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LES DIEUX DOMESTIQUES

Helmold (I, 52) nous apprend que les champs et les bourgs des Slaves baltiques regorgeaient de pénates. Il répète cette phrase un peu plus loin (82).

Thietmar dit: c Domesticos colunt deos multumque sibi prodesse eosdem sperantes eis immolant (VIII, 69) > et il ajoute: « Audivi de quondam loculo in cujus summitate manus erat unum in se (ferreum) tenens circulum, quod cum pastores illius villse, in quo is fuerat per omnes domos has singulariter ductus,in primo introitu a porlitare suo sic salutaretur : VigilaJIennil, vigila! Sic enim rustica vocabatur lingua et de ejusdem se tueri custodia stulti autumabant. . . » Nous ne savons qui était ce Hennil. On a voulu y voir le dieu des troupeaux (gonili^ honiti^ chasser devant soi).

Le premier chroniqueur tchèque, Cosmas, qui évite toujours le mot slave et qui enveloppe tous Bcs récits d'une terminologie plus ou moins clas-

sique, nous raconte (I, 2) que le fondateur de la na-

tion tchèque 8*établit au pied du mont Rip : là, «primas posuit sedeSy primas fundavit et œdes et quos in humeris secum apportarat humi sisti pénates gaudebat x>. Il fait un discours académique à ses compagnons : oc socii non semel mecum graves labores perpessi sistite gradum ; vestris penatibus libatelibamen gratum quorum opem per mirificam hanc... venistis ad patriam. » Le chroniqueur rimeur, connu à tort sous le nom deDalimil, raconte que Cech se rendit de forêt en forêt dietky své na plecû nessLj portant ses enfants sur ses épaules. M. Jirecek a proposé de corriger et de lire dédky qui voudrait dire les ancêtres. Cette correction n'est qu'une hypothèse.

La croyance à l'existence des dieux domestiques est attestée parle folklore de tous les peuples slaves. La littérature orale russe connaît un dieu domestique qui s'appelle dëduéka domovoj (l'aïeul de la maison). On se le représente sous la figure d'un vieillard. Il se cache pendant le jour derrière le poêle, la nuit il sort de sa retraite et mange les mets qu'on lui a préparés. S'il ne trouve rien il se fâche, remue les bancs et les tables ; il se plait dans tous les endroits où quelque feu est allumé. Il fréquente volontiers les bains de vapeur (banjfa), on rappelle alors le h&nnihû; il n'aime pas les baigneurs qui le dérangent en se baignant la nuit, surtout s'ils n'ontpasfaitleursprièresavantlesablutions.Ilprend

d'ailleurs différents noms suivant la partie de la maison où il réside. Il préside à l'économie domestique, au ménage. Aussi on l'appelle chozjainû^ choziainusho (cf. en tchèque hospodaficek^ le petit patron) Onle nomme encore duorooyj parcequ'il réside dans la cour, chlévnihûy koniusnikû parce qu'il s'intéresse à Tétable ou à l'écurie. C'est l'âme d'un ancêtre. Toute maison doit avoir son domovoj ; une maison nouvelle n'en a pas; elle n'en a que lorsque le premier patron est décédé. Le paysan qui déménage invite le domovoj à venir habiter avec lui dans sa nouvelle résidence. Il lui adresse des invocations, il lui offre des sacrifices. Il est protégé par le domovoj de sa maison ; en revanche il redoute le domovoj de son voisin qui vient lui voler son foin ou sa volaille (1). En Galicie, chezles Hucules et chez les Boîki,le domovoj s'appelle did, dido, le grandpère. Chez les Polonais on l'appelle domowyk ou choxçanec (celui qui garde), krosnoludeh^ l'homme habillé de rouge. Les dziady (ancêtres) sont surtout des fantômes effrayants, des âmes d'ancêtres qui exigent des sacrifices. Mais en réalité ces dziady appartiennent au folklore de la Russie Blanche. Ledémon familier s'appelle encore Skrzat. a Bodaj

(1) Voir Ralston, The songs ofthe russian peopie,p. 120-139 et les textes russes cités par Mâchai, p. 95.

(2) Les Dziady est, comme on sait, le titre d'un poème romanti(}ue de Mickiewicz. L'idée première de ce poème est empruntée au folklore de la Russie Blanche.

ciç skrzaci wziçli » correspond à notre formule : € Que le diable t'emporte." On dit d'un homme qui a mauvaise mine : c Wyglc\da jako skrzat » il a l'air d'un shrzRt. Nous reviendrons tout à l'heure sur ce mot.

Nousavonsdéjàparlédugéniedomestiquoquis'appelle en Bohème hospodaficek. On connaît aussi le éotek ou éetek. Ce nom parait vouloir dire aussi vieux (Kott). On en ignore Tétymologie. Les écrivains du xvii'et du xviii'siècley font de fréquentes allusions et le comparent au lare romain. Le éotek serait aussi connu chez les Slovènes de Styrie. Le fait est d'autant plus remarquable que l'on ne trouve plus chez les Slaves méridionaux des traces du culte des dieux domestiques. En Bohême on connaît encore le Skritek identique au Skrzat des Polonais. Les anciens lexiques traduisent ce mot par lar domesticus. Les prédicateurs faisaient de Skfitek le synonyme de Diabolus. Hus dit des fidèles qui n'écoutent pas les offices : € Le prêtre prononce certains mots, ils sont recueillis par le Skfitek », c'est-à-dire évidemment parle démon. Une locution populaire analogue à l'imprécation polonaise que j'ai citée plus haut dit : Aby te skfitek vzaL Que le diable t'emporte (1) !

(I) C. Zibrt, Staroàeské Obycejé, pp. 195 et suiv. Voir aussi Fontes rerum bohemicarum (Prague, 1884), p. 484 : « Spiritus qui Krzetky dicuntur. » Zibrt a publié une intéressante monographie : Skfitek v lidovim podàni staroceskem. {J^e Skfitek dans les anciennes traditions tchèques. Prague, Simacek 1891.)

Le mot szkr&t (pol.), ékralek en Slovène, skfitek (tchèque) n'est pas d'origine slave. Ainsi que Matzenauer Ta démontré dans son Dictionnaire des mots étrangers dans les langues slaves (p. 81), il est d'origine germanique : anc. ail. scrato, scratun {larvœ^ laresmali, lémures) ; moyen allemand schrat^ schratze^schretzQ (/aunus, dœmon), 8chretel{8pirilus familiaris)^ etc. A ce propos, il me vient à l'esprit un rapprochement qui n'a pas encore été indiqué par les étymologistes. Le germanique sc/iraf ne peutil pas être rapproché du slave cerf, czarf, cortû^ démon ? Ce mot a pénétré chez les Tchèques, les Polonais, les Russes et les Slovènes qui étaient en rapport avec TAllemagne. Il est inconnu chez lesSlaves méridionaux (sauf chez les Slovènes voisins des Allemands). Les Croates, les Serbes et les Bulgares ont été parmi les peuples slaves les premiers convertis au christianisme. Certaines traditions qui ont subsisté plus longtemps chez les autres Slaves paraissent avoir complètement disparu chez eux. Je ne serais pas étonné que le mot cert soit tout simplement un emprunt au folklore germanique.

Chez les Slovaques pour désigner le dieu pénate on emploie un diminutif du nom de dieu : Buozikj buozicek domaci (le petit dieu domestique). Le polonais au XVI* siècle disait : skryatkoxçie domowe vbozçta (petits dieux domestiques).

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