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CHAPITRE VII La théorie des essais et des erreurs

Tandis qu'en Europe on prononçait l'arrêt de mort contre la psychologie comparée, en Amérique, des savants de grande valeur, comme Yerkes et Jennings,et leurs élèves, continuaient à rassembler des faits. Le nombre des mémoires publiés dans ces dernières années et concernant les faits et gestes des animaux, leur « behavior », — ce mot a fait fortune en Amérique, et on a voulu l'introduire en France, où on a essayé de le traduire par le mot barbare de « comportement », — est considérable. Récemment, le professeur Marguerite Washburn en a donné une systématisation des plus intéressantes dans le deuxième volume d'une série consacrée à 1' « Animal behavior », et intitulé The animal mind.

Jennings, plus zoologiste que physiologiste, a beaucoup observé les faits et gestes des animaux inférieurs : infusoires, anémones et étoiles de mer, vers de terre...; il constata que certains actes

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de ces animaux ne rentrent pas dans la catégorie des tropismes; trompé sans doute par les malentendus créés par l'École allemande, il ne remarqua pas que Loeb n'avait jamais dit le contraire. Il entreprit alors une croisade contre «la théorie orthodoxe des tropismes » ; l'École allemande avait nié la psychologie animale; il nia purement et simplement les tropismes, ce en quoi il eut tort, comme nous le verrons dans la suite. De plus, il voulut mettre quelque chose à la place, et c'est alors qu'il imagina « la théorie des essais et erreurs », et qu'il fît faire ainsi à la psychologie comparée un retour en arrière.

Jennings se laissa suggestionner par les expériences, tout à fait remarquables d'ailleurs, faites depuis 1898 sur les vertébrés supérieurs par les Américains Thorndike, Hobhouse, Small, Kinnaman. Ces expériences avaient eu un très grand succès. Je rapporterai ici, à titre d'exemple, celles de Kinnaman sur deux singes appartenant à l'espèce Macacus Rhésus, un mâle de huit mois, une femelle de seize mois (1902).

Ces animaux ont été mis en présence de vases, ou de différentes formes, ou de diverses grandeurs, ou de couleurs variées, l'aliment étant placé dans l'un d'eux. Six vases de même capacité et ayant des formes assez diverses, aux parois internes et externes tapissées de papier noir, étaient alignés et espacés également. Le singe s'avançait au hasard vers un des vases, puis vers un autre, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il ait trouvé la nourriture

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qui était placée dans un vase déterminé. On notait le nombre des essais, — ceux-ci étaient en général groupés par séries de 30, — et le nombre des réussites; d'une série à la suivante, ce nombre- augmentait, indiquant un progrès de la part de l'animal. On changeait d'ailleurs fréquemment l'ordre des vases, mais, une fois qu'il n'y avait plus guère d'erreurs, on faisait passer l'aliment dans un vase d'une autre forme et on recommençait plusieurs séries d'observations. Voici le tableau d'une suite d'expériences : les divers chiffres représentent les séries successives, et, pour chacune d'elles, le nombre des réussites sur 30 ;

Vase rectangulaire. Vase cylindrique. Vase elliptique.

Mâle. . . 19 27 29 11 29 26 29 30 10 21 29 Femelle . 14 27 2 22 28 0 7 26

On voit que la femelle se laissait dérouter plus facilement que le mâle par des conditions nouvelles; mais, avec des vases de diverses grandeurs, c'est la femelle qui s'est montrée supérieure; après 1.880 expériences, le mâle faisait encore des erreurs : il était toujours tenté de choisir la plus grande boîte, comme s'il jugeait qu'elle doit contenir une plus grande quantité d'aliments. De même, il marquait une préférence pour les couleurs brillantes.

D'une façon générale, les singes placés vis-àvis des vases bondissent, vont de l'un à l'autre jusqu'à ce qu'ils aient trouvé l'aliment. La complexité des phénomènes semble grande : il y a

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perception à distance, de la part du sujet en expérience, non seulement de l'objet extérieur, mais encore de sa forme, de sa grandeur, de sa couleur... et de la place qu'il occupe dans l'espace ; il y a choix, de la part de l'anima!, entre plusieurs objets; enfin, le singe effectue les mouvements nécessaires pour s'approcher de l'objet ou s'en éloigner. Ceci conduit à attribuer aux animaux considérés, non seulement les mobiles qui les poussent à chercher leur nourriture, mais encore la perception, la volonté..., en un mot, tous les éléments de la conscience supérieure. De plus, ces animaux arriveraient à effectuer des actes adaptés au but, à la suite de l'application de la méthode des essais et erreurs.

Or, pour Jennings, ce serait d'après cette même méthode que se ferait l'orientation des animaux inférieurs. Le singe, après s'être trompé de vases un certain nombre de fois, finit par aller directement au vase de forme déterminée qui contient l'aliment : petit à petit, au cours des essais successifs, se produit l'élimination des erreurs. Un infusoire se comporterait de même ; il se dirigerait dans de multiples directions de l'espace, avant de trouver la bonne direction, et, peu à peu, le nombre des essais nécessaires diminuerait; ce que Loeb a appelé tropisme ne serait que le résultat . d'un long apprentissage, et non pas, comme le veut Loeb, une réponse directe à un stimulant.

La distinction n'est pas sans importance : s'il y a effectivement chez les êtres les plus inférieurs des

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essais et des erreurs ; si l'animal ne s'oriente que par un choix, un tri entre divers mouvements qu'il est capable d'effectuer, il y aurait « psychisme « dès l'apparition de la vie. Et l'infusoire microscopique ne serait pas si éloigne que cela du singe. C'est là, sans nul doute, l'origine de la vogue de la théorie de Jennings auprès des psychologues et des philosophes : On a été émerveillé à la pensée que des investigations précises établissent une identité parfaite dans le domaine des réactions du bas en haut de l'échelle animale, et, surtout, qu'elles montrent qu'il y a choix, volonté peut-êlrc, dès le début.

J'aime à croire que les philosophes ont dépassé la pensée de Jennings; mais c'était fat;î,l : sa théorie devait déterminer un retour à l'anthropomorphisme. D'ailleurs, nous verrons que Jennings a beaucoup exagéré l'intervention des essais et erreurs dans l'orientation des animaux inférieurs, qu'il a pris souvent, pour des essais et erreurs, ce qui n'était que les effets de la sensibilité différentielle ; qu'enfin les faits trouvés par Jennings et reconnus exacts, loin de contredire ceux de Loeb, s'ajoutent simplement à eux.

A plusieurs reprises, Jennings s'est défendu contre le reproche d'anthropomorphisme qu'on lui faisait, et on lui doit en particulier une importante étude, où il cherche à établir un parallèle entre les diverses régulations : régulation des formes, régulation des mouvements, régulation thermique, régulations chimiques (appropriation des sucs di-

gestifs aux aliments, neutralisation des poisons injectés à un animal)...; partout la sélection interviendrait comme facteur régulateur. Pas plus dans la sélection des mouvements que dans celle des formes, il n'y aurait un choix personnel ou conscient. Et pour expliquer la variabilité des réactions chez les animaux inférieurs, Jennings fait intervenir les « états physiologiques », et non les « états de conscience » ; il y aurait deux grandes classes d'états physiologiques : ceux qui dépendent des processus métaboliques de l'organisme, et d'autres qui dépendent, non pas directement du métabolisme, mais plutôt de la stimulation, de l'activité de l'organisme. Jennings insiste beaucoup, et avec raison, sur l'importance des processus du métabolisme, c'est-à-dire des processus internes de nutrition : les réactions des organismes vis-à-vis des agents externes pourraient s'expliquer en grande partie par l'action de ces agents sur les processus internes; il prend des exemples parmi les bactéries et les infusoires, et il rejette toute explication psychologique : « Il n'y a aucune raison, dit-il, d'attribuer à ces êtres une connaissance ou une idée de la relation qui existe entre les agents externes et les processus internes. » C'est très bien; mais, dans la substitution des « états physiologiques » aux « états de conscience », il ne faudrait pas se laisser hypnotiser par les mots. Sous l'influence de certaines conditions externes, l'organisme réagit d'une certaine manière ; ces conditions persistant, l'organisme modifie celte première

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réaction en une seconde, puis en une troisième, jDuis en une quatrième... : il passe par une série d'états physiologiques différents, A, B, C, D... Or, quand on a dit que les réactions diffèrent, parce que les états physiologiques diffèrent, donne-t-on réellement une explication? A la réaction 1 s'est substituée la réaction 2, parce que l'état A a été remplacé par l'état B. Voilà qui n'avance pas beaucoup la solution de la question. Il faudrait être plus amplement renseigné sur ces étals A et B. Nous verrons qu'il est possible de pousser l'analyse plus loin.

Si les idées de Jennings, en se répandant en Amérique et en Europe et en s'implantant dans le terrain philosophique, ont pu causer certains ravages scientifiques, il faut reconnaître qu'elles ont eu une influence stimulatrice considérable sur les recherches, et qu'elles* ont poussé les partisans de la théorie des tropismes à préciser les faits et les arguments.

Malgré l'admiration que j'ai pour les belles recherches de ce savant, je préfère de beaucoup les tendances de Yerkes aux siennes. Ce qui caractérise les travaux de Yerkes, c'est un esprit de méthode tout à fait remarquable, et une grande ingéniosité dans l'expérimentation. Ses divers mémoires resteront classiques et devront servir de modèles à tous ceux qui aborderont les mêmes questions. Pendant que les Allemands niaient les sensations chez les animaux inférieurs, Yerkes a

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réussi à faire une étude expérimentale des plus intéressantes sur l'audition de la grenouille. C'est également Yerkes qui a indiqué la manière dont on pouvait aborder expérimentalement l'étude de la formation des associations chez les animaux inférieurs ; après la grenouille, il s'est adressé à Técrevisse. Enfin son livre récent sur les souris dansantes est des plus intéressants. On doit encore à Yerkes des interprétations très fines et sages à la fois des phénomènes dits psychologiques chez les animaux; sa discussion sur les critères du psychisme nous servira de point de départ. Bien que Yerkes ait eu une qualité, rare parmi les psychologues, celle de ne pas se préoccuper de choisir une attitude personnelle et d'attacher son nom à un système, son œuvre se présente avec les caractères d'une grande originalité.

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