maîtresse, on donnait de l'avoine

(1) K. Jirecek, Histoire des Bulgares, édition russe, Odessa, 1882, p. 93-95.

(2) C'est la légende populaire grecque du prince 'AviiXicc qui ne pouvait supporter le soleil (Schmidt, Griechische Mœrchen, Leipzig, 1877, p. 30-31). — Ilaxthausen (Studien ûber die neuere Zxistœnde Russlands, II, p. 460) a recueilli sur Trajan un légende analogue en Bessarabie.

trojanC-trajan 1 29

aux chevaux. Après que les chevaux avaient mangé l'avoine et que le coq avait chanté, il retournait dans son château. Une nuit, le frère ou le mari d'une de ses maîtresses remplaça l'avoine par du sable et coupa la langue de tous les coqs pour les empêcher de chanter. Quand le roi crut que le moment de s'en aller était venu il demanda à son serviteur si les chevaux avaient mangé leur avoine. Le serviteur répondit négativement. D'autre part, les coqs n'avaient pas chanté. Trojan s'attarda chez sa belle ; à la fîn^ il se rendit compte de la situation^ sauta à cheval et s'enfuit vers son château ; mais le soleil l'atteignit en route. Il se cacha sous une meule de foin; malheureusement, des bestiaux bouleversèrent la meule ; brusquement exposé aux rayons solaires, Trojan s'évanouit.

Une variante de ce conte a été relevée par M. Milicevic dans sa description de la Serbie(l) : « Le tsar Trojan vivait dans un château au sommet du mont Tser. Il avait trois tètes. (Ces trois têtes s'expliquent évidemment par l'étymologic populaire : troje veut dire trois en serbe.) L'une mangeait les hommes; l'autre, le bétail; la troisième, le poisson. Il passait le jour dans son château sur le Tser, la nuit dans son château de la T»irina sur la Save. Le peuple s'inquiéta de cette façon de vivre et alla trouver saint Dmitrius, Tun des serviteurs de Trajan, et le

(I) Kneiecirm Srbijii, licli^rade, 1870.

130 MYTHOLOGIE SLàV£

pria de demander à son maitre de quoi il pouvait avoir peur. «Je n'ai peur que du soleil », répondit Trajan.

Saint Dmitri fit remplacer l'avoine des chevaux par du sable, couper les langues des coqs^ etc, Trajan fondit au soleil.

La suite du récit se complique d'une foule d'étymologies populaires. Trojan, dans sa fuite, devint sourd (ogluveo) auprès du village de Glouchci, perdit ses semelles (tabani) auprès du village de Tabanovci; il devint aveugle {oalepeo) près du village de SIepevié ; il perdit son bouclier (élit) à âtitar, et la catastrophe finale l'atteignit {se desila mu) au village de Desié.

Saint Dmitri fut tué par les amis de Trojan et jeté dans la Save.

Sur les bords de cette rivière» dans l'arrondissement de èabac se trouvent les ruines du château de Kulina. Le peuple serbe en attribue la fondation au tsar Trojan.

Karad^iô a publié dans ses contes serbes {Siyshe Pripovjetke^ ?• éd., Vienne» p. 150-152) un conte que je n'ai pas sous les yeux et où le tsar Trajan est figuré avec des yeux de chèvre.

Au xu* siècle, Tzetzès, dans les Chiliades (M . Tomaschek les a signalées le premier dans la Zeit^ schriftfûr ŒsteiTeichischeGymnasien)^ connaissait cette légende sur des oreilles de bouc et il lui prêtait un caractère symbolique.

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« 'pria di Tpoiatyov Xiyov9iv î^eiv rpayou (On dit que Tra-

jaa a des oreilles de bouc.) v II cherche à interpréter cette fable, soit parce que Trajan était lubrique comme un bouc, soit parce que comme le bouc il savait poursuivre les ennemis de Rome dans les endroits les plus escarpés.

M Kœhler qui s'était aussi occupé de cette légende l'expliquait par le ressemblance des mots

Tpoc0cvoç et rpdyoç.

D*après Bertrandon de la Broquière, qui écrivait au XV* siècle, la ville de Trajanopoli avait été édifiée a par ung empereur appelé Trajan, lequel avait, ce disaient les Grecs, une oreille ainsi que ung mouton 9.

D'après un conte bulgare de Stara Zagora, publié dans le Periodiceako Spisanie de Sofia (tome IV, p. 182), il y avait une fois un tsar Trajan qui avait des oreilles d'âne. L'indiscrétion de son barbier rappelle rhistoire de Midas. Une variante de Nevrokop, en Macédoine, représente Trajan avec des oreilles de chèvre. Le barbier va confier son secret à un puits abandonné. Quelque temps après des voyageurs trouvent auprès du puits un arbre dont chaque feuille porte les paroles révélatrices. L'empereur va visiter le puits et l'arbre et conclut philosophiquement : c Ce qui a été donné par Dieu ne doit pas se cacher. D Et depuis ce temps-là il ne couvrit plus ses oreilles.

Dans les chants bulgares recueillis par les frères

Milâdinovci il en est deux où il est question d^une ville de Trojan grad» Troem (chants 31 et 38) dont les habitants sont mauvais chrétiens et ont à subir diverses épreuves. Le chant 31 a été recueilli à Koukus en Macédoine. Le second ne porte pas dUndication précise, mais d'après les textes qui Tavoisinent il doit appartenir à la Roumélie orientale (Bulgarie du Sud). Le texte n'est pas assez clair pour qu*on puisse décider s'il se rapporte à la légende de Trajan ou à la légende troyenne qui joue un rôle considérable dans la littérature des Slaves méridionaux.

Comment Trajan est-il devenu dieu, ou tout au moins démon — au sens chrétien — chez les Slaves du Sud ou de TEst (1)? M. Jagié a proposé, il y a bien longtemps, une interprétation fort ingénieuse et fort vraisemblable. Les ruines les plus importantes des pays danubiens sont attribuées àTrajan ou portent son nom. Or, Timagination populaire peuple les ruines de démons et de fantômes; il est tout naturel qu'un do ces démons soit Trajan lui-même, qu'il devienne dieu comme PerunO^ Chor&û ou Dazbogû. Les Slaves balkaniques promptement convertis au christianisme auraient transmis le culte de Trajan aux Russes qui le conservèrent plus longtemps. On

(i) 11 est devenu saint sous la plume de Procope (306,5). Il cite un château fort -roû à^ou Tpataivcu. C*est un castellum divi Trajani. Divus en grec a été traduit par â^ipc II n'y a nulle part de saint Trajan. Jirecek ; Das Christliche Elément in der Balkànlânder, Vienne, 1895, p. 8.

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peut supposer également que le souvenir ded exploits de Trajan en avait imposé^ aut peuples balkaniques dont les Slaves recuetUirênt les traditions, qu'ils trouvèrent l'idée de Dieu attachée à cet illustre personnage (divus Augustus), qu'ils la conservèrent et ramplifîèrcnt. Dans ce que nous savons de leur mythologie proprement dite soit on Russie^ soit chez les Slaves baltiques, on ne trouve pas d'autre exemple d'hommes divinisés; on a pourtant vu au siècle dernier et même dans le nôtre certains sectaires russes diviniser leur empereur Pierre III, d'autres lui donner pour lieutenant Napoléon qui doit rétablir ici-bas le règne de la justice» ou même le proclamer leur Messie. On ne rencontre aucun phénomène analogue dans l'histoire des Slaves païens.

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