‹ La naissance de l'intelligenceChapitre 13 sur 56 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La dynamique des phénomènes psychiques d'après Jacques Loeb.

J'ai prononcé le nom de Galilée ; je ne puis résister à la tentation d'inscrire à côté de ce nom celui du biologiste Jacques Loeb.

Certes, depuis Galilée, les temps sont changés. On ne-persécuté plus, du moins ouvertement, les savants révolutionnaires. Il y a des terres libres, telles que TAmérique, pour des hommes tels que Jacques Loeb. Au delà des Montagnes Rocheuses, sur le rivage de la plus belle baie du monde, à Berkeley, en face de San-Francisco, sont les laboratoires où les Californiens ont appelé le grand biologiste ; c'est dans un décor vraiment féerique que Loeb travaille sans cesse et émet les idées qui vont par le monde donner une signification aux rechercbes biologiques.

En France, Loeb est connu comme l'auteur de la Parthénogenèse artificielle. Les êtres vivants dérivent d'œufs, c'est-à dire de cellules ou petites

masses de matière vivante détachées des organismes femelles. Un œuf, c'est quelque chose qui paraît bien simple : un peu de gelée qui tremblotle et où brille un noyau ; en réalité, c'est d'une complexité effroyable : toutes les empreintes du passé, de la longue lignée des ancêtres, y sont marquées ; en quelques heures, l'œuf se trouve transformé en tout un édifice de cellules. Mais, pour cela, il faut qu'il ait subi une excitation du milieu extérieur. L'œuf se présente au physiologiste comme quelque chose d'inerte, qu'il faut faire sortir de son immobilité ; l'excitant peut être une cellule, petite et mobile, détachée d'un organisme mâle ; il peut être aussi une substance chimique : du sel, un acide associé avec une base ; c'est alors un œuf vierge qui se développe. C'est ce dernier résultat qui a frappé l'imagination des hommes ; c'est lui qui a rendu illustre le nom de Loeb; mais l'œuvre de ce savant est beaucoup plus vaste.

En 1888 a paru, dans une revue de médecine de Wiirtzbourg, en Allemagne, un mémoire qui a orienté la biologie dans une voie nouvelle. Loeb y publie des expériences sur des animaux inférieurs et des insectes, d'après lesquelles certains des actes de ces animaux ne seraient rien autre que les effets mécaniques de ces forces générales, comme la lumière et la pesanteur..., qui agissent d'une façon commune sur les plantes et les animaux.

Des travaux de cet auteur publiés de 1888 à 1899

ressortent trois notions fondamentales, qu'aucune analyse psychologique ne peut négliger; je veux dire : les tropismes, la sensibilité différentielle, les phénomènes associatifs.

Je vais avoir recours, comme simple moyen d'exposition, à une opposition banale : celle d'un corps brut, tel qu'un caillou, et d'un être vivant, tel que le ver de terre qui peut ramper sur ce caillou. C'est une vieille habitude de voir d'un côté la pure inertie, de l'autre la liberté, la spontanéité; le caillou subirait passivement les influences extérieures, tandis que le ver ferait ce qu'il veut. Mais si on pousse plus loin l'analyse, on arrive à craindre d'avoir été dupe de définitions ; des doutes surgissent ; des discussions longues et stériles peuvent en résulter.

Certes, on ne peut nier qu'à l'intérieur des contours de l'animal, comme à l'intérieur des contours de l'œuf, se passent des phénomènes jaultiples dont les associations complexes et variables défieront sans doute toujours la patience et la sagacité des savants.

Loeb ne nie pas toute cette activité interne, mais, en homme positif, il ne perd pas son temps à raisonner sur des choses qui ont résisté à l'analyse scientifique. L'être vivant est incontestablement soumis, dans une certaine mesure, aux forces du milieu extérieur, c'est-à-dire à la gravitation, à la lumière...; Loeb cherche comment la plante, l'animal, se comportent vis-à-vis de ces forces. Dans certains cas, il constate que l'animal, même

d'organisation assez complexe, est assujetti aux forces extérieures, et ne peut aucunement leur résister. On lâche une pierre : invariablement elle tombe suivant la verticale, ou direction du fil à plomb ; on abandonne certain ver dans le sable, il monte ou descend suivant la verticale, sans pouvoir s'écarter de cette direction ; il ne manifeste pas plus de volonté que la racine d'une plante qui s'enfonce dans le sol et que la tige qui s'élève dans Tair.

Il serait d'ailleurs absurde de conclure à l'identité du ver, de la racine, de la pierre. Ce sont là trois êtres bien différents, mais qui, dans les conditions mentionnées, subissent l'action de la gravitation, présentent ce qu'on appelle un géotropisme.

D'une façon générale, on désigne sous le nom de tropisme, tout acte qui se manifeste oomme une attraction à laquelle l'animal ne peut pas résister, et qui est exercée, soit par la terre (géotropisme), soit par la lumière (phototropisme), soit par une substance chimique (chimiotropisme), etc.*.

Je viens de citer des exemples de géotropisme.

Les rassemblements des papillons autour des lampes électriques sont une manifestation du phototropisme, et on ne saurait invoquer, avec Romanes, la curiosité de l'animal, une préférence

1. Cette définition est insuffisante; je la préciserai dans le chapitre relatif aux tropismes, en donnant les critères de cette catégorie spéciale d'actes.

pour la lumière. Avec les mollusques, dont les réactions sont lentes, il est plus facile de se rendre compte des caractères des mouvements phototropiques. On trouve, en abondance, sur les rochers du bord de la mer, de petits gastéropodes, les littorines, vulgairement appelées vignots (fig.l); ceux-ci peuvent subir une dessiccation même prolongée, mais, dès qu'on les mouille, ils se mettent en marche en gagnant toujours les surfaces d'ombre; un écran noir semble exercer sur eux une attraction analogue à celle du fer par l'aimant; quand il y a plusieurs écrans, on peut déduire le

et pouvant se c«cher dans chemin qUC Suivra le molleurs anfraeluosités. , d i ■• i

lusque, par 1 application des règles de la composition des forces en mécanique. Rien ne semble livré au hasard, à la volonté, au caprice de l'animal. Dans un tube de verre, j'ai disposé des écrans noirs de manière à faire marcher la littorine sur un chemin en forme de 8; elle y a marché, et pendant des heures elle ne s'est pas affranchie de cette sorte de mouvement de manège. Dans une cuvette de verre, j'ai placé des cailloux de manière à produire des déformations des chemins : il est arrivé que l'un de ceux-ci passait à un millimètre d'un caillou couvert d'algues où le mollusque aurait trouvé un abri.

Littorine. — Mollusque à coquille turbinée rampant sur les rochers do littoral marin,

de la fraîcheur, de la nourriture : l'animal a continué son chemin, comme s'il était attiré par une force fatale, ou comme s'il ne voyait pas, ne sentait pas.

Dans les conditions indiquées, la littorine nous apparaît comme le jouet des forces immuables, sans volonté, sans but...; elle suit fatalement la voie qu'on peut déduire d'avance ; elle n'a pas la possibilité de choisir entre plusieurs actes... Elle nous semble une pure machine... Ces résultats, dus à l'analyse scientifique la plus rigoureuse, pourraient faire tressaillir de joie les mânes de Descartes et du Père Malebranche. Et pourtant celles-ci auraient tort de se réjouir, comme nous le verrons dans la suite.

Les mouvements chimiotro piques se présentent avec les mêmes caractères que les mouvements phototropiques. La Drosophila ampelophila est un petit insecte diptère qui se nourrit, aussi bien à l'état adulte qu'à l'état larvaire, de fruits en ferm^entation. Dans une pièce obscure ou éclairée, une pomme en voie de décomposition attire l'insecte comme un écran noir attirait une littorine ; un flacon contenant en proportions convenables des alcools, de l'acide et de l'éther acétique, c'està-dire les produits de la fermentation, exerce la même action que le fruit.

La notion nouvelle des tropismes, établie par Loeb sur des faits expérimentaux, a été le point de départ de discussions passionnées et de malentendus, qui ont obscurci singulièrement les pro-

blêmes, déjà si complexes par eux-mêmes, de la psychologie comparée.

Comme cela arrive souvent, on a fait dire à Loeb tout autre chose que ce qu'il avait dit : on a cru à tort qu'il expliquait tous les actes des animaux inférieurs par de simples tropismes. Et alors, les uns se sont indignés à la pensée que les animaux inférieurs puissent être de pures machines, des automates, comme ceux qu'avaient conçus Descaries et le Père Malebranche; les autres, au contraire, se sont complus dans cette pensée que tous les actes des animaux inférieurs peuvent trouver une explication immédiate dans de simples considérations mécaniques. Or, les uns et les autres se sont indignés ou réjouis en pure perte, car seulement certains actes des animaux sont des tropismes.

Autre chose est la sensibilité différentielle j dMiTQs choses sont les phénomènes associatifs.

Un être est entraîné par une force extérieure : il y a tropisme; cet être réagit au moment où cette force varie d'intensité : il y a sensibilité différentielle. Les deux phénomènes peuvent se passer simultanément. Un animal marche dans la direction d'une source lumineuse ; tout d'un coup, il se produit une variation brusque de l'éclairement : l'animal sort momentanément du chemin qu'il suivait ; mais, après avoir effectué une série d'oscillations de part et d'autre de ce chemin, il ne tarde guère à y revenir. De même, quand on écarte un fil à plomb de sa position d'équilibre, il se met à osciller de part et d'autre de cette position : c'est le pendule.

DYNAMIQUE DBS PHÉNOUÈNES PSYCHIQUES 49

Pas plus que, dans le cas du pendule, on ne peut nier l'attraction exercée par la terre, pas plus dans le cas de notre animal on ne peut nier Tattraclion exercée par la lampe, c'est-à-dire le tropisme. Il y a toujours une force attractive en jeu ; mais, quand il se produit des oscillations, c'est qu'une autre force est intervenue momentanément. Certains auteurs ont voulu voir dans les sinuosités du chemin suivi un effet de la volonté de l'animal ; il n'en est rien : l'animal subit les oscillations provoquées par une variation d'éclairement, comme il subit l'attraction de la lumière.

Nous sommes ici encore dans le pur mécanisme.

Les phénomènes associatifs étudiés par Loeb chez les animaux les plus inférieurs sont également régis par des lois assez simples. Aussi, très souvent, on peut prévoir à l'avance, comme dans les cas précédents, ce qui se passera dans des conditions déterminées où interviennent simultanément diverses forces. Mais les associations peuvent devenir très complexes, et l'analyse en devient alors difficile.

Loeb s'arrête là où l'analyse expérimentale ne donne plus rien ; mais il ne nie pas ce qui a résisté à son analyse, il ne nie pas la complexité qui résulte de l'association des impressions actuelles et passées, au sein de l'organisme lui-même; il ne nie pas les processus purement internes, il ne nie pas les phénomènes psychiques chez les

50 LA NAISSANCE DE l'iNTELLIGENCB

animaux inférieurs : pour lui, ces phénomènes sont les réactions physiologiques qui résultent de la « mémoire associative». L'activité des animaux inférieurs nous apparaît comme une sorte de compromis entre une part d'ordre, de constance, de système, et une part d'indiscipline, d'instabilité, d'imprévu. A la suite de l'analyse faite par Loeb, la part d'aléa a diminué, et ne correspond plus guère qu'aux processus purement internes.

L'œuvre de Loeb, récemment exposée par luimême dans son beau livre : la Dynamique des phénomènes de la vie, nous apparaît comme tout à fait remarquable : non seulement le célèbre biologiste de Berkeley nous a fait connaître beaucoup de faits nouveaux, mais encore il a établi une méthode, pout l'analyse de l'activité animale, qui permet de retrancher de celle-ci les actes purement mécaniques, ne dépendant que de certaines circonstances extérieures, ne relevant aucunement de ce qu'on est convenu d'appeler la volonté de l'animal.

Pour Loeb, 1' « instinct » et la « volonté », en tant que causes productrices des mouvements des animaux, sont à rapprocher des forces surnaturelles invoquées parles théologiens. Dans les tropismes, ce qu'on avait appelé de l'instinct, de la volonté, n'est que l'effet des forces du milieu extérieur: lumière, gravitation..., forces chimiques.

On objecte souvent qu'il n'y a aucun avantage à substituer le mot « tropisme » au mot « instinct ».

Pour beaucoup, quand un animal rampe dans les crevasses d'un corps solide, il y a de l'instinct. Un physicien, qui constate qu'un liquide monte dans un tube capillaire ou qu'il y forme un ménisque soit convexe, soit concave, ne saurait être satisfait d'une explication aussi vague; il cherche à établir les conditions précises du phénomène. Ceci doit être également le but du biologiste : ce n'est pas donner une solution du problème que de dire qu'un tel ou tel autre mouvement est dû à un instinct-, parler, au contraire, de tropisme, c'est faire intervenir une force du milieu extérieur, dont on pemt étudier l'action qualitative et quantitative.

Je n'insiste pas pour le moment. J'ai déjà indiqué précédemment que l'on retrouve les idées de Loeb en germe dans Lamarck. Dans ce livre, ces deux pensées si puissantes et fécondes seront souvent mes guides.

L'œuvre de Loeb a eu d'ailleurs un immense retentissement dans les milieux scientifiques et philosophiques. Elle a été, en particulier, le point de départ de deux grands mouvements contraires, l'un qui a eu lieu en pays allemands, et qui est marqué par les noms de Bethe (1898), Uexkûll, Th. Béer, Ziegler (1900), Nuel (1904); l'autre, plus récent, et dont l'Américain Jennings a été le promoleiir.

Page 1