CHAPITRE V
Divinités inférieures.
Triglav. — JuU. — Radigast. — > Podaga. — Pripegala. — Zcernoboch. — Divinités anonymes. — Rinvit, Turupid, Puruvit, Pisamar, Tiernoglav. — Déesses. «- Les dieux domestiques.
TRIGLAV
Nous revenons maintenant aux dieux du système baltique dont nous avons déjà étudié le principal représentant, Svantovit.
Après lui Tun des principaux était Triglav. Son existence nous est surtout attestée par les historiens del'évêque Otto de Bamberg. Il y avaità Stettin, dit Tun d*eux, quatre continae (Herbord, II, 32), c'est-à-dire quatre temples. Ce mot continae, l'Allemand Herbord ne s'en embarrasse guère : a Sclavica lingua, dit-il 9 in plerisque locis latinitatem attingit
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et ideo puto ab eo quod est continere continsts esse vocatas. » Avec de pareilles étymologies on peut aisément tirer Svantovil de sanctus Vitus. Le commentateur moderne de l'édition Pertz n'est guère plus heureux que Herbord. Il soupçonne bien que contina est un mot slave et il Tinterprète par le polonais honczyna {fastigium). Cette explication est fausse; honczyna veut dire: extrémité, bout; il n'a point d'autre sens. Kontina se rattache évidemment à la racine kont qui a donné en serbe kuéa^ maison, en bulgare kasla^ etc.
L'une de ces quatre continae qui était la principale, était merveilleusement décorée et ornée de sculptures, représentant des hommes, des oiseaux, des quadrupèdes, si habilement reproduits qu'on les aurait crus vivants, si ingénieusement coloriés que ni la pluie ni la neige n'en altéraient les couleurs. II y a évidemment dans ces lignes quelque exagération On entassait dans cette contina la dime de tout le butin fait sur l'ennemi, des coupes d'or et d'argent, des cornes dorées incrustées de- pierrerit s, des armes et de la vaisselle précieuse.
Deux de ces temples étaient consacrés au dieu Triglous. Le nom slave est évidemment altéré et il n'est pas difficile de le rétablir sous sa forme réelle : Triglav, dieu ou idole à trois tètes. Aujourd'hui encore le mont Triglav (à trois pics, à trois tètes) qui fait partie des Alpes de Carniole est défiguré par les Allemands sous la forme Terglou. Nous
DIVINITÉS INFÉRIEURES t37
retrouvons ce nom de Triglav dans une ancienne chronique de la ville de Branibor (Brandebourg) ( t )• Otto de Bamberg fut admis à prêcher le christianisme chez les habitants de Stettin. Ils l'accueillirent sans répugnance, convaincus que leurs dieux sauraient bien se défendre. Il usa largement de la tolérance qui lui était accordée ; aidé de ses prêtres, il se mit à détruire les continae à coups de hache et de serpe. Quand le peuple vit que les dieux ne se défendaient pas, il s'attaqua, lui aussi, aux temples, s'en partagea les richesses et emporta le bois pour faire cuire les aliments. En ce qui concerne l'idole de Triglav, l'évêque en brisa le tronc, emporta les trois têtes et les envoya à Rome pour attester la conversion de la ville (Herb., II, 3?). En revanche,
(1) f Temporibus Svigeri decimi tertii episcopi Brandenburgensis fuit in Brandenburg rex Henricus qui slavice dicebatur Pribislaus, qui christianus factus, idolum quod in Brandenburg fuit cum tribus capitibus quod Triglav slavice dicebatur destruxit » (Fragments Chron, Brandenb., ap. Madep, p. 264).
C'est à ce dieu et peut-être à ce texte que fait allusion le chroniqueur tchèque Pribik de Pulkava (xiv« siècle ; Fontes ver, Bohemicarum, t. V, p. 89) : « In illis diebus fuit quidam Henricus rex Prybislaus slavonice nominatus urbis Brandenburgensis et terrarum adjacencium, sicut Brandenburgensis testatur Chronica... Hic dum adhuc gens esset ibi permixta Slavonica et Saxonica, deserviens ritibus paganorum et in urbe Brandenburgensi ydolum tribus capitibus inhonestum ab incolis colebatur. » Le traducteur tchèque traduit : « Imajice tu kakù modlu trihlavatu nectnu i velmi àkaredu » (une idole à trois tètes immonde et très laide).
138 MTTHOLOGIB SLAVE
il consentit à respecter un chêne sacré, umbr^ atque ameniUtis gratis.
Parmi les accessoires du culte de Triglav figurait à Stettin comme à Arkona (voir le chapitre sur Svantovit) un cheval sacré. C'était un cheval noir, bien nourri, d'une taille remarquable ; nul ne devait le monter et Tun des quatre prêtres du temple était particulièrement chargé de le soigner. Il rendait des oracles. Quand il s'agissait d'entreprendre une expédition sur terre, on déposait sur le sol neuf lances éloignées les unes des autres d'une coudée. Le cheval étant sellé, harnaché, le prêtre le tenait par la bride et lui faisait franchir trois fois dans les deux sens Tespace occupé par les lances. S'il le traversait sans les toucher, c'était un heureux présage et on entreprenait l'expédition. Dans le cas contraire on y renonçait (Ilerb., II, 35). Pour faire disparaître ce mode de divination, Otto imagina de faire vendre le cheval de Stettin en pays étranger (Herb., II, 3), après avoir persuadé aux habitants qu'il était plus apte à traîner un chariot qu*à rendre des oracles. D'après un autre biographe (Prifl,, II, 1 1), la selle d'un cheval divin était d'or et d'argent et elle était conservée dans l'une des continae.
Nous retrouvons l'idole de Triglav dans la ville de Volyn. Après la conversion de cette ville les prêtres restés fidèles au culte des idoles la quittèrent et se retirèrent dans les campagnes (Ebbo, II, 13). <( Et comme Otto détruisait les temples et les imagés
des dieux 9 ils emportèrent hors de là province une image d'or de Triglav qui était leur principale divinité et ils la confièrent à une veuve qui vivait dans un petit village^ où ce précieux trésor pouvait diffi-» cilement être découvert. La veuve enveloppa l'idole dans un vêtement^ fit un trou dans le tronc d'un arbre très gros et cacha le dépôt sacré de telle sorte qu'on ne pouvait ni le voir ni le toucher. Elle n'avait ménagé qu'une petite ouverture par laquelle les païens pouvaient offrir les sacrifices ou les offrandes (oc solummodo foramen modicum ubi sacrificium inferretur in trunco patebat ») et personne n'entrait chez elle — sinon pour les sacrifices. Otto apprit l'existence de cette idole. Il craignit qu'après son départ elle ne contribuât à ramener au paganisme les indigènes encore peu affermis dans la foi chrétienne et chercha le moyen de s'en emparer par la ruse(l). Si les prêtres païens avaient été
(1) Ivan Toiirguenev in*a raconté jadis une curieuse anecdote de la vie des rasholnihs russes qui n*est pas sans rapport avec cet épisode. Un fonctionnaire russe, feu Melnikovû^ connu en littérature sous le nom de Petcherskij, était chargé de la surveillance de raskolniks. On lui avait signalé dans une forêt d*outre-Volga une chapelle suspecte où les raskolniks se réunissaient pour honorer une image non reconnue par rÉglise orthodoxe. S'il réussissait à enlever Timage et à faire abandonner le sanctuaire, on lui promettait la croix de commandeur de Sainte- Anne. Melnikovû se faufila parmi les fidèles et au moment où ils étaient absorbés par Textase il s'écria brusquement: Anna na êejul Sainte Anne au cou! Épouvantés par ce cri mystérieux, les fidèles restent immobiles. Melnikovû s'élance sur l'image, la saisit et l'emporte avant quMls aient eu le temps de revenir de leur effroi.
avertis de son dessein, ils auroient peut-être eu Tidée de cacher leur palladium dans un endroit encore plus inaccessible. L'évèque confia cette mission délicate à un de ses compagnons, nommé Hermann. C'était un homme adroit et qui savait la langue des indigènes. Il lui prescrivit de revêtir le costume slave et de se rendre chez la veuve comme pour faire un sacrifice à Triglav, Hermann obéit. Il raconta à la veuve qu'il avait échappé naguère à une terrible tempête, grâce à la protection de Triglav et qu'il voulait lui offrir un sacrifice. La veuve lui indiqua Tarbre sacré et le trou dans lequel il pourrait déposer son offrande, en l'engageant à ne rien révéler à qui que ce fût s'il tenait à la vie. Il entra dans l'enceinte mystérieuse, jeta par l'ouverture une pièce d'argent, de telle sorte qu'on l'entendit résonner et qu'on put croire qu'il avait sacrifié. Il la retira ensuite et pour montrer son mépris à Triglav, il lui offrit en guise de sacrifice un énorme crachat (aputaculum ingens). Puis il examina tout pour voir sMl pouvaits'emparer de l'idole; mais elle était si bien enfermée dans le tronc qu'il était impossible de l'en arracher. Regardant autour de lui, il vit la selle de Triglav suspendue à la muraille. Elle était fort vieille et complètement hors d'usage. 11 l'enleva, la cacha et la rapporta en témoignage des efforts qu'il avait faits pour s'emparer de l'idole. »
La fin du récit est assez singulière. On peut se demander si Hermann était réellement de bonne foi
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et s'il n'a pas inventé l'histoire de la selle pour pallier son échec ou s*il ne s*est pas simplement emparé d'un harnais quelconque. La vieille païenne aurait certainement mis la selle sacrée à Tabri des convoitises des chrétiens.
Après cette infructueuse tentative, Tapôtre des Poméraniens n'insista plus; il craignait d'être accusé de cupidité s*il persistait à vouloir s'emparer de la précieuse idole. Il eut recours à la persuasion. Il rassembla les princes et les anciens et leur fit jurer d'abandonner le culte de Triglav, de briser son idole et d'employer Tor dont elle était fabriquée au rachat des captifs.
Les biographes d'Otto de Bamberg nous signalent encore le culte de Triglav à Stettin. Cette ville (Ebbo, m, 1) renfermait dans son enceinte trois montagnes; la plus haute, celle du milieu, était consacrée au grand dieu des païens, Triglav. Son idole avait trois tètes : un bandeau d'or couvrait ses yeux et ses lèvres. Les prêtres païens expliquaient ainsi ces particularités. Leur grand dieu, disaient-ils, avait trois tètes parce qu'il gouvernait trois royaumes, le ciel, la terre et les enfers : sa face était couverte d'un bandeau, parce qu'il ne voulait pas voir ni connaître les péchés des hommes. Ces assertions, peut-être imaginaires, ont semblé suspectes à un savant russe M. Kirpicnikovû.
Les Slaves, dit*il, de devaient pas avoir une idée chrétienne. Enfin, il n'est guère possible qu*un dieu
14S . ^ B|YT0QXX>aiE SLAVE
qui prévoitravenir ignorçles actiqnsdes hommes ( 1 ). M. KirpicnikovQ se demande encore si nous n'avons pas ici une dérprmation de la Trinité chrétienne ; c'est ainsi qu*on a cru voir dans Svantovit un substitut de saint Vit. Avec ce scepticisme on va très loin. Il est pourtant certain, nous Tavons démontré ailleurs, dans l'étude sur Svantovit, que les Slaves bal tiques adoraient des idoles polycéphales.
De l'aveu même du biographe d'Otto (Ebbo, III, i ) le culte de Triglav et d'autres idoles dont nous ignorons les noms ne disparut pas aisément. Otto convertit ou crut avoir converti Stettin, fit livrer ^ux flammes les temples païens et construire deux églises dont Tune sur la colline même de Triglav reçut le nom de saint Adalbert. Mais les prêtres idolâtres n'avaient pas renoncé à leur culte, ni surtout aux produits des sacrifices. Ils ne cherchaient qu'une occasion pour ramener le peuple au paganisme. Or il arriva qu*une épidémie éclata dans la ville ; la mortalité était grande; les prêtres persuadèrent au peuple que sa conversion était cause de tout le mal, qu'il fallait revenir aux idoles. Tous les habitants, disaient-ils, étaient destinés à mourir si la colère des anciens dieux n'était pas apaisée par les sacrifices accoutumés. Le peuple, excité par ces discours réclame ses idoles, leur offre des sacrifices et s'at* taque aux églises chrétiennes (Ebbo, III, 1 ; Her*
(i) Journal du Ministère russe de l'instruction publique^ sept. 1885.
DIVINITÉS mFÉRIEURES 143
bord, Illy 16). 11 détruit une moitié de ces édifices, celle qui est réservée aux fidèles, mais il recule devant le sanctuaire. Cette besogne accomplie, les destructeurs se retournent vers le prêtre des idoles : «c Nous avons, disent-ils, fait ce qui nous regardait : c'est à toi de détruire et de profaner le sanctuaire du dieu allemand (teutonici de i). » Le prêtre prend une hache, lève le bras et s'arrête subitement paralysé en poussant des cris affreux : dt douleur ! quelle est la puissance, quelle est la force de ce dieu allemand et qui lui résistera! Voyez comme il m'a frappé, moi qui me suis attaqué à son sanctuaire. » Le peuple s'étonne et demande ce qu'il doit faire. La réponse rapportée ou probablement ima« ginée par Ebbo, est assez singulière : (t Construisez ici la maison de votre dieu à côté de celle du dieu teutonique et honorez-le en même temps que vos dieux, de peur que dans sa colère il ne vous fasse tous périr. » Ils obéirent et jusqu'au retour du pieux apôtre Otto ils restèrent dans cette erreur, servant Dieu et les démons.
Triglav figure encore dans la description des miracles de saint Otto {Mon. Germ.j t. XII, p. 91). C'était un démon dont une femme était possédée.
Triglav offre évidemment quelques analogies avec Svantovit, mais il n'y a pas de raison pour ne pas en faire une divinité indépendante. S van to vit avait une idole à quatre têtes, Rugievit, une à sept têtes, mais nous ne trouvons jpas de nom qui eut été
CityrglaVy sidmglav ou sedmaruglav ( t ). Il n^ a pas de raison sérieuse de douter que Triglav n*ait été une divinité indépendante.
JULÀ
Jula figure aussi chez les biographes d'Otto de Bamberg ; pendant son second séjour à Volyn, Otto engage les habitants à ne pas retourner au culte de "^ Jula et de sa lance et à Tadoration des idoles. Nous ne savons ce que veut dire ce nom. Volyn, aujourd'hui WoUin, s'appelait aussi Julin. S'agit-il d'un dieu de la cité, d'un dieu éponyme ? Ce qu*il y a de certain, c*est que les habitants de Volyn adoraient une lance attachée à une énorme colonne située au milieu de la ville (Ebbo, II, 1 ; III, 1 ; Herb., III, 26); Ebbo racontequeJulin a été construite par Jules César et que l'on y adore encore sa lance, ob memoriam ejus; au commencement de l'été on célébrait une grande fête en son honneur. Nous avons déjà vu, en parlant de Triglav et de Svantovit, quel rôle jouait la lance dans la divination.
RÂDIGAST
Cette divinité a longtemps occupé dans le panthéon slave une situation incontestée. Dans ces dernières années on a mis en doute son existence.
(i) A moins que ce dernier nom ne se retrouve dans le Simarglù du chroniqueur russe. Voy. plus haut, p. 122.
M. Brûckner {Arch. fur si. Phil., t. XIV) prétend que Radigast est tout simplement un nom de ville. Examinons un peu les textes. Thictmar, qui est généralement bien informé, dit (VI, 23) :
a Est urbs quaedam in pago Riedirierum Riedigost nomine, tricornis ac très in se contincns portas, etc., » Cette ville (je résume la suite du texte) est entourée de tous côtés d'une grande forêt respectée des habitants, objet de leur vénération. Deux portes de la ville sont ouvertes à tout venant, la troisième conduit à la mer qui est voisine et terrible à voir. Dans cette ville ou dans cette porte {in eadem) il n'y a qu'un temple habilement construit en bois qui est supporté par des cornes de différents animaux (1). Les murs de ce temple sont ornés à Texterieur d'images de dieux et de déesses merveilleusement sculptées, à l'intérieur sont des dieux faits à la main; ils ont leurs noms gravés (2), ils sont revêtus de casques et de cuirasses et d'un aspect terrible. Le premier d'entre eux s'appelle Zuarasici (3) et est plus honoré que tous les autres par tous ces
(1) Chez les Slaves chrétiens on trouve des chapelles audessus des portes des villes, par exemple à Vladimir sur la Kliazma, à Vilna (la porte dite Ostra Brama, etc.). Ce temple porté sur des cornes d'animaux ne peut être qu'une espèce de chapelle.
(2) Ce texte a donné lieu à beaucoup de commentaires. Nous ne savons rien de précis sur l'emploi de l'écriture chez les Slaves païens.
(3) Sur Zuarasici, voyez plus haut, p. 119-120.
JO
peuples. Les étendards sont conservés ici et ils ne quittent jamais le sanctuaire, sauf en cas d'expédition. Dans ce cas ils sont pris par les fantassins.
Pour garder ces trésors des prêtres ont été spécialement institués. Quand ils se réunissent pour sacrifier aux idoles ou pour apaiser leur courroux, ils s'asseyent tandis que le peuple reste debout, ils se murmurent des paroles inintelligibles {invicem clanculum mussantes)^ ils creusent la terre avec une crainte religieuse, ils consultent ainsi les sorts pour connaître les choses douteuses. Cela fait, ils couvrent de gazon vert un cheval qui est considéré comme le plus grand du pays, ils le font passer avec vénération entre deux lances fixées dans le sol (1) et, en com* binant les résultats de cette divination avec les sorts qu'ils ont d'abord consultés, ils tirent finalement des augures. Si les deux divinations donnent le même résultat on entreprend ce que l'on voulait faire; dans le cas contraire, le peuple s^afflige et abandonne l'entreprise. Ils professaient encore de toute antiquité une autre erreur : ils croyaient que si quelque terrible et longue rébellion les menaçait, un gros sanglier, orné de défenses blanches, sortait du sein de la mer et se vautrait dans les vagues en les agitant avec un bruit terrible.
Autant il y a de districts dans cette région, autant il y a de temples et d'images des démons adorés
(i) Sur cette divination par les lances, voyez les chapitres consacrés à Svantovit et à Triglav.
par les infidèles. Mais la cité dont je viens de parler occupe le premier rang. C'est elle qu'ils viennent saluer en partant pour la guerre. Quand ils reviennent après une heureuse expédition, c'est à elle qu'ils rapportent le butin; ils s'informent avec soin, par le moyen des sorts et du cheval dont j'ai parlé, de la victime agréable aux dieux qui doit leur être offerte par les prêtres. Le sang des hommes et des animaux domestiques calme leur indicible fureur.»
On a beaucoup discuté sur ce morceau. Il contient plus d'un détail invraisemblable; ce temple qui renferme tant de lourdes idoles et qui est supporté par des cornes d'animaux, ces divinités dont les noms sont gravés, tout cela paraît bien fantastique. Quoi qu'il en soit, le passage méritait d'être cité en entier.
Thietmar prend le nom de Riedigost pour un nom de ville. Son commentateur, M. Kruse, d'accord avec Lîsch, estime qu'il s'est trompé et se rallie à l'opinion d'Adam de Brème qui fait de Radigost le nom d'une divinité honorée dans la ville de Rhetra. Notre compatriote, M. Bernard, dans sa thèse De Adamo Bremensi geographo (Paris, 1895, p. 66), est du même avis.
Examinons le texte d'Adam de Brème (II, 18) :
<c Parmi les peuples slaves qui habitent entre l'Elbe et l'Oder les plus puissants sont les Rhetarii; leur ville la plus fréquentée est Rhetra, qui est en même temps le siège de l'idolâtrie. (Il est assez naturel qu'une ville porte un nom analogue à celui
du peuple qui T habite.) Elle possède un temple consacré aux démons dont le prince est Redigast(l). Son idole est en or, son lit de pourpre. La ville a neuf portes; elle est entourée partout d'un lac profond ; on le traverse sur un pont de bois dont le passage est seulement permis à ceux qui viennent sacrifier ou consulter les oracles. (Ce dét;ail semble indiquer que Rhetra était non pas une ville, mais simplement un lieu de culte.) De ce temple à Hambourg, il y a, dit-on, quatre journées de marche. » Plus loin (livre III, 52), Adam raconte que Tévêque Jean fait prisonnier fut invité à renier la foi ; sur son refus on lui coupa les mains et les pieds; sa tète fut fichée sur une pique et les païens Timmolèrent (l'offrirent) à leur dieu Redigast. Ces choses eurent lieu le 4 des ides de novembre (10 novembre) dans la métropole des Slaves à Rhetra. Par ce mot de métropole Adam de Brème veut, je crois, désigner le centre religieux des Slaves de cette région. Helmold (I, 2) répète que Rhetra est la capitale des Redariens et copie quelques lignes d'Adam de Brème sur le dieu Redigast. Plus loin (I, 22) il parle
(1) Leibnitz, dans les Scriptores rerum Brunsv^icensium, I, p. 191, cite le texte suivant rapporté par Lelewell, mais dont je n'ai pu vérifier Forgine : « Post mortem Caroli imperatoris quidam non veri christiani prsecipue trans Âlbeam susceptam fidem Christi relinquentes idola sua projecta, Ilammon scilicet, Suentobuck (Sventi Bog, comparez Svantovit), Witulubbe (?), Radegast cum ceteris erexerunt et in loco pristino statuerunt. »
d'une lutte entre les peuples slaves, les Liutitses et les Riaduri qui cà cause de leur antique cité et du fameux temple où l'on montre l'idole de Radigast prétendaient qu'ils étaient les plus nobles parce qu'ils étaient visités par tous les peuples slaves à cause des oracles et des sacrifices annuels^). Enfin (même livre, § 52) il nous apprend que « Prove était le dieu du pays d'Aldenburg, Siva, déesse des Polabes, Radigast, le dieu de la terre des Obotrites» •
Au XV* siècle la chronique saxonne de Botho {sub anno 11 13)(1) nous représente Ridegast portant sur la poitrine un bouclier avec une tète noire de bœuf; il tient dans la main une hache ; sur sa tête est posé un oiseau. Un éditeur de la chronique a composé une illustration d'après ces indications et ce dessin, plusieurs fois réimprimé, a servi au fabricant des prétendues divinités obotrites conservées au Musée de Neu-Strelitz. Nous ignorons où Botho en avait pris les matériaux. Probablement dans son imagination. Enfin au xvii* siècle le chroniqueur de Lubeck, qui commente Helmold, nous raconte que Radigast était un prince des Obotrites qui fut plus tard divinisé. Ce commentaire très tardif est peu vraisemblable ; il est en contradiction avec tout ce que nous savons de la mythologie slave où nous ne rencontrons jamais de personnages divinisés.
Pour concilier Thietmar et Adam de Brème on
(I) Citée par Jagié, Arch., V, p. 204.
peut supposer que Redigast, Redigost, aurait été le nom slave de la ville que les Allemands auraient appelée Rethra. Dans ce cas Radigast serait tout simplement un dieu éponyme.
On trouve également des noms d'hommes ou de localités terminés en gost. Le nom semble composé de deux éléments: rad, joyeux; gost, hôte. Il correspond au grec fàôle^oi. Cette épithète peut aussi bien caractériser un individu qu'une localité. Mikloàich (dans son mémoire sur les noms slaves) signale un Slovène appelé Radagost qui vivait vers 975 en Carinthie. On trouve chez les Slaves méridionaux un nom identique: Miligosl{\)^ carxim /lospitium habens^ qui hospes carus est, Gostirad, en tchèque Hostirad. On rencontre en Pologne des localités appelées Bydgoszcz (ail. Bromberg en Prusse); Radgoszcz (nom d'un village de Galicie). Dans les monts Beskides en Moravie s'élève une montagne appelée Radhost. L'auteur de la Moravia sacra, Stredovsky (2), qui vivait au xvii* et au xviii* siècle, suppose que cette montagne devait son nom à une idole de Radgost. Se fonde-t-il sur une simple ressemblance de noms ou sur une tradition locale? Quoi qu'il en soit, il raconte ce qui suit:
< Il y avait sur la montagne un temple de Radhost (gf devient h en tchèque). Là où naguère les païens
(1) Radjugoslav. Akademje, LXXXI.
(2) Sacra Moravivn historia^ Salzbourg, 1710.
célébraient la fête de ce dieu aux premiers jours après le solstice d'été, aujourd'hui encore sur cette montagne les fidèles des paroisses de Hochwald, de Ro2nov, de Pridek, même les Slovaques voisins de Hongrie, accourent en grand nombre et, conformément à une coutume fort ancienne, sans qu'il s'y mêle d'ailleurs aucune superstition, ils se livrent au plaisir de boire et de danser. i>
Il s*agit, comme on le voit, d'une de ces fêtes si connues du solstice d*été; il n'y a pas de raison spéciale pour la rattacher au souvenir du culte de Radigast.
PODAGA
Nous avons déjà cité la chapitre d'Helmold (1, 83), qui fournit sur les divinités slaves d'assez curieuses indications: tLes Slaves, dit-il, ont des formes très diverses de superstition : parmi leurs dieux les uns ont des images dans les temples comme cette idole de Pion qui s'appelle Podaga...» Le mot Podaga ne veut rien dire; il peut appartenir aux deux sexes. M. Maretic {Arch. fur si. Phil,j X) Tinterprète par Budigoj et fait remarquer qu'il y a des noms slaves commençant par hudi (éveiller), d'autres finissant en goj (idée de vie, de force) et il interprète ainsi le nom: In expergefactione validus. D'après cette interprétation un peu hasardeuse, ce serait le dieu du bon réveil.
J'oserais proposer une interprétation plus simple. Au lieu de Podaga, ne peut-on pas lire Pogoda, le temps, la température. Pogoda serait le dieu ou la déesse des phénomènes atmosphériques. L'historien polonais Dtugosz mentionne une déesse de la température qui se serait appelée Pogoda (Arc/i. fur si. Ph., t. XIV, p, 170 et suiv.) (1).
PRIPEGALA
Ce dieu figure dans un document de Tannée 1 1 08, une lettre pastorale de l'archevêque Adelgott do Magdebourg (citée par Briickner, Arc/i. fur si, Phil. , t. VI, 223). On en a jadis contesté l'authenticité, mais elle paraît, au témoignage de Wattenbach, parfaitement établie. Cette lettre constitue un document important pour Tétude des luttes du paganisme slave contre la propagande germanique.
L'évêque écrit: «Ces hommes cruels, les Slaves, se sont soulevés contre nous; ils ont profané par leur idolâtrie les églises du Christ. . Ils envahissent notre contrée. Ils coupent la tète des chrétiens et les offrent en sacrifice. Or leurs fanatiques, c'est-àdire leurs prêtres, disent dans leurs festins : a C'est
(1) Le mot poer/oeda existe encore aujourd'hui dans la langue des Kaszubes ou Slaves poméraniens. Voir le Dictionnaire de Ramult {sub voce), Cracovie, 1893.
notre Pripegala qui veut ces sacrifices. » Pripegala, disent-ils, c'est Priape et Belphegor l'impudique (1). Ils tiennent devant leurs autels des coupes pleines de sang et hurlant d'une voix horrible : a Réjouissonsnous, disent-ils; le Christ est vaincu. La victoire est à Pripegala le victorieux. » L'évêque invite les chrétiens à entreprendre une croisade contre les barbares, cafin qu'on puisse faire entendre des cantiques de joie, au lieu des bruits horribles des Gentils en l'honneur de Pripegala».
Que veut dire ce nom ? M. Brûckner a proposé une interprétation fort vraisemblable. Pripegala représente: Pribychval, ce celui auquel la gloire arrive, le glorieux ». Ces noms en priby sont fréquents chez tous les Slaves : Pribygoj {accessit valetudo), Pribyslav (accessit gfîoria), Pribymir {accès* sitpax)f Pribytich (accessit solamen) (2). Ne peut-on pas songer aussi au verbe pfepjékacj brûler, qui existe encore dans la langue des Slaves poméraniens (Dîct. deRamult,su6î?oce). Prepiefeat ne pourrait-il pas être une épithète du soleil ? Je me permets de signaler cette hypothèse qui mérite, je crois, d'être discutée.
(1) Ici Tévéque invente évidemment. D'où les prêtres païens auraient-ils connu Priape et Belphegor? Il croyait évidemment retrouver dans Pri et Peg les éléments de ces deux noms.
(2) Maretié, Radjug. Acad., t. LXXXI.
ZGERNOBOCH (^ERNY BOO)
Le nom de cette divinité est facile à expliquer. Cerny Bog veut dire le dieu noir. Son culte est attesté par Helmold (I, 52) : « Les Slaves, dit-il, ont une étrange coutume. Dans les festins, ils font circuler une coupe sur laquelle ils prononcent des paroles, je ne dirai pas, de consécration, mais d*exécration au nom de leurs dieux, à savoir du bon et du méchant ; ils professent que toute bonne fortune vient du dieu bon, toute mauvaise du méchant ; aussi en leur langue l'appellent-ils le mauvais dieu, c'est-à-dire le diable Zcernoboch (1). » De Texistenc^ de ce dieu noir, les mythographes ont conclu à celle d'un dieu blanc qui se serait appelé Bielbog. Le nom de Bielbog ne se rencontre dans aucun texte authentique ; mais on a cru justifier son existence par des noms géographiques (Belbuck = Belbog en Poméranie ; Bialoboié et Blaloboînica, en Pologne ; Bëlbozice en Bohême). On a élaboré toute une théorie sur le dualisme slave. En réalité, nous ne savons rien de ce dieu blanc (2).
(1) Dans la Kmjtlinga saga il est question d'une divinité ^ appelée Tiernoglav (le dieu à tête noire).
(2) Cerny Bog a donné lieu à un méprise célèbre de Schafarik. En 1835, Kollar, qui se piquait d*ôtre mythologue et qui
était l'esprit le moins critique du monde, crut avoir découvert |
à Bamberg en Bavière une idole slave avec une inscription ^
DIVINITES ANONYMES
Au témoignage de Thietmar (VIII, 64), les Liutitses avaient unedéessedontrimagc figurait sur des drapeaux. Un soldat allemand troua le drapeau d'un coup de pierre. Les prêtres Liutitses se plaignirent à l'empereur et reçurent sur son ordre une indemnité de douze talents. En traversant la rivière Milda dont les eaux étaient grosses, ils perdirent une autre déesse et cinquante de leurs compagnons.
RINVIT, TURUPiD, PURUVIT, PISÂMAR, TIERNOGLAV
Ces divinités sont mentionnées par la Knyllinga saga (édition de Copenhague, t. XI). Après avoir raconté la destruction de l'idole de Svantovit, la saga rapporte que le roi Valdemar alla dans la ville de Korrenzia et fit détruire les trois idoles de Rinvit, Turupid et Puruvit. Rinvit est probablement
runique Cami Dog, La cathédrale de cette ville possède le tombeau de l'évoque Otto, apôtre des Slaves. Schafarik publia dans une revue de Prague un long mémoire reproduit dans SCS Mélanges (Sebrané spisy, p. 96-110), et qui a fait longtemps autorité. Il avait été victime d'une mystification ; le dieu noir de Bamberg est allé rejoindre les divinités obotrites tle Neu-Strelitz qui sont depuis longtemps démodées et qui ont abusé KoUar, Lelewell et bien d*autres. Voir Arch. fur Slav. Philologie^ t. V, p. 193 et suivantes.
identique à Rugevit (le Vit de Rugen, en slave Rana; voyez le chapitre sur Svantovit). Puruvit a peutêtre quelque rapport avec Provcn (voir le chapitre sur Perunû). Turupid est peut-être un dieu guerrier (kaschube : trepoet, trepoetose sd^ se trémousser, faire du bruit). Une quatrième idole est celle du dieu Pisamar. Pisamar permet de conjecturer une forme Besomar {bébû démon) ; mar est un suffîxequise rencontre dans certains noms slaves (1). Quant à Bcsû qui dans la langue chrétienne veut dire démon, on peut se demander si des païens auraient donné cette épithète à une de leur divinités.
Tiernoglavius, le dieu à tête noire, que nous avons signalé plus haut, était, au dire de la saga, le dieu de la victoire, le compagnon des expéditions guerrières. Il avait des moustaches d'argent.