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CHAPITRE Vin La méthode éthologique

Nous venons de voir ce qu'ont donné les idées de Loeb, en Allemagne d'une part, en Amérique d'autre part. Et en France?

En France, on vit beaucoup trop de traditions; dans le domaine de la physiologie, on est toujours hypnotisé par la gloire de Claude Bernard; dans celui de la psychologie comparée, on était encore, il y a quelques années, à Romanes, ou même à Flourens, et on connaît encore bien vaguement les idées de Loeb; on n'a participé ni au mouvement allemand, ni au mouvement américain; dans le livre de Marguerite Washburn The animal mind, sur deux cent trente auteurs cités, i! y a seulement quinze Français.

Mais on sait la fertilité des terres qui sont restées longtemps en friche, et il y a lieu d'attendre quelque chose, de beaucoup espérer même du pays où vit encore l'admirable observateur, Fabre d^Avignon. Grâce à une initiative privée, celle de

l'Institut général psychologique fondé par M. Youriévitch, grâce au travail exécuté dans les réunions du groupe de psychologie zoologique, avec les conseils de nos biologistes les plus éminents, Edmond Perrier, Giard, Delage, Bouvier, le sol est déjà labouré et défriché : faire de la psychologie zoologique, ce n'est plus écouter les récits où les demoiselles vantent les qualités morales et intellectuelles de leurs chats et de leurs chiens, ceux où les chasseurs racontent les ruses dont ils ont été victimes de la part des animaux qu'ils voulaient tuer, ce n'est plus assister aux séances données par

les dresseurs dans les cirques , ce n'est plus

jongler avec des mots que l'on prend pour des choses.

Après avoir démoli, il fallait construire. On s'est mis à l'œuvre.

Certains essais demeurèrent stériles : ce sont ceux de quelques physiologistes qui ont tenté de pratiquer des mesures. Rien n'est plus utile que l'étude quantitative quand elle vient après l'étude qualitative. Il ne faut jamais s'engager trop tôt dans la première voie, et il faut se souvenir de l'erreur qui a été commise en psychologie humaine. On a voulu faire l'étude mathématique de phénomènes fort mal connus; on s'est engoué pour les recherches de psycho-physique; on était séduit à la pensée qu'on allait pouvoir mesurer l'intelligence! La psycho-physique était une mode en Allemagne; on essaya de l'introduire en France, mais le succès ne fut que passager. Pendant

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quelque temps, les enquêtes, les graphiques, les courbes, les moyennes, menacèrent de transformer les ouvrages de psychologie en traités de mensuration, d'électro-technique, de statistique. Comme le montre bien Banville, toute cette mathématique des faits, cet étalage de physique, de chimie devint tout à fait ridicule et la mode disparut.

Les travailleurs de l'Institut général psychologique ne se sont pas engagés prématurément dans la voie de la psychologie mathématique; en revanche, éclairés par l'intelligence du grand biologiste que la science française vient de perdre, Giard, ils ont trouvé une voie féconde; ils ont inauguré une méthode nouvelle en psychologie comparée, la méthode éthologique; les premiers résultats ont surpris les Américains ; ceux qui ont suivi ont reçu tous leurs encouragements.

h'éthologie, c'est l'étude des relations des êtres vivants entre eux et avec les diverses modalités du milieu extérieur. La nature, avec les contMtions variées qui y sont réalisées, est un vaste champ d'expériences : les mêmes animaux s'y comportent de façons diverses, y acquièrent des habitudes variées, y subissent toute une série d'adaptations.

La méthode éthologique a été inaugurée, en biologie, par Giard, et, dans ce domaine, elle avait donné des résultats brillants entre les mains de l'illustre savant.

L'influence de Giard se fera si souvent sentir, au cours de ces pagesj que je voudrais, ici, donner

au moins un aperçu des points essentiels de son œuvre, qui est, d'ailleurs, étroitement liée à son enseignement.

Pendant vingt années, dans la chaire d'évolution des êtres organisés, Giard n'a cessé d'évoquer les pensées géniales de Gœthe, de Lamarck, de Darwin; il aimait associer au nom de Lamarck celui de Jacques Loeb, et montrer les rapprochements que l'on peut établir entre le domaine des mouvements et celui des formes. Ce que j'ai dit précédemment de Lamarck et de Loeb suffit à prouver qu'il avait raison.

Loin d'opposer, comme on le fait trop souvent, le Darwinisme au Lamarckisme, Giard s'efforça de restituer à chacun des grands fond^iteurs de la doctrine de l'évolution la part qui lui revient. Plusieurs années de son enseignement ont été consacrées à l'étude des « facteurs primaires » et des «facteurs secondaires» du transformisme; par facteurs primaires, on entend l'action directe du milieu cosmique (climat, lumière, température, sécheresse et humidité,.... état mécanique du milieu...) ou du milieu biologique (alimentation, parasitisme...) et la réaction éthologique contre ces milieux; par facteurs secondaires, on entend l'hérédité, les diverses sélections (ou choix) naturelle, sexuelle, physiologique. Lamarck avait jeté les premières bases de l'étude des facteurs primaires, tout en reconnaissant l'importance du facteur secondaire hérédité, qui n'est, en somme, qu'une sorte d'intégrale des facteurs primaires.

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Darwin, au contraire, s'est attaché à l'étude des facteurs secondaires. Grâce aux progrès réalisés dans les sciences physiques et biologiques, Giard a repris, avec succès, l'étude de Faction des milieux, et il a montré que dans la plupart des cas cette action est suffisante pour produire la transformation des espèces. Au lieu d'attribuer, comme bien d'autres, une vertu magique aux simples mots : sélection, hérédité, Giard a cherché à faire l'analyse expérimentale des faits, mais il a eu la sagesse, contrairement à beaucoup de nos physiologistes, de laisser la nature exécuter les expériences elles-mêmes, et il est arrivé ainsi, au dire même de Romanes, aune appréciation « admirable » de la valeur relative des facteurs de l'évolution. On conçoit combien les résultats des expériences de Loeb relatifs à la dynamique de la matière vivante sont venus jeter une vive lumière sur les mécanismes encore obscurs de l'action des facteurs primaires.

Parmi les recherches éthologiques effectuées par Giard, je retiendrai seulement ici celles relatives à la castration parasitaire et à Vanhydrobiose.

La castration est accompagnée de changemenls dans les attributs extérieurs des sexes et dans les instincts de l'animal infesté. Les crabes mâles parasités prennent quelques-uns des caractères des femelles, et chez eux se manifeste 1' « amour maternel »; mais, dans ce cas, cet instinct s'applique au parasite, qui est traité avec autant de soins que la progéniture dans l'état normal.

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Par « anhydrobiose », Giard entend le ralentissement des manifestations vitales déterminé par la perte d'une certaine partie de l'eau contenue dans les tissus. Les variations de la teneur en eau de l'organisme entraîneraient également des modifications de l'instinct.

En montrant que les « instincts », considérés en général comme immuables, peuvent être modifiés par l'action immédiate des facteurs primaires, Giard a porté une atteinte profonde à une notion léguée à la science par la philosophie métaphysique. Il s'est rencontré ainsi avec Loeb, qui rejette la notion des instincts, et dont les expériences montrent également toute l'importance de l'eau dans les phénomènes biologiques.

On voit que les idées de Giard peuvent être appliquées également à la psychologie comparée. Récemment elles l'ont été aussi à la sociologie par Waxweiller, lesavantdirecteur de l'Institut Solvay, à Bruxelles, qui, dans un livre remarquable, a posé les bases de la sociologie élhologique.

J'ai eu la bonne fortune de subir l'mfluence directe de Giard, et c'est toujours la mélhode élhologique que j'ai appliquée dans mes travaux de physiologie et de psychologie comparées. J'ai la plus grande confiance dans celte méthode. Si elle n'est pas toujours d'une application facile, elle conduit d'une façon certaine à découvrir d'innombrables faits nouveaux, et c'est encore ce qu'il y a de plus important pour le moment. Elle n'a

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pas les inconvénients de l'observation pure et de l'expérimentation pure, que nous montre Marguerite Washburn dans son récent livre, The animal mind : on observe un animal dont on ne connaît pas les antécédents ; on expérimente sur un animal en le plaçant dans des conditions anormales, après l'avoir affamé, par exemple. Dans la nature, les expériences se font toutes seules et on n'a plus qu'à les observer; l'habitat nous renseigne sur le passé de l'animal; quand on fait des expériences, on les calque sur celles effectuées dans la nature. La méthode éthologique, enfin, est précieuse pour combattre autant les exagérations mécanistes que les exagérations « psychologanles ». Tel animal qui ne présentait que des réactions purement mécaniques, tropismes, vient à être imbibé d'eau ; alors cet animal, qui était en quelque sorte esclave des tropismes, s'affranchit et manifeste toute une activité, surtout d'origine interne, qu'on ne soupçonnait pas auparavant; tel autre animal offre une réaction variable suivant les circonstances : on voit dans cette variabilité un signe d'une vie psychique, alors qu'elle n'est due en réalité qu'à des variations de la teneur en eau.

La méthode éthologique permet de pousser l'analyse expérimentale parfois très loin. Les résultats auxquels elle m'a conduit m'ont permis d'écrire des chapitres entièrement nouveaux pour un livre de psychologie animale : ceux des rythmes vitaux, de la sensibilité différentielle, de la combinaison des tropismes avec celle-ci.

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Les observations récentes et remarquables de Anna Drzewina sur les façons variées dont les crustacés se comportent dans les divers habitats ont jeté une vive lumière sur quelques points litigieux de la nouvelle psychologie animale, et en parliculier sur la question si controversée des rapports des tropismes avec les autres modes de l'activité animale. Je remercie ici cet auteur pour sa collaboration si précieuse.

1 armi les autres travaux de l'Institut psychologique, je veux encore mentionner, comme fort intéressants, ceux de Fauré-Frémiet sur les animaux unicellulaires, un travail de Van der Ghinst sur l'iiitervention des habitudes chez les anémones de mer.

Mais si la méthode éthologique peut donner d'excellents résultats entre les mains des travailleurs consciencieux et ayant une tournure d'esprit scientifique, celte même méthode peut conduire à des résultats déplorables en d'autres mains. L'analyse des nombreux facteurs éthologiques qui interviennent dans une réaction demande beaucoup de patience et toute une suite d'observations et d'expériences bien ordonnées; très souvent, la variabilité de la réaction résulte des complexes variables des seuls facteurs externes et non d'une faculté hypothétique, telle que la « volonté » ; il est fâcheux que certains philosophes, au lieu de se contenter de disserter sur les « facultés » de l'âme des animaux inférieurs, se mettent à discuter sur des faits qu'ils ont incomplètement observés et

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analy&é», et cùercheut à donner à leurs écrits une allure scientifique qui n'est que tout extérieure. Ainsi, d'une part, ils peuvent induire en erreur ceux qui n'ont guère pratiqué le laboratoire, et en particulier les débutants ; d'autre part, ils discréditent les recherches psychologiques aux yeux des savants habitués à chercher le déterminisme des phénomènes qu'ils étudient.

On s'en rendra compte en jetant un coup d'œil sur les publications récentes de Henri Piéron. Cet auteur, après avoir observé des fourmis, crabes et anémones de mer, a imaginé une mémoire purement musculaire des chemins suivis par les fourmis, une « autotomie psychique », volontaire chez les crabes, 1' « anticipation réflexe » chez les anémones de mer. Je vais examiner tout de suite ces notions nouvelles de la psychologie animale pour n'y plus revenir. — Dans la nature, des fourmis sonthabituées à suivre une piste déterminée : trans-' portées dans une autre région, elles effectueraient un trajet dont le tracé se superposerait au premier; il y aurait le souvenir d'une suite de mouvements musculaires, et il n'y aurait pas lieu de faire intervenir des points de repère extérieurs à l'animal et qui lui serviraient de guide. C'est fort intéressant, mais Turner, auquel on doit un excellent travail sur le retour au nid des fourmis, travail que j'analyserai longuement ici, déclare qu'il n'a jamais pu répéter les expériences de Piéron; et que les conclusions de cet auteur sont en désaccord avec ses faits. — Certains crabes

abandonnent les pattes que l'on saisit et peuvent ainsi s'échapper ; c'est là ce qu'on appelle Vautotomie ; Piéron prétend qu'il y a là un acte volontaire, car l'animal ne l'exécuterait que quand il voit des rochers où il sait pouvoir trouver un refuge. C'est fort intéressant, bien que le raisonnement paraisse bien compliqué pour un crabe ; or, Anna Drzewina a montré qu'il n'y a rien de changé quand on supprime les yeux ou le cerveau du crustacé (fig. 2), et que la variabilité des réactions est purement organique; j'aurai l'occasion de revenir sur ce point. — L' « anticipation réflexe », enfin, c'est une sorte de prévision de l'avenir; tout en bas de l'échelle animale, les anémones de mer seraient capables de prévoir ce qui va se passer ; or, la faculté de prévoir a été considérée pendant longtemps comme une des caractéristiques de l'intelligence humaine; dans le cas étudié par Piéron, les anémones, dans les mares abandonnées par la mer qui se retire, se fermeraient prévoyant le manque d'oxygène qui ne tarderait pas à s'y produire. C'est fort intéressant, malheureusement

Système nerveux d'un crabe. — La masse ventrale m v commande les mouvements des membres; elle est reliée par le collier c au cerveau, formé de deux petites masses g c.

Eu coupant les deux filets qui constituent le collier c, on soustrait complètement la masse ventrale à l'inQuence du cerveau et à celle des yeux qui y sont reliés.

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dans les mares littorales il ne se produit pas un appauvrissement en oxygène, et l'asphyxie n'est pas à craindre pour les animaux qui s'y trouvent. — On voit, par ces exemples, les inconvénients qu'il y a à supposer a priori certaines facultés psychiques supérieures chez des aniaiaux inférieurs; on est conduit ainsi à encombrer la litté rature scientifique d'interprétations fausses, et, ce qui est plus grave, de faits inexacts.

Certes, des travaux aussi fantaisistes que ceux dont je viens de rendre compte, ne peuvent constituer un danger. Mais, en des mains plus habiles, le danger pourrait devenir menaçant, et on pourrait assister à un nouvel envahissement de l'anthropomorphisme.

L'histoire de la psychologie comparée, c'est, en eiTet, l'histoire de la lutte incessante de deux tendances opposées, de la lutte de la science contre les fantômes du passé, que certains voudraient encore nous faire prendre pour des réalités.

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