‹ La naissance de l'intelligenceChapitre 6 sur 56 · QUELQUES MOTS D HISTORIQUE · texte numérisé non relu

QUELQUES MOTS D HISTORIQUE

on découvre qu'elles n'agissent pas parconnaissance, mais seulement par la disposition de leurs organes ». De l'absence de langage, Descartes conclut, non que les bêles ont moins de raison que les hommes, mais qu'elles n'en ont point du tout; d'autre part, si certaines bêtes font certaines choses mieux que nous, cela, loin de prouver leur intelligence, prouve contre; en effet, «au lieu que la raison est un instrument universel qui peut servir en toutes sortes de rencontres, les organes des bêtes ont besoin de quelque particulière disposition pour chaque action particulière ». Flourens,à qui j'emprunte cette analyse du raisonnement de Descartes, déplore que celui-ci confonde les instincts des animaux avec leur intelligence.

Il fait observer, en outre, qu'on a exagéré souvent la pensée de l'illustre philosophe, et il cite à cet égard le passage suivant d'une de ses Lettres : « Il faut pourtant remarquer que je parle de la pensée, non de la vie ou du sentiment; car je n'ôte la vie à aucun animal... Je ne leur refuse pas même le sentiment autant qu'il dépend des organes du corps. Ainsi mon opinion n'est pas si cruelle aux animaux... » Pour Flourens, des automates qui vivent, des automates qui sentent ne sont pas de pur% automates.

Malgré cela on a parlé d' « automatisme pur ». Une telle opinion fit une fortune prodigieuse; il ne fut presque plus permis de se dire cartésien qu'à la condition de soutenir que les bêtes sont de pures machines. Le P. Daniel, dans ses Lettres,

déclare : « Le point essentiel du cartésianisme, et comme la pierre de touche dont vous vous servez, vous autres, chefs de parti, pour reconnaître les fidèles disciples de votre grand maître, c'est la doctrine des automates, qui fait de pures machines de tous les animaux, en leur ôtant tout sentiment et toute connaissance. Quiconque a assez d'entêtement pour ne trouver nulle difficulté à ce paradoxe a aussitôt votre agrément pour se faire partout honneur du nom de cartésien. Ce seul point renferme ou suppose tous les principes et tous les fondements de la secte... Avec cela il est impossible de n'être pas cartésien, et sans cela il est impossible de l'être. »

L'opinion du pur automatisme des animaux a été combattue par bien des écrivains. Les vers de La Fontaine sont souvent cités:

Ils disent donc

Que la bête ebt une machine;

Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts t

Nul sentiment, point d'âme ; en elle tout est corps.

Telle est la montre qui chemine A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.

Ouvrez-la, lisez dans son sein :

Mainte roue y tient lieu de tout l'esprit du monde;

La première y meut la seconde; Une troisième suit : elle sonne à la fin. Au dire de ces gens, la bô(e est toute telle. • •>.. •• •■•

L'animal se sent agité De mouvements que le vulgaire appelle Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle,

Ou quelque autre de ces états.

Mais ce n'est point cela : ne vous y trompez pas. Qu'est-ce donc? Une montre

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La Fontaine proteste :

Qu'on m'aille soutenir

Que les bètes n'ont point d'esprit !

Pour moi, si j'en étais le maître, Je leur en donnerais aussi bien qu'aux enfants.

C'est là un des épisodes les mieux connus de la lutte entre les cartésiens et les anticartésiens. Moins connus sont toute une série de livres sur l'âme des bêtes, en particulier ceux des Pères Pardies, BouUier, Daniel et Boujeant. Ce dernier est l'auteur de l'Amusement philosophique sur le langage des bêtes : c'est un badinage ingénieux, une critique fine de l'opinion de Descartes ; Descartes refuse aux bêtes tout esprit, le Père Boujeant leur en trouve tant, qu'il veut que ce soit des diables qui le leur fournissent.

J'ai indiqué plus haut que, d'après Flourens, l'automatisme des bêtes de Descartes ne serait pas de l'automatisme pur : il ne serait pas si éloigné qu'on le pense de l'automatisme mixte de Buffon: «Si je me suis bien expliqué, dit celui-ci dans ses Discours sur la nature des animaux, on doit avoir vu que, bien loin de tout ôter aux animaux, je leur accorde tout, à l'exception de la pensée et de la réflexion : ils ont le sentiment, ils l'ont même à un plus haut degré que nous ne l'avons; ils ont aussi la conscience de leur existence actuelle, mais ils n'ont pas celle de leur existence passée; ils ont des sensations, mais il leur manque la faculté de

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comparer, c'est-à-dire la puissance qui produit les idées; car les idées ne sont que des sensations comparées, ou, pour mieux dire, des associations de sensations. » Mais je neveux pas insister, la lecture de Buffon montrant de la part de cet auteur beaucoup de confusions, de contradictions.

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