INERTIE ET SPONTANÉITÉ
Dans les tropismes, les animaux paraissent se comporter comme des êtres inertes qui obéissent fatalement aux forces extérieures ; quand un ver manifeste son géotropisme, il ne semble pas au premier abord qu'il y ait de différence avec un caillou. En réalité, contrairement au caillou, le ver est le siège de toute une activité; et c'est celle-ci qui est en quelque sorte dirigée par les forces du milieu extérieur.
D'une façon générale, toutes les fois qu'on emploiera la comparaison des animaux avec des machines, on devra insister sur les différences profondes qui existent entre celles-ci et ceux-là. Les machines vivantes sont formées de pièces dont la composition chimique varie incessamment et dépend en grande partie de celle du milieu extérieur;
souvent il y aune rythmicité remarquable, comme nous l'avons vu dans le chapitre XIV.
D'ailleurs, il y a longtemps qu'on a établi entre le monde vivant et le monde brut une opposition que beaucoup considèrent comme essentielle : on trouverait d'un côté la spontanéité, de l'autre la pure inertie.
En psychologie comparée, on a souvent attaché une grande importance au fait que tel animal pourrait entrer en activité ou s'arrêter « spontanément » ; dernièrement encore, Lukas, de Vienne, a vu dans cette faculté un critère de la conscience, et a reconnu celle-ci déjà chez les polypes, les anémones de mer en particulier (fig. 23). Mais il faudrait s'entendre sur ce que signifie le mot spontanément.
Précisément chez les anémones de mer, j'ai fait de nombreuses observations d'où il ressort que, dans certaines circonstances (liées au passé de l'organisme), il suffit de mettre ces animaux à l'abri des variations brusques du monde extérieur pour qu'ils restent constamment dans le même état, et pour que la « spontanéité » qu'on leur attribuait s'évanouisse en quelque sorte. Des Actinia equina recueillies sous des pierres littorales
fia. 23.
Anémone de mer ou actinie, animal du groupe des polypes qui vil fixé sur les rochers par une surface pédieuse ; à l'opposé se trouvent le disque buccal et les tentacules ; ceuxci peuvent se rétracter el être englobés par un repli de la paroi du corps.
182 LA NAISSANCE DB l'iNTELLIGENCB
dans le bassin d'Arcachon, placées en aquarium dans des conditions aussi constantes que possible (près de la surface d'une eau tranquille, demiobscurité, etc.), sont restées constamment à la même place et constamment fermées pendant une ou deux semaines; ensuite, soit après une excitation mécanique (secousses), soit après une excitation chimique (introduction d'une substance alimentaire), elles se sont épanouies et sont restées ainsi. Dans la plupart des cas, des observations attentives ont montré que les mouvements, que Ton croyait spontanés, sont provoqués par des excitations provenant du milieu extérieur. Des exceptions se rencontrent dans les cas oîi les anémones ont acquis une rythmicité vitale, des changements dans l'état chimique interne entraînant, même dans un milieu extérieur invariable, les mouvements.
Après une analyse minutieuse de l'intervention des facteurs externes, on arrive à celte conclusion que le plus souvent les animaux inférieurs ont besoin de recevoir une stimulation pour se mettre en mouvement. Suivant l'état chimique de la matière vivante, — qui dépend lui-même du milieu extérieur, des processus de nutrition et des diverses rythmicités, — le minimum de stimulation nécessaire varie. Fait très important : en général, il n'y a pas lieu de tenir compte de la spécificité de la stimulation : des excitations diverses, mécaniques, physiques, chimiques, peuvent déclancher les mêmes mécanismes, un organisme donné ne
possédant qu'un nombre limité de possibilités motrices. Une étoile de mer est immobile près de la surface de Teau; une diminution, même légère, mais brusque, de l'éclairement, entraine un mouvement de descente suivant la verticale; le « géotropisme positif » se présente comme l'effet de la « sensibilité différentielle » vis-à-vis de la lumière; mais le même résultat est obtenu après une excitation mécanique, après une excitation chimique. Une actinie est en aquarium ; à une certaine heure, elle reste fermée par une sorte d'inertie, alors que celles qui ont été ses compagnes viennent de s'épanouir dans la mer; toute excitation, tout choc, entraine alors l'épanouissement; à une autre heure, cela pourra être le contraire.
Si la sensibilité différentielle peut entraîner la mise en marche de la machine animale, elle peut entraîner aussi son arrêt. Nous avons vu les animaux s'arrêter à la limite des ombres, dans des gouttelettes d'eau chargées d'acide carbonique.
Après qu'une stimulation externe quelconque a déclanché les mouvements de la machine animale, on observe souvent un retour progressif de celle-ci à l'état de repos. J'ai beaucoup insisté, dans ces derniers temps, sur ce que j'ai appelé la loi du retour à l'état de repos.
Un animal reçoit une stimulation : il entre en activité ; après la cessation de la stimulation, les mouvements persistent, mais ils diminuent progressivement d'intensité, comme si l'animal tendait
184 LA NAISSANCE DE l'iNTELLIGEKCB
à retourner à l'état de repos. Si l'animal manifeste du phototropisme, celui-ci diminue progressivement d'intensité. Un animal phototropique, placé dans une cuvette de verre circulaire, devant une fenêtre éclairée, se met à décrire des cercles de diamètre variable (la loi de la sensibilité différentielle le veut ainsi) ; à mesure que le phototropisme s'affaiblit, le diamètre des cercles s'agrandit; dès qu'on exerce une nouvelle excitation sur ranimai, les cercles se rapetissent de nouveau, pour s'agrandir ensuite. Il ne faut voir dans le retour progressif à l'état de repos, après une stimulation, ni un effet de la fatigue de l'organisme, ni une conséquence de l'altération du milieu extérieur.
Tout se passe comme si l'animal avait accumulé en lui une certaine quantité d'énergie, et comme si la stimulation externe provoquait le dégagement d'une certaine portion de cette énergie. L'animal se comporte un peu comme un de ces jouets d'enfants dont on a remonté le ressort, et où il suffit de presser sur un petit levier pour que la spirale se détende.
Je crois qu'il est extrêmement important de faire intervenir la loi du retour progressif à l'état de repos dans toute analyse des phénomènes psychiques. De plus, cette loi a un avantage : celui de pouvoir dissiper certains malentendus crées par ceux qui ont comparé les êtres vivants à des machines. On a souvent tendance à rechercher l'équivalent énergétique d'une série de mouvements dans la réception qui en a été le point de
départ. C'est inexact, absurde même : l'énergie musculaire a sa source dans les processus de nutrition; chez un animal, où l'on observe des mouvements discontinus, ne se produisant que de temps en temps; si l'on compare la cause, qui provoque le commencement de ces mouvements à l'activité qui réside en eux, on est frappé par la disproportion entre la cause et l'effet. La stimulation qui dédanche les mouvements est comme l'étincelle qui fait sauter une poudrière.
Chez les animaux iuférieurs, cette stimulation vient le plus souvent du milieu extérieur; mais elle peut provenir aussi de l'activité même de l'organisme. A mesure que les animaux se perfectionnent, les stimulations internes prennent de plus en plus d'importance : un centre nerveux (A) agissant sur un autre (B) peut, par exemple, déclancher une série de mouvements, bien que souvent le centre A n'ait pas reçu une stimulation spéciale du milieu extérieur; on parle alors de volonté. Je rappelle que Lamarck a montré, dans la série zoologique, le « transport de la force productive des mouvements de l'extérieur dans l'intérieur de l'animal ». Cette « force productrice » doit être entendue « force de déclanchement » . Dans le cas des tropismes, c'est une « force directrice ». A mesure que le système nerveux accumule davantage l'énergie du milieu extérieur, le déclanchement exige une moindre stimulation du milieu extérieur; mais, en revanche, souvent celle-ci doit être spécifique.
§. 2. — COMBINAISON DES IMPULSIONS MOTRICES CHEZ LES ANIMAUX AYANT LA STRUCTURE HÉLICOÏDALE.
Ainsi chez les animaux inférieurs les forces du milieu extérieur peuvent déterminer des impulsions motrices et diriger celles-ci. Plusieurs impulsions peuvent se combiner entre elles d'une façon assez simple ; dans les combinaisons de mouvements, les règles de la mécanique s'appliquent le plus souvent. Les choses peuvent se compliquer cependant chez les animaux qui appartiennent à d'autres types d'organisation que ceux à symétrie bilatérale, car aux différentes formes correspondent des possibilités motrices différentes. Nous examinerons ici successivement l'influence de la forme hélicoïdale et celle de la forme rayonnée.
Beaucoup d'organismes qui se meuvent par le battement des cils qui recouvrent la surface du corps : infusoires, rotifères, larves..., ont une natation sinueuse ou en hélice (spirale) ; celle-ci résulte de la disposition même des cils.
La progression hélicoïdale offre de très grands avantages au point de vue mécanique ; aussi voit-on souvent des animaux relativement élevés en organisation, et à symétrie bilatérale, prendre momentanément des attitudes hélicoïdales (fig.24). Des vers, les néréides, les glycères, voire même les sangsues, nagent en faisant tourner autour d'un axe longitudinal le corps contourné en hélice. A cet égard Glycera convoluta est tout à fait remar-
COUBINAISONS DBS IMPULSIONS MOTBICES
quable : constamment des boucles hélicoïdales se déplacent d'une extrémité à l'autre du corps ; en même temps tout le corps tourne sur lui-même ; et celui-ci avance ainsi, pendant la natation, comme une sorte de vis assez compliquée. Beaucoup plus haut dans l'échelle animale, on retrouve encore quelques particularités des mouvements hélicoïdaux dans la natation des poissons et le vol des insectes et des oiseaux.
Mais revenons aux infusoires chez lesquels la natation hélicoïdale est excessivement fréquente.
Il suffit de jeter un coup d'œil sur les figures des ouvrages de Jennings pour s'en rendre compte.
La figure ci-après (fig.25) représente en particulier les mouvements de l'euglène. La trajectoire est une ligne spirale qui résulte de ce que l'infusoire effectue un double mouvement, de translation en avant et de rotation sur lui-même ; la rotation se fait toujours dans le même sens, sur une surface conique, et amène successivement le corps de l'animal en coïncidence avec les diverses génératrices du cône : ainsi la tête de l'animal pointe successivement dans un certain nombre de directions de l'espace. Cette dernière particularito a d'ailleurs ses avantages : si l'axe
Fie. 24.
Attitude en hélice d'une planaire, ver plat qui se déplace grâce aux mouvements incessants des cils qui forment tout un revêtement à raninial.
Celte altitude facili;e la progression dans l'eau (d'aprô»
Jennings).
du cône ne coïncide pas encore avec la direction de la force du milieu extérieur qui prédomine, lumière par exemple, l'animal s'échappe de la surface conique suivant la génératrice dont la direction se rapproche le plus de celle des rayons
Fie. 25.
Progression hélicoïdale d'une engtène, infusoire Qagellé (d'après Jennings). L'infusoire tourne sur une surface conique, puis s'échappe par la génératrice qui est la plus voisine de la direction des rayons lumineux; et cela recommence; petit à petit l'axe de l'animalcule se rapproche de celte direction.
lumineux; et ainsi progressivement se fait l'orientation phototropique.
Les tropismes s'observent fréquemment chez les infusoires, l'axe de Thélice ou.de la sinusoïde (ligne sinueuse) décrite par l'animal en nageant étant parallèle à la direction de la force agissante. L'organisme oscille de part et d'autre de la direc-
tien du tropisme, s'écarte alternativement à droite et à gauche, mais tend toujours à revenir à cette direction. Voilà un fait qu'on a invoqué contre la théorie des tropismes : l'animal est capable de s'écarter de la direction de la force qui est enjeu.
Fis. 26.
Perturbation et modiBcation du chemin snivi par ane euglène, qaand on vient à renverser le sens de la direction des rayons lumineux (d'après Jennings), On renverse l'éclairage an moment où rinfusoire est en 2; le neuvel équilibre est seulement réalisé en 3.
En réalité, loin d'être contraire à la théorie des tropismes, il en constitue un des meilleurs appuis : le tropisme est tellement marqué que, malgré les déviations imposées par l'organisation même de l'animal, celui-ci n'arrive pas à s'écarter d'une
190 LA NAISSANCE DE l'ïNTELLIGENCS
certaine ligne générale, à s'affranchir de la force directrice : ce qui ressort nettement de la figure ci-jointe (fig. 26). De 1 à 2, l'infusoire suit la direction des rayons lumineux ; alors on renverse le sens des rayons : après une période de perturbations, l'animal reprend une direction parallèle, pour la suivre en sens inverse.
La figure 27 est relatiye, elle, à un rotifère : les phénomènes sont essentiellement les mêmes.
Fig. 27.
Perturbation et modification du chemin suiri par un rotifère, quand on vient à changer la direction du stimulant (d'après Jennings).
Il y a un facteur dont Jennings n'a pas tenu compte, c'est le facteur temps. Quand, pour une cause ou pour une autre, un animal se trouve engagé dans une direction autre que celle du tropisme, iï lui faut un certain temps pour s'orienter dans la direction de l'excitant, et ce temps est d'autant plus long que le contraste entre les activités des deux moitiés, droite et gauche, du corps
est moins prononcé. S'il en était autrement, c'està-dire si l'orientation se faisait d'une façon instantanée et sur place, l'explication classique des tropismes se montrerait insuffisante : dans les tropismes purs, l'orientation est obtenue par un mouvement tournant (de manège) produit par l'inégale excitation des deux côtés du corps ; ce n'est que lorsqu'un certain arc de cercle-a été décrit que l'animal a atteint sa position d'équilibre stable.
D'une façon générale, Jennings n'a pas poussé assez loin l'analyse des mouvements des organismes inférieurs; comme il n'a pas tenu compte des phénomènes de sensibilité différentielle, il a été amené à parler d' « essais et erreurs ».
Récemment Emm.
Fauré-Frémiet a indiqué
dans une note de quelques pages la manière dont il faut aborderles problèmes du « comportement » des animaux unicellulaires. Ses observations ont porté sur les colpodes, animalcules très abondants dans les infusions de foin (fig. 28). ^e corps est entîè-
FiG. 28.
Schéma montrant les forces qni sollicitent le colpode. -f- A et -{- B, composantes du moavement normal.
— A et — B, composantes du moavement de recnl (d'après Fatiré- Frémiet).
192 LA NAISSANCE DE l'iNTELLIGENCB
rement revêtu de cils vibratiles, dont les battements en arrière tendent à entraîner l'animal en avant suivant la flèche + A, dont les battements en avant n'ont qu'un faible effet, — A, l'extrémité postérieure très large offrant une grande résistance au dépla-
FiG. 29.
MouTement hélicoïdal d'un colpode (d'après Fanré-Frémiet)
cernent dans l'eau. Dans la progression en avant, comme le corps a une courbure hélicoïdale, accentuée par la disposition du sillon ventral, la trajectoire,aulieu d'être rectiligne, est hélicoïdale (fig. 29). Mais il peut arriver que l'appareil vibratil qui garnit
Fie. 30.
HoaTement de manège du colpode (d'après Fauré-Fréiuiet).
le pourtour de la bouche soit en action en même temps que l'appareil ciliaire général ; alors il y a lieu de tenir compte d'une nouvelle force agissante (+ B ou — B), qui se combine avec + A ou — A ; le résultat de la combinaison est, ou (fig. 30) un mouvement de manège (-}- A + B), ou un mouvement en diamètre de cercle ( — A— B)
COMBINAISOrVS DES IMPULSIONS MOTRICES 193
autour du centre de gravité de l'animal. Tout cela est fort bien analysé.
C'est à ce moment que j'introduis la notion de sensibilité différentielle. Cette sensibilité se manifeste par une tendance momentanée de l'organisme à renverser ses mouvements ciliaires. Dans le cas des colpodes, d'une part A est remplacée par — A, et il y a une tentative infructueuse de recul en arrière, — A étant annihilée, comme je l'ai dit, par la grande résistance que l'extrémité postérieure offre au déplacement en arrière ; d'autre part — B remplace B, ce qui détermine une rotation de l'animal sur lui-même, rotation qui peut atteindre suivant les cas : 90, 180, 3G0 degrés ; dans tous les cas, « lorsque le mouvement normal se rétablit, l'orientation de l'infusoire a varié et son mouvement l'entraîne dans une direction nouvelle, jusqu'à ce qu'une nouvelle excitation vienne déterminer une même série de phénomènes ».
Les mouvements de recul et de rotation sur eux-mêmes des infusoires ciliés se présentent ainsi comme des manifestations de la sensibilité différentielle. Or, dans les descriptions de Jennings, nous retrouvons constamment ces deux sortes de mouvements. L'infusoire qui subit une variation thermique, photique, chimique... recule, puis tourne sur lui-même, enfin repart dans une nouvelle direction. Si la rotation a été faible, cette direction coïncide presque avec la première, l'organisme ne tarde pas à subir de nouveau la même
variation que précédemment, et les mêmes phénomènes se répètent.
La répétition, toute une série de fois, des mêmes phénomènes de sensibilité différentielle, voilà ce 7 que Jennings a appelé
des essais et des erreurs.
A cet égard, la figure ci-jointe (fig. 31) est des plus instructives. Il s'agit encore d'un infusoire, d'une Oxytricha fallax située dans une région d'une certaine température ; l'animal s'étant avancé vers une région plus chaude recule, puis tourne sur lui-même, alors de nouveau il s'avance vers la région plus chaude, pour ensuite reculer et tourner...; par
Pie. 31.
Prétendas essais et erreurs d'on infusoire (Oxytricha fallax). — La figure a éié empruntée à Jennings, mais elle est interprétée ici d'une façon tout à fait différente (voir le texte).
quatre fois l'infusoire a avancé, a reculé, a tourné sur lui-même ; alors il se trouve orienté vis-àvis de la région où la température est optima; vers elle, il va s'avancer maintenant en ligne droite.
Jennings a vu une analogie entre ces mouvements et ceux des singes qui cherchent les aliments dans une série de boites. Il y aurait {a
même méthode de recherches aux deux extrémités du règne animal, la méthode des essais et erreurs 1
En réalité, les mouvements des infusoires sont assujettis à quelques lois très simples, celles des tropismes et de la sensibilité différentielle. En tenant compte de ces lois, de la forme du corps, d'une certaine rythraicité dans l'activité de l'animal, on peut expliquer la marche sinueuse en zigzag et en apparence capricieuse des infusoires dans une goutte d'eau; et il n'est nul besoin, comme on l'a fait souvent, guidé par des analogies trompeuses, d'invoquer l'intervention d'une volonté de la part de l'animal.
§3.— COMBINAISON DES IMPULSIONS MOTRICES CHEZ LES ANIMAUX AYANT LA STRUCTURE RAYONNÉE.
Jennings a observé les animaux unicellulaires avec une patience et une habileté telles que peu de personnes se trouvent capables de répéter ses observations. C'est sur ces animaux qu'il a d'abord établi la théorie des « essais et erreurs ». Uinfusoire ne s'oriente pas immédiatement et directement pur rapport à l'excitant. Le chemin suivi n'est pas rectiligne, et sa courbe présente souvent de nombreuses sinuosités ; en même temps que l'animalcule avance ou qu'il recule, ou bien entre des mouvements d'avance ou de recul, il effectue des rotations, des oscillations sur lui-même. Il se trouve que l'infusoire peut s'être avancé dans diverses
196 LA NAISSANCB ttK l'iNTELLIGENCB
directions de l*espace avant de se placer dans la direction de l'excitant.
Nous touchons là au point essentiel de la théorie de Jennings : l'orientatioa des animaux par rapport aux forces du milieu extérieur (lumière, gravitation...) n'est pas primitive; elle n'est que secondaire; elle est en quelque sorte le résultat d'un apprentissage ; elle n'est obtenue qu'après un certain nombre d'essais et erreurs.
Cependant, nous venons de voir qu'on pouvait interpréter au moins un certain nombre de faits signalés par Jennings, en faisant intervenir une combinaison mécanique des tropismes et des phénomènes de sensibilité différentielle.
Or, Jennings ayant tenté d'appliquer la méthode des essais et erreurs à l'orien talion d'animaux plus élevés en organisation que les animaux unicellulaires, tels que les vers, j'ai cherché moi-même à résoudre le problème de l'orientation chez les étoiles de mer, animaux à symétrie rayonnée chez lesquels on avait décrit le phototropisme, le géotropisme, et ainsi j'ai été conduit à rejeter la méthode des essais et erreurs, non seulement dans le cas de ces animaux, mais encore dans ceux des actinies, animaux plus simples, des mollusques et des crustacés, animaux plus compliqués. Les étoiles de mer semblent se comporter à la manière des infusoires décrits par Jennings. En général, Tétoile ne s'oriente pas directement par rapport à l'excitant ; le chemin suivi n'est pas rectiligne, et sa courbe présente souvent de nombreuses sinuo-
sites; en même temps qu'elle progresse, ou sur place, elle effectue des rotations, des oscillations sur elle-même. Il seirouve que l'astérie peut s'être avancée dans diverses directions de l'espace avant de se placer dans la direction de l'excitant.
Je vois dans ces rotations et oscillations, les effets de la sensibilité dilTérentielle, et non les « tâtonnements d'un apprentissage ». A cet égard, la comparaison des jeunes et des individus plus âgés a été des plus suggestives.
Si on considère de jeunes étoiles de mer, très actives, on les voit en général se diriger directement vers les surfaces d'ombre et de lumière, selon le signe du phototropisme; si l'animal est sollicité à la fois par deux surfaces agissantes, il se dirige non vers l'une ou vers l'autre, mais dans une direcion intermédiaire. L'orientation est directe ; l'être •ivant est attiré sans qu'il puisse résister; les .ttractions se combinent d'après les lois de la nécanique : il y a tropisme au sens de Loeb.
Mais si on considère des étoiles de mer plus âçées, c'est en général tout autre chose : elles ne st dirigent pas directement vers la surface d'ombre à aquelle elles arrivent finalement. L'orientation n'st plus directe; il semble à première vue qu'elle sefasse par la méthode des essais et erreurs.
.i on adoptait cette dernière hypothèse, on arriveuit à celte curieuse constatation : l'animal soienterait directement quand il est jeune et prccédrait par des essais et erreurs quand il est plus âgé Or, ceci va contre les idées de Jennings : si
198 LA NAISSANCE DE l'iNTELLIGENCB
les tropismes étaient vraiment le résultat d'un apprentissage, de l'élimination d'une série d'erreurs, celles-ci devraient diminuer à mesure que l'animal avance en âge.
La figure ci-jointe (fig. 32) représente une série de chemins suivis par des étoiles de mer, recueil-
Fie. 32.
Divers chemins suivis par des étoiles de mer dans nn couloir sitaé entre une paroi éclairée et une paroi sombre (o). Finalement tous les animaux se rendent contre la paroi sombre, mais cela après avoir eCTeclué des rotations variées (les flèches indiquent à chaque instant la direction dn déplacement, et les numéros le bras qui dirige an quelque sorte le mouvement).
lies sous des pierres, et placées brusquement dans un couloir éclairé, entre deux parois opposées dont l'une très sombre o; c'est toujours à celle-c qu'elles arrivent finalement. Suivant l'impulsio» initiale, l'animal part dans telle ou telle direction; puis il s'éloigne et se rapproche alternativemeit de l'ombre, tournant en même temps surlui-mêne ou changeant de bras directeur (les numéros indquent le bras qui conduit). On voit que l'attractln par la surface d'ombre se combine avec des osdlations (une dans le cas de a, une et demie dans ceui de b, de c, deux dans celui de d) qui résultent les
COMBIiNAISONS DES IMPULSIONS MOTRICBS 199
variations d'éclairement subies. Dans le cas de la figure d, l'étoile de mer, loin de s'orienter directement par rapport à la surface d'ombre o, n'arrive à cette orientation qu'après s'être placée successivement dans les diverses directions de l'espace. Jennings dirait qu'il y a là des « essais » successifs dans diverses directions. En réalité, il n'en est rien : l'être vivant est entraîné en quelque sorte fatalement par trois impulsions qui se combinent (comme les mouvements en mécanique) : 1° impulsion au moment initial, résultat de l'état immédiatement antérieur; 2» impulsion vers l'ombre (tropisme) ; 3* impulsion rotative ou oscillatoire (sensibilité différentielle); l'intensité de ces impulsions est variable suivant les contrastes d'éclai rement et suivant l'état physiologique et le coefficient individuel: en tenant compte de l'état physiologique présent, du coefficient individuel, on peut apprécier en quelque sorte l'intensité de 'haque impulsion et tracer à l'avance le chemin <ui sera suivi dans des conditions déterminées : m peut prévoir ce qui se passera ; il semble que létoile de mer ne soit pas maîtresse de modifier SI marche, il y a là une sorte de précision astrommique ; évidemment il suffirait d'introduire de njuvelles variables pour l'altérer.
Dans les sinuosités des chemins suivis, il ne fait pas voir un affranchissemen,t de l'animal, qui pourrait ainsi s'écarter volontairement des « lignes de force du champ lumineux ». Ces sinuosités, loin d'être la marque d'un affranchissement de
200 LA NAISSAKCE DE l'iNTELLIGENCE
l'animal, doivent être regardées au contraire comme la marque d'un nouvel assujettissement. L'animal est assujetti, non seulement à marcher vers Vurnbre, mais encore à tourner, à osciller sous Vin^ fluence d'une variation de réclairement. L'animal qui décrit les courbes de la figure 32 ne « cherche » pas son chemin, il est entraîné par des forces auxquelles il ne peut résister : parfois l'étoile de mer fait déjà face à l'ombre, mais, le mouvement oscillatoire se poursuivant, elle est entraînée dans la direction opposée.
Ainsi l'impulsion phototropique n'est pas niable; mais elle peut se combiner à d'autres impulsions : en particulier aux impulsions rotative et oscillante produites par les variations d'éclaireinent. L'animal est esclave de ces diverses impulsions. Nulle part, on ne peut soupçonner même une trace de « Tolonté » de la part de l'animal.
On voit jusqu'où il est possible de pousser l'analyse de l'activité des animaux inférieurs, infusoires étoiles de mer, etc. Je n'ai donné là que quelquei exemples particuliers; j'aurais pu les multiplier; je renvoie le lecteur que cela intéresserait aix mémoires spéciaux (Institut psychologique).
De toute cette étude, je tâcherai de dégagir quelques conclusions générales.
L'animal est une sorte de machine vivante doit l'énergie musculaire est alimentée surtout par b3
processus de nutrition. Les forces du milieu extérieur agissent sur lui de deux façons différentes, soit en dirigeant l'activité motrice de l'animal (c'est ce qui a lieu dans les tropismes), soit en déclanchant cette activité, en l'arrêtant, en la modifiant (c'est ce qui a lieu dans la sensibilité différentielle).
L'animal inférieur, très souvent, répond d'une même façon à la variation des diverses forces du milieu extérieur : une variation de Téclairement, une variation de l'état chimique de l'eau, une variation thermique... peuvent produire le même effet. Cet effet est un recul de l'animal, plus souvent une tendance de celui-ci à tourner sur luimême, tendance qui se réalise plus ou moins, et qui, combinée avec l'impulsion d'un tropisme, peut se manifester par des oscillations. ^
Les déplacements en ligne droite de certains animaux inférieurs, surtout des jeunes, peuvent s'expliquer par les tropismes. Quand l'organisme a une structure hélicoïdale, la ligne droite est remplacée par une hélice ayant pour axe cette droite. Les déplacements suivant des courbes sinueuses, des lignes en zigzag, en apparence « capricieux », peuvent s'expliquer le plus souvent par une combinaison purement mécanique des impulsions rectilignes des tropismes et des impulsions rotatives de la sensibilité différentielle, qui, elle, est variable suivant les diverses circonstances du milieu externe et du milieu interne.
Dans tous les cas, l'étude analytique de l'activité des animaux inférieurs cond'jit à rejeter Tinter-
202 LA NAISSANCE DE l'iNTELLIGBNCB
vention d'une « volonté ». Pendant longtemps, jusqu'à Loeb, ce mot a été une explication suffisante, et a dispensé les observateurs de toute analyse expérimentale.
Très souvent l'activité des animaux inférieurs est assujettie aux forces du milieu extérieur, chacune de ces forces agissant pour son compte.