CHAPITRE XIX
Recherches expérimentales sur l'acquisition des habitudes.
Le grand mérite du psychologue américain, Yerkes, est d'avoir institué des expériences méthodiques sur les processus d'association chez les animaux : ses deux mémoires (1903) ont porté sur des êtres déjà assez élevés en organisation : la grenouille verte et l'écrevisse.
Je commencerai par parler des résultats obtenus avec la grenouille parce que la part des différentes sensations dans les processus associatifs y apparaît d'une façon particulièrement nette.
Chez la grenouille verte, les associations nouvelles se forment beaucoup plus lentement que chez les autres vertébrés, et il y a des habitudes individuelles fort tenaces : telle grenouille saute en arrière quand on l'effraie, telle autre a son coin préféré, auquel elle revient toujours.
Pour évaluer la rapidité à apprendre chez la grenouille, Yerkes a essayé de deux procédés :
celui d'une boîte percée d'une ouverture par laquelle l'animal peut s'échapper, et celui du labyrinthe.
Premier procédé (fig. 34). — Une boîte présente ane ouverture de 10 centimètres de large sur 15
de haut; une glace, de 10 centimètres carrés, ferme la partie inférieure, ea sorte que la grenouille ne peut s'échapper que par la fente de 5 centimètres de haut qui la surmonte. Après avoir buté un certain nombre de fois contre la glace, la grenouille finit par s'échapper ; on la replace dans la boîte, et les choses recommencent, et ainsi de suite. . . Six essais successifs, à cinq minutes d'intervalle, ont donné pour la durée de la sortie les nombres suivants :
On voit d'après ces chiffres que le batracien ne forme pas rapidement urie association qui l'aiderait à s'échapper ; il saute vers la lumière, mais n'apprend pas qu'il y a une glace qui doit être évitée.
Deuxième procédé (fig. 35). — La grenouille,
Pis. 34.
B«tte munie d'une ouverture en partie fermée par une glace, et où l'on place une grenouille. Celle-ci tend à s'échapper et vient buter un certain nombre de fois contre la glace.
RECHERCHES BXPéRIUENTALBS
en sortant d'une petite boîte (E) où elle est mal à son aise, se trouve vis-à-vis de l'entrée de deux passages, l'un à droite (R), aux parois revêtues de rouge, l'autre à gauche (B), aux parois revêtues de blanc ; elle s'engage dans le passage de droite entre les parois rouges, mais ce passage est fermé à son extrémité, et l'animal doit revenir en arrière, pour s'engager dans l'autre passage ; à la sortie, il
Fig. 35.
Labyrinthe pour Tétnde de l'acquisition des habitades chez la grenoaille (Terkes). — L'animal, qui s'échappe d« F, doit passer par B et non par R, pois par S et non par F.
doit choisir encore : en tournant à droite (S), il arrive enfin dans une petite mare (M), qui constitue pour lui un habitat familier et confortable.
Yerkes pense que le « motif psychologique » qui pousse la grenouille à parcourir le labyrinthe est précisément le désir de retrouver cet habitat ; toutefois ce motif ne paraît pas très puissant et il s'exerce inégalement suivant les circonstances : le batracien reste souvent en chemin; aussi Yerkes a renoncé à noter le temps que l'animal met pour parcourir le chemin qui lui est imposé ; il note seulement la proportion des erreurs à l'entrée et à la sortie.
Les expériences étaient faites par série de dix ; jamais il n'y a eu plus d'une série par jour. Au bout de cent expériences, en général, la grenouille cessait de commettre des erreurs à l'entrée et à la sortie. On voit donc que l'habitude se forme lentement.
Une fois l'habitude acquise, Yerkes a changé les conditions ; par exemple, il les a renversées à l'entrée ou à la sortie ; au lieu de la combinaison habituelle :
Rouge à droite — Blanc à gauche,
il a adopté la nouvelle combinaison :
B!anc à droite — Rouge à gauche,
et immédiatement après, il s'est produit à l'entrée 50 p. 100 d'erreurs ; des résultats analogues ont été obtenus en fermant le couloir de gauche, au lieu du couloir de droite.
La part des différentes sensations dans les processus associatifs de la grenouille apparaît ainsi ; il ressort nettement des expériences de Yerkes que les facteurs les plus importants de l'assoeiation sont les sensations visuelles (provoquées par les couleurs, les ombres, les contrastes d'éclairement d'une façon générale) et les sensations musculaires (provoquées par les mouvements à droite, à gauche, par les mouvements tournants d'une façon générale).
Yerkes a observé incidemment une très curieuse association. Pour stimuler le batracien, il avait disposé sur le plancher de chaque couloir des