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QUELQUES ASPECTS DE LA LUTTE CONTRE LA VARIATION

On disait autrefois : « la Nature a horreur du vide » ; je crois qu'on pourrait dire maintenant : « la Nature a horreur de la variation. » Je vois même dans cette formule Ténoncé d'une loi d'une portée très générale, qui trouve son application dans les domaines les plus divers, ceux de la mécanique, de la physique, de la biologie, de la psychologie, voire même de la sociologie.

Je ne m'attarderai pas ici à de longs exposés sur la mécanique et la physique. J'indiquerai seulement quelques applications de ce que l'on appelle la loi des phénomènes réciproques, loi qui s'énonce ainsi : « Lorsqu'une action produit sur un corps en équilibre une modification d'état, celle-ci est accompagnée, dans des conditions très générales, d'un phénomène secondaire, dit phénomène réci-

proque, qui réagit sur l'action initiale » ; le sens du phénomène réciproque est toujours tel qu'il tende à s'opposer à la continuation de la modification produite.

1' Une des expériences fondamentales de l'électricité est la suivante. On approche un anneau de cuivre d'un aimant; il se développe dans le fil de cuivre un courant électrique, dit courant induit, dont le sens de la marche est tel qu'il en résul|,e une répulsion de l'anneau métallique vis-à-vis de l'aimant. Le courant électrique qui résulte de la variation de position de l'anneau vis-à-vis de l'aimant tend, par son action même, à s'opposer à cette variation. C'est la loi de Lenz, qui, cas particulier de la loi des phénomènes réciproques, est une des plus importantes de l'électricité, et régit tous les phénomènes dits d'induction, phénomènes qui ont leur application dans de nombreuses machines et bobines électro-magnétiques, dans le téléphone, etc.

2" Quand on chauffe un fil métallique, il s'allonge; il se contracte, au contraire, par refroidissement. Ôr, lorsqu'on étire un fil métallique, de façon à l'allonger, il se refroidit. Le phénomène thermique qui accompagne l'allongement tend donc à faire contracter le corps, et par conséquent s'oppose à l'action principale.

3° Presque tous les sels se dissolvent avec absorption de chaleur ; il en résulte un abaissement de température de la solution (mélanges réfrigérants). Réciproquement, si l'on chauffe un

liquide contenant un excès de sel. la solubilité augmente ; une nouvelle quantité de sel se dissout, phénomène qui tend à abaisser la température.

4° En comprimant une tourmaline, on produit l'électrisation du cristal. Réciproquement, cette électrisation est telle qu'elle fait naître des forces mécaniques qui s'opposent au raccourcissement du cristal.

5* Lorsqu'on chauffe une tourmaline, le cristal s'électrise. Réciproquement, cette électrisation est telle qu'elle produit une absorption de chaleur, et tend par conséquenl à empêcher réchauffement.

Ainsi, dans ces divers cas, Yeffet d'une variation s'oppose à cette variation.

En biologie, le plus souvent tout se passe comme si la loi des phénomènes réciproques avait son application. Au risque de déplaire à ceux qui ont adopté sans critique le dogme introduit dans la science par Darwin, je vais essayer de montrer la résistance que tout être vivant oppose à la variation. J'avais déjà tenté de le faire en 1904, dans un article intitulé : Variation et évolution^ paru dans la Revue des idées ; cet article souleva de vives protestations. Mais depuis quatre ans les idées que j'avais émises ont trouvé leur application, et on commence à en tenir compte, sans l'avouer bien nettement.

Je me contenterai ici de quelques exemples.

On doit à M. Houssay, professeur en Sorbonne, savant et philosophe à la fois, une tentative très curieuse de transformisme expérimental. M. Hous-

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say a recherché Vinfluence du régime Carnivore sur les poules. A la première génération, les variations entraînées par le nouveau régime sont très nettes : elles portent sur le tube digestif, sur les reins, et elles correspondent à un « bouleversement organique considérable », l'état chimique des divers tissus étant modifié sensiblement. Dès la deuxième génération, les variations sont d'importance beaucoup moindre . Dans la suite, les variations nouvelles perdent encore de leur importance, et on constate même que telle variation peut changer de sens au bout d'un certain temps d'application du régime, et qu'il se produit ainsi un retour en arrière. Ceci s'applique, non seulement à l'organisation des animaux, mais encore à la ponte, aux mœurs sexuelles. Le nombre des œufs augmente tout d'abord, pour diminuer ensuite ; beaucoup d'arrêts de développement se produisent et la proportion des mâles augmente beaucoup, mais le dimorphisme sexuel qui, au début, s'était accusé, devient petit à petit moins apparent, et parfois est presque supprimé dès la troisième génération; le fait suivant est significatif : quatre coqs de la quatrième génération ont pu vivre avec une seule poule en parfaite intelligence.

« Tous ces faits sont très curieux, disais-je en janvier 1904 dans la Revue des idées : il semble que, dans la première génération, l'organisme, surpris en quelque sorte, subisse passivement l'influence morphogène du nouveau régime, mais que, dès la deuxième génération, l'organisme s'adapte à ce

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nouveau régime, réagisse, lutte contre ses effets. C'est là la loi générale de l'action et de la réaction. Toute cause qui tend à produire une modification dans un organisme entraîne une réaction de l'organisme qui tend à s'opposer à cette modification; par suite on ne conçoit guère qu'une évolution dans ces conditions soit possible. On tourne fatalement dans un cercle limité et on revient rapidement au point de départ. Les résultats des expériences de M. Houssay auraient pu être prévus par ceux qui ne se seraient pas laissé hypnotiser par les idées évolutionnistes. »

Ces observations sont à rapprocher d'observations médicales, bien mises en valeur par le D"" Héricourt dans un livre de cette collection, 1$ Frontières de la maladie, et d'où ressort l'immunité héréditairement acquise de la tuberculose, et d'autres maladies microbiennes : « L'enfant conçu et mis au monde par une mère tuberculeuse serait réfractaire à la phtisie dans tout le cours de sa vie, même jusqu'à sa descendance. » La liitiit contre la maladie, qui se poursuit de générations en générations, peut être mise en parallèle avec la lutte contre la variation, qui se poursuit égalemcnL de générations en générations.

Ce parallèle est d'autant plus légitime que, comme je l'ai déjà soutenu à plusieurs reprises, les individus, animaux ou végétaux, qui ont subi soit une variation brusque (mutation), soit une variation lente, doivent être considérés comme des individus malades : débiles, ils ont une aclivité

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vitale inférieure à celle des individus normaux et moins variée; ils sont doues en quelque sorle d'une faiblesse congcnitalei Ceci résulte nettement des recherches du botaniste hollandais Hugo de Vries sur les mutations des plantes, et, en particulier, de l'onagre. De Vries, il est vrai, n'insiste pas sur ce point; Korschinsky, au contraire, dans des considérations de la plus haute importance sur Vhétérogenèse ou variation brusque, publiées dans les Mémoires de V Académie de Saint-Pétersbourg ^ après avoir cité des faits du même ordre, en dégage une idée fondamentale, à savoir que : toute variation débute par une période critique, parfois assez longue, dans laquelle l'individu qui a varié se trouve manifestement dans un état d'infériorité vis-à-vis des individus qui n'ont pas subi la variation. Les variétés nouvelles chez les plantes : hêtres à feuilles pourpres, campanules à fleurr blanches, moins résistantes, succombent plus faci lement dans la lutte pour la vie, ^

Ces conclusions sont applicables aux animau?, comme aux plantes, en particulier, aux hybrides, qui sont nés de la rencontre de deux petites masses de matière vivante détachées d'individus appartenant à deux espèces différentes.

Ainsi, un individu qui subit une variation est un malade. Or, un malade, ou bien meurt, ou bien lutte contre la maladie. J'ai montré tout à l'heure quelques épisodes de celte lutte : les poules carnivores, les tuberculeux. J'ajouterai encore un exemple curieux, le procédé employé se trouvant

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être précisément celui des tropismes. J'ai soumis à une vive insolation, pendant quelques heures, une ponte de grenouille : quelques semaines après, les têtards, qui provenaient de la transformation des embryons, se comportaient d'une façon différente de celle des têtards normaux : ils fuyaient le soleil, avaient un phototropisme négatif des plus nets. Leur matière vivante avait autrefois reçu trop de lumière ; maintenant, elle devait éviter celle-ci.

« La Nature a horreur de la variation. » On pourrait, dans le domaine de la biologie, multiplier les exemples. Il serait facile d'en citer également dans le domaine de la psychologie et dans celui de la sociologie. Les idées de René Quinton, en général mal connues et comprises, se rattachent à cet ensemble de considérations : l'évolution morphologique, — que ne nie pas Quinton, tout au contraire, — résulterait d'insurrections successives des êtres vivants contre les variations du milieu extérieur qui se sont produites au cours de l'histoire de notre Terre ; les derniers parus, les mammifères, les oiseaux, seraient ceux qui auraient eu le plus à lutter pour maintenir les conditions originelles. Les idées de Quinton ont été appliquées à d'autres faits que les faits biologiques par une pensée logique et claire, celle de Rémy de Gourmont, et ont donné lieu à des dissertations philosophiques captivantes, malgré leur aridité, celles de Jules de Gaultier. Il apparaît que bien souvent l'intelUgence humaine elle-même aurait eu

l'horreur de progresser. De tout temps, les idées conservatrices ont été les freins de l'évolution sociale.

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