LES ORIGINES DE LA NOTION D'INSTINCT
Dans les longs exposés de ce livre, à aucun moment, je n'ai éprouvé le besoin de me servir du mot instinct; je dirai plus : quand j'ai rencontré ce mot dans les auteurs, chez lesquels j'ai puisé les faits que j'exposais, je me suis abstenu de l'employer. Dans la narration des faits, je n'ai ("•prouvé aucune difficulté à ne pas user de ce terme; tout au contraire, quand celui-ci s'est présenté à moi, j'ai ressenti comme une gêne. Le plus souvent, c'est, en quelque sorte, inconsciemment
que j'ai éliminé le mot instinct, ei il n'est intervenu aucun parti pris de ma part.
D'ailleurs, j'ai constaté que j'avais eu d'illustres prédécesseurs dans cette manière de faire.
Dans l'admirable Introduction à VHistoire naturelle des animaux sans vertèbres, Lamarck esquisse l'évolution mentale, depuis les animaux les plus simples jusqu'à l'homme, et il ne prononce pas le mot d'insti7ict. Edmond Perrier,' dans la Préface au livre de Romanes, et malgré la profonde admiration qu'il professe pour Lamarck, s'en étonne : « Le grand problème de la psychologie animale, dit-il, est cependant le problème de l'iaslinct. » (p.xvm.)
Près d'un siècle après Lamarck, dès le début du livre : la Dynamique des phénomènes de la vie, Jacques Loeb dénonce comme mauvaises, condamne les expressions d' «instinct» et de « volonté » que « nous a léguées la philosophie métaphysique ». Loeb laisse au mot «instinct» son sens métaphysique, et il le repousse comme tel parce que toujours il n'éveillera, en notre esprit, que des choses diverses et imprécises ; il le repousse comme un des représentants des vieilles tendances qui ont étouffé, pendant longtemps, l'essor scientifique... Henri Piéron a voulu, au contraire, sauver les mots d' «instinct», de «volonté)), en les « objectivant ». Et il s'étonne que Loeb n'en ait pas fait autant que lui et ait conservé à ces mots leur sens philosophique. Comme Loeb conserve la définition de l'instinct donnée par beaucoup de
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philosophes, et « adoptée par Romanes», à savoir : « un acte réflexe dans lequel il y a un élément de conscience », au lieu de donner une caractéristique objective, Piéron laisse croire à ses lecteurs que Loeb n'est qu'un imitateur de Romanes, — alors que les deux noms de Loeb et de Romanes représentent, dans l'histoire de la psychologie comparée, deux tendances qui sont entre elles comme l'action et la réaction.
Loeb a préféré se débarrasser d'un mot qui a derrière lui un passé fort compromettant et n'a pas cherché, par conséquent, à lui rendre une virginité nouvelle.
Voyons, précisément, quel est ce passé?
On trouve des indications précieuses à cet égard dans le livre de Flourens : l'Instinct et l'Intelligence, qui a consacré, en quelque sorte, l'opposition entre ces deux notions.
Flourens déplore tout d'abord que a bon nombre de naturalistes et de philosophes n'aient jamais employé le mot instinct^ n'aient pas senti le besoin de l'idée qu'il représente » ; il cite entre autres : d'une part, Arislote et Locke, pour lesquels l'intelligence de l'animal vaut celle de l'homme au degré près; d'autre part, Descartes et Malebranche, célèbres pour leur conception des « bêtesmachines » ; il s'étonne surtout de trouver en leur compagnie Condillac, « esprit si fin et si sûr et qui a poussé si loin l'analyse philosophique».
Je croirais plutôt que l'instinct n'est pas sorti
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de l'analyse philosophique. L'instinct, avec ses merveilles, a été considéré longtemps comme un don de Dieu, et ce ne serait qu'ensuite qu'il aurait revêtu une signification métaphysique.
Pour Bossuet, pour Leibniz, l'instinct, c'est un don de Dieu.
Dans la Connaissance de Dieu et de soi-même^ Bossuet s'exprime ainsi : « Après avoir prouvé quQ les bêtes n'agissent point par raisonnement, ' examinons par quel principe on doit croire qu'elles agissent. Car il faut bien que Dieu ait mis quelque chose en elles pour les faire agir convenablement comme elles font, et pour les pousser aux fins auxquelles elles sont destinées. Cela s'appelle ordinairement instinct. Mais comme il n'est pas bon à s'accoutumer à dire des mots qu'on n'entende pas, il faut voir ce qu'on peut entendre par celui-ci. Ce mot d'instinct, en général, signifie impulsion : il est opposé à choix, et on a raison de dire que les animaux agissent par impulsion plutôt que par choix. »
Dans ses Nouveaux essais sur l'entendement humain, Leibniz déclare, — « avec un sens profond» ajoute Flourens — : « Dieu a donné à l'homme des instincts qui portent d'abord et sans raisonnement à quelque chose que la raison ordonne».
Ainsi Dieu, en créant chaque animal, lui aurait donné Vinstinct, en vue de tel acte particulier, et cet instinct originel se serait transmis tel quel, à travers les générations successives, à tous les indi-
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vidus actuellement vivants d'une même espèce. L'instinct, dans sa «spécialité » et son «universalité », se présente donc comme quelque chose de fixe, d'immuable, d'inné et de non perfectible.
Spécialité, universalité, fixité, perfection originelle, tels sont les caractères de l'Instinct donnés dans les Traités classiques de Philosophie (Rabier).
Les variantes proviennent de ce que la conscience, tantôt intervient, à des degrés divers, tantôt n'intervient pas.
On conçoit aisément que les frères Cuvier, Georges et Frédéric, qui ont imposé la théorie fixiste au monde savant, aient attaché une si grande importance à la notion fixiste de l'Instinct. Mais il est intéressant de rechercher comment se sont comportés les évolutionnistes vis-à-vis de cette notion.
La plupart l'ont adoptée; presque seul, Lamarck, plus conséquent que les autres, l'a laissée de côté, indiquant seulement que l'instinct découle de l'habitude. Un des points les plus étranges de l'histoire du transformisme est le fait que Darwin et son disciple Romanes ont admis la notion originellement fixiste de l'instinct, patronnée si chaudement par les frères Cuvier et Flourens. C'était une inconséquence; elle eut les suites les plus fâcheuses. Depuis cinquante années, les cerveaux dans lesquels se sont incrustées les idées de Darwin se sont torturés à essayer de concilier des choses inconciliables.
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Les darwinistes, selon leurs tendances, ont cherché la solution du problème, insoluble, dans deux voies différentes.
Romanes, pour qui l'instinct est la base des problèmes de la psychologie animale, et, à sa suite, beaucoup d'auteurs anglais et français, ont cherché dans une voie; beaucoup d'Allemands, au contraire, néo-darwiniens, ont cherché dans une autre voie. La première voie se trouve tracée dans le domaine de l'anthropomorphisme; la seconde se déroule d'abord dans celui du mécanisme, mais elle ne tarde pas à dévier et à pénétrer en plein cœur du domaine de l'anthropomorphisme.
§ 2. — LES OPiNIONS SUR L'INSTINCT EN ANGLETERRE ET EN FRANCE.
Engageons-nous d'abord dans la première voie dvec Romanes et ses imitateurs.
Ceux-ci ce tardent pas à étendre l'intelligence ~ à toute la série animale, à l'altribuer même aux animaux les plus inférieurs. Romanes reconnaît que, dans son sens primitif, l'intelligence, opposée d'ailleurs à l'instinct, c'est la raison, c'est-à-dire la faculté de concevoir les analogies, lesrapports; c'est le raisonnement, ou faculté de conclure sur des relations reconnues équivalentes. « Ce serait là le seul sens légitime du mot », mais « comme cette faculté de peser les rapports, et d'arriver, de déduction en déduction, à prévoir les probabilités, est susceptible de degrés sans nombre, et que le
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mot raison semble hors de proportion avec ses manifestations élémentaires, on se servira souvent, en pareil cas, du mot intelligence », qui se trouve ainsi prendre un sens différent de son sens originel chez les animaux inférieurs. Voilà l'anthropomorphisme.
Mais revenons à l'instinct, ou mieux aux instincts. Romanes, en effet, en présence de ceux-ci, a senti qu'il avait affaire à des choses très disparates ; il a reconnu d'ailleurs qu' « il y a peu de mots dans notre langue auxquels on ait attribué autant de significations différentes qu'au mot instinct » et que chaque auteur a sa manière de considérer l'instinct. Il s'est trouvé dans la nécessité d'établir deux catégories d'instincts : les instincts primaires, nés par sélection naturelle, et les instincts secondaires, qui ont une origine intellectuelle. Les instincts primaires résultent d'habitudes non intelligentes, dépourvues d'adaptation, et qui sont transmises par hérédité ; mais ces instincts ne sont plus, pour Romanes, absolument immuables : ils admettent des variations qui peuvent se transmettre par voie héréditaire et sur lesquelles s'exerce la sélection naturelle; celle-ci laisse subsister seulement les plus favorables. Les instincts secondaires résultent d'adaptations intelligentes, qui, par leur répétition fréquente, deviennent automatiques et subconscientes, voire même absolument inconscientes.
Ainsi l'instinct pourrait dériver de V intelligence, rabaissée d'ailleurs, comme nous l'avons vu. — A mesure que l'on étend I' « intelligence » aux ani-
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maux inférieurs, une foule d' « instincts » paraissent dériver de celle-ci. Cette idée du retour à l'automatisme, à l'inconscient, d'actes « intelligents », va avoir un succès prodigieux. C'est d'ailleurs une transposition anthropomorphique de l'idée de Lamarck, comprise dans la loi de l'habitude. Romanes l'avait empruntée à Darwin.
« Herbert Spencer, dit Darwin, soutient que les premières lueurs de l'intelligence se sont développées par la multiplication et la coordination d'actions réflexes: or, bien que la plupart des instincts les plus simples se confondent avec les actions réflexes, au point qu'il est presque impossible de les distinguer les uns des autres, les instincts les plus complexes paraissent s'être formés cependant indépendamment de Tintelligence. Je suis, toutefois, très éloigné de vouloir nier que des actions instinctives puissent perdre leur caractère fixe et naturel, et être remplacées par d'autres accomplies par la libre volonté. D'autre part, certains actes d'intelligence... peuvent, après avoir été pratiqués pendant plusieurs générations, se transformer en instincts héréditaires... Mais la plupart des instincts plus complexes paraissent avoir été acquis d'une manière toute difl"érente par la sélection naturelle des variations d'actes instinctifs plus simples. »
Ainsi, suivant les cas, Vinstinct pourrait devenir intelligence, ou l'intelligence devenir instinct ou Vinstinct se perfectionner, se compliquer et s'adapter par sélection. Qu'est-ce donc, en réalité, maintenant que l'instinct et l'intelligence? On saisit mal et
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confusément leurs rapports ; on est souvent embarrassé pour établir une distinction entre des notions qui ont perdu désormais la signification qu'elles avaient encore dans la théorie fîxiste. N'aurait-il pas mieux valu les laisser sombrer?
En France, on est resté attaché à ces notions, parce qu'on est resté complètement étranger à l'évolution récente de la psychologie animale. Darwin, Romanes sont encore nos guides. Et même des esprits aussi indépendants que Edmond Perrier, Le Dantec, marchent, malgré leur culte pour Lamarck, trop exclusivement dans la voie qui a été suivie par Darw^in.
Edmond Perrier est arrivé, précisément, tout à fait indépendamment de Fiomanes, exactement aux mêmes conclusions que cet auteur. L'éminent savant français, en le faisant remarquer, conclut que la vérité est une.
Récemment, les instincts primaires et secondaires n'ont pas suffi à P. Hachet-Souplet, qui a cru devoir créer « la chose et le mot n de « sur instinct ».
Le Dantec, lui, a traduit en langage physiologique les définitions de Romanes. Pour lui, « l'instinct est l'ensemble des facultés d'un organisme qui dépendent du fonctionnement des parties adultes du système nerveux, l'intelligence est l'ensemble des facultés d'un organisme qui dépendent du fonctionnement des parties modifiables de ce système ».
Mais, pour Le Dantec, la délimitation entre Tins-
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tinct et l'intelligence a un caractère éminemment provisoire à cause de la loi d'habitude de Lamarck. w Tel cas, dit-il, qui a d'abord pu être considéré comme intellectuel, prend, s'il est exécuté souvent, un caractère instinctif, en ce sens que le chemin, qui correspond à sa détermination, se trace définitivement dans les centres nerveux, ajoutant ainsi une partie adulte aux parties invariables. Les instincts acquis par habitude sont appelés instincts secondaires; lorsqu'ils sont acquis pendant une longue suite de générations, ils peuvent devenir héréditaires et se transformer ainsi en instincts primaires ou innés, communs à tous les êtres d'une même variété. »
Ainsi, « tous les instincts proviendraient des mouvements intellectuels fixés par une longue habitude ». C'était déjà l'opinion de Le\ves,pour lequel tous les instincts ont dû être d'abord intelligents. L'intelligence, çui s'étend à tous lesdegrés de l'échelle animale^ peut devenir instinct.
Il y a une vue exacte : celle de Lamarck, mais pourquoi parler d' « intelligence » à tous les degrés de l'échelle animale? Lamarck s'en était gardé.