QUELQUES MOTS D HISTORIQUE
les traditions des anciens ; il imite en particulier Plutarque, comme le fait remarquer Flourens : ses observations ne sont pas plus exactes, ses analyses philosophiques plus rigoureuses ; il se sert des animaux pour « contraindre l'homme » ; il se plaît à le ranger dans les barrières de la même police. Ainsi il se fait un jeu de se comparer à sa chatte : « Quand je me joue à ma chatte, dit-il, qui sçait si elle passe son temps de moi plus que je ne fais d'elle ? Nous nous entretenons de singeries réciproques ; si j'ai mon heure de commencer ou de refuser, aussi a-t-elle la sienne. » Bossuet a bien mis en évidence les tendances de l'auteur: « C'est un plaisir, dit-il, dans De la connaissance de Dieu et de soi-même, de voir Montaigne faire raisonner son oie, qui, se promenant dans sa basse-cour, se dit à elle-même que tout est fait pour elle ; que c'est pour elle que le soleil se lève et se couche ; que la terre ne produit ses fruits que pour la nourrir ; que la maison n'est faite que pour la loger; que l'homme est fait pour prendre soin d'elle ; et que si, enfin, il égorge quelquefois des oies, aussi fait-il bien son semblable. »
Ce passage caractérise bien ce que l'on est convenu d'appeler V anthropomorphisme. Celui-ci résidf dans la tendance de peupler les animaux de nof pensées et de nos sentiments, de nos qualités et de nos défauts, de nos vertus et de nos vices, de nos sympathies et de nos haines, — de toutes les facultés humaines. Entre les mains de Montaigne, comme entre celles de Plutarque, il n'est qu'un
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instrument pour combattre l'orgueil humain. Ces auteurs ont adopté, comme je l'ai déjà fait observer, l'attitude du moraliste. En biologie, l'anthropomorphisme se présente, au contraire, comme un périr qu'il faut combattre incessamment. Il est une voie dans laquelle on s'arrête difficilement : ce ne sont pas seulement les animaux supérieurs qu'on se représente comme des personnages humains, ce sont encore les animaux inférieurs. Déjà Montaigne admire, après les arondelles, les araignées : « Pourquoi, dit-il, espeissit l'araignée sa toile en un endroit et relasche en un aultre, se sert à cette heure de cette sorte de nœud, tantost de celle-là, si elle n'a et délibération, et pensement^ et canclusion. »
Une réaction était nécessaire : Descartes en fut le promoteur.
Ce philosophe a observé les faits encore moins que les précédents, mais il a apporté de nouvelles manières de raisonner, renouvelant « tout à la fois le champ et la forme de la philosophie ». Les bêtes sont des « automates », des machines. Descartes développe cette thèse dans son Discours sur la Méthode. Ses deux principaux arguments sont : 1° que « jamais les bêtes ne sauraient user de paroles ni d'autres signes, comme nous faisons pour déclarer aux autres nos pensées »; 2° que « bien que les bêtes fassent plusieurs choses aussi bien et peut-être mieux que nous, elles manquent infailliblement en quelques autres, par lesquelles