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DE L'ADAPTATION DES DIFFÉRENTS ACTES DES ANIMAUX

Le lecteur de ce livre pourra trouver que j'y ai envisagé l'activité des animaux d'une façon un peu trop unilatérale. Parmi les multiples manifestations de cette activité, j'ai dû forcément faire un choix, et j'ai choisi, comme je vais essayer de le montrer, ce qui m'a paru le plus intéressant pour la résolution des problèmes de l'évolution du psychisme et de l'origine de l'intelligence.

J'ai étudié, d'une part, l'action directrice des forces du milieu extérieur, et, d'autre part, comment ces forces, soit isolées, soit associées, peu-

vent déclancher les mécanismes de déplacement et de changement d'orientation des organismes. Ainsi j'ai passé en revue les tropismes et, parmi les activités qui ont leur origine dans la sensibilité différentielle et les associations de sensations, celles qui modifient ou complètent l'activité directrice des tropismes. Mais les stimulants externes peuvent déclancher d'autres mécanismes: par exemple la sensibilité différentielle peut se manifester par des rétractions des animaux dans des lubes, à l'intérieur de coquilles, ou même par la rétraction d'une certaine partie du corps dans l'autre (fermeture des anémones de mer, qui cachent ainsi leurs tentacules) ; de même les associations de sensations peuvent entraîner les activités les plus varides. ...

Dans tout cela, il n'y a que des réponses totales des organismes. Je n'ai guère parlé des réponses partielles : des réflexes, des suites localisées de réflexes... J'ai cité cependant l'autotomie, ou faculté de briser à la base la patte saisie, l'habillement des crabes, résultat de séries de mouvements des appendices...

Dans la conquête scientifique de la psychologie animale, les grands combats ont été livrés autour des tropismes et des phénomènes qui les modifient et les complètent. Mais, certains auteurs ont pensé que l'étude des réflexes était susceptible de jeter une vive lumière sur les questions controversées de la psychologie comparée, et cela surtout à cause du caractère adaptatif de ces réactions.

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La notion de réflexe a besoin d'être précisée ; comme bien d'autres notions, — en particulier celles de tropisme, d'instinct, — elle a donné lieu à des confusions fâcheuses. ,

Nous devons aux physiologistes purs une conception fort étroite du réflexe. Ceux-ci, avec le scalpel, cherchent constamment àisoler les organes qui composent l'organisme; ils dégagent un nerf, l'excitent en un point, obtiennent une réponse musculaire. L'excitation directe du nerf aurait produit un influx nerveux centripète qui se serait réfléchi au niveau des centres nerveux pour gagner, ar voie centrifuge, le muscle. C'est là la conception classique du réflexe.

Mais il est bien rare que dans les conditions normales un nerf soit excité ainsi.

On coupe, on pince, on brûle le nerf de la patte d'un crabe; celle-ci se brise à la base. Voilà le réflexe tel que le conçoivent les physiologistes, voilà le réflexe qui se présente toujours avec les mêmes caractères essentiels, le réflexe rigide, immuable. Mais vient-on à porter des excitations variées sur les téguments de la patte et n'obtient-on que dans certains cas la même rupture, voilà nos physiologistes tout déroutés vis-à-vis d'un phénomène qui ne leur est plus familier. Au lieu de modifier leur conception du réflexe, certains préfèrent invoquer quelque pouvoir mystérieux, qualifié de psychique, voire même de volontaire.

Ces physiologistes, qui ne sont guère biologistes, oublient trop facilement que dans les conditions

habituelles, il y a un écran cellulaire (téguments) interposé entre l'excitant et les terminaisons sensitives du nerf; c'est cet écran qu'ils détruisent avec le scalpel dans leurs expériences de vivisection.

Faire abstraction de l'appareil récepteur périphérique, voilà une première erreur des physiologistes considérés. Ils sont ainsi conduits, en présence de variations du réflexe, à chercher leur origine, non dans l'appareil récepteur périphérique, mais bien dans les centres nerveux.

Attribuer à ces centres nerveux une importance très grande dans la production du réflexe, voilà une seconde erreur de nos physiologistes. Ceux-ci ont toujours la pensée aux animaux supérieurs ; or, chez les animaux inférieurs, Loeb a montré qu'il y a des réflexes indépendants des centres nerveux, et qui offrent d'ailleurs une variabilité très grande. Chez un polype, un ver, un mollusque, voire même un articulé, très souvent la suppression du ganglion considéré comme centre réflexe n'influe guère sur la production de l'acte réflexe. Tant qu'il subsiste un lien protoplasmique entre les éléments cutanés et les éléments musculaires, les irritants périphériques peuvent engendrer des réactions réflexes appropriées. Le caractère de tout mouvement réflexe est déterminé par son lieu d'origine périphérique.

Lorsque, dans le chapitre XI, j'ai discuté les causes de la variabilité des réactions des animaux, j'ai été amené à établir des distinctions, que je

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considère comme très importantes : 1° origine organique ou chimique; 2° origine périphérique, ou réceptive, ou sensorielle ; 3° origine centrale, ou associative, ou psychique. Je ne parle de psychisme que lorsqu'il y a : « mémoire associative » ; je ne vois donc de psychisme que dans le troisième cas.

Un réflexe se faisant dans une région localisée de l'organisme, malgré sa variabilité, n'est pas un acte psychique. 11 est vrai qu'il y a souvent dans les organismes des enchaînements de réflexes. Une excitation produit un mouvement ; ce mouvement en entraîne un autre ; et ainsi de suite. Si, dans bien des cas, le rôle conducteur du système nerveux est alors manifeste, souvent aussi la suppression de ce système n'a pas entraîné une altération de la coordination motrice. Nous touchons là à une question délicate de la physiologie, mais au fond moins intéressante qu'on pourrait le croire pour la psychologie comparée. Il s'agit en elTet le plus souvent de déclanchements en série se faisant à travers l'organisme, chaque mouvement une fois produit entraînant lui-même une nouvelle excitation interne qui déclanche un nouveau mouvement. Wais il ne s'agit pas d'un déclanchement d'un complexe de mouvements sous l'influence d'un état particulier des centres coordinateurs consécutif à la fusion de sensations variées. C'est précisément cette fusion qui est intéressante à considérer dans les discussions sur le psychisme et l'intelligence.

Herbert Spencer a défini le domaine de la psy-

chologie de la manière suivante : « La psychologie n'est pas la connexion entre les phénomènes internes, ni la connexion entre les phénomènes externes, mais elle est la connexion entre ces deux connexions. » Or, l'étude des réflexes simples et celle des « déclanchements en série », dont je parlais il y a un instant, interviennent surtout dans le problème des connexions internes, de la coordination motrice ; l'étude des déclanchements provoqués par des associations de sensations intervient dans le problème des connexions entre connexions internes et connexions externes, autrement dit dans les questions que se pose la psychologie.

Il est vrai que le mot réflexe a été souvent employé dans un autre sens que son sens originel, et on a désigné sous le nom de « réflexe total » des modes d'activités assez variés, parfois très complexes. L'exemple suivant est probant à cet égard :

On doit à Uexkiill de jolies expériences sur la fuite des libellules. Il suffît de comprimer le dernier anneau de l'abdomen d'un de ces insectes, pour que celui-ci se courbe, que les pattes abandonnent le support et que les ailes commencent à battre : c'est là ce que l'auteur appelle le « réflexe total » de la fuite. Chez l'insecte décapité, ces mouvements s'arrêtent dès que l'excitation cesse ; mais il n'en est pas de même chez l'insecte normal : après la cessation de l'excitation, le battement des ailes continue pendant un certain temps encore. On obtient des résultats analogues par excitation électrique des ganglions nerveux : quand

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on excite les ganglions ventraux qui commandent aux ailes, le battement débute avec l'excitation et cesse en même temps qu'elle; au contraire, si c'est le cerveau que l'on excite par ce même courant, le mouvement continue plusieurs minutes encore après cessation de l'excitation. Uexkull conclut de ces faits que le cerveau des libellules contient un appareil capable de maintenir en mouvement, pendant un temps assez long, des muscles qui avaient répondu de façon réflexe à une excitation. La durée des mouvements se trouve ainsi sous la dépendance des organes supérieurs des sens, et en particulier de la vue.

Ces observations fort intéressantes devront intervenir comme complément dans l'application de la loi que j'ai énoncée du retour progressif à l'état de repos.

Du fait qu'un acte est adapté à un but, a-t-on le droit de le qualifier de « psychique »? Si oui, le psychisme serait presque partout dans la nature. Souvenons-nous, avec Nuel, que les travaux de Pavlov ont démontré que les sucs digestifs, sécrétés par de « purs actes réflexes », sont toujours appropriés, quantitativement et qualitativement, au travail digestif à accomplir, travail qui varie avec la quantité et la qualité des aliments ingérés.

D'ailleurs, il ne faut jamais perdre de vue que l'adaptation, la finalité, est un fait à expliquer, et non une explication.

Examinons rapidement, au point de vue v!<\'î

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caractères adaptatifs, les différents modes d'activité animale. •

Les réflexes, quoique non psychiques, sont souvent parfaitement adaptés aux conditions extérieures : cette adaptation résulterait d'une sorte d'apprentissage des cellules périphériques, sensorielles. Or, un apprentissage cellulaire ne peut, ne doit être identifié à l'apprentissage d'un appareil aussi compliqué que le système nerveux des animaux pluricellulaires.

Les tropismes, dans leur essence même, ne sont p^s forcément adaptés, car ils ne s'apprennent pas. 11 peut se trouver que le phototropisme présenté par un animal lui soit plus ou moins utile, mais il peut se trouver aussi qu'il lui soit nuisible : beaucoup de tropismes conduisent les animaux à la mort. Dès que la matière vivante est excitable par une force du milieu extérieur, le tropisme correspondant est un phénomène forcé : que le résultat soit bon ou mauvais pour l'organisme, peu importe. Wasmann, Claparède, et tant d'autres, ont souvent raillé ces tropismes meurtriers, sans se rendre compte qu'il y a là précisément une preuve du caractère forcé de ces réactions.

D'ailleurs, dans bien des cas, les dangers des tropismes sont palliés par l'intervention de la sensibilité différentielle. Celle-ci tend toujours à es maniiester par un renversement du sens de la marche : si le tropisme conduit l'animal dans une région nocive pour lui, celui-ci tend à revenir en arrière. Les phénomènes de sensibilité différen-

tielle, soumis à des lois précises, se présentent à nous comme les procédés les plus simples pour éviter les variations nuisibles du milieu extérieur; les mêmes procédés sont employés par les animaux les plus variés, insectes aussi bien qu'infusoires; ils ont dû être acquis dans le passé le plus lointain; ils ont le caractère d'automatisme parfait des plus anciennes acquisitions. Mais ils sont trop simples, trop automatiques, pour pouvoir être suffisants dans toutes les circonstances.

La possibilité d'une fusion dans un organisme de sensations diverses, simultanées ou successives, a révolutionné les moyens de défense et les procédés d'adaptation. L'adaptation aux multiples circonstances liées à la présence des divers objets dans le milieu extérieur est la conséquence des processus d'association étudiés plus haut.

Chez les êtres supérieurs, l'éducation associative vient ajouter aux vieux modes d'activité animale : tropismes, manifestations de la sensibilité différentielle, des modes nouveaux, variés, répondant aux exigences du progrès. Et nous la voyons s'exercer surtout là où les anciens procédés se montrent insuffisants.

Là où les tropismes, innés, se trouvent mal adaptés aux circonstances du milieu extérieur, les phénomènes associatifs finissent par prendre la prédominance.

L'influence de l'éducation associative ressort nettement des faits suivants :

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