CHAPITRE XII
Discussion sur les critères du psycliisme et ia légitimité de la psychologie comparée.
Arrivés à ce point de mon livre, beaucoup de mes lecteurs auront certainement l'impression que celui qui va à la recherche du psychisme chez les animaux inférieurs marche sur un terrain mouvant, et plus d'un sera sans doute tenté de se ranger à l'opinion des Allemands de la nouvelle école, à savoir que nous n'avons aucun moyen de pénétrer dans la vie psychique des animaux, qu'il n'y a pas, qu'il ne peut y avoir de psychologie comparée.
Tel n'est pas l'avis de l'Américain Yerkes, qui est l'un des fondateurs de la psychologie comparée. Pour lui, certes, la recherche du psychisme est des plus délicates. Ceux qui veulent une certitude l'abandonneront presque infailliblement ; les véritables chercheurs, au contraire, seront captivés par les difficultés mêmes : ils observeront minutieusement les animaux, notant tous les signes qui paraissent révéler le caractère psychique de leurs
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actes ; et, à défaut d'une certitude, ils se contenteront d"un faisceau de probabilités. Pour Yerkes, tous les signes qui ont quelque valeur doivent être utilisés ; ce savant les classe de la façon suivante, par ordre de valeur croissante :
I ^'nne i ^' ^^''™® générale de rorganisme. ', y . '2. Forme du sj'stème nerveux. ^ ^ •' ' 3. Spécialisation du sj'stème
nerveux.
TI <?■ n«ii ( 1- Forme générale de la réaction (discrimination). frnri n h 1 ^' ^^od^fi^bilité de la réaction (docilité). ' ' ( 3. Variabilité de la réaction (initiative).
Les termes : « discrimination », « docilité », « initiative », sont empruntés aux Outlines of psychology, de Royce.
Les deux chapitres qui précèdent ne sont en somnae qu'une discussion anticipée de la valeur de ces divers signes.
Nous avons vu que les auteurs sont loin d'être d'accord sur celle des signes morphologiques, certains l^aisant commencer le psychisme là même où il n'y a pas encore de système nerveux. Il y aurait beaucoup à tenir compte de la spécialisation du système nerveux, de la richesse des connexions entre cellules nerveuses : malheureusement nous savons difficilement l'apprécier.
En ce qui concerne les signes fonctionnels, je n'aime pas les termes de discrimination, de docilité, d'initiative, établis par Royce ; tout cela sent trop le langage philosophique ; je n'ai jamais pu me figurer ce qu'il faut entendre exactement sous ce mot de discrimination, dont depuis quelque
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temps on a fait un emploi si fréquent dans les travaux sur la psychologie des animaux inférieurs...; les termes anthropomorphiques : docilité, initiative, représentent deux aspects opposés de la variabilité des réactions, l'animal se montrant comme passif ou comme actif. Je me sens incapable de discuter sur tous ces mots ; je préfère employer toujours le mot variabilité^ chercher si la variabilité est d'origine organique, d'origine périphérique ou d'origine centrale, et, dans ce dernier cas, chercher à analyser la complexité des associations de sensations, c'est-à-dire la complexité psychique.
En définitive, je rejette successivement les divers critères du psychisme adoptés par Yerkes, mais je choisis en revanche le critère de Loeb, à savoir la mémoire associative. Je ne prends donc pas l'altitude négative des Allemands. Je ferai observer que ce n'est pas à la psychologie que je m'en prends, mais au langage psychologique, qui jusqu'ici n'est guère un langage scientifique. Comme le fait remarquer si bien le docteur Sollier, on ne saurait imaginer plus d'impropriété dans les termes, plus d'imprécision dans les définitions, plus de subjectivisme, d'anthropomorphisme dans les expressions... On a trop l'habitude d'employer des mots dont la définition est presque impossible, qui correspondent à quelque chose que tout le monde connaît d'une façon vague, mais qu'il croit très nette, tels que les mots de conscience, volonté... La confusion qui règne dans le langage psycholo-
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gique tient pour la plus grande part à ce que, au lieu d'étudier les phénomènes psychologiques d'une façon objective^ à la manière de tous les phénomènes de la nature, on les examine à un point de vue essentiellement subjectif. Au lieu de disserter sur des mots, il vaudrait bien mieux se borner à noter les rapports de succession des phénomènes, comme on les enregistre en physiologie, pour en déduire les rapports de causalité. Je me suis refusé à discuter sur les mots : discrimination, docilité, initiative ; j'ai cherché à montrer que reconnaître qii'un animal « varie ses actes », « apprend », « choisit », est insuffisant pour parler de psychisme ; "« varier ses actes », « apprendre », « choisir » sont des mots qui peuvent signifier bien des choses différentes. Mais si j'ai conservé, comme critère du psychisme, la mémoire associative, c'est, comme nous le verrons dans la suite, que les phénomènes associatifs peuvent être étudiés objectivement chez les animaux et peuvent conduire à une définition objective du psychisme, répondant d'ailleurs à l'opinion la plus courante.
Il y a « psychisme » lorsque l'acte de l'animal résulte de l'association entre des sensations actuelles ayant leur point de départ dans divers points de la surface du corps et des sensations passées. Plus l'association est complexe, plus le psychisme est complexe. En observant les mouvements des animaux inférieurs, en notant leurs modifications dans des habitats et des conditions expérimentales variés, on arrivera à isoler les
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diverses variables qui interviennent dans les phéjiomènes associatifs. Autrement dit, la méthode élhologique doit se montrer précieuse pour l'étude analytique des actes psychiques.
C'est là la voie dans laquelle la psychologie comparée doit s'engager. Loin de condamner celle-ci, je suis de ceux qui ont le plus confiance en son avenir. C'est parce que je suis fortement convaincu qu'elle peut aspirer à prendre rang dans les sciences naturelles exactes que je voudrais la voir se dégager de tous les errements passés. C'est au moyen âge et à ses discussions scolastiques que j'en veux ; ce n'est pas seulement la psychologie, mais encore toute la science qui est opprimée par lui. Si je fais la guerre aux mots, c'est que j'ai foi dans les faits. Des faits ressortiront des lois, des idées nouvelles, dont la vérification conduira certainement à découvrir d'autres faits.
Dès l'instant que nous avons adopté un critère du psychisme, — la mémoire associative, — nous n'avons plus à discuter la légitimité de la psychologie comparée.
La question n'a été soulevée d'ailleurs qu'à la suite d'un certain nombre de malentendus.
Les plus graves touchent à la conscience : .!<» on oublie que la conscience ne peut se révéler par aucun signe objectif, qu'elle est en dehors du domaine des" investigations scientifiques ; 2° on confond la conscience avec la complexité de l'activité :
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chez l'homme, tel acte simple peut être conscient, tel acte compliqué inconscient; suivant les circonstances, tel acte est inconscieni ou conscient; 3° on considère la conscience comme « une force sut generis intervenant dans la chaîne des processus nerveux pour en modifier l'orientation ». Ecoutons plutôt Rémy de Gourmont : « Sans la conscience, dit-il, tout se passerait peut-être, dans l'homme le plus réfléchi, exactement comme cela se passe sous l'œil paterne de la consf||5nce. Selon la curieuse comparaison analogique de M. itibot, la conscience, c'est la veilleuse interne qui éclaire un cadran ; elle a sur la marche de l'intelligence la même influence, exactement, ni plus ni moins, que cette veilleuse sur la marche de l'horloge. Savoir si les animaux sont doués de conscience est assez difficile, et peut-être assez inutile. » L'opinion qui vient d'être exprimée est devenue une opinion presque courante, une opinion à !a mode, dans le monde philosophique.
Le professeur Lukas, de "Vienne, et Wasmann ont certainement eu tort de s'occuper du problème de la conscience chez les animaux. Dans un livre récent : Psychologie der niedersten Tiere (1905), Lukas cherche les critères du conscient, et il admet, à côté des signes structuraux et fonctionnels, un critère téléologique : la conscience doit avoir quelque utilité pour l'animal ; elle apparaît là où l'on a une raison de croire qu'elle est avan- .; tageuse ; ainsi, chez les animaux unicellulaires, .où tout s'explique mécaniquement, la conscience