‹ La MythomanieChapitre 5 sur 25 · scène · texte numérisé non relu

scène

Observation II

Résumé d’un cas observé par Morer.

Une fillette qui avait commis la plus monstrueuse des dénonciations mensongères sur un individu complètement innocent, interrogée par M. le juge Atthalin sur les mobiles de son acte, déclara ingénument qu’elle avait provoqué toute l'affaire, pour avoir l'occasion de s'asseoir dans les beaux fauteuils du cabinet de l’Instruction, dont le luxe lui avait été vanté par une de ses petites camarades appelée quelques

jours auparavant à déposer dans une enquête.

La curiosité est donc à la base de cette manifestation ;

le mobile est tellement puéril, la disproportion si grande entre le but poursuivi et la somme des efforts déployés, des risques encourus, que l'acte révèle encore plus chez son auteur la débilité intellectuelle, la tendance à la fabulation que la perversité instinctive et morale.

Chez d’autres enfants, la crainte d’une punition est la cause occasionnelle de la mise en action de cette activité mythopathique : c’est une fillette qui pour s’excuser de rentrer en retard imagine toute une histoire d’attentat à la pudeur par exemple. Ici intervient alors une série de suggestions et d’inspirations créée par les questions posées par l'entourage; celles-ci fournissent tous les éléments propres à alimenter le roman n’existant primitivement qu'à l’état embryonnaire dans l'esprit de l'enfant. Cette suggestion étrangère, qui enrichit toujours quand elle ne déforme pas ou ne crée même pas de toutes pièces le mythe, est

bien mise en lumière par les faits suivants :

Observation III Morer.— Cas observé par Lasègue, résumé à la Société

de Médecine Légale.

Un écolier rentre en retard au domicile; sa mère le gronde. Qu'as-tu

fait ? Pas de réponse. — Tu as encore été courir ? — Oui, maman, — Où cela? Pas de réponse. — Avec des hommes peut-être ? Dis

la vérité, ou tu seras battu! — Oui maman. De questions en questions, et de oui maman en oui maman, la mère finit par faire raconter à l'enfant un prétendu attentat à la pudeur commis par un commerçant. d'une rue voisine. À l’arrivée du père, la mère s’écrie avec colère : « Répète à ton père ce que tu viens de m’avouer! », l'enfant raconte l'histoire désormais fixée dans son esprit, la répète encore mot à mot devant le commissaire de police et devant un juge d'instruction, qui ouvre une enquête; et l'enfant, suivant son récit, désigne la maison. Le commerçant qu'il accuse, et qui ne comprend rien à ce qui se passe, proteste avec énergie, donne la preuve qu'il n’était pas seul au moment où l'enfant prétend qu'il a été l'objet de ses attouchements. Le magistrat

+ | DONS FPE

instructeur charge le D' Lasègue d'examiner l'enfant, qui finit par avouer que l'attentat à la pudeur n'avait jamais existé que dans l'imagination de sa mère,

Dans cette dernière observation, entre en jeu un facteur

bien mis en lumière par Vibert, c'est la paresse de la

. volonté qui diete aux questions posées les réponses les moins

pénibles, celles qui demandent le moins d'effort, qui se font par oui et par non. Si l’on ajoute à cela l’inconscience des conséquences de ces accusations, on comprend facilement comment l’enfant peut étre ainsi passivement amené à ces dépositions monstrueuses de criminalité et cependant vides de toute réalité.

Observation IV (Inédite) Due à l'obligeance de M. Durré.

Une institutrice laïque, mais très pieuse, d’une petite commune des environs d'Etampes, était venue déclarer au Procureur de la République qu'ayant remarqué chez plusieurs petites filles de son école des habitudes vicieuses, elle les avait pressées de questions et les enfants Jui avaient avoué que le desservant de la commune avait commis sur elles des attentats à la pudeur. Cette institutrice était une femme sérieuse, elle donnait de tels détails que, dès le lendemain, le Procureur se transportait avec le Juge d'instruction et un médecin au petit. village pour recevoir les déclarations des enfants et les faire examiner. A la station de chemin de fer on trouva le prêtre qui attendait le train pour aller à Versailles ; l’évêque venait de le suspendre et lappelait pour s'expliquer, Le pauvre homme était fort troublé. Décidément c'était fort grave. On le ramène à son presbytère, on interroge les petites filles, toutes l’accusent énergiquement, Le médecin amené par le juge d'instruction examine les enfants et s'aperçoit qu'elles étaient déflorées depuis assez longtemps. Elles prétendaient que les attentats étaient tout récents ; cette déclaration inexacte attira l’attention du médecin, il interrogea habilement une fillette tout en l'examinant et il finit par savoir la vérité.

C’est avec un jeune garçon du village que les petites filles avaient

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eu des relations. Le pauvre desservant était tout à fait innocent et voici comment elles étaient arrivées à le désigner. Lorsque l’institutrice avait pressé de questions une petite fille pour connaître son initiateur elle avait dit : « C'est ?... C'est? » — « Qui est-ce ? » et la petite fille abasourdie avait répondu : « C’est... C'est... C’est Monsieur? » Alors la maîtresse l’interrompant : « Monsieur qui? Il n’y a que deux personnes ici qu'on appelle Monsieur : M. le Maire et M. le Curé ». L'enfant pour faire cesser l’interrogatoire avait balbutié : « C'est M. le Curé », pensant bien qu’à celui-là on ne pourrait rien faire ; elle avait persisté dans son mensonge, et ses petites camarades l'avaient imitée,

Ici encore, intervention de la crainte, suscitant un système de défense dont les éléments sont eux-mêmes suggestionnés au cours de l'enquête de l’institutrice. Perversion, crainte et suggestion sont donc là à la base de ce roman, arrêté dans ses conséquences médico-légales grâce à un défaut de concordance dans le temps de diverses de ses manifestations.

L'observation suivante plus complète montre encore

mieux ce processus

Observation V

Autohétéroaccusations mensongères d'attentats à la pudeur et de pédérastie, par un garçon de neuf ans, dégénéré, masturbateur, sous l'influence de suggestions, répétées et involontaires, de la part de ses parents, dont les incessantes questions ont dicté les réponses et édifié le roman imaginaire de l'enfant. -— Enquête. — Mise en liberté.

(Durré. — Les auto-accusateurs. Observation recuèillie à l’infirmerie du dépôt, dans le service du D' P. Garnier.)

Î R. M..., neuf ans, est envoyé à l'Infirmerie spéciale par le commissaire de police de son quartier, auquel les parents de l'enfant sont allés porter plainte, sur les dénonciations de celui-ci, contre deux individus CG... et W..., habitant aux n° 11 et 28 de la rue de la Gaieté, qui auraient attiré chez eux l'enfant R. M... etse seraient livrés sur lui

à des manœuvres pédérastiques, depuis déjà plus d'un an, à plus

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de vingt reprises et en compagnie d’autres hommes et de cinq Jeunes enfants. *

Le commissaire, au dire des parents de R. M... se serait déjà montré incrédule en face de ces extraordinaires révélations. Une enquête fut aussitôt ouverte et n’aboutit à rien : les individus accusés w’existaient pas et il fut impossible à l'enfant de mettre les agents sur la piste ni des coupables, ni des lieux où se seraient consommés, dans son propre quartier, ces attentats si fréquents depuis un an.

Comme les parents insistaient beaucoup, auprès du commissaire, sur le tempérament vicieux de leur enfant, sur ses incurables habitudes d'onanisme, le commissaire soupçonna un état pathologique chez le héros de ces aventures si suspectes et l’adressa, aux fins d'examen, au D' P. Garnier.

R. M... est un petit garçon bien développé, au teint mat, aux yeux noirs, grands et vifs, à l'air éveillé, quelque peu sournois, et dont l'attitude, le regard et le ton décèlent un certain état de crainte et de méfiance, [1 est amené par sa belle-mère, qui nous fournit les renseignements suivants sur les antécédents de l'enfant,

Antécédents héréditaires. — Grand-père paternel mort aliéné; oncle mort aliéné; une tante morte à vingt-trois ans, dans le délire (méningite ?); père violent, irascible, hyperesthésique sexuel; mère morte de tuberculose {?).

Antécédents personnels. — Rougeole à trois ans, ni convulsions, ni chorée, ni ties. Développement intellectuel moyen, assez lent. Affectivité normale. Habitudes d’onanisme précoces, entretenues par un phimosis avec balanite smegmatique. Eveil précoce de la sexualité : érections fréquentes au moindre attouchement, recherche des caresses ; paraît avoir été initié vers trois ou quatre ans à des manœuvres lubriques par une tante (sœur du père) dans le lit de laquelle il couchait régulièrement, et qui aurait ébauché avec l'enfant des tentatives de coït. Depuis, R. M... aurait souvent fait à sa belle-mère, à l’occasion de sa toilette, des allusions et des invites érotiques, etc.

Intrigués etirrités par la fréquence et le cynisme des pratiques de masturbation de leur enfant, les parents, tout en le châtiant par le fouet et les coups, ne cessaient, depuis longtemps, de questionner le jeune garçon, lui demandant où il avait pris ces honteuses habitudes, si, lors de ses allées et venues au dehors, pour se rendre à l'école, il ne fréquentait pas de jeunes débauchés, s’il ne se laissait pas entraîner dans des maisons, par des hommes désireux d’abuser de lui, etc. ; R.M..., dont la curiosité génitale déjà éveillée se plaisait à ces

propos, tout en niant les pratiques honteuses qu'on lui prêtait, écoutait avidement le détail des questions, exeïtait son imagination au tableau des scènes de luxure que ses parents lui dépeignaient pour réveiller ses souvenirs et provoquer ses aveux. Il se fit ainsi toute une éducation érotique précoce, et, avant d’avoir rien pratiqué par lui-même, savait fort bien tout ce qui se pouvait pratiquer, en matière de manœuvres lubriques possibles à tenter sur un garçconnet de son âge.

En arrivant au Dépôt, R. M... nous fait un récit détaillé des scènes de débauche et de luxure qui auraient eu lieu dans les endroits précis désignés plus ‘haut, avec les hommes en question, devant d’autres enfants, témoins des attentats, Il faut rappelerici le résultat absolument négatif de la soigneuse enquête ouverte, sur les indications de l'enfant, par la Préfecture de police. L'histoire est narrée d'une voix blanche, monotone, sans hésitation, à la façon d’un récit appris par cœur et débité devant une société. Les détails les plus scabreux sont exposés avec une indifférence émotionnelle, une absence de tout sentiment de honte ou de scrupule, qui frappe l'observateur.

M. Garnier, à peu près certain de l'absolue fausseté de-toutes ces aventures, faittous ses efforts pour ramener l'enfant à la vérité, pour le détourner du récit monotone de ses monstrueux exploits. C'est à peine si à la fin d’un long entretien, plein de paternelle tendresse et d’affectueux abandon, l'enfant paraissait un peu ébranlé dans la précision et l'aplomb de ses affirmations.

Le côté curieux de ces déclarations, au point de vue de l’autoaccusation, était que l'enfant, interrogé sur le mobile de sa conduite, sur les motifs qui le poussaient à continuer de telles fréquentations, à ne pas manquer ces ignobles rendez-vous, répondait que ce n’était ni pour quelques bonbons qu'on lui avait donnés, ni par peur des menaces, qu'il continuait à se livrer ainsi, mais bien par plaisir ét par goût. personnel, parce qu'il était content et que cela lui faisait du bien: ül avoue qu'il manquait l’école exprès, allant trouver ses compagnons de débauche pour satisfaire ses désirs; il y rétournait parce que « ça l'amusait ». Il avoue bien que la première fois, il a saigné LE derrière, mais que les autres fois, cela lui faisait du bien.

Quand on essaye de provoquer chez lui un sentiment de honte, on

y arrive difficilement ; l'enfant éprouve manifestement du plaisir à étaler sa perversité; quand on le met sur cette matière, il ne s’arrête plus ; il avoue avoir enc..... dés petites filles, fait çà à sa tante, l'avoir pro= posé à sa belle-mère, préférer les hommes aux femmes, etc., etc. C'est une autoaccusation continue, froidement débitée, d’attentats à la pudeur,

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dé manœuvres lübriques, de désirs et d'actes de pédérastie, qui contraste étrangement avec l'habitude, l’attitudé ét la mine de naïveté et de candeur enfantines dé ce bambin de neuf ans.

L'examen somatique ne révèle, outre le phimosis, que des traces anciennes et récentes de flagellations, sous forme de stries ecchymotiques, qui rayent la région des fesses et des cuisses : ce sont les marques des corrections paternelles.

La région périnéale, l'anus sont absolument normaux, viérges dé toute lésion ; il est impossible d'y reconnaître la plus petite trace des attentats si souvent répétés qu'ils eurent à subir.

M. Garnier fait isoler l'enfant dans une cellule et lui demande d'écrire le récit de toutes ses aventures amoureuses ! R. M... consigne, en une longue lettre qu'il a écrite spontanément, tout seul, le détail des scènes ci-dessus indiquées : c’est un compte rendu très circonstancié des prouésses érotiques accomplies par le petit sàtyre, depuis l’âge dé trois ans jusqu'à l'époque actuelle ; rien n’y manqué, dépuis les nombreuses petites filles auxquelles, à l’âge de quatre ans, il à pratiqué le coït anal, jusqu'aux orgies masculines récentes, exposées à froid avec le cynisme de l’inconscience. Cette lettre, pleine de fautes d'orthographe, et où s’étalent tous les signes d'inexpérience et de naïveté de la graphologie enfantine, est un document rare d'auto et d'hétéroaccusation écrite, commise par un enfant à sexualité précoce, sous- l'influence de la suggestion des parents ; ceux-ci dans leur curiosité malsaine, ont éduqué et stylé la perversion érotique, bien plus imaginative que réelle, de leur enfant et ont fourni, par le contenu obscène de leurs questions, les matériaux du roman imaginaire de leur fils.

Le lendemain, R. M..., cédant aux instances pressantes de M. Garnier, fondait en larmes et avouait que tout n'était que mensonges dans ses déclarations à ses parents, äu commissaire et à noôus+inème. Il ajoutait qu’il avait raconté toutes ces vilaines histoires à force de s’en entendre demander l’aveu par ses parents, qui ne l’aimaient pas, qui le battaient et qui croyaient toujours qu'il revenait de « faire ça » avec des hommes. C’est par leurs questions qu'il avait appris ce qu'il avait répondu ; et l'enfant ajoutait tout bas, d’un air craintif: «Ilne faudrait pas dire à papa que j'ai dit que tout cela c'était des mensonges ; on m'a bien recommandé de dire tout çà au commissaire et au médecin. »

On voit par là que les parents avaient non seulement suggéré à leur enfant le contenu du roman imagitiaire débité par celui-ci, tnais qu'ils lui en âvaient encore imposé la déclaration. Convoqués au Dépôt par

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