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CHAPITRE XVIII La Vision

Il suffit de placer des crustacés, des insectes, des poissons, des amphibiens dans un milieu limité (aquarium, vivarium) présentant une disposition invariable des divers objets^ pour que, au bout d'un temps relativement court (quelques heures, quelques jours, quelques semaines, au maximum) ces animaux aient pris des habitudes en rapport avec l'environnement. Or, il m'est arrivé, fréquemment^ de conserver, pendant des mois, des mollusques, des vers, des polypes en aquarium, en maintenant invariable la disposition des objets (surfaces éclairantes, écrans, cailloux...) sans que j'observe rien de pareil.

Tandis que les actes des articulés et des verlé-

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brés peuvent souvent être interprétés comme si ces animaux connaissaient les divers objets qui les entourent, les actes des animaux moins élevés en organisation ont lieu comme si ces animaux ne connaissaient pas les divers objets qui les environnent. 11 y a là une opposition frappante dans la manière de se comporter.

J'ai déjà montré qu'il ne s'agit pas simplement d'une différence dans les temps nécessaires pour l'acquisition des habitudes nouvelles.

Le contraste s'explique facilement quand on considère que chez les animaux inférieurs les éléments qui peuvent entrer dans des combinaisons associatives, c'est-à-dire les sensations, sont peu nombreux et peu variés; les phénomènes associatifs sont encore rudimentaires et n'arrivent pas à prendre la prédominance sur les tropismes et les phénomènes de sensibilité différentielle.

Tout à coup, au cours de l'évolution, l'œil s'est perfectionné considérablement, et s'est mis à fournir des matériaux variés pour les combinaisons associatives. Il en est résulté des actes nouveaux qui sont venus plus ou moins masquer les tropismes et les phénomènes de sensibilité différentielle.

Chez les articulés, chez les vertébrés, l'œil, dont Uexkûll a dit qu'il est « un organe de réception qui domine tout », a subi, en effet, une transformation, un perfectionnement considérable ; il est devenu un appareil dans lequel se formentdéjà

des images optiques assez nettes des objets environnants.

Chez les articulés, crustacés et insectes, la surface de l'oeil est convexe et forme parfois presque une sphère entière; elle est toute couverte de petites facettes, qui se trouvent dirigées ainsi dans de multiples directions de l'espace. En présence d'un ensemble d'objets diversement éclairés, on voit se former sur cette surface de petites taches de lumière et d'ombre ayant une distribution particulière.

Dans cette réception perfectionnée de la lumière, il faut chercher le point de départ de toute une activité nouvelle, mais qui cependant a été confondue par beaucoup d'auteurs, Nuel, entre autres, avec celle des tropismes ou de la sensibilité différentielle.

Pour Nuel, l'auteur du livre: la Vision, la plupart des phénomènes présentés par les invertébrés et rangés sous cette rubrique ne sont que des tropismes (héliotropies) ou des phénomènes de S'iusibilité différentielle (il dit : réactions aux variations de l'éclairage). Chez les articulés cependant, il existerait un mode de réactions qu'on ne trouverait pas chez les animaux plus inférieurs; il le qualifie par le terme de « moto-réactions ». mais il cherche à le faire rentrer dans la catégorie de la sensibilité différentielle.

Voici son raisonnement : un crustacé, un insecte réagit vis-à-vis d'un objet en mouvement. Cet objet peut se déplacer de deux manières différentes par

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rapport à l'animal : latéralement, ou bien suivant l'axe longitudinal de cet animal ; dans le premier ;as, certains éléments rétiniens s'éclairent, tandis çue d'autres s'obscurcissent ; dans le second, si, par exemple, l'objet supposé lumineux s'approche de l'animal en lui faisant constamment face, de nouveaux éléments s'éclairent constamment, l'image rétinienne s'agrandissant avec le rapprochement. Pour Nuel, c'est dans les deux cas une « réaction à une variation de l'éclairage ». Nuel ne fait pas précisément une distinction qui me paraît très importante : dans les phénomènes de sensibilité différentielle pure, il y a une variation d'intensité de l'éclairement général de l'oeil ; dans le cas des « moto-réactions », il y a un changement dans la distribution des taches d'ombre et de lumière à la surface de l'œil. Dans ce second cas, le phénomène est beaucoup plus complexe : il implique des connexions compliquées entre les divers points de la rétine et les divers points des centres nerveux, et, par suite, des phénomènes associatifs. Nuel semble d'ailleurs s'en rendre compte à un certain moment de son exposé (p. 81).

Le fait que l'animal réagit de façons diverses vis-à-vis des diverses distributions des taches d'ombre à la surface de la rétine, voilà précisément une supériorité de l'animal articulé vis-àvis de la plupart des animaux plus inférieurs. C'est ce fait que j'exprime en disant que l'animal réagit aux images des divers objets ; évidemment, je ne veux pas dire par là que l'articulé voit les

objets comme nous les voyons, que telle tache d'ombre portée sur la rétine par un objet évoque la représentation psychique de l'objet; je n'ai nullement l'intention d'appliquer la théorie de la perception à la mouche, à l'abeille ou à la fourmi. Nuel s'effraie à la pensée que l'on pourrait dire que ces insectes « voient ». Le danger ne me paraît pas si grand que cela ; pour l'éviter, il suffit d'avoir soin de déclarer qu'on retire à ce mot i vision » la signification qu'il a dans le domaine de la conscience, et qu'on n'entend pas parler du sens des formes.

Nuel s'élève vivement contre Wasmann, qui a exagéré, lui, dans le sens contraire. Cet auteur attribue, en effet, aux fourmis de l'acuité visuelle et la vision des formes. Quand un objet ou un animal menaçant se présente plusieurs fois de suite à sa vue, la fourmi cesse de réagir. Wasmann dit que, non seulement la fourmi « voit » les détails de l'objet, mais qu'elle finit par ne plus «craindre» le doigt, car elle « reconnaît » l'inutilité de ses efforts et la « non-nocuité » de l'objet ; aussi elle « renonce » à ses « menaces » et à l'attaque. Wasmann conclut également à une « acuité visuelle » assez développée chez les fourmis, en se basant sur l'observation de certains faits de ressemblance protectrice, de mimétisme des formes : ainsi certains coléoptères, admis dans les fourmilières, revêtent à un haut degré la forme de leurs hôtes. C'est là un argument de faible valeur, et Nuel a raison de protester. Mais il a tort de réduire

l'importance des réceptions oculaires chez les insectes, les myriapodes, les araignées : chez ces animaux, il n'y aurait le plus souvent que de « vagues réactions à des variations de l'éclairage ». Pourtant, il y a déjà une complexité assez grande dans le fait suivant : une mouche s'envole à droite lorsqu'on approche d'elle un corps à gauche; elle s'envole à gauche, si on approche un objet à droite. Une limace ne se comporterait pas de même.

Les considérations développées par le D"" Nuel, dans son livre, sont plutôt d'ordre négatif. Heureusement, la question de la vision, grâce aux travaux récents de Ràdl et de Cole, vient d'entrer dans une voie nouvelle.

Des observations assez nombreuses montrent que les crustacés et les insectes, comme les vertébrés, peuvent en quelque sorte fixer du regard les objets environnants, aussi bien les points sombres dans un champ éclairé que les points lumineux dans un champ sombre. Des crabes, en présence de deux fenêtres, peuvent regarder l'une ou l'autre. Des crevettes s'orientent plus ou moins facilement vis-à-vis de baguettes noires et se précipitent même sur elles.

On doit à Ràdl une expérience très curieuse. Une mouche Laphria, placée sur un support tournant, tourne quand elle fixe un objet environnant, à condition toutefois que la rotation ne soit pas trop rapide. Une coccinelle se comporte de même. Tout le monde peut répéter aisément l'expérience. On

Ti"

prend un cylindre de verre de 30 centimètres de diamètre, ouvert à ses deux extrémités et tournant autour de son axe longitudinal, avec la vitesse d'un tour en trois à cinq secondes ; àla face interne, on a collé des bandes longitudinales de papier noir et de papier blanc ; au milieu du cylindre se trouve, sur un support élevé, un petit cristallisoir qui reste ainsi immobile quand le cylindre tourne. Dans le cristallisoir, on place une coccinelle ; dès que le cylindre se met à tourner, la coccinelle, si elle était déjà en marche, se met à tourner dans le même sens que le cylindre. Ainsi l'insecte suit un mouvement tournant. Les poissons, d'ailleurs, réagissent d'une façon analogue : après quelques mouvements oscillatoires, ils se mettent à nager en rond dans le même sens que le cylindre.

A propos de ces expériences, Ràdl, à qui on doit une théorie purement physique du phototropisme (1903), non adoptée d'ailleurs, se livre à des considérations sur le phototropisme et la vision. Il cherche à montrer que la vision n'est qu'un cas perfectionné du phototropisme. L'homme ne serait supérieur, à ce point de vue, aux animaux inférieurs que parce qu'il peut faire un choix entre les objets, à fixer; mais il ressemblerait aux animaux inférieurs, parce qu'il est forcé de fixer un point quelconque de l'espace, et, sous ce rapport, il se comporterait comme un organisme inférieur réagissant phototropiquement.

Ces considérations résultent d'une mauvaise compréhension du phototropisme, que l'on considère

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souvent comme une sorte de marche à l'Étoile ; dans le phototropisme vrai, l'animal peut fort bien n'être dirigé vers aucun point lumineux : il prend simplement la direction pour laquelle les deux yeux, qui reçoivent la lumière réfléchie par tous les objets environnants, ont un éclairement aussi égal que possible.

Dans le phototropisme, il y a à considérer l'égal ou l'inégal éclairement des deux yeux; dans la vision, il y a à considérer la distribution topographique des taches d'ombre et de lumière à la surface de l'œil. Ce sont là deux mécanismes différents pour l'orientation de l'animal; suivant les circonstances, l'un ou l'autre prédomine.

Dans le phototropisme, un seul chemin est possible; dans la vision, il y a forcément un «choix», l'animal étant sollicité par plusieurs objets à la fois. C'est là, précisément, l'idée directrice de l'Américain L. J. Cole (1907).

Sa méthode est la suivante. L'animal est placé sur une petite plate-forme, à égale distance de deux sources de lumière d'intensité égale, mais de surface inégale : un point lumineux d'une part, un carré lumineux de 41 centimètres d'autre part. Il y aurait vision quand l'animal se dirige plutôt vers une source que vers l'autre. L'auteur a opéré sur douze espèces; sur des vers, des planaires, des mollusques, des crustacés, des larves d'insectes, des insectes, des grenouilles. L'escargot et la limace n'ont donné que des résultats inconstants. Parmi les autres, seuls la vanesse, la ranâtre, le

grillon et la grenouille se sont dirigés vers l'une des sources : ainsi, la vanesse, exposée à l'influence simultanée des deux lumières, s'est dirigée 87 fois sur 100 vers la source lumineuse la plus étendue. Cole conclut que beaucoup d'insectes ont, comme les vertébrés, la vision des objets, et celle-ci serait un phénomène distinct du phototropisme. Chez le grillon, il a su, d'ailleurs, dissocier les deux phénomènes : après section des nerfs optiques, seul le phototropisme a persisté. Toutefois il semble y avoir une relation entre la vision et le phototropisme : les insectes qui se sont comportés différemment vis-à-vis des deux lumières ont un phototropisme positif, tandis que les blattes, et autres animaux, qui ont un phototropisme négatif, se comportent comme s'ils ne voyaient pas les objets.

J'adopterai la conclusion de Cole, à savoir que beaucoup d'articulés ont, comme les vertébrés, la vision des objets. Or, c'est précisément avec les articulés que l'association des sensations commence à jouer un rôle important dans l'activité animale, que le « psychisme » se développe.

Je prends le mot « psychisme » au sens de Loeb. Pour l'illustre biologiste, le critérium du psychisme est la « mémoire associative » ; il y a psychisme, ai-je dit, lorsque l'acte de l'animal résulte de l'association entre les impressions actuelles ayant leur point de départ dans divers points de la surface du corps et des impressions passées. J'ai choisi ce critère, comme précieux dans l'étude objective des

phénomènes, et pour l'analyse expérimentale des actes des animaux.

C'est le moment de rappeler que beaucoup de philosophes sont arrivés à la conclusion que la faculté de connaître ne se développe que quand les diverses sensations, tactiles, musculaires, etc., s'associent entre elles et avec les sensations optiques, et que les psychologues anglais ont fait jouer un rôle important à l'association des diverses sensations dans la formation de l'intelligence.

Dès 1709, Berkeley, dans son Essay of vision^ cherchait à expliquer l'origine de la notion d'espace en nous par la fusion graduelle des sensations visuelles et tactiles, actuelles ou conservées par la mémoire, fusion opérée par l'exercice et l'habitude. Ensuite David Hume (1739-1749) posa ce principe fondamental que nos représentations ne sont pas des données « priori, fmais dérivent des sensations, et peu après David Hartley chercha à expliquer les phénomènes psychiques complexes, même les pensées et les sentiments les plus élevés, par l'association des sensations et des représentations simples. D'après certains psychologues modernes, c'est là le point de départ d'une psychologie, qui, au lieu de chercher des lois ou des rapports métaphysiques, s'en tient purement à l'expérience et se contente du concours de la physiologie; la théorie associationniste de Hartley constituerait la première tentative d'explication scientifique des phénomènes psychologiques complexes. Les idées des associationnistes anglnis

passèrent en France, où elles prirent un caractère métaphysique; exagérées parCondillac, qui soutient que tous les phénomènes de la conscience dérivent des sensations qu'elle reçoit passivement, elles furent le point de départ de la philosophie dite sensualiste, qui se substitua peu à peu au cartésianisme.

Loin de moi est la pensée de prendre part aux discussions qu'ont soutenu entre eux les philosophes; mon but est plus modeste : c'est d'étudier d'une façon objective les phénomènes associatifs chez les animaux. Avant d'aborder cette étude, je tiens cependant à insister à nouveau sur l'importance des éléments visuels dans la formation des associations, dans la formation des habitudes. L'« intelligence » des animaux serait une « intelligence visuelle ». Il en serait de même, d'ailleurs, de l'intelligence de l'homme. Le Dantec fait observer que « nous arrivons à ne plus considérer comme connu, dans le monde qui nous entoure, que ce que nous éludions au moyen de notre sens de la vision des formes; nous renonçons à toutes les autres notions directes que nous donnent nos autres sens ». Bien entendu, je ne conclus pas à l'identité de l'intelligence des animaux et de celle de l'homme.

Nous revenons, là, à une vieille idée qui était particulièrement chère aux Grecs. Les Grecs considéraient l'intelligence comme une sorte de lumière intérieure, et, souvent même, comme un reflet de la lumière extérieure sur notre âme. Le

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mot que nous trouvons à l'origine de la langue grecque, dans Homère, pour désigner l'homme, c'est le mot lumière, ©w;. Pour les Grecs, l'organe de la vue est le premier des sens. Cet organe, les dieux l'auraient formé avec complaisance et avant tous les autres; ils auraient répandu dans toute la nature la lumière, c'est-à-dire une sorte de feu qui ne brûle pas; ils en auraient enfermé en dedans de nous une partie qui trouve son issue par les yeux, et, passant à travers le fin tissu de la prunelle comme à travers un tamis qui l'épure, va rejoindre la lumière du dehors et nous donne ainsi toutes les sensations de la vue*. Ainsi disait Platon.

1. Edouard Bohn : L'Avm humatne dans l'histoire. Revue des cours littéraires, 1864.

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