‹ La MythomanieChapitre 11 sur 25 · NAS · texte numérisé non relu

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aussitôt qu'on a pu, vers huit ans et demi. Il apprenait très difficilement, très doux de caractère il donnait tout ce qu'il pouvait et parvint à savoir lire et écrire. A partir de treize ans, il a travaillé dans différentes maisons, plus ou moins longtemps sans que rien n'ait appelé l'attention sur lui; seulement il est devenu dans les deux dernières années, plus mobile de caractère. Il changeait de condition à chaque instant ; il à tiré la feuille chez un imprimeur, il est rentré à la raffinerie où il avait déjà été employé, puis ila travaillé avec son oncle, couvreur. Ce n'est pas qu'il soit paresseux, loin de là; il ne paraît pas non plus avoir de fréquentations mauvaises; il ne boit pas et donne à sa grand mère tout l'argent qu'il gagne. Trois francs par quinzaine lui suffisent. Il lit beaucoup et Le choix de ses lectures n'est pas toujours heureux. Son imagination s’exalte facilement, mais il conserve, au milieu de ses exagérations sentimentales, quelque chose de puéril qui le laisse inférieur comme idées, comme goûts, aux jeunes gens de son âge.

Ce n’est pas sans peine que nous avons obtenu de sa grand'mère, très méfiante, ces renseignements. Elle à peur, si elle en disait trop, qu'on lui enlève son petit-fils ; à chaque instant elle répète qu'il n'est pas fou, ce qui laisse supposer qu’elle cache des troubles qu’elle a vus, que nous avons constatés nous-même, et qui, pour nous, ont la plus grande importance.

D... est sujet à des crises délirantes avec état hallucinatoire, qui durent quelquefois plusieurs heures. Nous en connaissons deux l’une, chezle commissaire de police, au mois de mars, l’autre, à Mazas, le 2 mai. Sur cette dernière nous avons eu des renseignements très précis. L'accès a commencé dans la soirée et a duré toute la nuit. Sans être ni agité ni bruyant, il a bavärdé d’une manière incohérente une partie de la nuit. Il n’a certainement pas eu d'état convulsif, ni même vertigineux, au début de cette crise dont il n’a gardé qu'un souvenir assez confus. Cependant, il convient qu'il dort très mal, qu'il a des rêves pénibles, des cauchemars, et son séjour en prison lui est difficile à supporter. Il a fallu le mettre au régime d'infirmerie.

Cependant, cet état névropathique, qui n’est pas d'origine comitiale, et qui présenterait avec l'hystérie bien plus de points de ressemblance qu'avec toute autre névrose, n'est pas de date récente ; et, sila vie prisonnière, les soucis de l'instruction, ont pu en exagérer les manifestations, ils ne l'ont pas causé. Le commissaire de police, au moment du premier interrogatoire, l'avait constaté, et nous avons vu sur plusieurs des pièces du dossier que D... «à certains

moments ne paraissait pas jouir de sa raison ». Cette allégation un peu vague sera précisée par nous.

D... dont le développement physique a été tardif, a subi un véritable arrêt du côté du développement intellectuel. Il est resté un enfant par le caractère, par les idées, et cette imfériorité préparée par une influence héréditaire, l'alcoolisme de son père, se traduit par une instabilité toute pathologique, par des détefminations absurdes et par une tendance au mensonge, aux inventions romanesques, moitié résultat de lectures aussi mal choisies que mal digérées,

moitié produit d’une imagination désordonnée, d'une vanité puérile.

D... est, paraît-il, un grand liseur, et les faits divers, les récits de

crimes, les aventures de roman, sont chaque jour dévorés par lui, moins par déraison que par absence complète de raison ; il a une singulière tendance, il se met volontiers en scène, ayant de lui une opinion assez haute, ce qui n'est pas rare chez les débiles intellectuels ; il est toujours prêt à Jouer un personnage, et, par un procédé aussi. naïf qu'imprévoyant, il fait par écrit des dénonciations compromettantes : une première fois son oncle, qu'il accuse, par lettre anonyme, d’avoir allumé un incendie, une seconde fois pour lui-même, se prétendant l’auteur de la violation de sépulture de Fernande Muy. Mis en état d'arrestation par le commissaire de police de Saint-Ouen, il est encore dans la période d’élucubration de son imaginaire aventure, il donne des détails qui paraissent d'une rigoureuse précision, et si l’on y veut bien prendre garde, il n'ajoute : pas grand’chose aux premiers renseignements donnés par les journaux qu'il a lus; il mêle à l'affaire un de ses camarades et lui fait jouer le rôle de profanateur de cadavre.

Puis, à lafin de son récit, ilse fait en lui une véritable réaction ; l'instinctif sentiment de la défense se réveille et, sans avoir encore bien conscience de la situation grave où il vient de se mettre luimême, il se rétracte et est pris, tout à coup, d'une crise nerveuse qui n’est pas simulée. A partir de ce moment, il ne s'accuse plus, il nie même énergiquement qu'il ait écrit la dénonciation trouvée ou-

verte dans un bureau de poste et signée Guimad. On l’y peut aisément

reconnaître, cependant, en comparant la formule qui la termine à celle qui finit une lettre écrite par lui, de Mazas, à M. le Juge d'instruction, le 20 avril: « Agréez mes félicitations, etc., ete. » Tout est identique, même le mot serviteur, posé seul en vedette au-dessus de la signature. Cette dénonciation, évidemment écrite par D... contre lui-même, suffirait, à elle seule, à démontrer le désarroi profond de son intelligence.

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