‹ La naissance de l'intelligenceChapitre 52 sur 56 · LES OPINIONS SUR L'INSTINCT EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

LES OPINIONS SUR L'INSTINCT EN ALLEMAGNE

En France, du moins, on revient ainsi à une conception simple et uniforme de l'instinct. En Allemagne, au contraire, les choses se sont embrouillées étrangement. L'histoire vaut la peine d'être racontée.

l'ixstinct 301

Pour la comprendre, il faut se souvenir de l'impression, si forte mais trop fugitive, qu'a faite sur les Allemands la publication des mémoires de Loeb sur les tropismes, et, d'autre part, de l'importance qu'a pris, pour eux, dans ces derniers temps, le Weismannisme.

Le point de départ de la nouvelle École allemande a été, je l'ai déjà dit, le contraire du point de départ de la vieille École anglo -française, V antianthropomorphisme ; mais cela n'a été que le point de départ : il s'est produit bientôt un retour insconscient vers l'anthropomorphisme. Au début, comme à la fin de ces deux évolutions contraires, les Allemands n'y ont pas été de mains mortes. Au début, antianthropomorphistes acharnés, ils ont nié rien moins que les sensations chez les animaux. A la fin, ils ont fini par accorder à ces mêmes animaux la raison 1

1» Négation des sensations chez les animaux inférieurs. — Pour beaucoup d'auteurs a41emands, l'activité des animaux inférieurs serait faite uniquement 'le « tropismes », entendus actes purement mécaniques. Ces animaux réagiraient mécaniquement aux causes nuisibles; ils se soustrairaient à ces causes grâce aux tropismes, actes qu'on explique sans faire intervenir la sensibilité de l'organisme. La sensibilité serait inutile chez les animaux inférieurs.

Certains auteurs ont été ainsi conduits à considérer les sensations comme une sorte de luxe inu-

302 LA NAISSANCE DE l'i?CTELLIGENC3

tile chez ces animaux, et ils ont été même plus loin, jusqu'à nier les sensations chez etix. Pour Ziegler, « il est peu probable que les animaux inférieurs ressentent la douleur »; un ver qu'on écrase et qui contourne son corps de multiples manières ne souffrirait pas! La douleur, dit-il, doit être considérée comme un signal d'alarme *, qui permet à l'animal de se soustraire à l'aUcration actuelle du corps ou de l'éviter dans l'avenir; chez les animaux qui réagissent mécaniquement aux causes nuisibles, ce signal serait inutile, superflu. La douleur serait un luxe inutile; or, il n'y a pas de luxe inutile dans la Nature; donc, la douleur n'existe pas.

Ce raisonnement peut nous paraître bizarre. Pour moi, j'en attribue toute la faute à Morgan, célèbre savant anglais, qui a écrit, de 1891 à 1900, une série de livres sur les questions de psychologie comparée, et qui a énoncé, avec une netteté très remarquable, comme principe fondamental de cette science, la loi dite d'économie : « En psychologie animale, il ne faut dans aucun cas interpréter une action comme étant le résultat de l'exercice d'une faculté mentale élevée, si elle peut être considérée comme la conséquence du jeu d'une faculté siégeant plus bas dans l'échelle

1. i. est regrettable que les Allemands fassent abstraction complètement de la notion de sensibilité difTérentielle, et croient que les tropismes sont toujours avantageux pour l'animal. J'ai montré précisément plus haut que la sensibilité différentielle tempère les inconvénients et les dangers des tropismes.

l'instinct 303

physiologique. » Or, ce principe, qui a été érigé contre l'envahissement de l'anthropomorphisme et qui a eu son heure d'utilité, ce principe conduit, comme le fait bien remarquer Claparède, à des explications simplistes, et, à ce titre, a été combattu, en particulier, par un psychologue américain bien connu, Wesley Mills (1898) : «Pourquoi, dit cet auteur, devrions-nous nous lier nousmêmes par une règle aussi dure et rigide que celle-ci? N'est-ce pas la vérité que nous désirons atteindre ? Pour moi, je suis devenu de plus en plus sceptique sur la validité des explications simplistes pour la manifestation de la vie animale, physique ou mentale. »

Ce principe conduit à nier tout ce qui serait inutile..., par conséquent, la douleur, les sensations...

Là, où il y a des tropismes, il n'y aurait pas de douleur, de sensations. Ceci est loin de me paraître évident, d'autant plus que les tropismes sont toujours chez les animaux, d'après ce que j'ai observé, accompagnés de phénomènes que Loeb lui-jnême a qualifiés de « sensibilité dilïérentielle ».

2° Attribution de. la raison aux animaux inférieurs. — Dénier, comme l'ont fait certains Allemands, les sensations aux animaux inférieurs, voilà qui a eu, à mon sens, les conséquences les plus fâcheuses.

Si les animaux inférieurs n'ont pas de sensations, on ne peut parler ^'associations de sensations. Les

304 LA NAISSANCE DE l'iNTELLICENC 3

instincts s'expliqueraient exclusivement par des tropismes ou des combinaisons de tropismes ; mais, au milieu de la vie instinctive des animaux, il y a des cas indiscutables d'expérience individuelle. Du moment qu'on ne peut parler dans ces cas d'associations de sensations, il est nécessairts d'invoquer quelque chose de nouveau ; on a invoqué la « raison » !

Ainsi une abeille, une araignée, n'aurait pas de sensations, mais raisonnerait 1

Voilà où en est arrivé Ziegler en particulier. C'est le cas de dire qu'il y a ici une solution de continuité dans la nature.

Conséquence : 3° Opposition entre l'instinct et la raison. — Ziegler accentue cette discontinuité en insistant sur une opposition qu'il considère comme fondamentale : celle des réflexes et instincts d'une part et de la mémoire et du raisonnement d'autre part. Les réflexes et instincts seraient des facultés de l'organisme héritées, dépendraient des voies nerveuses héréditaires [cléronomes de Ziegler); la mémoire et le raisonnement dépendraient, au contraire, des voies acquises pendant la vie individuelle {enbiontiques de Ziegler).

C'est là, en somme, la vieille opposition de l'instinct et de l'intelligence. L'antianthropomorphiste Ziegler finit par se rencontrer avec l'anthropomorphiste Romanes. Et l'on peut se demander si Le Dantec, en énonçant ses définitions de Tinstinct et de rinlelligence, a traduit simplement Romanes,

l'instinct 303

en un autre langage, ou bien s'il n'a fait qu'emprunter ses définitions à Ziegler.

Béer, Bethe, Uexkûll avaient au moins sauvé les apparences; dans l'opposition entre les actes innés et les actes acquis modifiés pendant la vie individuelle, au lieu de parler d'intelligence, ils avaient désigné les réactions modifiables de l'organisme sous le nom d'» anliklises ».

Ziegler insiste à maintes reprises sur l'opposition entre !'« instinct » et la « raison», et il cite à l'appui un certain nombre d'exemples.

Une abeille vole vers une fleur où elle trouvera les matériaux nécessaires pour la fabrication du miel; c'est là de l'instinct; toujours elle fait ainsi, même la première fois. — Une abeille reconnaît la ruche à une certaine tache rouge marquée en dessus; c'est là de la raison ; il y a- apprentissage individuel.

Une araignée s'engage sur le fil de sa toile, où est accrochée une mouche; voilà de l'instinct. — La même araignée, qui a été trompée trois fois par des mouches imprégnées de térébenthine, refuse toute mouche ; voilà de la raison. <

Une poule qui gratte la terre, y mange des vers et des insectes; voilà de l'instinct. — Cette poule arrive quand la personne qui lui donne habituellement sa nourriture l'appelle; voilà de la raison.

L'instinct peut se compléter par l'expérience individuelle, et si la raison est très développée, l'instinct devient moins parfait.

Récemment Dabi a protesté contre les inconsé-

quences de Ziegler. Ziegler a si peur de l'anthropomorphisme qu'il y tombe en plein. Il dénie les sensations aux animaux, mais il leur accorde la raison. Les sensations sont des phénomènes psychiques simples, inférieurs, et les actes raisonnes des phénomènes psychiques complexes, supérieurs. D'après Ziegler, il faudrait admettre chez les animaux les supérieurs et non les inférieurs. Et Dahl, au lieu de considérer l'instinct comme « un réflexe composé », préfère le définir : « la somme de toutes les sensations agréables et désagréables que l'animal a héritées de ses parents et qui a pour conséquence une activité définie utile pour la conservation de l'espèce ».

Malgré soh allure un peu anthropomorphique, cette définition ne me déplaît pas trop. Dahl a en vue une « association de sensations^ ». C'est précisément le mot sensations qui choque Ziegler.

Mais, sur un autre point, Dahl et Ziegler se sont mis d'accord. D'après eux, les instincts ne peuvent pas dériver de l'activité raisonnée héritée^ ou de Vhabitude héritée. C'est là qu'intervient l'influence du Weismannisme.Weismannnie,enefîet,rhérédité d'un grand nombre de modifications acquises dans la vi-e individuelle, nie l'hérédité de toutes celles qui intéressent les connexions de la machine animale. Faute de preuves scientifiques de l'hérédité de ces modifications, il faudrait rejeter la genèse

1. L'activité provoquée par une telle association est, comme nous l'avons vu (p. 284), bien différente d'une chaîne de réflexes.

l'instinct 307

des instincts d'après Lamarck, d'une part, d'après Romanes, Edmond Perrier, Le Dantec, Lewes, d'autre part.

D'ailleurs, d'après Ziegler, il est singulier de vouloir faire dériver !'« instinct » de la « raison ». L'activité des animaux inférieurs repose principalement sur des réflexes et des instincts, tandis que la raison, avec la faculté de l'apprentissage individuel, se montre seulement chez des animaux relativement élevés en organisation : parmi les invertébrés, les crusLacés, les insectes, les céphalopodes. L' « instinct » est « un degré inférieur de l'activité psychique »; la «raison», un « degré supérieur ». Il est renversant, dit Ziegler, de vouloir déduire l'inférieur du supérieur.

Ceci complète l'opposition entre l'instinct et la raison

On voit, d'après ce qui précède, combien l'accord est loin de se faire, parmi les savants actuels, sur la question de l'instinct.

Edmond Perrier, Le Dantec, à la suite de Darwin et Romanes, font dériver tout ou partie des instincts de l'intelligence, qu'ils accordent à tous les animaux, mais, en même temps, ils admettent, avec Lamarck, l'hérédité des modifications individuelles.

Ziegler fait des instincts quelque chose de tout à fait distinct de la raison, et, à l'instar de Weismann, n'admet pas l'hérédité des modifications individuelles.

308 LA NAISSANCE DB l'iNTELLIGENCE

On aurait pu d'ailleurs multiplier les conceptions modernes de l'instinct; comme dans le passé : autant d'auteurs, à peu près autant d'opinions différentes. Dans ces opinions, on peut trouver beaucoup de contradictions, d'incohérences ; le grand tort a été, à mon sens, de vouloir conserver la notion d'instinct et l'opposition de l'instinct et de l'intelligence.

En Amérique, on a suivi, à l'imitation de Loeb, une marche beaucoup plus sûre. On a renoncé à discuter sur des mots tels que « instinct », «raison», « volonté » ; cela ne pouvait conduire qu'à des résultats stériles. En revanche, on s'est livré à l'analyse scientifique expérimentale des actes complexes des animaux, et en particulier des phénomènes associatifs, qui jouent déjà un rôle chez les animaux inférieurs, bien que masqués souvent par les tropismes, les phénomènes de sensibilité différentielle, les diver,s rythmes vitaux. Tous ces phénomènes peuvent être étudiés d'une manière objective. Dans les associations de sensations, on peut déterminer le nombre des facteurs associés et apprécier leurs valeurs respectives, on peut étudier expérimentalement l'état de fusion de ces sensations et la durée de la fusion, etc., etc. Après cela, on n'éprouve plus le besoin de se servir d'expressions aussi vagues que celles d'« instinct » et de «volonté», qui, dans bien des cas, n'ont qu'un seul avantage : celui de masquer notre ignorance et le manque d'analyse des phénomènes ob~ âervés.

l'instinct 309

On peut discuter plus utilement sur les tropismes, les phénomènes de sensibilité différentielle, les rythmes vitaux, les associations simples de sensations peu variées, les associations complexes, oîi interviennent des éléments visuels, — et cela en n'altérant pas la signification primitive de ces mots, et, bien entendu, en ne se laissant pas hypnotiser par eux.

Page 1