‹ La MythomanieChapitre 10 sur 25 · SEE CE PR · texte numérisé non relu

SEE CE PR

« crains pas la suretaille ; tu vois, moi, à chaque fois que j'ai été à « la Préfectance je m'en suis toujours tiré idem, pourquoi ? Parce que « Je me paye du toupet, je fous des vannes, eux ils avalent tout.

« Sans çà pour le truc de L..., j'y étais bel et bien et ce n’est qu’à « force de mentir que je me suis tiré de leurs griffes ; j'ai prouvé « à l'inspecteur Lanure qu'il n'était qu'un connau et à Barbaste « qu'il n était qu'une balourde. Voici ma devise : de l'audace, toujours « de l'audace, Tu sais, moi, je te dis çà en camarade et c'est comme « çà que tu le prendras, je pense. En tout cas, fais ma commission et « ne crains rien, tu sais qu en travaillant avec moi il y a toujours de « l’auber.

« Allons au revoir et tâche de réussir.

: « Ton ami,

| à (ab Le Bb

Cette lettre écrite le 17 octobre fut adressée quelques jours après à

la Préfecture de police avec le mot suivant : « Monsieur,

« Je vous envoie ci-joint la lettre du fameux Le B... qu'il m'a adres- « sée il y a quelques jours. J'ai hésité quelque peu à vous l’adresser, « mais l’occasion est trop belle pour vous.

« Tout à vous, « À. HENRY. »

Cet Henry, c'était Le B... lui-même, écrivant d’abord à un camarade supposé, une lettre susceptible de le compromettre et adressant, sous un nom d'emprunt, cette lettre à la police.

L'’inculpé, comme il résulte des documents précédents, et d’autres qu'il est inutile de rapporter, obéit à l'impérieux besoin de se mettre en scène et d'appeler sur lui l'attention de l'autorité, Cette tendance obsédante, il en a fait preuve jusque dans le cabinet du Juge d’instruction. En effet, son arrestation ayant eu lieu devant la persistance qu'il mettait à s'accuser de l'assassinat de la fille L..., il s’est efforcé dans son interrogatoire de donner sur cette fille et sur l'appartement qu'elle occupait, des renseignements de nature à établir sa culpabilité. Toutefois, huit ou dix jours après son arrestation, il écrivait de Mazas la lettre suivante à M. le Juge d'instruction :

« Monsieur le Juge d’instruction, « J'ai l'honneur de vous adresser cette lettre pour que vous me par- « donniez de vous avoir dérangé inutilement pour l'affaire de Louise « L... Je ne suis pas du tout l’auteur de ce meurtre et c'est sous le

MOBR ra

« coup d'une faiblesse cérébrale que je me suis attribué faussement « cette qualité. Tout ce que j'ai raconté est sorti de mon cerveau « malade; vous ne m'en tiendrez pas griefs, n'est-ce pas, Monsieur, « car ce n’est pas ma faute, je suis absolument innocent dans cette « affaire, et si j'étais le vrai coupable, je ne l'aurais pas publié à tort « et à travers.

« Je vous supplierai, Monsieur le Juge, de me faire examiner par « un médecin spécialiste, auquel je raconterai à quelles idées je suis € soumis depuis plus d'un an.

« C'est une maladie à laquelle je ne puis me soustraire. Si je vois « dans les journaux un fait important, soit vol ou autre chose, vite je « prends une feuille de papier et J'écris au Parquet que c’est moi qui « en suis l’auteur, bien que j'en sois complètement étranger, et der- « nièrement pour un vol rue de ‘la Paix, j'ai été jusqu'à déposer une « lettre compromettante dans l'escalier d’une maison voisine; vous « voyez, Monsieur, que je suis très malheureux et c’est pour cela que « Je réclame les soins d'un médecin. :

« Ne m'en voulez donc pas, Monsieur le Juge, de vous avoir « causé des dérangements, c'est ma pauvre tête qui en est cause ; « mais, je vous le répète, je suis complètement innocent dans cette « affaire. ,

« Recevez, Monsieur le Juge, mes excuses et veuillez agréer mes « respectueuses civilités

« E. Le B. »

Interrogé sur les motifs qui ont pu le porter à se dénoncer à la police, Le B... nous avoue que, depuis 1891, il se livre à l'usage régulier de l’absinthe; il en absorbait en moyenne quatre verres par jour, souvent plus. I lui arrivait rarement d’aller jusqu'à l’ébriété, mais l’absinthe le « surexcitait ». \

Naturellement timide, comme le sont souvent les faibles d'esprit, il est én même temps vaniteux; il aime à se mettre en scène, à attirer sur lui l'attention. C'est dans ce but qu'à Meudon où il habitait, il lui est arrivé plusieurs fois de s’affubler de costumes ridicules, de se faire couper la barbe de façon à ressembler à certains jockeys, qui, alors qu'il fréquentait les courses étaient l'objet de sa naïve admiration. Il était devenu, il le reconnait, « la risée du pays »; il était tourmenté du « désir impérieux de se voir mêler à une affaire importante ». C'est sous la pression de ce sentiment qu’il s’est dénoncé plusieurs fois. C’est ainsi qu’en juillet ou août 1894, il se serait accusé d’un vol commis au détriment de M. Lebaudy, qu’en octobre de la même année il a

LE One ne RP à €

prétendu être l'auteur d'un vol réalisé chez un bijoutier de la rue de la Paix. Le même sentiment le dominait lorsqu'il s’est accusé de l’assassinat de Louise L...

C'était chez lui, dit-il, « comme une sorte de gloriole ». #

L'idée de se mettre ainsi en scène et de s’accuser ne lui venait PE qu'après avoir absorbé quelques verres d’absinthe. Il éprouvait alors une sorte « de malaise du cerveau, d'énervement ». « Il fallait alors FR qu'il se dénonçât. » Il partait de Meudon pour Paris, entrait dans un café, écrivait les lettres qui ont été la cause de son arrestation.

Jamais l’inculpé n’a cru être l’auteur des actes dont il s’est accusé. « Je savais, dit-il, que jé commettais un mensonge. »

Il n’entrevoyait du reste que très incomplètement les conséquences de ses actes. Le désir impérieux et enfantin de faire parler de lui, domi-

nait les légitimes appréhensions qu’eût causées, à un cerveau bien équilibré, la perspective des suites de pareils actes. £ L'étude du dossier, du caractère de l'accusé, la constatation de sa faiblesse d'esprit, tout nous autorise à penser que les déclarations de Le B... sont sincères. Dès l’année 1890, on voit s'affirmer la tendance * qui devait s'accuser plus tard. Il résulte, en effet, d’un rapport de police -que Le B... à cette époque voulait faire construire un vaisseau-ville. A cet effet il avait adressé à des fournisseurs d’une société à laquelle il était attaché comme employé, des lettres signées « Baudin, ingénieur » pour demander des catalogues de prix de machines. Baudin était le ” nom d'un ouvrier de la société. Certains fournisseurs se présentèrent __. et après une enquête découvrirent l'auteur de ces lettres qui fut mandé chez le chef d'atelier et vertement réprimandé. Dans une autre circonstance Le B..., sans y être forcé, raconte (ce qui a été établi faux) qu'étant sans travail il vivait du produit de la prostitution d’une fille E. C... Quand on rapproche les uns des autres tous ces faits, on arrive à cette conviction que l’inculpé est réellement dominé par la tendance maladive à s'accuser niaisement de méfaits qu’il n’a pas commis. C'est un faible d’esprit qui, sous l'influence de la surexcitation provoquée par l'abus de l’'absinthe, cède à un besoin de ridicule et illogique mise

en scène.

Ces conséquences revétent un caractère plus intéressant chez certains auto-accusateurs vaniteux plus instruits, qui émettent des auto-dénonciations plus compliquées et construisent des romans plus vraisemblables, dont la machination

peut parfois en imposer momentanément aux magistrats.

AT ee

Observation XII

Autodénonciation mensongère d'un fratricide par un débile vaniteux. —

Examen médico-légal. — Non-lieu.

À. Morter. — Société de médecine légale, 9 décembre 1895

Il s’agit d’un débile intellectuel, d'un dégénéré vaniteux, se croyant appelé, en littérature, à de hautes destinées.

Fils d’un pharmacien de province, M... a vingt-deux ans; il a fait d'assez bonnes études, il est bachelier ès sciences, et, selon sa propre expression, il cherche sa voie. Au fond, il est assez infatué de lui-même pour nous dire qu'il n'est pas embarrassé, qu'il a fait des études assez sérieuses pour pouvoir écrire sur tous les sujets quand il voudra. Il a une vocation littéraire et le germe de la poésie. Son idéal est Beaudelaire, que Richepin a vainement essayé d'imiter. Il a, toute prête, une série d'articles de critique. Il analysera le talent de Richepin, etc. Il reconnait qu'il a un fond mélancolique, qu'il ne pense pas comme le commun des mortels. Chez lui, prétend-il, deux idées sont prédominantes, celle du suicide, celle de l'homicide. Cette dernière fut acceptée ; il chercha la réalisation la moins compromettante pour lui, car il . ne voulait pas tomber sous la main de la justice. D'un autre côté, il fallait trouver un procédé qui ne ft pas banal, qui n'eût jamais été employé. Il choisit l’oxyde de carbone, parce que, dit-il, tous les poisons causent une agonie pendant laquelle la victime peut parler, l'oxyde de carbone paralyse rapidement. Il nous raconte le mode de préparation du gaz toxique; 1l s'est servi d'une lettre à en-tête de son père, pharmacien, pour se procurer de l'acide oxalique chez un droguiste de Nancy; il a installé dans sa chambre un matras dans lequel il a introduit l'acide oxalique sur lequel il a versé de l'acide sulfurique ; il à chauffé et il à obtenu ainsi de l'oxyde de carbone et de l'acide carbonique : à l’aide d’un tube de caoutchouc, ajusté au tube de verre qui traversait le bouchon du matras, il a conduit les gaz dans la chambre de sa sœur qu'on a trouvée morte dans son lit. « Les médecins qui sont venus ne se sont doutés de rien, On m'a questionné, on m'a demandé si elle avait eu une frayeur, un accident? On ne m'a pas soupçonné. »

Nous avons entendu ce jeune homme nous exposer les théories les plus absurdes, parler de lui-même avec une vaniteuse confiance ; nous avons eu la pensée qu'il était un débile intellectuel fanfaron, absolu-

ment incapable d'avoir commis le crime dont il s'accusait, et nous.

l'avons congédié en lui donnant le conseil de retourner au plus vite dans sa famille.

I n'en fit rien ; un beau jour il s’en alla trouver M. Côchefert, auquel il raconta son prétendu crime.

Celui-ci l'envoya à l'infirmerie du Dépôt, où il resta cinq jours sous l'observation de M. le D' Paul Garnier et de M. le D' Legras. Il crut être intéressant en répétant les détails de l’'empoisonnement de sa sœur. Quand il vit qu'on ne le croyait pas et qu'on le gardait dans une cellule, il avoua qu'il n'avait pas commis l'acte dont il s’accusait et que sa sœur était morte à la suite d’une assez longue maladie,

Cette intéressante observation met bien en lumière plusieurs traits caractéristiques de la psychologie de ces autoaccusateurs débiles, vaniteux : d’abord l’extraordinaire appétit de notorité, ensuite l’extrême indigence des ressources intellectuelles employées à conquérir cette notoriété, enfin la bizarrie, la complication et parfois l'apparence pseudo-scientifique des procédés d'exécution du crime. Les créations maladives de l'imagination des débiles, qui rappellent de très près les élucubrations laborieuses et absurdes des dégénérés atteints du délire des inventions, portent bien le double cachet de la faiblesse intellectuelle et de la vanité

prétentieuse de ces infirmes psychiques.

Observation XIII

Autodénonciation d'infanticide, par une débile, vaniteuse et menteuse,

délinquante d'habitude.

CH. VALLON. — Annales d'Hygiène publique 3: et de Médecine légale, 13 déc. 1897.

Exposé des faits. — Le 30 avril dernier vers une heure de l’aprèsmidi, boulevard Exelmans, la nommée T... accosta un brigadier des gardiens de la paix et lui fit la déclaration suivante : « Je voudrais parler au commissaire de police en chef pour l’'informer que j'aiaccouché clandestinement il y a dix jours à Billancourt, J'ai tué mon enfant en l'étouffant et je l'ai enfoui dans le jardin de la maison de mes

maîtres ».

ENARVE

Conduite devant M. le Commissaire de police du quartier d'Auteuil, T... fournit les explications que voici : « Le samedi 17 de ce mois je suis entrée en service ; comme ma grossesse, quoique arrivée à la fin, n’était pas très apparente, ma maîtresse ne s’en est pas aperçue et je ne lui en ai pas parlé. Dans la soirée du lundi 19 je me suis miseau lit; deux heures après, il pouvait être environ minuit, j'ai ressenti les premières douleurs de l’enfantement; je me suis levée et, sans que j'aie beaucoup souffert, l'enfant est sorti lorsque j'étais au milieu de la chambre. J'ai coupé une espèce de cordon avec des ciseaux, puis j'ai porté dans le lit l’enfant qui poussait de légers cris et Je l'ai étouffé à l’aide d'un oreiller appliqué sur lui. C'était un garcon arrivé à terme. Après m'être assurée quil était mort je l'ai immédiatement porté dans le jardin et enseveli assez profondément au pied d'un lilas à l'aide d'une bêche.

« Durant la nuit du mercredi 21 au Jeudi 22, je suis retournée dans le jardin; j'ai déterré uron enfant que j'avais enveloppé dans une de mes chemises et, le plaçant dans mon tablier, je suis sortie; devant la porte j'ai pris le tramway qui allait sur Sèvres et je suis descendue bien après Sèvres dans un endroit un peu désert où J'ai enterré le corps de mon enfant. Ensuite je suis retournée chez mes maîtres par un autre tramway et personne à ce moment-là ne s’est aperçu de rien dans la maison. Mais aujourd'hui dans la matinée ma maîtresse me dit : « Vous avez fait quelque chose, ma fille est allée à la gendar- « merie et elle vous le dira ». Prise de peur je me suis sauvée. »

Répondant à une question de M. le commissaire de police, T... ajoute qu'elle a tué son enfant parce qu'il lui était impossible de subvenir à son entretien. Elle refuse de faire connaître l'endroit où elle l’a enterré. ,

Comme on le voit, T... est très précise dans ses déclarations, rien en somme ne prouve qu'elle ne dit pas la vérité, aussi est-elle mise en état d'arrestation. ‘

Le soir même, M. le commissaire de police, accompagné de T..., se rend à la maison où elle prétend avoir accouché ; malgré des recherches minutieuses il ne parvient à découvrir aucune trace d’un accouchement récent. Ni le lit dans lequel couchait T..., ni le sol ne présentent de taches de sang ; en revanche les draps et le plancher de la chambre sont maculés d'huile, — T... soutient quand même que son enfant est tombé au milieu de la pièce et qu'elle a lavé la place. Or, le. plancher semble n'avoir pas été lavé depuis longtemps.

Invitée à indiquer l'endroit du jardin où elle avait d’abord enterré

son enfant, elle montre une plate-bande. Rien n'indique à la surface de la terre qu'un trou y ait été pratiqué récemment.

Interrogée quelques jours plus tard par M. Boucard, juge d’ins-

truction, T..., tout en ricanant à la plupart des questions qu'onlui pose, renouvelle les déclarations faites à M. le commissaire de police. Elle précise même davantage l'endroit où elle a enfoui l'enfant, , « J'ai pris, dit-elle, le tramway, je suis descendue à la quatrième station, J'ai suivi une espèce de faubourg planté d'arbres, j'ai tourné à droite, dans une rue assez longue, et puis enfin je suis entrée à gauche dans une autre rue dans laquelle j'ai marché cinq ou dix minutes ; enfin j'ai trouvé un endroit désert, J'ai fait un trou avec une bêche sans manche que j'avais emportée, et j'ai mis dedans mon enfant entortillé dans une de mes chemises. »

M. le juge d'instruction pose encore à T... un certain nombre de

questions. Les voiciavec leurs réponses :

D.— Pouvez-vous vous rappeler la date de votre accouchement ?

R. — Ce doit être un samedi.

D. — Depuis combien de temps saviez-vous que vous étiez enceinte ?

R. — Quasiment tout de swité. :

D. — Pourquoi avez-vous tué votre enfant ?

R. — Je me suis dit que j'étais veuve, et que si Je retournais dans mon pays, mes parents trouveraient à redire à ma conduite ; alors voilà.

D. — Quand vous êtes-vous résolue à tuer votre enfant ?

R'==Sur le moment même ; J'avais bu de l'alcool pour me donner des forces et puis je n'ai plus su ce que je faisais.

T... ajoute que personne ne l’a poussée à s’accuser de son crime, mais qu'ayant tout raconté à Mme C... elle savait bien que les gendarmés finiraient par l'arrêter,

Il a été établi que T... n'avait fait aucune confidence à Mme C... mais qu'en revanche, dès le 29 avril, elle avait écrit elle-même au brigadier de gendarmerie de Billancourt une lettre signée du noiïn, mal orthographié, d'une de ses anciennes patronnes, dans laquelle il était dit en substance : T... la bonne de Mme R..., a eu un enfant et l’a fait disparaître, sa patronne sait tout.

Mme R... interrogée a affirmé n'avoir rien vu ni entendu. Le 22 mai, T..… est extraite de Saint-Lazare par M. Cochefert, et conduite à Boulogne, route de Versailles., Invitée à montrer l'endroit où elle a enterré son enfant, elle se dirige d’abord sur Sèvres, en

AD TEE

traversant le pont établi sur la Seine, tourne ensuite à gauche en longeant le chemin de fer des Moulineaux, marchant à l’aventure, avec hésitation ; elle traverse ainsi successivement les territoires de Sèvres, Bas-Meudon, Issy-les-Moulineaux. Après une heure de marche elle avise un terrain vague, s'arrête, toujours hésitante, et déclare qu’elle croit reconnaître le terrain comme étant celui où elle a enterré l'enfant, mais qu’elle ne peut indiquer l'endroit. Ce terrain est recouvert, dans sa plus grande partie, d'herbes assez hautes, et, par places, -de débris de démolitions; il y a eu en cet endroit une fabrique de briques démolie depuis trois ans. Le sol est dur et il parait impossible que T... ait pu y creuser un trou avec une bêche sans manche comme elle le prétend. Quelques fouilles restent sans résultat ; la pioche ne ramène que des morceaux de brique et de pierre sur lesquels elle s'émousse.

Tels sont les faits. Voyons maintenant l'inculpée.

Examen de l'inculpée. — C’est une robuste personne de vingt et un ans, au front aplati, plus bas à gauche qu'à droite, au nez légèrement effondré, à la physionomie peu intelligente. Quand elle cause, elle accompagne ses paroles d’un rire niais, en sorte qu’elle donne tout de suite l'impression d’une semi-imbécile, Elle paraît très heureuse de voir qu'on s'occupe d'elle, très fière de l'importance qu’on attache à ses paroles. De sa famille, on ne sait rien de bien précis. T... devant le commissaire de police a indiqué exactément ses nom, prénoms, âge, lieu de naissance, mais elle prétend être veuve d’un M. R... entrepreneur maçon, qu'elle aurait épousé alors qu’elle n'avait pas encore seize ans et qui aurait été tué le 24 mai 1895, écrasé par un train. Or l'enquête a démontré que T... n’a Jamais été mariée et que la qualité de Vve R... appartient à une de ses sœurs et non à elle. Elle déclare de plus qu'elle était arrivée à Paris depuis treize jours seulement venant du département d'Eure-et-Loir ; or en réalité elle était sortie le 7 avril de Saint-Lazare où elle venait de subir une peine de six mois de prison pour vol. Elle n’en était du reste pas à son premier emprisonnement ; depuis 1892, en effet, elle n’a pas encouru moins de onze condamnations pour vol, escroqueries, outrages aux agents, vagabondage, mendicité.

A sa sortie de Saint-Lazare elle avait été placée chez une rentière de Boulogne, par les soins de l'Œuvre des femmes libérées. Au bout de quatre jours elle est partie en disant à sa patronne « qu’elle devait retourner à Angers, un inspecteur de la maison d'assistance publique de cette localité où elle a été élevée comme enfant abandonnée, étant

Lt 4 Ve

venu la réclamer ». A l Œuvre, elle a déclaré avoir quitté sa place parce qu on ne la nourrissait pas suffisamment. Le lendemain elle a été placée de nouveau comme bonne dans une épicerie fruiterie : c’est là qu'elle était quand elle s’est dénoncée.

Aucune des personnes qui l'ont vue n’a remarqué qu'elle fût enceinte. J'ajoute tout de suite que M. Socquet a examiné T.., et a constaté qu'il n'existait chez elle aucune, absolument aucune trace d'accouchement récent.

T..., répète devant moi dans les mêmes termes ses déclarations antérieures. Je lui fais remarquer qu’on n’a pas trouvé de traces de sang dans son lit, ni dans la chambre. Elle me répond que dans son lit elle avait eu soin de mettre des sacs qu’elle a lavés ensuite. Elle ajoute qu'elle les a lavés tous, moins deux. Je lui demande alors ce qu'elle a fait de ces deux sacs. Elle me répond en ricanant :

« Je les ai cachés, ce n’est pas pour dire où ils sont ; d’ailleurs je vous dirais où ils sont que vous ne les trouveriez pas tout de même. »

Impossible, malgré mon insistance, d'obtenir le moindre éclaircissement à ce sujet. :

Je lui pose encore quelques questions auxquelles elle répond d’une manière évasive.

D.— Depuis quand n’aviez-vous plus vos règles ?

R. — Déjà depuis un moment.

D. — Etiez-vous très grosse.

R. — Pas plus que maintenant ; mon corset était le même.

D. — Avez-vous beaucoup souffert en accouchant.

R. — Comme toutes les femmes.

Je finis par lui dire que le médecin qui l’a examinée a constaté chez elle l'absence de toute trace d'accouchement et que, par conséquent, elle ment en disant qu'elle a mis un enfant au monde. Visiblement décontenancée, elle hésite un instant puis me dit:

« J'ai été blagueuse, je ne le suis plus, il vaut mieux que j'y aille carrément : J'ai été me dénoncer parce que j'avais mal fait et que je méritais une punition. Je ne croyais pas que je serais examinée. » Je lui demande alors ce qu’elle a fait de mal. Après bien des réticences, des sourires, elle finit par me dire : « À supposition que ce n’est pas moi qui ai accouché, mais une autre personne ; quant à avoir enterré un enfant, pour sûr J'en ai enterré un ».

Pressée de me donner des renseignements sur la mère de l'enfant qu'elle prétend avoir enterré, elle me dit :

« C'estune dameencore assez grande, vingt-neufou trenteans, blonde,

ep; SE

mince, mais encore d'une bonne taille; je ne connais pas son nom ; je l'ai rencontrée sur la route de Versailles, de l'autre côté de la gendarmerie. » À la facon dont elle me répond il est évident que T... invente au fur et à mesure de mes questions... Je lui demande pourquoi elle n’a pas voulu indiquer l'endroit où elle a caché l'enfant... elle réplique que cela lui aurait fait trop de peine de voir déterrer le petit, Aux diverses visiles que je lui ai faites, Je n'ai pu obtenir aucun autre renseignement. T... a toujours la même attitude, elle sourit, ricane, prend des airs intéressants.

L'examen physique est très difficile, car dès que j'approche de T..... elle se recule, dès que je veux la toucher, elle me repousse comme elle ferait d'un galant trop entreprenant... Cependant les constatations que J'ai pu faire prouvent que l'inculpée n'est pas uñe hystérique.

En somme, T... m'apparaît comme ‘une de ces faibles d'esprit qui, poussées par le désir d’attirer l'attention, de se mettre en scène et de jouer un rôle, n'hésitent pas à s’accuser de méfaits imaginaires. Vaniteusé comme la plupart des débiles intellectuels, tant il est vrai que la vanité se trouve surtout chez ceux qui auraient le plus de raisons d'être modestes, dominée par un sentiment de ridicule et sotte gloriole, elle a voulu s’exhiber, faire parler d’elle, et c'est pour cela qu'elle a inventé de toutes pièces une histoire d'infanticide ; puis, quand elle à su que l’examen médical avait permis de constater l’absence de tout signe | d'accouchement, elle a essayé de faire croire à la suppressionde l’enfant d'une autrepersonne,

A mon avis il n’y a aucune foi à ajouter à toutes ses assertions. Elle n'a d'ailleurs cessé d'accumuler mensonges sur mensonges. Avant même de s’accuser d'un crime elle a pris la fausse qualité de Veuve R..,, elle a prétendu arriver de province depuis quelques jours seulement, alors qu’elle était à Paris depuis longtemps, elle a raconté une histoire fausse pour motiver son départ de chez une de ses patronnes, elle a inventé une autre raison pour la Société de patronage, elle a écrit au brigadier de gendarmerie de Billancourt une dénonciation signée d’un nom d'emprunt, etc...,etc... T...est atteinte de débilité intellectuelle, et dans toutes ses déclarations il ne faut voir que le résultat d’une impulsion maladive à mentir, d’un besoin pathologique de mystifier; ce sont là en effet des dispositions mentales communes chez les faibles d’esprit de son espèce... rex

Internée à Villejuif la malade, suivie par M. Briand, ne s’y accuse plus d'homicide, mais raconte au contraire qu'on l’a accusée fausse ment d'avoir tué son enfant, Elle n’a pu donner le jour à un enfant

a VUE 8

puisqu'elle est veuve et vierge, (La vérité est qu'elle n’est pas vierge et qu'elle à un utérus bifide.) Elle a enterré l'enfant d’une dame qui lui a donné 3.500 francs ; et si elle s’est dénoncée c’est pour subir au

- plus tôt la peine méritée et pouvoir vivre ensuite tranquille avec

l’argent-qu'elle a enterré avec l'enfant...

Plus tard elle avoua avoir menti à la justice.

. Gette observation offre un curieux exemple de l’autoaccu-

sation issue d’un double besoin de mentir et de paraitre, à base de mensonge et de vanité et dégagée de tout calcul, étrangère à tout mobile intéressé. Elle montre quelle longue et délicate enquête judiciaire peut provoquer l’auto-dénonciation mensongère d'une imbécile, assez malicieuse à la vérité, mais incapable de tenir un raisonnement et d’alléguer une preuve à l'appui de ses déclarations.

A ce besoin pathologique de gloriole, s'allie souvent, comme on le voit, un sentiment de malice puéril dans son fond et dans sa forme qui pousse l’autoaccusateur à mentir pour tromper : entourage, autorités, médecins, opinion publique et cela whiquement pour faire des dupes et se

réjouir intérieurement des effets de ses mensonges.

Observation XIV

Autodénonciation écrite de violation de, sépulture par un dégénéré débile,

vaniteux, imaginatif. — Hétérodénonciation écrite antérieure de son oncle accusé d'incendie. — Enquête. — Examen médico-légal: — Internement.

A. Morer. — Rapport médico-légal.

Le crime dont le nommé D... est inculpé rappelait les attentats dont le sergent Bertrand avait, autrefois, dans des conditions bien autrement émouvantes, multiplié les récidives.

Nous nous demandions, avant tous renseignements, si nous allions nous trouver en présence d'un de ces aliénés atteints de folie par accès, sous l'influence d'une prédisposition héréditaire ; si nous n'allions pas, une fois de plus, retrouver des impulsions instinctives d’une aveugle brutalité. Dès notre première visite, nous nous sommes faci-

CF le. 2e

lement convaincus que rien nejustifiait nos prévisions. D... est un jeune homme de dix-neuf ans, de petite taille, sans malformation d’aucune sorte. La tête est d’un volume et d’une conformation normaux, la face est symétrique, sans saillies exagérées des arcades zygomatiques, sans développement excessif du maxillaire inférieur. Le front est un peu bas, il n’y a pas de dépression des régions temporales ; les oreilles, moyennes, sont à pavillon un peu projeté en avant, mal ourlé à la partie supérieure. Il n'y a pas de prognatisme ; les dents sont mauvaises mais régulièrement placées. La voûte palatine est normale. Les organes génitaux sont très développés, le pénis est volumineux comme chez les masturbateurs, et D... ne fait pas de difficultés d’avouer qu'il a, depuis longtemps, l'habitude de la masturbation, et qu'il n'a que rarement des relations avec des femmes.

Ce jeune homme, à la physionomie assez douce, sans grande expression, nous apparaît, au premier abord, malgré l’absence de signes physiques bien caractérisés, comme un dégénéré. Il y avait donc pour

nous un grand intérêt à fixer ses antécédents. Nos recherches, de ce

côté, nous ont donné des résultats décisifs. Sans remonter plus haut que ses grands parents, nous trouvons :

1° Grand-père maternel mort phtisique à quarante- -trois ans ; rie de suspect du côté de l'intelligence.

2° Grand'mère vivante âgée de soixante- dix ans, frappée il y a trois ans par une hémorrhagie cérébrale et restée hémiplégique gauche. Un peu d’affaiblissement intellectuel. Ils ont eu quatre enfants. Trois, une fille bien portante mais très nerveuse et deux fils sont vivants.

3° L’ainée, la mère de D... l'inculpé, est morte à trente ans phti- La

sique; elle n’a jamais eu d'accidents nerveux.

ke Dich..:, son mari, dont les antécédents ‘de famille sont inconnus, était un débauché, paresseux, ivrogne, buveur d’absinthe, toujours dans un état d’excitation alcoolique. Il était d’une brutalité excessive ; à la mort de sa femme, il abandonne ses enfants ; et Charles, âgé de quatre ans, fut recueilli par sa grand'mère qui l’a élevé. De ce mariage sont nés cinq enfants. Deux sont morts en bas âge ; nous ne savons rien des deux autres, un fils, âgé de vingt-quatre ans, établi, et une fille de vingt-deux ans, qui n'habitent pas Paris.

Le dernier, Charles D..., a été très difficile à élever, sans avoir eu de maladies graves dans l'enfance, sans convulsions, affirme la grand’mère ; il n'a marché seul qu'à sept ans et n’a parlé distinctement qu'à neuf ans. Jusqu'à quinze ans, il a pissé au lit. On l’a mis à l’école

Page 1