D’après Creizenach, op. cit., p
LA NAISSANCE DE LACEMENT COMIQÜË
simplement inscrit dans le texte de Strasbourg, et qui, dans cette autre œuvre du pays rhénan, est devenu ceci dans la rubrique : Mirentur pastores et unus dicat ad alterum (suit la strophe chantée et toute profane d’invention) et encore : Iterum pastores ad socios suos et plus loin : Dicat pastor ad socios suos , le reste rappelant la marche suivie dans l’office d’Orléans, mais avec celte différence que les scènes où figurent les pastores se suivent immédiatement.
Mais ce qui achève de donner un caractère original à la première de ces deux scènes, c’est l’intervention d’un diabolus , qui, avec autant d’insistance que les anges en mettent à avertir les bergers et à les prier de se rendre auprès de la Vierge et de l’Enfant, essaie, lui, de les détourner de cette voie, et les jette dans un trouble prolongé :
0 gens simplex nimium et in sensu vulnerata
debaccharis nimium cum putas ista rata.
Déjà nous avons ici une « deablerie », comme on dira bientôt en France, et pourtant rien ne nous autorise à supposer qu’un élément adventice s’est introduit dans l’œuvre liturgique. Mais, même abstraction faite de cet élément, la scène des bergers, développée normalement, devait suffire à alimenter la verve des auteurs dramatiques des siècles suivants. Ils n’avaient, pour cela, qu’à négliger la cause tout à fait particulière qui l’avait inspirée, cette naissance de Jésus dont la tradition religieuse voulait qu’ils eussent été les premiers confidents. Peu à peu, dans certains milieux, les bergeries iront se sécularisant ; on n’assistera plus qu’aux jeux, on n’entendra plus que lesjoyeux propos échangés par ces êtres naïfs; quand Adam de le Haie écrira son jeu de Robinet Marion , il n’inventera pas un genre, il se contentera — mérite bien suffisant — de le mener à sa perfection.
La farce rustique que nous trouvons dans Gréban, en Angleterre dans les Towneley Play s, c’est-à-dire dans un
M. WlLMOTTK
théâtre où l’on est généralement d’accord pour reconnaître une influence française1, l’épisode déjà cité de la Passion d’Arras, c’est-à-dire d’une ville qui fut précisément la patrie d’Adam de le Haie, d’autres textes encore ne sont, cela est maintenant bien clair, que le développement organique, au xve siècle, et peut-être antérieurement (car ni Gréban, ni ses contemporains ne se sont fait scrupule de piller leurs devanciers) des scènes de bergers, dont l’origine est dans la liturgie dramatique ; pourquoi donc séparer les bergeries d’Adam de celles qui avaient une source liturgique? A-t-il été le seul à prendre son bien dans le champ sacré? Et le drame profane ne devait-il pas être le dernier aboutissement du drame sacré en France, comme il l’a été en Angleterre et en Espagne?
Mais il y a plus ; un rapport comme celui que j’indique ici a certainement existé entre le mystère de Gréban et l’intermède pastoral du « miracle » tout profane de Griselidis qui remonte à 1395 2. Là-bas le rôle des bergers est essentiel ; il fait partie de l’œuvre même ; ici il est superfétatoire et sent l’interpolation. En outre, on a fait des ces rustiques héros des personnages dignes de figurer chez Guarini ou chez Racan ; ils connaissent et invoquent Hercule et Baccbus ; leur langage est choisi, et leur ton gracieux. Trait curieux, l’un d’eux exprime la même pensée, et à peu près dans les mêmes termes, qu’un des pâtres que Gréban (un lettré comme on sait, et de date peu postérieure) mettra en scène : Il s’agit du dédain des richesses et des grandeurs humaines, et aussi des joies et pures que nous procure la vie des champs ; nous voilà bien loin de l’Evangile et de la liturgie de Noël ; d’autre part une telle pensée n’est pas naturelle chez un berger, qui, s’il était conscient, trouverait proba-
1. Voyez Le mystère du vieil Testament , I, p. VIII et Pollard, English miracle , plays , moralities and interludes, XLI et 31, sq.