CHAPITRE VI
Les théories mécanistes en psychologie animale.
Loeb, allemand d'origine, a beaucoup publié dans sa langue maternelle; il est assez curieux de voir ce que sont devenues ses idées, semées sur un terrain qui s'est toujours montré si favorable à la poussée métaphysique. L'œuvre de Loeb, qui apparaissait avec un caractère positif, a pris, en Allemagne, un caractère négatif. Au début, Bethe parle, avec Loeb, de la « mémoire associative », mais bientôt il abandonne le qualificatif de « psychique », qui éveille l'idée de « conscience ». En 1900, avec Uexkiill, il renonce à l'hypothèse de l'âme des animaux, qui ne peut avantager nos connaissances, qui ne donne lieu qu'à des confusions, et Uexkiill déclare catégoriquement que « pour le biologiste il ne saurait y avoir de psychologie animale ». En même temps, Bethe et Uexkiill se rangent à l'avis de Th. Béer, qui pense que, pour rompre définitivement avec les anciens erre-
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ments, il faut créer une nomenclature nouvelle^ objectivante^ et abandonner tous les termes d" langage psychologique, anthropomorphique. Plus récemment, Nuel a poussé à l'extrême les principes de la nouvelle école.
Dans celte réaction contre l'anthropomorphisme, il faut l'avouer, les Allemands n'y ont pas été de mains mortes; ils sont arrivés à réduire les êtres vivants à de « pures machines fonctionnant dans le silence et l'obscurité de l'inconscience » et leur ont dénié même les sensations. Avec eux, nous sommes revenus à Descartes et au Père Malebranche.
Les progrès récents de la physique vont permettre aux Allemands de renouveler complètement la discussion, qui, avec des dessous métaphysiques, aura des allures scientifiques. Les animaux sont des machines ; mais le fonctionnement des machines est soumis à la loi de la conservation de l'énergie; aussi, c'est cette loi qu'on va invoquer pour essayer de donner le coup de mort à la psychologie comparée.
C'est ainsi que Nuel, après Uexkûll, cherche à faire l'analyse des mouvements des animaux : M Tout mouvement est le résultat d'une contraction musculaire, La contraction musculaire résulte de l'arrivée de Tinflux nen^eux au muscle. Mais cet influx ne naît pas spontanément dans le nerf; il a sa source dans un processus physiologique des cellules nerveuses, qui sont activées (physiologiquemenl) par l'influx nerveux d'un nerf centripète. Et ce dernier a été sollicité par sa terminaison péri-
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phérique, « excitée» par un agent extérieur, par un mouvement physique (ou chimique). Il y a encore bien des inconnus dans cette série de processus physiologiques enchaînés, et qui changent de nature d'un anneau de la chaîne à l'autre. Mais nous en savons assez pour pouvoir affirmer que, lorsque nous les connaîtrons tout à fait, nous aurons saisi entre eux des relations absolument obligées; nous connaîtrons leur « pourquoi » dans le sens de la conservation de l'énergie (physique). L'une est la «cause» de l'autre, bien entendu en tenant compte de 1' «énergie latente » renfermée dans nos organes, et qui devient actuelle sous l'influence de forces de dégagement....»
En allant du mouvement à sa cause, on ne trouve nulle part un élément psychique, ce qui n'est que tout naturel : la cause d'un mouvement ne pouvant être qu'un mouvement.
La conscience, la sensation,... les faits psychologiques d'une façon générale, eux, ne sont pas régis par la loi de la conservation de l'énergie. « Entre le mouvement de particules matérielles et ma sensation, dit Nuel, il n'y a pas de relation causale, il n'y a pas, là, la transformation d'une forme de I énergie dans l'autre », et il ajoute : « Nous sommes d'avis, avec Uexkiill, que seul un esprit superficiel peut voir, dans une sensation, une forme de l'énergie physique. » Il poursuit en examinant les objections faites à cette déclaration par un des auteurs les plus « psychologants », le père jésuite Wasmann.
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Halte-là! crie celui-ci. La loi de la conservation de l'énergie n'est pas la seule forme de la loi causale dans la nature. Toute relation entre deux phénomènes qui se suivent fatalement est une relation de cause à effet. Le principe des énergies spécifiques de J. Millier est là, notamment, pour contredire Uexkull, cette loi exprimant une relation de cause à effet qui ne suit pas la loi de la conservation de l'énergie. La science psychophysique, enfin, est tout entière basée sur une nouvelle relation de cause à effet.
Mais Nuel réplique : « Dans l'objection de Wasmann, il y a un nouvel exemple des inconvénients résultant de ce que nous en sommes réduits à appliquer une seule et même désignation à des choses essentiellement différentes. Si nous appliquons le nom de « causales » aux relations qui suivent la loi de la conservation de l'énergie, nous ne pouvons plus le faire logiquement pour celles qui existent entre les faits physiques et les faits psychologiques. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que le fait psychologique naît à l'occasion du mouvement physique, et encore, chez l'homme seulement. »
Les états psychiques ne sont que des épiphénomènes des processus physiologiques qu'ils accompagnent, et sans lesquels ils n'existeraient pas. Ils De sont pas les « mobiles primaires » de nos actions.
Cette opinion, admise d'une façon courante maintenant, est adoptée par beaucoup de philosophes, et non des moindres. Pour Ribot, la
conscience est le flambeau qui éclaire la marche de l'horloge, sans l'influencer..., et la volonté, elle-même, ne serait « cause de rien».
Je ne fais aucune objection, loin de là, à cette opinion; mais je me demande si elle gagne beaucoup à s'appuyer sur le principe de la conservation de l'énergie, d'une application si difficile dans le domaine de la physique, et a fortiori dans celui de la biologie.
Les « sensations » sont des « états psychiques », des épiphénomènes et, par conséquent, pas plus que la volonté, elles ne peuvent être les mobiles primaires des actions des animaux.
Nous ne pourrons jamais savoir ce que sont les sensations des animaux, et même si ceux-ci en ont. Au point de vue des réactions, tout se passe comme si elles n'existaient pas. Voilà précisément la formule de ralliement de la nouvelle école allemande. De là à nier les sensations chez les animaux inférieurs, il n'y a qu'un pas. Ce pas a, été franchi par un certain nombre d'adhérents.
Discuter sur ces points, c'est discuter sur la légitimité même de la psychologie comparée, chose que nous ferons plus tard.
Pour le moment je ferai simplement observer que je crains qu'il n'y ait là qu'une querelle de mots. La sensation au sens psychologique est un épiphénomène, soit; mais comme tel, elle est superposée à un autre phénomène qui se passe dans le système nerveux, qui relève de l'étude
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expérimentale, et qu'on appelle souvent sensation^ qu'on peut appeler ainsi si on spécifie que le mot est pris au sens physiologique. Le mot sensation n'impliquerait pas forcément conscience.
Je rappellerai ici que Loeb a parlé de « sensibilité différentielle » chez les animaux inférieurs, et aussi de phénomènes associatifs ; or, ce qui s'associe ce sont des sensations, entendues au sens phj^siologique.
Je montrerai dans la suite à quelles conséquences fâcheuses les Allemands ont été conduits en considérant les sensations chez les animaux inférieurs comme un luxe inutile, et en niant parfois ces sensations.
Je considère qu'il n'y a rien de plus stérile que les querelles portant sur les mots. Certes on ne doit pas employer ceux-ci à tort et à travers, et contrairement aux usages les plus courants; mais je crois que pour les mots qui ont deux sens, un sens psychologique et un sens physiologique, on peut conserver ces deux sens ; il suffit de spécifier si on emploie le langage psychologique ou le langage physfologique.
Les Allemands n'ont pas été de cet avis, et ils ont créé une nomenclature nouvelle.
Par antikinèses, on y désigne l'ensemble des réactions consécutives à une excitation et transmises par les voies nerveuses. Si les réactions se font toujours d'une manière identique, il y a réflexe; si elles dépendent des excitations précédentes, il y a antiklise ; dans la dernière catégorie
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entrent tous les phénomènes considérés jusqu'ici comme conscients, mais bien entend !i il n'est plus question de « conscience » en physiologie comparée. Tous ces mots ne peuvent être employés que s'il s'agit d'animaux pluricellulaires ; dans le cas des animaux unicellulaires et dans celui des plantes, on parle d'antitypies'^ ce sont, par conséquent, les réactions se faisant par voie protoplasmique. Comme on ne veut plus parler de sensations et d'organes des sens, on parle de réceptions et d'organes récepteurs,... de tangoréceptions, de phonoréceptions..., de chemoréceptions, de stiboréceptions, de gustoréceptions, de photoréceptions, de calororéceptions. . . ; je relève les mots : tangoreceptoren, iangorecipieren, tangoreceptorisch, tangantikinese, tangoreflex, tangantiklise, etc. !
Je veux rassurer tout de suite mon lecteur ; je n^employerai pas ces mots et cette nomenclature, due cependant à la collaboration de trois savants de valeur. Th. Béer, A. Bethe et J. v. Uexkiill.
Ziegler n'a pas tardé à la compléter, d'ailleurs ; il rattache aux réflexes les instincts, les uns et les autres étant basés sur des voies nerveuses héritées, étant des associations cléronomes ; mais il y a d'autres associations, enbiontiques : les voies sont alors acquises au cours de la vie individuelle ; la faculté de former ces associations serait la « raison ».
Et c'est ainsi que des animaux chez lesquels on nie les simples sensations se trouvent posséder la