‹ La naissance de l'intelligenceChapitre 12 sur 56 · LES IDÉES DB LAUARCE EN PSYCHOLOGIE · texte numérisé non relu

LES IDÉES DB LAUARCE EN PSYCHOLOGIE

comme la juxtaposition et l'enchevêtremeat de nombreuses voies de conduction : il y a des voies héritées et des voies acquises au cours de la vie individuelle. Lamarck parle déjà des routes qui se fraient dans le système nerveux, et voit en elles « Vorigine du penchant aux mêmes actions et celle de V instinct des animaux ».

« La cause du phénomène connu, qui contraint presque tous les animaux à exécuter toujours les mêmes actions, et celle qui fait naître dans l'homme même un penchant à répéter toute action devenue habituelle, méritent assurément, dit-il, d'être recherchées. . . Dans toute action, le fluide des nerfs qui la provoque subit un mouvement de déplacement qui y donne lieu. Or, lorsque cette action a été plusieurs fois répétée, il n'est pas douteux que le fluide qui l'a exécutée ne se soit frayé une route, qui lui devient alors d'autant plus facile à parcourir, qu'il l'a effectivement plus souvent franchie, et qu'il n'ait lui-même une aptitude plus grande à suivre cette route frayée, que celles qui le sont moins. Combien ce principe simple et fécond ne nous fournit-il pas de lumières sur le pouvoir bien connu des habitudes, pouvoir auquel l'homme même ne peut se soustraire qu'avec beaucoup de peine, et qu'à l'aide du perfectionnement de son intelligence ! — Qui ne sent alors que le pouvoir des habitudes sur les actions doit être d'autant plus grand, que l'individu que l'on considère est moins doué d'intelligence, et a moins, par conséquent, la faculté de penser, de réfléchir, de

combiner ses idées, en un mot, de varier ses actions. — Les animaux qui ne sont que sensibles, qui ne possèdent pas encore l'organe dans lequel se produisent les comparaisons entre les idées, ainsi que les pensées, les raisonnements et les différents actes qui constituent l'intelligence, n'ont que des perceptions souvent très confuses, ne raisonnent point, et ne peuvent presque point varier leurs actions. Ils sont donc constamment assujettis au pouvoir des habitudes. — Ainsi, les insectes, qui sont de tous les animaux qui possèdent le sentiment ceux qui ont le système nerveux le moins perfectionné, éprouvent des perceptions des objets qui les affectent, et semblent avoir de la mémoire au moyen du produit de ces perceptions, lorsqu'elles sont répétées. Néanmoins, ils ne sauraient varier leurs actions et changer leurs habitudes, parce qu'ils ne possèdent pas l'organe dont les actes pourraient leur en donner les moyens. » Cette page de Lamarck est tout à fait remarquable. ISous ne dirons guère autrement quand nous parlerons de l'acquisition des habitudes. Du bas en haut de l'échelle, l'automatisme finit par dévorer en quelque sorte une grande partie de l'activité de l'animal, mais l' « intelligence » en apparaissant chez les animaux supérieurs devient en quelque sorte un frein à cet envahissement.

Lamarck, enfin, est très réservé à l'égard de la notion à'iiistinct. Dans l'Introduction à l'Histoire naturelle des animaux sans vertèbres^ il ne la fait

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pas intervenir. Dans sa Philosophie zoologique, il consacre un très court paragraphe à la discussion « de l'instinct des animaux ». Il rattache l'instinct à l'acquisition des habitudes.

« J'ai déjà dit que l'habitude d'exercer tel organe ou telle partie du corps, pour satisfaire à des besoins qui renaissent souvent, donnait au fluide subtil qui se déplace, lorsque s'opère la puissance qui fait agir, une si grande facilité à se diriger vers cet organe, où il fut si souvent employé, que cette habitude devenait en quelque sorte inhérente à la nature de l'individu, qui ne saurait être libre d'en changer.

« Or, les besoins des animaux qui possèdent un système nerveux étant pour chacun, selon l'organisation de ces corps vivants :

1° De prendre telle sorte de nourriture ;

2" De se livrer à la fécondation sexuelle que sollicitent en eux certaines sensations ;

3° De fuir la douleur ;

4'* De chercher le plaisir ou le bien-être.

« Ils contractent, pour satisfaire à ces besoins, diverses sortes d'habitudes qui se transforment, en eux, en autant de penchants auxquels ils ne peuvent résister, et qu'ils ne peuvent changer euxmêmes. »

Voilà, pour Lamarck, l'origine des actions habituelles, des inclinations particulières, des instincts autrement dit. Ceux-ci se perpétuent de générations en générations, dans les différentes espèces ou races d'animaux, sans présenter de variation

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notable, « tant qu'il ne survient pas de mutation dans les circonstances essentielles à la manière de vivre ».

C'est là une nouvelle occasion pour le grand évolutionnist« français de protester encore contre les tendances anthropomorphiques. Il parle de ces « actions compliquées, que l'on a qualifiées d'industrie, et qu'on ne s'est point lassé d'admirer avec enthousiasme, parce qu'on a toujours supposé, au moins tacitement, que ces actions étaient combinées et réfléchies, ce qui est une erreur évidente » . Les traits d'une véritable industrie ne se trouveraient que chez les oiseaux et les mammifères, qui seuls ont un organe de l'intelligence développé.

J'ai tenu à m'arrêter longuement en ce qui concerne Lamarck, et à faire de lui de nombreuses citations. Chacune d'elles représente l'exposé d'idées fécondes, qui étaient complètement tombées dans l'oubli, et qui plus ou moins ont germé à nouveau dans les cerveaux des biologistes modernes. Quand on parle de psychologie animale, il est rare qu'on cite le nom de Lamarck, suivant en cela l'exemple de Flourens.

En revanche, ce dernier professe une vive admiration pour Frédéric Cuvier,qui fît inscrire sur sa tombe la mention : « Frère de Georges Cuvier », et qui aurait eu le grand mérite d'opposer l'un à l'autre l'instinct et l'inteUigence, confondus par Réaumur et par Buffon, confondus par Condillac « esprit si

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lumineux et si sûr », confondus par G. Leroy... Or, cette opposition entre l'inslinct et lintelligence esta mon sens, comme à celui de Lamarck, absolument aéfaste. On sait que Georges Cuvier s'efforça d'étouffer le génie de Lamarcli; nous reconnaissons facilement que les deux frères Cuvier ont été, au cours du xix" siècle, les grands retardateurs du progrès.

• CHAPITRE ÏV L'anthropomorphisme.

L'homme à toujours eu plus ou moins tendance à idéaliser, d'une part ses propres actes, d'autre part les manifestations des êtres et des choses qui l'entourent. Depuis longtemps déjà, on a signalé les dangers de l'idéalisation. Le révolutionnaire russe Lavroiï montre qu'il y a pour l'homme un danger moral à « chercher à embellir, d'une façon bu d'une autre, l'incertitude et l'inconséquence de ses actes». Lorsque je viens d'accomplir quelque bonne action sous l'influence d'une impression momentanée, sans même avoir réfléchi si cette action était bonne ou mauvaise, le plus souvent je veux m'attribuer le mérite de cette action : « j'ai eu l'intuition que l'acte était bon » ; ou bien : « je suis si profondément pénétré de bonnes tendances que j'accomplis les bonnes actions sans même que ma raison ait besoin de comprendre si elles sont bonnes », Et ainsi je suis conduit à attribuer dans mon imagination un caractère conscient aux actes

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inconscients et à faire passer les actes conscients d'un degré inférieur à un degré supérieur de la conscience.

Dans les périodes primitives de l'humanité, cette tendance à idéaliser s'étendait aux manifestations de tous les êtres et objets du monde extérieur, qui étaient considérés comme des êtres doués de conscience, de raison, de volonté, ou comme les demeures, permanentes ou passagères, de tels êtres (esprits, dieux). Bien que, au cours de l'évolution de l'humanité, la raison humaine ait combattu l'animisme de l'homme préhistorique comme un danger sans cesse renaissant, nous retrouvons encore un souvenir de celui-ci même chez les hommes de science. Certains sont enclins à reconnaître la conscience même aux organismes placés très bas dans l'échelle, et peut-être à la matière tout entière, en peuplant d'homunculus pensants jusqu'aux atomes des gaz, mais beaucoup, sans aller jusque-là, identifient les actes d'animaux plus ou moins perfectionnés aux actes de l'homme. Ils nous présentent des animaux tels que les vers et les insectes sous l'aspect de personnages animés de sentiments presque humains, et, souvent, singulière contradiction, tout en n'admettant aucun rapport entre l'intelligence de l'homme et la leur, ils nous en montrent, par fausse idéalisation, les vertus et les vices.

h' anthropomorphisme chez nos savants contemporains se présente ainsi comme une survivance de l'animisme de l'homme préhistorique. On con-

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çoit que, bien que combattu à maintes reprises par la raison humaine, il réapparaisse toujours. L'histoire de la psychologie comparée nous montre la lutte incessante entre deux tendances opposées, qui triomphent tour à tour. Les théories purement mécanistes ont eu cela de bon qu'elles ont servi de frein à Tenvahissement de l'anthropomorphisme. Après Descartes, celui-ci fleurit de nouveau avec Réaumur et ses imitateurs ; après Lamarck, l'anthropomorphisme atteindra son plus complet développement avec Darwin et ses élèves.

L'œuvre de Darwin, faite plus d'imagination que de réalité, frappa l'esprit des grandes masses, et devint vite populaire. Darwin et les propagateurs de sa doctrine surent d'ailleurs ménager les susceptibilités de la foule. Un lien étroit venait d'être établi entre l'homme et les animaux : on dota ceux-ci, comme le fait bien observer Claparède, de toutes sortes de facultés humaines, afin de les rapprocher davantage du « roi de la création » ; on éleva ainsi l'animal sans abaisser l'homme, et le fossé qui les séparait n'en fut que mieux comblé. Le Darwinisme devint un dogme ; les faits durent tous cadrer avec lui.

Alors on vit, à l'imitation de Darwin, Bûchner le célèbre auteur de Force et Matière^ C. Vogt, Romanes, et bien d'autres, douer les animaux les plus inférieurs des facultés les plus géniales. Ce fut une floraison de récits encore plus merveilleux que ceux de Réaumur. On les trouve réunis dans

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les deux volumes que Romanes a consacrés à l'intelligence des animaux, et qui sont entre toutes les mains.

La citation suivante de Darwin, faite par Romanes, montre jusqu'où a été l'anthropomorphisme du grand évolution niste anglais :

« L'escargot paraît capable d'affection jusqu'à un certain point. Un observateur très fidèle, M. Lonsdale, me racontait qu'ayant mis une paire d'escargots de l'espèce commune {Hélix pomaiia) dans un jardin de petites dimensions et presque dégarni, il s'aperçut, quelque temps après, que le plus fort des deux (il y en avait un de chétif) avait déserté dans la direction d'un plantureux jardin dont il avait franchi le mur, comme l'indi quaient les marques de bave sur sa piste. M. Lonsdale en conclut qu'il avait abandonné son compagnon à sa faiblesse. Mais, après une absence de vingt-quatre heures, l'escargot revint et fit, sans doute, part à l'autre du succès de son expédition, car tous les deux se mirent en route, et, suivant le même chemin, disparurent au delà du mur. » [Descendance de VHomme.) Romanes fait observer que l'interprétation est peut-être un peu bien flatteuse pour l'intelligence d'un escargot; cependant, après avoir discuté les faits, il conclut que « le seul moyen d'expliquer la conduite de ces escargots, c'est de l'attribuer à une inspiration intellectuelle ». Il ajoute : « Comme telle, elle est fort remarquable; car elle implique non seulement une souvenance correcte du lieu et de la direction pen-

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dant vingt-quatre heures, mais aussi un sentiment assez vif d'attachement personnel et de sympathie, se manifestant par le désir de l'un de partager arec l'autre le fruit de ses découvertes. »

Je n'insiste pas.

Comme le fait remarquer Nuel, qui a combattu l'anthropomorphisme dans son livre : la Vision, c'est surtout dans le domaine de la physiologie des organes des sens, et spécialement dans la partie qui s'occupe de la vision, qu'on a eu la tendance la plus marquée à attribuer à l'animal toutes les particularités que nous connaissons chez l'homme, a C'est ainsi, dit-il, que dans les organes visuels des animaux inférieurs, n'ayant aucune homologie anatomique avec celui de l'homme, on s'est évertué à trouver un cristallin, un corps vitré, une choroïde, etc., et, une fois le nom appliqué à la chose, on eut tôt fait de conclure de l'identité de nom à l'identité de fonction. » La tendance est encore plus marquée dans le domaine des faits visuels psychiques. « Un coup d'oeil jeté sur les publications biologiques, ajoute Nuel, fera voir la désinvolture phénoménale avec laquelle les auteurs les plus appréciés admettent chez les animaux toutes les qualités psychiques humaines (sensations, sentiments, jugement, volonté, etc.) sur la foi d'observations qui, au fond, dénotent tout simplement que la lumière provoque chez eux des mouvements et rien de plus. »

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Nuel passe en revue toute une série d'opinions.

Paul Bert constate que les daphnies, petits crustacés de nos mares, placés dans ^e spectre, se groupent le plus grand nombre dans le jaune, moins dans le vert et l'orangé, moins encore dans le bleu et le rouge. Pour cet auteur, ils se comporteraient dans le spectre à peu près comme un homme qui voudrait y lire et à cet effet se placerait dans la partie jaune, ia plus lumineuse ; ils auraient une « prédilection » pour le jaune.

Chez P. Bert, et chez beaucoup d'autres auteurs (Pouchet fait exception), on reconnaît une certaine tendance à supposer aux mouvements des animaux des mobiles internes, psychologiques. « La tendance psychoîogante, ajoute jNuel, est poussée à l'extrême chez Graber, pour lequel l'existence de sensations lumineuses, de « préférences », de « dégoût », de « répulsion » pour certaines « couleurs » chez les animaux inférieurs ne fait pas le moindre doute. Il couvre partiellement d'un écran opaque ou coloré le réservoir et, après quelque temps, compte les animaux répartis. Si la majorité est dans la partie découverte, il déclare l'espèce « leucophile », aimant la lumière et détestant l'obscurité. Au cas contraire, elle est « leucophobe », aimant l'obscurité et détestant la lumière. Et ce sont ces préférences et ces sentiments de dégoût, de répulsion, qui, d'après lui, font mouvoir les animaux. Grande est la perplexité de Graber lorsqu'il constate que les animaux leucophiles sont

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en loême temps cyanophiles, aimant le bleu, et que les leucophobes sont érylhrophiles, aimant le rouge... Ces idées de Graber sont plus ou moins acceptées par les auteurs ; elles constituent un exemple typique de ravages scientiques occasionnés par la tendance psychologante en biologie... Le procédé « majoritaire » ou « plébiscitaire », inauguré par P. Bert et appliqué sur une large échelle par Graber, ne saurait en général avoir qu'une portée très restreinte en analyse biologique. »

Très souvent la psychologie des animaux se complique de plus en plus sous la plume de l'écri vain.

Lubbock, « psychologant toujours », voyant que dans leur nid les fourmis vont se cacher ainsi que leurs œufs, suppose qu'elles n' « aiment » pas la lumière dans leurs nids, parce qu'alors elles ne se « sentent » pas en sécurité.

Tout le monde connaît l'attraction exercée par la lumière sur beaucoup d'animaux ; on a observé la mite qui va se brûler dans la flamme d'une bougie, les nuages des papillons voltigeant la nuit autour des globes illuminés par l'arc électrique... Romanes est d'avis que les insectes,... les poissons, les oiseaux, attirés par la lumière, agissent par « curiosité », par « désir » d'explorer un objet nouveau ; s'ils ne se dirigent pas vers la lune, c'est que celle-ci est pour eux un objet « connu », « accepte » comme tel, et qu'ils n'ont pas le désir d'aller la «reconnaître ». Toute la psychologie humaine y passe.

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Cette mise en branle de toute la terminologie spirilualiste à propos d'animaux inférieurs ne rappeile-t-elle pas qu'avant Galilée les corps pesants « cherchaient leur lieu », et que « la nature avait horreur du vide » î

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